Deux poèmes de René Philoctète sur Parole en Archipel

Publié le 17 Juillet 2012

* Le 20 décembre 1994 (quelques semaines après le retour en Haïti du président Jean-Bertrand Aristide au moyen d'une nouvelle occupation du territoire haïtien) pressé de lire un texte pour le public des Vendredis littéraires de l'Université caraïbe, René Philoctète écrit sur place ce poème et le lit à la foule. Déjà gravement malade et pouvant a peine se tenir debout, le poète était soutenu au moment de la lecture par deux de ses proches amis : l'écrivain Franketienne et l'anthropologue Jean Coulanges. Ce fut sa derrière intervention publique - René Philoctète est décédé à Port-au-Prince le 17 juillet 1995.-  

 

 

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René Philoctète (1932-1995) : Né le 16 novembre 1932 à Jérémie. Il a passé la plus grande partie de sa vie en Haïti. Il se rend au Québec pour rencontrer les membres de son mouvement littéraire et écrire son chez d'oeuvre "Ces îles qui marchent" en 1969. Il se rend également à Buenos-Aires pour recevoir le Prix du Parlement argentin. Poète humaniste, sensible à la beauté des choses, au temps qui passe et à la relation entre hommes et femmes, il est également romancier et dramaturge et compose des pièces de théâtre. Son œuvre littéraire publiée compte une dizaine de recueils de poèmes, quatre pièces de théâtre, trois romans. Il fut l'un des membres fondateurs du groupe Haïti Littéraire au début des années 1960 avec Anthony Phelps, Roland Morisseau, Serge Legagneur, Davertige et Auguste Ténor, et, quelques années plus tard, cofondateur du spiralisme avec Jean-Claude Fignolé, Frankétienne et Bérard Cénatus. Après la fin de la dictature des Duvalier (père et fils), il tient une rubrique dans le journal Le Nouvelliste (Haiti), qui aborde sous la forme d'une chronique, le quotidien des faits et gestes des politiques haïtiens.Tout en menant une carrière d'enseignant, il fut partie prenante de toutes les aventures artistiques haïtiennes des années 1960 à 1980. L'ampleur de son influence sur la littérature haïtienne d'aujourd'hui est considérable. René Philoctète est décédé à Port-au-Prince le 17 juillet 1995 - Pour Rodney Saint-Éloi, éditeur chez Mémoire d'Encrier, La poésie de René Philoctète influence de nombreux jeunes poètes et d'écrivains. Mais cette œuvre, saluée par la critique haïtienne et si frémissante de fraternité et d'humanité, n'a pas bénéficié jusqu'ici de reconnaissance internationale. Pour refuser l'oubli, l'écrivain haïtien Lyonel Trouillot rassemble quelques textes de Philoctète, publiés aux Actes Sud en 2003, Poèmes des îles qui marchent - Anthologie poétique.- PEA 

 


 

                           Pourquoi ici demeuré-je?

 

Jamais je ne me suis demandé pourquoi je continue

     de vivre ici

comme je ne me suis jamais demandé pourquoi je

     respire

pourquoi je dors

pourquoi je parle comme je parle

 

Au fait
pourquoi suis-je encore ici?

 

Peut-être pour ce pic appelé Morne-la-Selle,

peut-être pour le chemin dit des Quatres-Chemins,

ou parce qu'il manque d'écoles,

pour ce fleuve nommé Artibonite,

la dame-oiselle appelée Sara,

ou pour le manque d'hopitaux,

peut-être pour cette rue appelée rue des Miracles,

une fleur qui fleurit a dix heures,

peut-être pour toutes ces âmes qui vivent dans le noir.

 

Parce que le FMI nous abuse-atrophie-démantèle-
vilipende,

parce qu'un policier a tué un étudiant place Capois-la-Mort,

parce que mon pays s'est fait yoyo, toupie folle,
coeur d'igname sans couteau.

 

Mais je reste

Pour cet arbre que j'aime à l'entrée de la Grande Anse,

Pour mon soleil brûlant qui rit des faux soleils,

Pour une femme nommée Emeline Michel,

Pour ces tambours qui ne cessent de battre,

Parce qu'il y a un héros appelé Dessalines,

Parce que inébranlable

il y a ici un peuple qui veut s'ouvrir à la vie.

 

Poème écrit en créole haïtien (Conjonction, n 195-195,"Cent poèmes créoles",

    Port-au-Prince, 1992), traduction de Lyonel Trouillot.  

 


 

Qui donc ira jeter des fleurs

 

  

Qui donc ira jeter des fleurs

au Pont Rouge

au Champ de Mars

les offrandes coulées dans la honte

blessent

 

Les yeux ne portent pas le printemps

si la nuit s'annonce

l'aurore prévue

 

Tant de bruits arrimés sur nos têtes

le ciel se rétrécit

tant de jeux sévères dans nos rues

les enfants vieillissent

 

Moi je maudis le manège qui sabre

qui sourit qui bénit

et qui tue

 

Qui donc l'opprobre au front

ose jeter des fleurs à Vertières au Pont Rouge

 

Les dieux habitent des vertiges

ou n'entrent pas les flétrissures

 

 

René Philoctète

 

Biographie de René Philoctète : Île en Île

 


 

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Poèmes des îles qui marchent

René Philoctète

préface de Lyonel Trouillot. -

Arles : Actes sud, 2003. -

97 p. : portr. ; 24 cm.

ISBN 2-7427-4114-3                

 

La dernière fois que j'ai vu René Philoctète, quelques semaines avant son décès, il m'a dit : « Je suis né pendant l'occupation américaine d'Haïti et je vais mourir sous une nouvelle occupation ». Sa voix, cassée et lasse vers la fin, s'est toujours opposée au malheur, cherchant dans la vie quotidienne et dans un rêve d'avenir une bonté du monde. Sa poésie, sans être simpliste dans sa forme, restait simple dans son projet. Fidélité à l'enfance, sans cynisme ni désespoir. « Par abondance de nature », comme disait un autre poète.- Lyonel Trouillot 

Avec des mots de rien du tout
les mots du bord ni trop malins ni trop naïfs
entre les deux
ou pas du tout
les mots usés qu'on dit partout aux occasions les plus
banales
toujours les mêmes et sans façon
j'ai mis mon cœur à partager
comme un gâteau

Rarement la poésie aura été si soucieuse de sa vérité : l'authentique et le solidaire.- Préface, p. 11

Rédigé par Parole en Archipel

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