Victor Hugo | A qui la faute ? - L'Année terrible, 1872

Publié le 25 Juin 2009

Texte de Victor Hugo, ''A qui la faute ?'' extrait de L'Année Terrible, VIII, 1872.- À son retour d’exil en 1871, V. Hugo est témoin du siège de Paris et de la Commune, ce gouvernement révolutionnaire imposé par le peuple parisien. Mais les forces de l’ordre le répriment violemment... Un an après, paraît le recueil «L’Année terrible» qui relate cet épisode sanglant. Dans cette pièce d’une soixantaine d’alexandrins, le poète évoque l’incendie de la bibliothèque du Louvre par des Communards, le 24 Mai 1871. Le poème est composé d’un dialogue à deux voix entre l’incendiaire et une sorte de juge visionnaire qui s’indigne contre ce crime. Mais l’accusation se transforme en un hymne fervent au livre. Thélyson Orélien, rédacteur de Parole en Archipel a le plaisir de transcrire ce texte sur le site en ce 25 juin 2009, 138 ans, jour pour jour, de la date qu'il a été écrit (25 juin 1871). Nous le partageons avec vous autres. Texte qui après tant d'année, retrouve encore sa place dans notre soit-disant époque moderne... Le style de l'éloge enthousiaste porte ainsi un violent plaidoyer en faveur du livre tandis que le dialogue donne une grande force dramatique au texte. 


(écrit le 25 juin 1871)


 

Tu viens d'incendier la Bibliothèque ?


- Oui, j'ai mis le feu là.

- Mais, c'est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C'est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage !
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l'aurore.
Quoi ! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs d'œuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l'homme antique, dans l'histoire


Dans le passé, leçon qu'épelle l'avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans le divin monceau  des Eshyles terribles,
Dans Homères, des Jobs, debout sur l' horizon,
Dans Molière, Voltaire, et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l'esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C'est le livre ? Le livre est là sur la hauteur ;
Il luit parce qu'il brille et qu'il les illumine.
Il détruit l'échafaud, la guerre, la famine ;
Il parle, plus d'esclave, et plus de paria.
Ouvre un livre, Platon, Milton, Beccaria ;
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille ;
L'âme immense qu'ils ont en eux, en toi s'éveille ;
Ébloui, tu te sens le même homme qu'eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t'enseignent ainsi que l'aube éclaire un cloître ;
A mesure qu'il plonge en ton cœur plus avant,
Leur chaud rayon t'apaise et te fait plus vivant ;


Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l'homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C'est à toi, comprends donc, et c'est toi qui l'éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints !
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l'erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un nœud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il le l'ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c'est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela toi !

- Je ne sais pas lire.


Victor Hugo -
L'Année Terrible, VIII, 1872.

À titre informatif : ''L'Année terrible'', est un recueil de poèmes de Victor Hugo publié en 1872. Il retrace l'année 1870 durant laquelle la France souffrit parallèlement d'une guerre contre la Prusse (ancienne Allemagne) et d'une guerre civile à Paris.-

Rédigé par Parole en Archipel

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