Comment devient-on écrivain en Haïti aujourd’hui ?

Publié le 3 Août 2012

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Image|Patrick Dion Auteur, chroniqueur, journaliste. Rédacteur-en-chef de l'émission Cliquez à TV5.

 

Par Jean Néhémy Pierre

      

Le bel intérêt croissant autour des lettres haïtiennes a été soldé de pas moins de quatorze prix littéraires en Europe et en Amérique du nord ces cinq dernières années. Ces écrivains représentent un devenir littéraire qui fait d’eux le récipiendaire d’une histoire. Toutefois, face à de récents malaises sur le passage à la légitimité littéraire, il devient urgent de se poser le problème du mécanisme de légitimation dans le paysage littéraire actuel en Haïti. Ce qui reviendrait à évaluer les mises en place et à identifier les défaillances depuis les premiers lieux de contact jusqu’à l’installation dans l’écriture, avec ambition de carrière.


Le contact des mots


Les principaux lieux publics de transmission de la littérature sont en principe l’école et les bibliothèques. En ce qui concerne l’école, l’enseignement de la littérature au cycle secondaire n’est qu’une vague périodisation qui s’inspire principalement des travaux de R. Berrou et de P. Pompilus. Laquelle s’arrête, dans le meilleur des cas, aux années 50-60 avec ce qu’ils appellent les “avatars de l’indigénisme”. En classe de première, après avoir rabâché trois ans durant les dates de naissance d’écrivains (surtout des poètes du 19e S.) et le résumé de leurs principales œuvres, les élèves se voient signifier que tout sens historique de la littérature s’arrête là. Alors que le terme de “littérature contemporaine” prend le relai pour désigner ce vide de sens. Pour un élève normalement constitué, c’est-à-dire la majorité écrasante des jeunes scolarisés sur tout le territoire national, la littérature contemporaine est ce non lieu volatile sur lequel il vaut mieux ne pas poser de question.


Un autre lieu d’émergence de la littérature, plus intéressant celui-là, parce que plus précis et probablement plus récent : ce sont les bibliothèques de proximité. Depuis plus d’une décennie, un certain nombre de jeunes et moins jeunes se réunissent en atelier pour se partager les plus récents textes haïtiens publiés en Haïti et à l’étranger. 
Ces bibliothèques ont chacune leur histoire particulière. Soutenues financièrement par la FOKAL, elles sont un peu partout dans la capitale et plus rarement dans les villes de province. L’atelier Marcel Gilbert à la Bibliothèque Justin Lhérisson de Carrefour, les dimanches en poésie de la Bibliothèque Étoile Filante de Fontamara et plus récemment le club Signet de la Bibliothèque ARAKA au centre ville, etc. C’est aussi de ces lieux que naissent les nouvelles ambitions littéraires. Autrement dit, la tentation d’écrire et de se faire connaitre en tant que tel. La volonté d’hériter et de faire écho à une histoire littéraire qui ne demande qu’à être construite. Ce sont des littéraires souvent jeunes en âge – entre 17-20 et 30-35 ans – dont le désir légitime de diffuser leur art conduit souvent à des moyens de publication alternative. D’abord les réseaux sociaux en ligne, principalement facebook, ensuite les publications à compte d’auteur, enfin le louvoiement par des moindres maisons d’édition étrangères. Chasseur abstrait, Rivarti-co, Lagomatik, Ruptures, etc. Quelqu’en soit les garanties éditoriales.

 

Représentant la plus fraiche tentation littéraire, c’est également par eux que le débat s’impose de savoir ce que les principaux acteurs littéraires pourraient façonner comme circuit de légitimation. En attendant ce débat, fort de ce vide de résolution, on accumule des malentendus outranciers qui ne résolvent rien.


Les maîtres du jeu


La tension qui existe autour de la construction de légitimité littéraire a récemment pris la tournure habituelle de conflit de génération. C’était, comme souvent, par la suite d’une manifestation littéraire d’envergure dans la capitale : Étonnants voyageurs. Deux articles de protestation ont fait le tour des réseaux sociaux et ont été beaucoup commenté. L’un, signé par James Pubien et Toussaint Jean Francois, protestait principalement contre le silence porté sur le travail que fait leur nouvelle initiative : les éditions Bas de Page. L’autre de Claude Sainnécharles, plus cinglant en apparence, dénonçait ce qu’il considère être une paternité littéraire abusive revendiquée par Georges Castera et Lyonel Trouillot. Car le précédant poète soulignait le fait qu’une nouvelle production littéraire se met en place. Aussi, qu’il a bien à l’œil ces nouveaux textes dont eux deux sont les garants de la qualité d’une infime partie d’entre eux. Cette situation typique rend nécessaire ce diagnostique qu’il faudra peut-être conduire de manière plus exhaustive, dans l’espoir d’arriver à des initiatives. Mais, ce devrait être les initiatives de qui, et dans quel sens ?

 

Il y a d’un coté les écrivains reconnus en Haïti et à l’étranger dont les importants travaux en nombre et en qualité constituent effectivement un tournant de légitimité. Ils en sont arrivés là par des circonstances socio-historiques différentes, et chacun avec leur histoire particulière. De Lyonel Trouillot à Frankétienne, passant par Yanick Lahens, Gary Victor, Eveline Trouillot etc… sans compter la littérature dite de la diaspora sur quoi il vaut mieux se taire pour le moment. D’un autre coté, soit qu’on considère un tâtonnement dans le relai avec ces messieurs-dames de la nouvelle tentation littéraire, soit qu’on se borne au discours de transition littéraire se limitant bien souvent aux James Noel, Bonel Auguste, et tout dernièrement Marvin Victor et Mackenzy Orcel. Vu de cet angle, la question s’avère très difficile. Car l’on admettra unanimement – pour ceux qui en ont lus quelques-uns - que le nombre de textes publiés par les moyens dits alternatifs, à quoi on peut reconnaître des qualités littéraires, est au moins aussi élevé que la quête légitime de reconnaissance.


Il est effectivement difficile d’abandonner une certitude, même construite par caprice, pour du tâtonnement. Surtout que celui-ci est très proche d’une prophétie de la crise qui consiste à dire qu’il y a aujourd’hui un changement imminent de géographie littéraire. Lequel est dû à la fois à une défaillance côté infrastructure, mais aussi à une production incessante dont les auteurs, d’origine sociale plus variée que jamais, tentent de mettre leur pierre de sens dans l’herméneutique de l’histoire littéraire.


Défaillances et alternatives : le devenir écrivain


Les Éditions Mémoire est la dernière entreprise éditoriale ayant fait long feu en Haïti. Depuis son émigration au Canada en Mémoire d’Encrier, on peut noter quelques émulations comme les deux rentrées littéraires organisées par les Presses Nationales d’Haïti, Les deux tentatives de Zémès avec Jean euphèle Milcé, les discrètes sorties de “Atelier Jeudi Soir” de Lyonel Trouillot, les actuels efforts de Bas de Page, soutenus par la Fondation Culture Création, et un certain nombre de tentatives mort-nées sur lesquelles on peut ne pas s’attarder. Toute proportion gardée sur les travaux de Fardin, Deschamps et Kopivit qui n’ont pas la vocation de faire des auteurs, on ne croit pas exagérer en postulant donc qu’il y a actuellement un grand vide éditorial. Autant dire que ce n’est pas sur une quelconque maison d’édition opérant actuellement en Haïti qu’on comptera pour identifier un quelconque circuit de légitimation.

 

Les récents efforts, en vue d’identifier des personnes qui écrivent, de les mettre en commun pour en faire un moment de l’histoire littéraire, ont été fait dans quelques articles critiques et quelques anthologies. Par exemple, l’article de Bonel Auguste (intitulé…) publié dans les colonnes du Nouvelliste (en date du…) ou l’anthologie dirigée par Jean Max Beauchamps et soutenue par la Direction Nationale du Livre il y a de cela quatre ans. Mais ces deux modes de légitimation, s’ils peuvent bien confirmer l’appartenance à un certain milieu littéraire, ne garantissent en rien un accès à la légitimité, voire éventuellement, un passage à la postérité. Car leur principe est de puiser dans une matière déjà fournie. Il n’y a que l’édition qui puisse recueillir des qui écrivent, en faire des auteurs et garantir le relai de leurs œuvres disponibles pour un travail de construction de sens. Travail qui sera de l’apanage des revues littéraires, que notre actuelle défaillance éditoriale ne favorise guère.


Sans maisons d’édition avec vrai comité de lecture, recherche et accompagnement de nouvelles têtes, revues littéraires et, à la limite, prix littéraires en Haïti, la dynamique de légitimation tombe à la merci d’aléas très variés. Il peut s’agir de parrainage en quatrième de couverture, rédigé par un personnage connu du milieu. Aussi, de propos élogieux distribués en préface ou en conférence par un écrivain prisé. Dans de telles conditions complètement subjectives et informelles, encore trop maigres en résultat, il ne faudrait pas s’étonner que des écrivains aguerris usent de leur caprice pour sceller ou rejeter des intéressés dont les réactions seront à la hauteur de leur ambition bafouée.


Un problème majeur est que personne n’est tenu de se lancer dans cette entreprise privée qu’est l’édition, sachant que ce ne sera pas un secteur bien rentable.


L’ascenseur le plus évident reste, bien entendu, la réussite à l’étranger. C’est à dire, l’usage du circuit de légitimation d’autres pays – de l’Amérique du nord ou de l’Europe. Ce qui reviendrait à dire que devenir écrivain haïtien implique aujourd’hui plus que jamais d’être publié et reconnu ailleurs. Ce qui signifierait qu’Haïti, tant renchérit récemment pour ses lettres, ne soit qu’une province littéraire d’outre mer.


- Si vous voulez devenir écrivain, voyagez et gagnez de la légitimité ailleurs !

Est-ce vraiment le message qu’on veut adresser aux jeunes et moins jeunes lecteurs et écrivains qui n’arrêtent pas de manifester leur intérêt grandissant pour l’activité d’écriture rémunérée et reconnue ? Personne ne peut s’en enorgueillir.

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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