Écume dans l’azur

Publié le 5 Septembre 2012

Critiques des livres d’Arnaud Delcorte, 

 par Benoît Pivert (*)

 


1) Le goût de l’azur cru (Le Chasseur Abstrait, 2009)


 

booksad1-copie-2« Pourquoi parler encore lorsque nos cœurs ont tout connu ? », interroge le poète Arnaud Delcorte. Peut-être parce qu’il y a du plaisir à trouver les mots pour dire la jouissance, parce que parler du désir est un moyen de le maintenir en vie et que se résoudre au silence serait comme un avant-goût de la mort. A travers son recueil Le goût de l’azur cru [1], Arnaud Delcorte a donc choisi de parler encore et d’ouvrir au lecteur ce cœur qui a déjà tant de fois tressailli et vibré, c’est-à-dire vécu. Si le poète a le goût de l’azur cru, c’est qu’il aime la vie quand elle a les couleurs intenses du bleu de Matisse ou de l’orient de Delacroix, cette vie qu’il croque à pleines dents tandis que ses veines palpitent d’un désir rouge sang. Il n’y a rien de pastel ni de mezzo voce chez Arnaud Delcorte. Au contraire, le désir est fait chez lui de bruit et de fureur. Ce qui fascine le poète, c’est la part animale de l’homme. Dans l’orgasme, c’est la bête qui hurle comme on hurle à la mort. Il n’y a plus de fierté qui tienne. L’être s’abandonne au plaisir comme on rend les armes. Nu et pantelant. Ce que le poète décrit, c’est l’urgence, l’impériosité du désir dans un corps inflammable. Il suffit d’un regard pour que le corps et le cœur s’embrasent, pour que soudain un homme se retrouve à poursuivre à travers le dédale d’une médina un pâtre ensorceleur. Et tant pis si l’ami ou l’amant qui est là s’avère incapable de comprendre et menace de partir. Chez Arnaud Delcorte, les personnages sont prêts à aller jusqu’au bout de la terre pour un regard entraperçu, pour cette lueur capable de faire reculer le désespoir. Pourtant, ces regards désirés, convoités, mendiés ne sont pas toujours lumineux. Beaucoup sont ténébreux, inquiétants, coupants comme l’acier, certains portent même « l’estocade » mais n’est-il pas délicieux d’être blessé ?

 

Chez Arnaud Delcorte, amour, désir et souffrance vont rarement l’un sans l’autre. La passion se mesure à l’aune de la souffrance infligée ou reçue. Faut-il y voir le signe d’un masochisme personnel, toujours est-il que le sujet lyrique qui s’exprime à travers les poèmes est le plus souvent dans la posture de l’esclave ou du chien, de l’humilié qui jouit de la douceur de l’offense. La douleur est consentie, recherchée. Elle est l’aphrodisiaque sans lequel la vie serait insipide. C’est elle qui permet au cœur de continuer à battre : Sans le poignard qui fouaille nos ventres / Sans la crainte de te perdre / Sans l’affirmation de la douleur / J’abdiquerais [2]. En cela, Arnaud Delcorte est un romantique. Ses personnages aspirent à être décentrés, déboussolés, arrachés par la souffrance à la morne répétition des jours semblables. Comme le René de Chateaubriand qui priait pour que se lèvent les orages désirés, les personnages d’Arnaud Delcorte guettent « les ouragans magnétiques »[3]et aspirent aux « dérèglements d’étoiles »[4]. Mais survit-on aux ouragans magnétiques ? La question semble de peu d’importance. Un « amour incendiaire »[5]vaut bien des steppes et des terres brûlées.


Peut-être l’amour fusionnel qui inspire tant de pages du recueil n’est-il qu’une expression de cet amour de l’informe, nostalgie de l’absence de la séparation originelle, volonté de se fondre dans l’autre avec la peur – mais surtout le désir secret – de s’y perdre. Arnaud Delcorte célèbre le mélange des corps, la fusion des semences. Ses corps n’ont qu’une hâte, c’est d’abolir dans des étreintes furieuses la distance qui les sépare, pour que les sangs et les salives se mélangent, pour que la lave qui bouillonne sous les épidermes ne forme plus qu’un épais torrent rougeoyant.


La recherche d’un amour fusionnel n’est qu’une des formes que revêt la quête dans les poèmes d’Arnaud Delcorte. Bien que les hommes mis en scène puissent apparaître comme prisonniers de la chair et esclaves du désir, combien de fois ne perçoit-on pas à travers leurs étreintes la soif d’un au-delà et le désir d’une élévation ? Ce qu’il y a au fond des gorges, c’est « cette fleur immaculée d’idéal »[6]. Par des chemins détournés, la poésie d’Arnaud Delcorte rejoint soudain la mystique. L’enthousiasme qui habite ces hommes que l’on croise au fil des poèmes est à prendre au sens étymologique de « possession par un souffle divin ou par la présence d’un dieu. » Il est un élan vers quelque chose qui nous dépasse. La chair n’est qu’un tremplin qui propulse vers quelque chose de plus grand. La poésie d’Arnaud Delcorte se fait « religieuse » encore dans la ferveur, dans l’attente du sauveur. Lorsque l’Autre survient, c’est, comme dans l’Education sentimentale de Flaubert, à la manière d’une « apparition ». Dans la sotériologie d’Arnaud Delcorte, le petit pâtre dans la médina est un jeune dieu : « Il nous promet des trésors enfouis / Des autels de rayons »[7]. Ailleurs, c’est un ange qui surgit et ouvre l’être à une dimension nouvelle : « Je le vis un beau jour / L’ange aux yeux finement bridés / Abreuvant généreusement les glaïeuls / Il serra ma main avec chaleur / J’expérimentai la naissance / D’une émotion supplémentaire / Entre plénitude et sérénité »[8]. L’autre devient le rédempteur, le thaumaturge dont l’imposition des mains délivre celui qui ploie sous le fardeau : « Tu recouvres d’un geste / Les instances du désespoir »[9]. Toute la création se prosterne soudain devant ce nouveau Christ venu éclairer la face de la terre : « La cendre des sacrifices miroite dans les rayons que tu découpes / Les fleurs de tilleul s’inclinent / Sur tes épaules »[10]. Chaque jour est une nouvelle résurrection.


Filant à travers son recueil la métaphore religieuse, Arnaud Delcorte fait du triangle du bas-ventre le « détroit du tabernacle »[11]. Certes, l’image eût été blasphématoire pour des poètes anciens comme Gryphius ou Hoffmannswaldau mais comme chez les baroques allemands on oscille sans cesse chez Arnaud Delcorte entre l’aspiration vers le haut et le poids de la sensualité. C’est ainsi que l’on passe sans transition du vocabulaire des mystiques à la langue de la chair car Arnaud Delcorte est aussi un explorateur des corps. Comme un Champollion, il en décrypte l’alphabet oublié, en déchiffre le langage hermétique, mystérieux. Il en étudie la géographie, le relief, les failles, les criques et les promontoires. Le souvenir de villes exotiques resurgit au contact des épidermes ambrés. Ses personnages se jettent dans les fleuves des corps pour remonter à la source, en acceptant que la noyade soit le prix à payer. Et c’est une fois encore cette nostalgie entêtante de la fusion originelle. Toutefois, bien qu’Arnaud Delcorte chante plus volontiers la passion charnelle, dévorante, obsédante, de son recueil l’amour serein, épuré, éthéré – sans être nécessairement mystique – n’est pas absent. On est parfois dans le voisinage de l’amour courtois. L’autre est élevé sur un piédestal. On convoque à son endroit les métaphores les plus flatteuses : « De toutes les mémoires / La tienne est mon seul habit. » Même s’il existe une curiosité insatiable pour de nouveaux regards, de nouveaux plaisirs, de nouvelles évasions, lorsque le désir parvient à se fixer et laisse au sentiment le temps de s’épanouir, c’est l’occasion de belles déclarations d’amour qui ravalent au rang de mirages toutes les tentations : « Il y a au monde une myriade de petites flammes impatientes / Et autant d’occasions de voir / Et d’aimer / Pourtant / A bien y regarder / Il n’y a vraiment que toi pour moi ». Qui eût cru que l’on pouvait avoir tout à la fois le goût de l’azur cru et celui de la sagesse ?


S’il fallait chercher à Arnaud Delcorte une parenté littéraire, on pourrait songer à Verlaine, le poète délicat des sanglots longs des violons de l’automne mais aussi celui des parfums musqués et des bas-fonds de la chair. Comme Verlaine, Arnaud Delcorte ne craint pas de plonger dans la fange car à l’en croire et en vertu d’une secrète alchimie, c’est « dans la fange [que] s’épanouissent les essences saturnales »[12]. La mélancolie qui affleure parfois est verlainienne encore. Elle naît de l’impermanence du désir, c’est l’inquiétude de l’après, le ver dans le fruit du plaisir, la peur de la chute après avoir connu l’azur. Certains poèmes d’Arnaud Delcorte ne sont pas non plus étrangers à l’univers poétique d’Else Lasker-Schüler qui a su dire les mille et une nuances de l’amour, de la passion, de la jalousie, du chagrin, de la peur de la perte avec quelques palmiers, le sable, le désert, l’oasis, le vent, le soleil et la lune. Certains vers d’Arnaud Delcorte auraient pu voir le jour sous la plume d’Else Lasker- Schüler : Il arpente l’espace qui m’entoure / Allumant des soleils à chacun de ses pas[13] ou encore Tu es comme nous tous / Rosée / A l’embrasement du premier soleil[14]. On pourrait songer encore à Bernard Delvaille né en 1931 à Bordeaux et mort à Venise en 2006. Il a, comme Arnaud Delcorte, le goût des voyages et des garçons, de ces compagnons d’une nuit qui sont « une variété douce d’absinthe »[15] (Retrouvailles, A. Delcorte). Ils sont tous deux des cosmopolites de la chair arpentant le globe en quête d’un regard, d’une caresse furtive ou d’une étreinte. Leur œuvre est jalonnée de villes qui sont autant de souvenirs de visages ou d’atmosphères comme ici Amsterdam sous la plume de Bernard Delvaille : Amsterdam – Rembrandtsplein / Je mourrai sous le ciel de l’aube / tel un enfant sans cœur / dans les reflets froids du matin / ô solitude[16]. Manhattan, Bruxelles, Gandhara sont chez Arnaud Delcorte des escales – titre du premier recueil de Bernard Delvaille. Il existe bien quelques différences. Dans Le goût de l’azur cru, les couleurs sont plus chaudes, les rencontres plus fiévreuses, les peaux plus cuivrées. Bernard Delvaille, lui, a le goût du Nord, de la Baltique, des brumes, des vastes et mornes plaines d’où des titres plus sombres comme Blues (1951) ou Le vague à l’âme de la Royal Navy (1979). Pourtant, ce que dit Alain Bosquet de l’œuvre de Bernard Delvaille s’appliquerait tout aussi bien à la poésie d’Arnaud Delcorte : « son œuvre développe les thèmes de l’amour et des amours, de l’errance et du voyage au loin et en soi »[17].Et il est jusqu’à cet autoportrait de Delvaille qui ressemble au visage d’Arnaud Delcorte tel qu’il se dessine à travers ses poèmes : « Il faudra dire que j’aurai aimé […] la mer, les bars et les garçons, et que le marin est mon frère, […] que j’aurai aimé les chardons bleus des sables, les roses jaunes, le genièvre et l’aquavit, les drapeaux, toutes les eaux, de canal ou de marécage, d’étang comme d’estuaire, de lac et de rivière »[18]. Il ne manque à cet inventaire que le goût de l’azur cru. Mais est-il bien raisonnable d’invoquer des affinités littéraires au risque de noyer dans le tumulte la voix unique d’Arnaud Delcorte ? Ce que l’on demande à la poésie en ce début du XXIe siècle, ce sont des métaphores inédites, des images vierges, des fulgurances surprenantes et c’est précisément ce que nous livre Arnaud Delcorte « à travers les cataractes lyophilisées de poudres multicolores, […] les yeux noyés dans l’involution des cumulus »[19]. Non, il n’est pas vain de parler encore même si le cœur croit avoir tout connu.

 

 

2) Ecume noire (L’Harmattan, 2011)


 

http://www.mollat.com/cache/Couvertures/9782296541597.jpgEcume noire vomie par les océans que les hommes ont souillés, écume noire des rêves d’ébène, caresse des flots qui s’offrent et se retirent, l’écume, insaisissable et impermanente, est le leitmotiv du dernier opus poétique en date d’Arnaud Delcorte. Plus encore que dans ses précédents recueils [1], le poète écrit, la rage chevillée au corps. Dans les premiers textes d’Ecume noire [2], la plume tremble de colère. Arnaud Delcorte dont la poésie est communion avec l’univers, fusion avec le ciel, la terre et la mer, a le cœur meurtri par les blessures que l’homme inflige au monde, superbe barbare qui pille, assassine et piétine. Il y a pourtant tant de splendeurs à décrire, tant d’ivresses à partager mais comment dire encore la beauté d’un monde chaque jour un peu plus défiguré par l’horreur ?

 

Arnaud Delcorte est un poète écartelé. Ecartelé entre extase et gravité. Sa poésie est une poésie du tiraillement entre l’abandon aux sens et la quête d’un sens pour surmonter l’apparente absurdité du monde. Fort heureusement, lorsque accablé il se promet de ne plus décrire la fureur elliptique des matins de juillet où l’orgasme prend à la gorge comme une résurgence, ce sont les sens qui finalement l’emportent et nous valent de somptueux poèmes. Malgré le titre sombre de son recueil, Arnaud Delcorte ne se fait pas le chantre de l’apocalypse. Malgré l’infamie, malgré les désastres, il veut contre vents contraires et marées noires garder foi en l’homme et espérer un sursaut salvateur. Pourquoi écrirait-il sinon ? Il faut être porté par l’espoir pour vouloir à la raison des lendemains rendre la vision des fous. Le poète veut croire en la possibilité / si ténue / soit-elle / l’éventualité / d’une étincelle. Mais Arnaud Delcorte sait aussi ce qu’il est en droit d’attendre des hommes. L’amour, on peut toujours en rêver…

 

Lorsque le spleen le gagne, c’est vers l’Orient qu’il se tourne. Il y a du Rimbaud chez Arnaud Delcorte. Le Maroc est son Abyssinie. Orient, terre de violence mais aussi terre de renaissance. Quand il parle de l’Orient, sa voix se fait envoûtante comme le son de l’oud dans la nuit du désert. Par chance, ils sont nombreux là-bas, les corps capables de faire surgir l’étincelle, corps cuivrés, corps offerts, oueds auxquels s’abreuve le poète pour désaltérer cette soif qui hante tant de pages. Mais Arnaud Delcorte sait aussi le mirage de l’Ailleurs et de l’Autre. Quand il ne se perd plus dans la géographie des corps, qu’il n’est plus happé par sa quête et que se distend le ressort du désir, il entrevoit alors ce qu’il cherche désespérément à oublier – et la sagesse a un goût amer :

 

J’ai beau chercher et chercher encore

Il n’y a pas d’ailleurs

Pas d’ailleurs

De toi

 

Et ne nous y trompons pas

Toi

C’est moi

 

Arnaud Delcorte entrevoit que du bruit et de la fureur du désir il ne restera rien. Que des cendres. On peut certes se réchauffer au contact des corps, mais l’autre ne fait jamais que se prêter. S’il s’abandonne, aussitôt il se reprend. Il est illusoire d’en vouloir garder autre chose que des mots :

 

Que puis-je garder de toi

Sinon l’ineffable saveur de l’instant

 

Que puis-je

 

Vraiment

 

Rien non sûrement rien

Ne reste

A la fin

 

Les mots parviennent à conjurer la douleur mais pour combien de temps encore ? On sent affleurer une angoisse, l’appel de l’océan, de la noyade comme fusion suprême, l’appel de l’écume : Etre écume / Puis d’écume devenir / Trace / Et absence. C’est sur ces vers que se referme le recueil. On espère pourtant que ce ne seront pas les derniers. Il faut souhaiter à Arnaud Delcorte ce qui le fait vivre et écrire : Mer sexe et soleil ta main sur le ciel ta main solitaire susurre le martyre mer sexe et soleil.

 

 

Benoit Pivert

Maître de conférences à l'Université de Paris XI 


 * Benoit Pivert est maître de conférences à l’Université de Paris XI où il enseigne l’allemand et l’expression et culture de langue française. Il travaille actuellement sur la littérature de langue allemande dans la Palestine des années 1930-1940 et poursuit son exploration des diverses formes du mal être, notamment à travers des recherches sur les récits sombres et tourmentés de l’écrivain Hermann Ungar (1893-1929).


 

[1] Arnaud Delcorte, Le goût de l’azur cru, Le chasseur abstrait éditeur, Mazères, 2009.

[2] Ibid. p. 33

[3] Op. cit. p. 49

[4] Ibid.

[5] Op. cit. p. 22

[6] Ibid. p. 31

[7] Ibid. p. 29

[8] Ibid. p. 68

[9] Ibid. p. 84

[10] Ibid.

[11] Ibid. p. 72

[12] Ibid. p. 80

[13] Ibid. p. 66

[14] Ibid. p. 30

[15] Ibid. p. 26

[16] Bernard Delvaille, Désordre, Paris, Seghers, 1967, cité d’après http://www.florilege.free.fr/florilege/bd/index.htm

[17] Source : http://tomblands-fr.blogspot.com/2009/02/biographie-et-bibliographie-de-bernard.html

[18] Bernard Delvaille, Journal, cité d’après http://tomblands-fr.blogspot.com/2009/02/biographie-et-bibliographie-de-bernard.html

[19] Le goût de l’azur cru, p. 79-80.



[1] Notamment Le goût de l’azur cru, Mazères , Le chasseur abstrait éditeur, 2009, et Toi nu(e) dans le linceul étoilé du monde, Mazères, le chasseur abstrait éditeur 2010.

[2] Paris, l’Harmattan 2011

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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