De l’être et du néant

Publié le 20 Juin 2012

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« Il n’y a que moi

Pour compter les pas

Dans cette nuit d’émoi

Nuit solitaire à la densité

Des iles »

 

Avec le « Sang de l’oubli », Jean-Mino Paul nous envoie une collection de missives qui semblent provenir du monde du rêve, un « rêve Caraïbe qui redit la vie l’amour l’espoir ».

 

Le rêve est puissant et souvent charnel.  Comme le « Tjukurpa » des aborigènes Australiens, il est un univers aussi réel et souvent plus sensé que le royaume du jour.  Un univers de la nuit qui agence secrètement les errements et les vicissitudes du quotidien.  Un univers parallèle hors du temps qui charpente et structure le visible, le sensible et l’humain.  On pense évidemment à l’inconscient de Freud voire au-delà (en-deça ?)  Pour Jean-Mino, c’est le rêve qui tire les ficelles.  Il est puits dans lequel plonger pour trouver son identité, pour se reconstruire.    

 

« Je pars en quête

De moi-même à l’unisson

Du rêve et de la banalité »

 

« Homme hérésie

Floraison

Cauchemar rêve inachevé »

 

Qui rêve l’homme si ce n’est lui-même ?  « L’homme est condamné à être libre » dit Sartre.  Floraison de potentialités absolues.

 

Du rêve fondateur sourdent le sang, c’est-à-dire la chaleur et la douleur du corps, dans sa réalité, ses lourdeurs mais aussi son dynamisme et ses promesses de volupté, et l’oubli, cet effacement de l’être qu’on espère parfois remède aux afflictions, cette absence qui confine à la transparence et à l’immobilité.  Le néant est l’apanage de la conscience de l’homme.

 

« Je fus saupoudré de douleur

De peine de Malheur

Je suis poète assassiné »

 

Pulsations du cœur et de l’amour contre gel des tourments mais aussi des passions.  Le feu et l’eau.  L’air et la pierre.  Le sang et l’oubli ne se mélangent pas aisément mais sont pourtant indissociables.  Et le poème voyage sans cesse entre le premier et le second.  Aux pages du songe qui confine à l’amnésie succèdent les réminiscences douloureuses : « La vie poignardée / Vogue éperdue / Dans le visage du jour » ; « Je repasse l’énigme de mes déboires ».

 

Tout du long l’écriture est fluide et polie, maîtrisée, colorée, d’une manière qui estompe parfois l’âpreté du propos : « Soliste tu chantonnes / le cantique de ma mort » ; «Depuis qu’on a planté / Sur mon épaule d’ombre / Le drapeau ensanglanté d’étoiles ».  Parfois même avec le goût du jeu : « Tout le temps des temps / Coule dépasse/ Avec mon cœur dans l’égout » ; « Ecroulement futur du va-et-vient / Debout sur le pont des reviens-en ».

 

Le poète questionne l’identité, la mémoire, le temps et l’absence, et son recueil s’achève dans le choix de l’amour, réponse intemporelle à la détresse de l’homme.  Il se clôt dans le dynamisme d’une interpellation à l’amour : « Ô femme redis-moi ta promesse ! »

 

Le « Sang de l’oubli » est un petit livre curieux.  Une fois achevé, on ne peut s’empêcher de le rouvrir et de le reprendre du début, pour s’élancer, comme dit le poète, « vers d’autres départs de rêves… », dans une boucle infinie qui rappelle les grands cycles de la nature et de l’humain.  Et à chaque lecture, le sang du poème renaît magiquement du vide de l’oubli.

 

 

 

Arnaud DELCORTE

Bruxelles, le 16 juin 2012.

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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