Geste(s) du Jour

Publié le 19 Septembre 2012

 http://ecrits-vains.com/projecteurs/daniel_leduc/daniel_leduc01.jpgLe lierre pourrait creuser la pierre, s’immiscer dans les anfractuosités du mur, dire combien la vie s’agrippe, quel que soit son destin. Ses tiges, au milieu des entrenoeuds, pourraient se cramponner, à la façade du jour. Et de ses fleurs pourraient naître des baies, dont les grappes défieraient les couleurs de la ville. Le lierre pourrait grimper ; tutoyer le soleil.

 

Que faut-il donc, pour aller plus haut ? Sinon

Soupeser les nuages ?

Je n’ai de ciel,

Que la teinte des vents.

 

Par le lacis de la vieille ville, les rues sont un cerveau.

Circonvolutions / synapses. Axones / neurones.


J’ai le désir de marcher à perte,

dans les ruelles

aux caniveaux errants ;

imaginer ces milliards de pas

qui ont tracé leur siècle

(et nous descendrons

encore

des squelettes de la terre) ;

marcher dans les empreintes,

pour emprunter les voies…

 

Il n’y a pas de repère non,

hormis l’ombre qui croît.

Le siècle

est un mystère.

      

 E ntre iris et rétine, j’ai la ville dans les yeux,

aux clartés insomniaques, j’ai la ville dans les yeux.

 

Les femmes accomplissent

le soulèvement du jour,

ainsi qu’on soulève

la question.


Le temps

n’est plus à perdre,

mais à changer de ciel.


Par delà les contours,

c’est toujours

la ville

qui opère – dans les mémoires – toujours.

 

Le temps est une ville.

Dans un regard lointain

 

le temps

 

LA DÉCHIRURE DE FEU CHAUFFÉE

avec des ciels à travers le monde.

Paul CELAN


Apprenez à connaître ce qu’il y a d’erreurs dans vos axiomes.

Apprenez donc les multiplications de vos vertiges.

 

Je sais conter mon enfance auprès des arbres.

Ce que j’ai vécu,

la ville s’en souvient-elle ?

Et les visages croisés,

où vont-ils aujourd’hui ?

 

Dans le secret des livres,

la ville compte ses pierres,

une à une,

histoire d’assimiler ses heurs

et ses malheurs,

une à une

compte ses pierres.

 

Le secret,

c’est dans le nombre –

zénith et nadir abolissant toute ombre.

 

Peut-être ya-t-il à raconter l’enfance,

alors que le soir

tombe

sur les vagues ou les flambeaux ?

 

Agitez donc une lanterne :

la vie / tourbillonnera – ballerine !

 

Et que dire de l’Onyx ; des pierres de songe

auxquelles on se confronte

chaque nuit

dans l’opaque du sommeil ?

Et qu’entendre du Zircon

dans sa mémoire terrestre,

magmatique et doyenne ?

 

Je pense la ville

comme autant de désirs

sur un corps de pierre.

En chaque homme,

des rues s’insinuent

qui conduisent au crépuscule.

 

Précieuse serait la ville

ceinte

d’espaces

sans distance

ni frontière.

La ville –

éven-

tuelle.

 

Le rougeoiement du ciel sur cette ville éclatante et furtive (ici ne passent que des regards fuyants) ; les râles et pétarades sur des chaussées conduisant au soleil (moins de pesanteur, paraît-il, vers le Sud) ; les discours ensablés, déjà aux terrasses des cafés qui percolent…


J’ai souvenir de nuits à écrêter le monde ; « table rase », disait-on,

« pour engager la vie » ; souvenir de nuits à émonder le monde…


Que circule cette ville, comme circule notre sang.

La nuitée veille, tranquille –

là où passent les pas… 

sans palabres.

 

La ville ne respire qu’avec le vent – combien les murs s’asphyxient-ils, souffle coupé par le hachoir des vrombissements. Comme une peau les trottoirs se rassurent contre la paume de la nuit.

 

J’ai caressé des femmes aux rivages indomptables, et je me suis hissé, pour crier « Terre ! » 

 

La ville ne respire que par autonomie. Elle s’allonge auprès de la campagne, pour façonner son antre…

 

J’ai caressé des femmes rebelles qui m’ont appris le feu ; sa chaleur, son élan ; sa vérité femelle.

 

La ville ne dort que d’une oreille.

De l’autre elle perçoit l’océan. Qui en chacun. Respire.

 

De la chair, il t’en faut dans les mots

pour agréger la ville. De la viande, dans tes mots,

gorgée de lard

qui barde. De la

venaison au fumet si sauvage,

qu’elle s’embrase

dans le gosier.

 

Tu écris, comme on fume

la terre. Le cerf brame

dans tes marges. Le hêtre blanchit,

enraciné dans la peau

de tes phrases ; la ville

 

suinte

de sève.

Les femmes

sont nos feux vers…

 

Il y a de l’elles

sur les pourtours /

sur les tours et les grèves…

 

Linsomniaque qui dort en chacun de nous

construit des rêves

qui ne tiennent

ni debout

ni couché au fond d’un puits.

Il est des pensées nocturnes plus profondes que les gorges du monde ; des pensées sur la vie qui défilent dans les villes – débottées.

Et le guetteur, à l’ombre des synapses,

lance vers le futur

des érections tangentes.

 

Ce qui s’écrit sur la page

s’écrie

d’abord

dans les circonvolutions obscures.

 

La ville – paraphe – chaque rue –

chaque – émotion – pas -

sagère –

gravée ou fugitive –

signature esquissée

ventre de la vie.

 

La ville n’a pas d’architecture ; elle possède des strates de mémoires que compulsent les architectes, dans l’observation ou dans l’oubli ; la ville est un brouillon qui s’organise selon les lois et les principes ; les artistes, tant bien que mal, distillent ; et la ville, dense, ne se découvre qu’en cette brumeuse chorégraphie.

 

J’arpente, c’est une pensée qui marche ; j’arpente les caves et les soupentes, les trottoirs et les toits, c’est une pensée qui pousse.  Je sillonne jusqu’au champ de vision, là où la limite s’égare, où elle n’est plus concept mais vague qui s’échoue. Je sillonne dans les ruelles, parcours ma vie, mes livres ; et je fréquente.

 

Que la ville a d’angles à mesurer ; d’azimuts, de latitudes ; de longitudes et de diamètres !

Que la ville est encerclée ! – par elle-même encerclée !

 

Que je m’étonne de l’apparence

quand elle soulève tant de poussière !

Que je me dé-

concerte !

 

Dans la ville quelques musiciens tentent de tempérer la monotonie des sons et des formes. Fréquemment sont-ils chassés, comme de vulgaires insectes.

 

Les putains, elles aussi sont traquées ; de même que les clochards célestes ; les SDF, les sans-papiers…

Trop souvent la ville ressemble à une nappe, nette, trop bien repassée – la vie – ne doit faire aucun pli !

 

Le journal, froissé par les lourdeurs du monde, me tombe des mains.

Je ramasse ce qu’il y a de souffrance, le dépose sur un banc, à côté d’une jeune guitariste.

S’élève un blues, qui donne aux murs,

des trouées, pour l’espoir…

 

«Que sait-on de notre ignorance ?», se demande un piéton, bousculant un aveugle. «Que voit-on de transparent ?».


Je pense à cette matière sombre qui constituerait une part non négligeable de l’Univers, à ces éléments non-baryoniques, aux multiples dimensions[1] -- et le vent qui feule contre mes persiennes devient un langage crypté – et la nuit n’a d’obscur que son nom – et tout ce qui pense [ici] ignore tout ce qui pense [ailleurs] – et l’océan n’est qu’une larme (de rire ou de pleurs) d’où émerge l’étrange vague du temps – soupir sans souffle…

 

La ville ne me dit rien, qui sache se faire entendre.

La ville a pour nature, de n’en avoir. Point.

 

Lenfant observe le fleuve qui scinde la ville en deux fractions égales. Il ne sait quelle rive choisir. L’une s’apparente à une usine, à une fourmilière d’où émergent dix mille percussions / voix outils / retentissant comme cymbales et tambours. L’autre rive murmure ; elle murmure autant qu’il est possible ; quasiment imperceptible, ce murmure ; peut-être des pensées ; des grattements infimes ; des questions sans réponses, ce murmure ; de la pluie ; dans un ciel ni rouge ni tournoyant…


“Les deux hémisphères cérébraux sont deux structures quasiment symétriques, reliées entre elles par des fibres nerveuses appelées commissures.”


Entre mes lèvres un murmure, retient l’enfance ; amplification du sens, peu à peu ; le son se répercute, bruit de cymbales ; la nuit recouvre, les tentations du jour…

 

Les ruines, prolongement de la mémoire, se reconstituent par le manque. Chaque ville, chaque vie, chaque passé a ses ruines. Il en demeure pas moins… les vestiges parlent, du plus loin de l’absence.


On se construit sur des bases, mais aussi sur des creux ; sur du ferme, mais aussi du mobile ; du meuble, où se rencognent les symboles et les mythes ; de l’instable, dont découlent les flots et les laves, qui nous charrient vers le possible.

La mouvance crée le geste –

la geste

du jour présent.

 

De même que le tonnerre, “l’arbre est subversif”[2] – mais son temps s’enracine dans le ciel ; et les autres natures le poussent à la confrontation, au sursaut perpétuel. Que la ville ait des arbres, cela permet la révolte du corps, l’envol des pensées. Que l’on en plante un, et le désir s’accroît. Qu’un seul se déracine, et le courage s’estompe.

 

La ville est une branche sur laquelle s’articulent pistons et rouages. Forte ou fragile, selon qu’elle résiste ou qu’elle ploie. La ville s’ouvre, lorsqu’elle bourgeonne enfin.

 

Et je respire, comme la foudre.

Je me plante

où les oiseaux sont rois.

 

 

Daniel Leduc



          [1] Théorie des cordes.

          [2] Paul Rebeyrolle.


 

Repère : Écrivain et poète, Daniel Leduc a suivi des études supérieures de cinématographie et a exercé des activités de critique et chroniqueur littéraire, artistique, musical ou cinématographique. A son actif s'inscrivent une trentaine d’œuvres publiées dans les domaines de la poésie, de la nouvelle, de la littérature jeunesse. Parmi celles-ci on peut citer L’Homme séculaire (Prix René Lyr), La Respiration du monde, Territoire du poème, Le Livre des Tempêtes, Le Livre des Nomades, Le Livre de l’Ensoleillement, Partage de la Parole, Aux Fils du Temps (nouvelles), Pierre de Lune (jeunesse), L’Homme qui regardait la nuit (jeunesse), Le miroir de l’eau (jeunesse), La terre danse avec toi (jeunesse). Ses textes, traduits dans une quinzaine de langues, figurent dans de nombreuses anthologies françaises ou étrangères.-  

 

  

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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