Ecrire ou l’art de rajeunir : à l'école de rabelais, de Rimbaud et de Brouard

Publié le 5 Août 2012

 

imagesCAT1IA6I-copie-1.jpgPar Jean-Robert Léonidas   

 

Je ne pouvais plus tenir dans le monde de la science où le hasard m’avait conduit. Le hasard de la vie en Haïti telle qu’elle fut dans les années 60. Quarante ans après, je charrie dans mon havresac toute une carrière d’endocrinologue vécue ailleurs par la force des choses. Utilitaire bien sûr, mais très utile heureusement. Cela m’a permis de me construire loin de mon pays et d’aider à reconstruire ma part de pays, mais en contrepartie cela m’a fabriqué un corset étouffant, hélas ! Il y a quelque temps, je ne pouvais guère souffler les bougies de mon gâteau d’anniversaire avec l’aisance qu’il fallait. Quelque chose comme un boulon foiré clochait dans la respiration. L’inspiration (dans le sens de la gâterie de la muse) donnait forcément des signes de ratage. Alors,  j’ai jeté le manche après la cognée, abandonné volontiers les quartiers de mon ancienne vie, pour emménager ailleurs. Prof de médecine aux Etats-Unis et fatigué de science, je vous assure que je me détruisais l’âme dans le sens quasi rabelaisien de l’idée. Mais Il faut certes aller plus loin que Docteur Rabelais. Adieu cher maître ! Trop de science, même avec un excès de conscience est encore ruine de l’âme.

Un coup de pied dans la fourmilière et me voici dos à dos avec mes premières amours. Je suis un toubib consciemment et volontairement remisé à cause d’une passion effrénée pour les lettres. Médecin mort et enterré, né de nouveau des cuisses de la littérature, j’ai posé l’acte ultime de la cassure. Provoqué un avatar. Je suis devenu du même coup un écrivain de 25 ans (mes premiers écrits ont le même âge). Je me porte à merveille dans mon univers neuf, respirant librement, irrespectueux de mes heures de sommeil. Vie d’artiste. Merde à la discipline ! Et je vous le jure, j’adore les choses telles qu’elles sont désormais … Tchékhov m’en est témoin. J’ai plaqué ma jalouse épouse, la médecine, mauvaise coucheuse,  pour aller pacser avec ma maîtresse, la littérature, plus facile à vivre.  Et je me suis surpris à écrire dans Parfum de Bergamote :

 

la poésie m’éclaire

dans mes lombes s’ébat

devient ma partenaire

m’enjoint de mettre bas

 

suprêmement vaincu

je tremble en mes artères

et la science cocue

m’accuse d’adultère

 

Mon stylo : un pinceau, je souhaite.  J’aime les peintres. Ils gèrent sans le savoir un atelier d’écriture. J’ai appris à écrire en les observant. Et je n’ai pas pu résister à produire  avec  le photographe Frantz Michaud un livre mémoire sur l’art haïtien ( Rêver d’Haïti en couleurs, Montréal 2009). Chaque œuvre d’art à mon sens est leçon magistrale, résumé de livre, morceau de poésie. Toujours une perspective, une composition, des descriptions, de la lumière. Je comprends enfin la couleur franche assignée carrément aux voyelles par le poète voyou, cette fabuleuse fonction chromatique qui déconcerte et traverse l’arc-en-ciel de l’alpha à l’oméga. J’arrive à saisir finalement la vocation sculpturale de tout poème immortel qui prend forme sous la plume devenue ciseau, comme un rêve de pierre baudelairien...

Ah, le bien-fondé du jardin secret si cher au poète maudit !  Des célèbres lieux de retraite littéraire réels ou souhaités, Ferney, les îles de Guernesey, de Jersey. Des coins cachés et vertueux  d’Haïti, de quelques oasis de Port-au-Prince la mal connue, de quelques villes de province pondeuses d’écrivains, de Jérémie, mon propre petit coin de pays. J’ai failli être vieux jeu et en retard sur la vie. Adieu l’Amérique du Nord, où j’ai concocté mes recettes de cuisine à la sauce scientifique, berceau de mon côté pervers à la Frankenstein! Je réintègre ce que j’ai toujours appelé « ma poche des eaux » : le pays natal. Pour y vivre en bonheur et en littérature. Ma cahute est cachée dans un foisonnement de gingembres rouges,  de cordylines, de néfliers, de manguiers. J’ai pris un coup de jeune dans le griffon de l’encre, dans le jardin des mots. Moi qui croyais avoir perdu la fraicheur de mes neurones.

Plusieurs mois après mes cabrioles, mes danses folles exécutées à la cadence de ma Rythmique Incandescente (Riveneuve, Paris 2011), paraît  À Chacun son Big-bang (Zellige, France, Septembre 2012). Pourvu que ce titre explosif de roman fasse jaillir un geyser. À 25 ans, mon nouvel âge de ressuscité, je me retrouve dans la cour des jeunes. Je fais comme tout le monde, je repars à zéro dans mon pays aux sempiternels big-bangs, ma terre de commencements et de perpétuels recommencements. Je tremble devant les frasques de la jeunesse sans avoir le droit de sermonner quiconque. Heureusement. Je vois Rimbaud, roi du bordel et du dérèglement, aussi bien que les poètes ruinés d’un Port-au-Prince en ruine. Peut-on être un jeune et génial  écrivain et en même temps savoir bouder l’indiscipline ? On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.

 

Jean-Robert Léonidas 

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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