Afrique | Peinture rose du continent noir

Publié le 17 Octobre 2012

Il est indéniable qu'après les deux grandes guerres qui ont traumatisé l'humanité dans la première moitié du xxe siècle, les hommes ont eu besoin de rêver d'un monde nouveau. Y avait-il mieux que la littérature pour traduire ce réveil douloureux et le désir subséquent de construire un autre monde ? Assurément pas. C'est pour cela qu'on a vu émerger, sur les ruines du réalisme, du naturalisme, qui continuaient à se focaliser sur le réel, une littérature fondée sur la quête de l'ailleurs, la recherche d'un idéal au-delà du réel. Dans un ouvrage collectif, 28 universitaires et intellectuels dressent le portrait de l’Afrique moderne, telle que rêvée par les écrivains contemporains.


9782296964358r-copie-1.jpg«Utopies littéraires et création d’un monde nouveau» (Editions l’Harmattan, 274 pages) est une publication qui se situe dans le sillage des recherches sur l’imaginaire et fondée sur la notion d’utopie dans son acception de subversion, élaborée par Karl Mannheim. En effet, conscients du rôle de projection des univers qui est celui de la littérature, les auteurs ont voulu montrer la part de la littérature dans l’entreprise de (re)construction, de réinvention, voire de (re)création du monde. De ce point de vue, il s’agit d’une contribution scientifique intéressante aux plans heuristique et analytique. Les 28 contributeurs scrutent les paradigmes des utopies traduites par des textes littéraires. Sous un angle structurel, l’ouvrage est constitué de trois parties. La lecture de ces trois composantes permet de concevoir deux principales matrices.

 

La première qui structure les différentes réflexions est la considération de l’Afrique comme un continent euphorique. De fait, «après les deux grandes guerres qui ont traumatisé [l’humanité] dans la première moitié du XXe siècle, les hommes ont eu besoin de rêver d’un monde nouveau, différent de celui qu’ils avaient jusque-là connu et qui s’écroulait comme un château de cartes en l’espace de quelques décennies» (p.5). Dans ces conditions, l’Afrique est ce monde rêvé, pourtant stigmatisé par la littérature antique qui présentait «une image monstrueuse de l’Afrique et le nègre comme un descendant de Cham, second fils de Noé, maudit par ce dernier pour lui avoir manqué de respect alors qu’il se trouvait ivre» (p.12).

 

La présentation de cet afro-pessimisme est aussi relayée par certains écrivains africains postcoloniaux. Si l’Afrique a été présentée par certains comme un continent «grillé au nord par le soleil été étouffé au sud par l’immense forêt et surtout comme une terre abandonnée des dieux» où vivent des hommes à «l’état brut» (p.13), contrairement au continent européen, perçu comme un espace caractérisé par des merveilles scientifiques, technologiques et composé d’hommes doués de raison, la littérature utopique propose aujourd’hui un renversement de l’histoire ; car les habitants de l’Occident en général et de l’Europe en particulier, victimes de nombreuses crises : économique, écologique, politique, etc., rêvent d’une terre d’accueil propice à leur épanouissement. Dans cette dynamique, certains écrivains de la littérature utopique retournent «contre l’occident tous les pires clichés qu’il applique à l’Afrique» (p.34).

 

Dès lors, l’Occident est dépeint comme un continent qui regorge de tous les maux de l’humanité, l’Afrique devenant un continent moins pollué des tares de toutes natures. La deuxième matrice qui ressort des différentes contributions est l’illusion d’un «monde nouveau». S’inspirant des corpus littéraires, les auteurs examinent les différents schémas imaginaires tracés par les écrivains d’obédience utopique, pour montrer comment se construisent, d’une part l’illusion d’un monde nouveau et d’autre part l’inexistence de ce monde idéal, tant rêvé. Le décryptage des textes montre que l’Afrique, en l’état actuel, est loin d’être un continent euphorique où le rêve des «miséreux euraméricains» (p.35) doit se réaliser. À ce sujet, le repérage des traces de l’utopie dans les discours romanesques, poétiques et théâtraux post coloniaux, ainsi que l’analyse des pratiques linguistiques liées à la langue française attestent que plusieurs catégories d’utopies sont évidentes en Afrique.

 

À titre illustratif, on a les utopies de la paix, de la justice, de l’égalité de sexe, de la joie de vivre, de l’émancipation de la femme, de l’harmonie écologique, d’une norme de référence de la langue française, etc. L’apport épistémologique de cet important ouvrage est que toutes les analyses concourent à démontrer que l’utopie littéraire est véritablement un idéal, dotée de trois principales fonctions : (1) proposer «une société alternative à celle dans laquelle on vit» (p.6) et partant, amener l’homme à sortir des carcans du réalisme; (2) réguler la société, car l’utopie est «un signe d’espoir» d’une vie euphorique; (3) prophétiser et faire des promesses de plusieurs ordres : avènement d’un monde globalisé, émergence du «francophonien» comme langue des locuteurs francophones.

 

Toutefois, pour que ce rêve se réalise, il faut au préalable une renaissance totale de l’Afrique. Elle ne sera plus le cinquième continent, mais un «sixième continent ayant: des terres gorgées d’or, de pierres précieuses, de magnésium, du limon qui les fertilise et évacue comme par enchantement et par anticipation des problèmes de pénurie» (p.33). Cette Afrique serait donc non pas un «nouveau monde» mais un «monde nouveau», recréé, doté de ses potentialités et de toutes ses valeurs perdues. On obtiendrait alors une «Cité solaire» (p.129), une île où vivraient des habitants dans un certain état de bonheur. «Utopies littéraires et création d’un monde nouveau» est un ouvrage à portée plurielle : littéraires, linguistiques, environnementalistes, sociologues, politologues, hommes de culture, etc. y trouveront sans doute leur intérêt.


 

Parole En Archipel

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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