Comment écrire et quoi écrire?

Publié le 13 Septembre 2011

Comment écrire et quoi écrire Voici une collection de textes d’écrivains et de poètes Haïtiens présentant le tremblement de terre du 12 janvier 2010 en Haïti, tel que vécu par eux. Le volume doit son titre à la romancière Yanick Lahens (extrait du livre) dans sa réflexion sur le rôle de l’écrivain, comme artisan de l’histoire. Il s’agit d’une anthologie en 3 langues. La version e-book est gratuite link.

 

 

Yanick   Lahens

Comment écrire et quoi écrire?

HaiTi Le 28 Janvier 2010

 

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Dès le mercredi 13 janvier 2010 j’ai commencé par tenir une chronique avec une simple comptabilité des faits et une description que je voulais la plus précise qui soit des dommages. Et bien sûr de la détresse. Celle lointaine d’inconnus croisés dans les rues, dans les abris, dans les centres hospitaliers et celle plus proche d’un voisin dont nous avons suivi impuissants, la lente agonie sous les gravats du Ministère de la Justice, celle de cette jeune femme que nous avons hébergée et qui tous les matins jusqu’à la tombée de la nuit se rendait à cet hôtel qui s’était éffondré pour finalement répérer sous les décombres après dix jours le téléphone portable de son époux juste à coté de sa main puis son corps cinq jours plus tard. 


J’ai commencé à le faire et il fallait le faire. Il y a un travail de mémoire qui passe inévitablement par ce regard sans cillement sur l’événement, seul gage de connaître un jour le nécessaire commencement de l’oubli. Question de se tenir à hauteur d’humanité sur cette crête précaire qui faisait dire à un personnage d’ “Hiroshima mon amour” “Je suis douée de mémoire, je connais l’oubli.” Et puis deux images sont venues me le confirmer en me rappelant de surcroît que mon rôle d’écrivain ne pouvait pas se résumer à une comptabilité macabre ou à une simple transcription mécanique des faits mais consistait à inventer un monde qui amplifie, prolonge ou fait résonner  précisément celui-ci.


La première image est celle d’un enfant sorti des décombres, les bras levés au ciel, un sourire comme un fruit de saison et qui dit à sa mère “ j’ai soif et j’ai faim.” La deuxième est celle d’une jeune-fille aux abords d’un marché qui trois jours après le séisme se fait tresser les cheveux et se regarde dans un miroir. J’ai aimé ce garçon qui disait oui à la vie, qui faisait presqu’un pied de nez au malheur et regardait l’avenir avec des soleils dans les yeux. Pour la deuxième image je me suis dit que quand les jeunes filles veulent encore être belles pour courir au devant du désir et des mots à fleur de peau, tout espoir ne peut être perdu. Tous deux me ramenaient à une vérité essentielle: ne pas célébrer la vie malgré tout, ne pas la transformer par l’art ou la littérature, c’est nous faire terrasser une deuxième fois par la catastrophe. 


Cet événement si éprouvant soit-il n’est donc pas parvenu à éteindre l’écrivain en moi qui se pose aujourd’hui plus que jamais les questions suivantes: quoi écrire et comment écrire après une telle catastrophe? 


Alors j’ai eu hâte de retrouver toutes ces sensations que je ne connais que trop bien devant ma feuille blanche et mon clavier. D’abord celle d’être en retard sur la vie. Toujours. Ensuite celle de vouloir tourner autour des mêmes interrogations comme dans une sarabande obstinée. En tentant d’y apporter des réponses quelques-unes de forme, d’autres de fond en sachant qu’à ces questions je n’apporterai que des réponses provisoires, appelées à se renouveler encore et encore. J’aime la force que cet acte requiert. Parce qu’écrire ce n’est pas seulement tracer des mots, “il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit.” J’essaie en ces jours difficiles d’accumuler un peu de cette force pour transcender l’événement et arriver de nouveau vers mes lecteurs avec des mots qui sauront les toucher comme des mains.



 

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Yanick Lahens vit en Haiti. Elle est auteure de nouvelles, de romans et de travaux critiques sur la littérature et la société haitiennes dans des revues haitiennes et étrangères. Son premier roman Dans la maison du père (2000) a reçu le prix LiBeraturpreis en Allemagne. Son second roman La couleur de l’aube a obtenu quatre prix: le Prix Millepages Littérature française 2008, le Prix Richelieu de la francophonie en mars 2009, le prix RfO en novembre 2009 et le Prix des lecteurs de la ville de Vincennes en septembre 2010. Yanick Lahens a été membre du premier Conseil de Direction élu de l’Ecole Normale Supérieure et y a enseigné.

 

Rédigé par Parole en Archipel

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