« Chaque mort est une leçon d'amour »

Publié le 10 Septembre 2009

Au nom de la famille Pierre, je veux ici exprimer notre plus sincère gratitude aux parents, amis et alliés d'Haïti et de l'étranger qui pendant près de deux ans nous ont soutenu dans la longue traversée de Roland. Un mot, un appel téléphonique, une main pressée, une prière, un conseil, une démarche nous ont dit leur souci, leur amour, leur compassion et leur espoir. Notre reconnaissance va aussi à tous les amis et professionnels de la santé de l'hôpital Virtua de New Jersey pour tous les soins dévoués prodigués à notre cher Roland.



Par : Kettly Pierre Mars

Les morts ne sont pas morts

Roland, je ne viens pas faire ce matin ton éloge, car je connais ta modestie, ta simplicité. Tu aurais penché la tête de côté, en souriant timidement, une lueur mutine dans les yeux. Je ne dirai pas toutes ces qualités que tes amis et tous ceux qui ont eu la chance de te connaître appréciaient en toi. Ta perspicacité, ta sagesse, ta discrète générosité et ton courage pour embrasser des combats qui exigent un surplus d'humanité. Ils savent tous que nous avons perdu un Haitien total-capital. Un homme vertical, à l'intelligence supérieure. Un homme dont les connaissances, le pouvoir et les titres n'avaient point altéré la nature profonde. Tu es resté le petit-fils de Monferrier Pierre, cet aïeul dont la droiture demeure un fleuron dans l'histoire de la justice de notre pays et pour qui tu avais une si grande admiration. Tu portais en toi, Roland, les valeurs humaines universelles et un héritage de principes qui font d'une classe d'Haitiens une élite authentique.

Les morts ne sont pas morts

« La vraie tombe, c'est l'oubli », dit le poète. Roland, tu es mon plus petit grand frère. Comment oublier nos jeux d'enfance? Toi, sacrifiant une partie de billes ou un match de foot pour partager un repas de poupée ou pour m'expliquer les grands secrets de la vie. Est-ce que tes amis savent combien tu aimais la poésie, que tu apprenais par coeur des poèmes pour le plaisir et la beauté des mots? Connaissent-ils ton engouement pour les romans policiers? Pas étonnant que tu en aies écrit toi-même. Les poètes et les mathématiques ont accompagné ton adolescence et modelé tes rêves.
Tu chevauchais de grands cieux, tu dessinais de grands idéaux, loin de la mesquinerie et de la médiocrité. Roland, nous vaincrons l'oubli pour perpétuer ton existence dans nos coeurs.

Les morts ne sont pas morts

Chacun de nous a perdu un être cher. Chacun de nous a connu le désarroi et l'incrédulité face à l'inéluctable destin. Nous connaissons ce vide horrible, omniprésent et têtu qui nous habite dans ces moments là. Et ce matin, nous sentons tous la présence de ces chers disparus dans un parfum ou une image qui parlent à nos coeurs et à notre mémoire. Chaque mort est une leçon d'amour, car elle nous dit que c'est l'amour qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue. Aujourd'hui, nous communions dans l'absence de Roland. Notre amour pour lui nous fera aimer plus encore la vie. Roland nous continuerons ta lutte car tu nous as laissé l'exemple du combat honorable, tu nous as montré comment aimer viscéralement la vie, lutter pour elle, chaque instant de nos jours. Tu nous le dit. Tu nous le demandes.

Les morts ne sont pas morts

Roland tu as fermé les yeux. Un flambeau s'est éteint. Tu dors du grand sommeil mystérieux et tu pénètres à présent d'autres merveilles. Ton corps a enfin trouvé le repos pour que ton âme puisse baigner dans la lumière angélique. Ton départ est pour nous une grande peine, elle nous demande un acte de foi, cette foi qui a soutenu ta lutte pour vivre. Tu voulais encore du temps, du temps pour aimer ta femme, tes enfants, ta famille, tes amis et ton pays. Du temps pour réaliser les larges aspirations de ton âme. Ce temps que nous croyons nôtre mais qui coule comme du sable entre nos doigts. Mais si la mort a ravi tes jours, elle ne peut détruire le feu de ton âme.

Les morts ne sont pas morts

Roland je ne viens pas faire ton éloge. Comment parler de toi au passé? Comment comprendre que nous ne pourrons plus te toucher, te causer, rire avec toi? Je viens seulement te dire au revoir, au seuil de ton grand voyage vers un firmament ruisselant d'étoiles. Pars en paix, voyageur d'éternité, et, pour t'accompagner, entend ce poème de Birago Diop, je suis sûre que tu l'aimeras.

Souffles
Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s'entend,
Entends la Voix de l'Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C'est le Souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l'Ombre qui s'éclaire
Et dans l'ombre qui s'épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l'Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l'Eau qui coule,
Ils sont dans l'Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.

Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s'entend,
Entends la Voix de l'Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C'est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l'Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s'enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s'éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.

Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s'entend,
Entends la Voix de l'Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C'est le Souffle des Ancêtres.

Il redit chaque jour le Pacte,
Le grand Pacte qui lie,
Qui lie à la Loi notre Sort,
Aux Actes des Souffles plus forts
Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,
Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.
La lourde Loi qui nous lie aux Actes
Des Souffles qui se meurent
Dans le lit et sur les rives du Fleuve,
Des Souffles qui se meuvent
Dans le Rocher qui geint et dans l'Herbe qui pleure.
Des Souffles qui demeurent
Dans l'Ombre qui s'éclaire et s'épaissit,
Dans l'Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit
Et dans l'Eau qui coule et dans l'Eau qui dort,
Des Souffles plus forts qui ont pris
Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,
Des Morts qui ne sont pas partis,
Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.

Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s'entend,
Entends la Voix de l'Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C'est le Souffle des Ancêtres.

Kettly Pierre Mars



Pour voir la Biographie de  l'auteure cliquer ici link


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M. Roland Pierre, ancien Directeur Général (Décembre 1994 – Février 1998) et Gouverneur Adjoint Février 1998 – Août 2001) de la banque centrale, est mort des suites d’une maladie courageusement supportée.

Il est arrivée à la Banque de la République d’Haïti (BRH) dans la foulée des réformes économiques du milieu des années 1990. Il a participé activement à la modernisation des instruments de politique monétaire, à la libéralisation des marchés financiers et à la mise en place d’un nouveau cadre monétaire selon le programme macroéconomique national multiannuel de stabilisation et de croissance allant de 1997 à 2000. Il a contribué également à la mise en fonctionnement du Conseil de Modernisation des Entreprises Publiques (CMEP) en 1996.

Le profil académique de M. Roland Pierre a contribué énormément  à l’amélioration professionnelle et intellectuelle du personnel de la BRH qui lui doit, au moins en partie, son prestige dans la communauté. Il a apporté à la banque centrale une rigueur analytique et une élégance logique acquises à la Faculté des Sciences de l’Université d’Etat d’Haïti, à l’Université Paul Sabatier de Toulouse,  l’Ecole Nationale Supérieure de Techniques Avancées de Paris et à la Columbia University Business School. Roland a servi de référence à la BRH.

L’ Equipe de la BRH 

Rédigé par Parole en Archipel

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