Dany Laferrière, Prix Médicis pour "L'Enigme du retour"

Publié le 4 Novembre 2009

--- Le grand écrivain haïtien Dany Laferrière remporte le Prix Médicis 2009 pour son roman L’énigme du retour, annonce le jury de la prestigieuse distinction française.

         Dany Laferrière est tôt ce matin en face de l’Odéon à Paris. Il se prépare à recevoir son Médicis. C’est un homme joyeux qui va accueillir ce Prix pour un livre considéré, après Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain, comme le grand roman de la tragédie haïtienne.
Dany Laferrière dédie ce prix « aux jeunes écrivains du Québec et d’Haïti qui doivent pouvoir exprimer librement tout ce qu’ils ont sur le cœur ».
Le Médicis de Lafferière consacre trente années de littérature et un rare courage littéraire. Ecrivain atypique et attachant, Dany Laferrière, né Windsor Kléber à Port-au-Prince en 1953, a quitté, à l'âge de 4 ans, son île natale et a été élevé par sa grand-mère au Québec, début d'un ballottage entre deux patries et deux cultures. L'Enigme du retour est un roman sur la famille, l'exil, l'identité et le temps qui passe. Dans ce livre écrit en alternance en vers libres - d'où une très grande musicalité et poésie -, l'écrivain retourne en Haïti à la suite de la mort de son père, exilé dans les années 1960 par le dictateur Papa Doc.

Ce récit, présenté sous la forme d'une succession de haïkus, raconte le retour de l'auteur dans son pays natal, Haïti, à l'occasion de la mort de son père. Laconique mais extraordinairement précis dans ses observations, c'est un hommage au père absent - activiste haïtien, il est mort en exil aux Etats-Unis, où il vivait après avoir coupé les ponts avec sa famille - qui permet à Dany Laferrière de faire une bouleversante redécouverte de son histoire, de ses racines et de son pays. Le romancier haïtien l'a emporté au premier tour de scrutin par 4 voix contre 1 voix à
Justine Lévy pour Mauvaise fille (Stock) et 1 voix à Alain Blottière pour Le Tombeau de Tommy (Gallimard). Le Médicis étranger a couronné à l'unanimité l'Américain Dave Eggers pour Le Grand Quoi (Gallimard). Quant au Médicis essais, il a été attribué à Alain Ferry pour Mémoire d'un fou d'Emma (Seuil).


Musicalité et poésie


Auteur d'une vingtaine de livres - pas tous édités en France -, Laferrière est aussi poète, scénariste et cinéaste, après avoir fait ses classes dans le journalisme. Son premier roman, en 1985, s'intitulait Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, et un de ses plus récents, Je suis un écrivain japonais, a provoqué un immense émoi au pays du Soleil-Levant.

Ce qui caractérise Dany Laferrière pour Charles Dantzig, son éditeur chez Grasset, c'est "sa grande élégance de forme". Déjà vendu à 15 000 exemplaires en France, le livre de Laferrière caracole sur les listes de best-sellers au Québec- 20 000 exemplaires pour une population de près de 8 millions d'habitants. "Ce prix constitue un grand événement pour Haïti, qui va être en ébullition, et, pour le Québec, cela va provoquer une onde de choc dans la francophonie", précise Pascal Assathiany, PDG de la maison canadienne Le Boréal et coéditeur de L'Enigme du retour.


Quelques réactions d’écrivains :


Edwidge Danticat


« Ce Médicis à Dany Laferrière, c’est un prix bien mérité. Je suis tellement contente et tellement fière de Dany, comme toujours d’ailleurs ».


Gary Victor


« Dany a été toujours pour moi une brèche fascinante dans la muraille d’une littérature haïtienne quelque part trop sérieuse, trop coincée, sans humour, empêtrée parfois dans des attitudes politiques fausses. Dany a été mon écrivain modèle. Ce prix est la victoire d’une nouvelle approche de la littérature en Haïti. J’applaudis la réussite de cet homme, et de cette œuvre qui grandissent Haïti et sa littérature. En tant qu’écrivain, ce prix est aussi à moi. Il y a tellement de jeunes Haïtiens qui sont en quête d’un vrai modèle de réussite et de combat… Dany a offert à tous ces jeunes ce cadeau. Bravo Dany ».


Rodney Saint-Éloi


« Dany Laferrière est mon ami, et mon frère. C’est aussi un grand écrivain que je lis depuis ces vingt dernières années. Ce prix Médicis est à tous les Haïtiens. Je pense à toute cette jeunesse haïtienne abandonnée qui trouve dans ce prix sa dignité et la force de ‘regarder demain’. Dany Laferrière, sans complexe, sans haine et sans arrogance, m’a offert les clefs du monde par son amitié. Il m’a appris que je pouvais être haïtien tout en habitant le monde. Lui qui ne ferme jamais les portes au nez des jeunes et de ceux qui tentent d’avancer, lui qui évite le ressentiment facile, lui qui fait de la générosité, de l’humour et du dandysme, une manière de vivre. Dany Laferrière est notre héro à nous tous ».


Franz Benjamin


« Pour nous de la communauté haïtienne de Montréal, c’est une grande source de fierté, Dany Laferrière est un fils chéri de cette communauté. C’est un moment de grande réjouissance. Dany c’est nous. C’est nous à travers l’exil. C’est nous à travers la mémoire. C’est nous par rapport aux rêves que nous portons et chérissons pour notre ville d’adoption et pour Haïti ».


Stanley Péan


« Évidemment j’en suis enchanté, aussi enchanté que lors de l’attribution du Renaudot à Depestre il y a une vingtaine d’années. D’abord parce que Laferrière est un ami, mais aussi parce que ce livre est l’un de ses meilleurs, la démonstration par a+b qu’il n’est pas aussi fatigué qu’il l’a un jour prétendu, que son œuvre n’a pas cessé de se raffiner au fil des années. À Pivot en 1999, Dany ironisait que la littérature québécoise serait la première à obtenir éventuellement le Nobel pour l’ensemble de ses écrivains et que ceux-ci devraient aller chercher le prix tous ensemble. Aujourd’hui, le Médicis honore celui dont l’humour éclipse par moments les dons littéraires, mais uniquement aux yeux des myopes… Et, à défaut d’aller chercher avec lui son prix, tous ses collègues québécois, haïtiens et même japonais l’applaudissent et le félicitent pour cet honneur bien mérité ».


James Noël


« ‘L’effet Laférrière’ dans la littérature aujourd’hui, c’est le séisme positif qui traverse l’œuvre toute entière. Après avoir lu L’énigme du retour qui s’impose maintenant comme notre médaille d’or nationale, je ne pouvais ne pas me souscrire à l’idée que ce livre est l’expression d’un grand rire entre deux larmes, un chef-d’œuvre. Nous Haïtiens, nous ne pouvons que nous réjouir de la bonne nouvelle du grand Prix Médicis accordé à l’écrivain haïtien le plus médiatisé Dany Laferrière, un nom à porter par ces jours sombres comme un soleil à la boutonnière ».


Louis-Philippe Dalembert


« Je ne ferais que répéter les critiques en disant que L’Enigme du retour est le grand roman de la maturité de Dany Laferrière. Il me l’avait envoyé à sa sortie avec une très belle dédicace : « Pour mon frère Louis-Philippe Dalembert, ce petit poème qui lui rappellera deux ou trois émotions. » En fait, le livre m’en a rappelé beaucoup plus. Le jour même, je m’étais plongé avec un plaisir continu dans cette écriture fluide. On y découvre un Laferrière drôle comme à son habitude, mais aussi pudique et moins distant par rapport aux dysfonctionnements de la société haïtienne qu’il décrit avec une ironie féroce.

Ce prix vient couronner vingt-quatre années de publication, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer est paru en 1985. Je ne dis pas de « travail », on sait que le travail de création précède la publication. Si on compte les années où le jeune homme efflanqué faisait ses gammes dans les colonnes du Petit Samedi Soir, on n’est pas loin des quatre décennies de travail acharné. Car sous ses dehors blagueurs, l’homme est un bourreau de travail. L’une de ses qualités consiste à laisser à celui qui l’écoute l’impression d’improviser en permanence, alors que tout est préparé en amont.

Il m’avait déjà envoyé un mail ce matin pour me demander de me tenir prêt, au cas où, à aller faire la fête. Je lui avais répondu en blaguant avoir déjà jeté de l’eau, que ce soir, les lwa me l’avaient dit, on ferait la fête wè pa wè. La secrétaire de Grasset m’a appelé il y a tout juste une heure pour m’inviter au cocktail à la maison d’édition, puis au dîner au restaurant Chez Lipp.

Je suis heureux pour mon ami Vieux Os, pour sa famille. Je suis fier pour Haïti. Ce prix décerné à un livre qui rend, entre autres, hommage à la peinture haïtienne vient prouver une fois de plus que la culture est le plus grand capital de ce pays à la dérive. »


Source: alterpress.org & lemonde.fr
(Alain Beuve-Mery)

Rédigé par Parole en Archipel

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