Grand hommage à l'oeuvre de Gérard Étienne

Publié le 7 Avril 2012

Gérard VERGNIAUD ÉTIENNE est né le 28 mai 1936 à Cap-Haïtien. À quinze ans, il quitte le foyer paternel, protestant ainsi contre la violence de son père à l’égard de sa mère, qui ne partage pas ses croyances vaudou. Il restera profondément marqué par cette période de sa vie. À Port-au-Prince, il participe à une insurrection contre le gouvernement de Paul E. Magloire. Arrêté en compagnie de Luc B. Innocent et de Windsor K. Laferrière, il est emprisonné et torturé. Disciple du romancier et médecin Jacques-Stephen Alexis (membre du Parti communiste haïtien), il participe à un complot contre le gouvernement de François Duvalier. Il est à nouveau arrêté et torturé, à l’âge de vingt-trois ans. 

Fondateur du groupe culturel Samba, qui deviendra Haïti-littéraire, il enseigne dans des collèges et au lycée. Il est en même temps critique littéraire et reporter aux quotidiens Le Nouvelliste (1961-1962) et Panorama (1962-1964). En août 1964, il s'exile au Canada, à Montréal, où il enseigne au Lycée Da Silva (1964-1965) et travaille comme reporter au quotidien Métro Express et au journal Quartier latin. Au cours de ses études de baccalauréat ès arts et de licence ès lettres à l’Université de Montréal (1964-1970), il travaille en usine puis comme infirmier à l'Hôtel-Dieu de Montréal. En 1965, il publie son premier livre au Canada, Lettres à Montréal, et rencontre en 1967 la compagne de sa vie, Natania Feuerwerker dont il a deux enfants, Joël et Michaëlla. Il enseigne au Collège de Matane (1968-1970) et collabore au journal La Voix canadienne. Il enseigne ensuite à l'Université de Moncton en 1971, obtient son doctorat en linguistique à Strasbourg, en 1974, et est professeur de linguistique et de grammaire supérieure àMoncton, en Acadie, jusqu'en 1978. En 1979, il y fonde le module information/communication, où il enseigne le journalisme. Il collabore au Devoir de 1972 à 1987 et est éditorialiste au quotidien Le Matin (1986-1987).

Malgré deux comas et une opération au cerveau, il continue à écrire dans l'hebdomadaire Le Voilier (1987-1989). Malgré une agression d'ordre politique en 1993 (voir L'Injustice, la désinformation, le mépris de la loi), il poursuit sa lutte pour le changement dans son pays d'origine, en collaborant au journal Haïti-Observateur. Cofondateur, lecteur et membre du conseil d’administration des Éditions de l’Acadie, il recevra de nombreux prix et distinctions, dont le Certificat d'honneur Maurice Cagnon du Conseil International des Études Francophones (CIEF), en 1996, et le Prix Cator de Vermeille, pour l'ensemble de son œuvre, en 1998.

Plusieurs de ses titres ont été traduits en langues étrangères (anglais, allemand, italien et portugais). Il a aussi poursuivi une carrière scientifique, découvrant une nouvelle discipline en sciences humaines, l'anthroposémiologie, et a publié deux essais, sans compter une cinquantaine d’études savantes en linguistique, en critique et en sémiologie. 

Gérard Étienne meurt le 14 décembre 2008, à Montréal.
_______________________
 Sources : Natania Feuerwerker, dans le site Île en île (www.lehman.edu/ile.en.ile) ;
 L'ÎLE (www.litterature.org).



Hommage de France Théoret

 

Je terminais une Licence ès lettres, en 1968, à l’université de Montréal, lorsque j’ai connu Gérard Étienne. Nous étions à l’atelier de création littéraire de Monique Bosco. Je l’ai retrouvé au Comité Langue et Souveraineté de l’UNEQ pendant les dernières années de sa vie.


Gérard Étienne témoigne de ce qu’il a subi. Il a été emprisonné deux fois et deux fois il a été torturé pour ses luttes contre la dictature politique. L’expérience de ses emprisonnements dans les geôles de Paul E. Magloire 1 et de François Duvalier reste gravée dans sa pensée.

La tragédie humaine est au fondement de son œuvre. Ces épisodes majeurs qu’il n’a jamais oubliés forment le lieu de sa mémoire habitée par des interrogations indéfiniment renouvelées. Son œuvre est née de là. Qu’il remémore ou non les souffrances extrêmes, le référent biographique et historique s’inscrit dans les questions graves, vitales, existentielles. C’est un témoin au sens fort du terme.

Comme auteur, il est un révolté. Peu importe que les révoltés aient mauvaise presse, qu’ils soient priés de se taire, qu’ils soient invités à louer la vie heureuse, jusqu’à la fin, il a fait de sa mémoire passée et présente un lieu d’écriture. Gérard Étienne rappelle qu’il a été un « Nègre crucifié » : cela ne l’a jamais quitté.

De la trentaine de livres qu’il a publiés, ceux que j’ai lus, recueils de poésie, romans et essais, se distinguent par une langue métaphorique, allusive, des envolées continuelles. C’est ainsi que j’identifie sa manière, tout ressemble au lyrisme discursif tant il y a de causes à défendre, de criminels à dénoncer, de tragédies collectives et individuelles à porter sur la place publique.

Je relève parmi les dénonciations une profonde réflexion passionnée sur le racisme. Les crimes commis par les racistes sont nombreux. Le racisme semble de mieux en mieux connu, identifié, étudié et doit l’être. Ce que dit Étienne : les victimes du racisme peuvent l’être à leur tour. Ils se servent du pouvoir de la langue, de l’étiquette « raciste » comme moyen d’intimidation, dans le dessein de faire taire, pour dominer. Québécois d’adoption bien intégré, il disait souvent aux réunions du Comité Langue et Souveraineté : je peux dire ces choses telles que vous, écrivains québécois, ne pouvez pas dire sans être accusés de racisme. Il écrivait alors un roman où il était question, entre autres, du racisme des Noirs.

On ne trouve pas chez lui ce qu’on appelle la haine de soi. Étienne écrit de beaux enthousiasmes, une volonté de vivre l’amour pour Natania, pour les écrivains et la vie intellectuelle, pour les grands mouvements de libération des peuples. Sa dénonciation de compatriotes abuseurs à l’égard de la femme noire et à l’égard « des petits Blancs du pays de Jacques Cartier » n’a pas à surprendre. Il s’agit de la même quête de justice et d’humanisme. Dans ses livres, je retrace des considérations et des analyses inouïes, détaillées, percutantes, approfondies sur le racisme des uns et des autres. On pourrait croire que Gérard Étienne s’est voué à l’étude du racisme.

France Théoret

1. Gérard Étienne a été un camarade de combat de Windsor K. Laferrière, le père de Dany Laferrière.
 

EXTRAIT  de Le Nègre Crucifié

Les soldats du Chef se réveillent et voient que je suis encore en vie. Ils s’énervent. Expliquent mal ma résistance. On ne résiste pas à leurs supplices et à leurs coups de fouet. Ils expliquent mal le souffle qui me reste après quarante-huit heures de torture. L’un dit : il doit être un Christ noir. L’autre répond si c’est vrai il va descendre de la croix. L’un dit à l’autre : ce n’est pas possible que par des tortures, il arrive ainsi à la hauteur de sa Révolution, par une résistance qui dépasse la mesure de nos forces.

Ma résistance fait vraiment peur aux miliciens du Chef. J’ai des recettes qui me permettent de supporter la douleur, ce que les miliciens ne peuvent pas admettre. Je devrais déjà avoir trépassé. Il y a longtemps qu’on fouille mon trou entouré de feuilles de bananier selon l’ordre du Chef. On doit aussi surveiller s’il n’y a pas un vaudouisant qui pourrait me ressusciter. La magie, pensent-ils, n’est pas le terrain privé du Président. On peut la vaincre avec des tanks aussi.

Les miliciens du Chef redoublent leur surveillance comme si j’allais m’envoler pour toujours, briser ma croix, faire ployer les clous qui agrandissent davantage les trous dans mes mains. Cela fait une grotte où les mouches cherchent asile. Les miliciens font un rapprochement entre les trous dans mes jambes et les trous de coups de dents des vaudouisant pendant leurs cérémonies.

Une voix dans le tonnerre dit : ça suffit. Tout Port-au-Prince entend la voix. Mais le Président répond à la voix avec ses canons. Qui ose parler contre sa décision. Il fait crucifier des nègres. C’est tout.
______________________
Source : Le Nègre Crucifié. Montréal, Éditions francophones, coll. «Nouvelle optique», 1974 ; Montréal : Éditions Balzac, coll. «Autres rives», 1994 ; Montréal : Éditions du Marais, 2008, pages 108-109.


L'Oeuvre de Gérard Étienne

Romans et récits

- Le nègre crucifié, Montréal : Éditions francophones, coll. «Nouvelle optique», 1974 ; Montréal : Éditions Balzac, coll. «Autres rives», 1994 ; Montréal : Éditions du marais, 2008. 

- La Reine soleil levée, Montréal : Guérin littérature, coll. «Roman», 1988,1987 ; Montréal : Éditions du Marais, 2008.

- Vous n'êtes pas seul, Montréal : Balzac, coll. «Autres rives», 2001. Montréal : Éditions du Marais, 2007.

- Au coeur de l'anorexie, Montréal : CIDIHCA, 2002.

- La romance en do mineur de maître Clo, Montréal : Balzac-Le Griot, coll. «Autres rives», 2000.

- La Pacotille, Montréal : L'Hexagone, coll. «Fictions», 1991.

- Une femme muette, Montréal : Éditions Nouvelle Optique, coll. «Fiction/Nouvelle Optique», 1984,1983.

- Un ambassadeur macoute à Montréal, Montréal : Nouvelle Optique, coll. «Caliban & Cie», 1979.

Poésie

- Natania : chant littéraire, Montréal : Éditions du Marais, 2008. 


- La charte des crépuscules - oeuvres poétiques, 1960-1980, Moncton (N.-B.) : Éditions d'Acadie, 1993.

- Cri pour ne pas crever de honte, Montréal : Éditions Nouvelle Optique, coll. «Poésie / Nouvelle Optique», 1983,1982.

- Dialogue avec mon ombre, Montréal : Éditions francophones du Canada, 1972. 

- Lettre à Montréal, Montréal : les Éditions Estérel, 1966. 

- Gladys, Port-au-Prince : Éditions Panorama, 1963.

- La Raison et mon amour, Port-au-Prince : Les Presses port-au-princiennes, 1961.

- Au milieu des larmes, Port-au-Prince : Togiram press, 1960.

- Plus large qu'un rêve, Port-au-Prince : Imprimerie Dorsainvil, 1960.

Essais

- Le créole, une langue, Montréal : Éditions du Marais, 2009.


- La femme noire dans le discours littéraire haïtien – éléments d'anthroposémiologie, Montréal : Balzac-Le Griot, coll. «Littératures à l'essai», 1998 ; Montréal : Éditions du Marais, 2007.

- L'injustice! - désinformation et mépris de la loi, Brossard : Humanitas, coll. «Circonstances», 1998.

- La question raciale et raciste dans le roman québécois - essai d'anthroposémiologie, Montréal : Éditions Balzac, coll. «Littératures à l'essai», 1995.

- Le Nationalisme dans la littérature haïtienne, Port-au-Prince : Éditions du Lycée Pétion, 1963.

- Essai sur la negritude, Port-au-Prince : Éditions Panorama, 1962.

Théâtre

- Monsieur le président [Gérard Étienne ; adaptation théâtrale, Vincent Monnier et Philippe Régnoux], Montréal : Éditions du Marais, 2008.


Œuvres traduites

- Crucified in haiti [translated by Claudia Harry ; introduction by Keith L. Walker] Côte St Luc : Du Marais Pub. House, impression 2006.

_______________________
Sources : BAnQL'ÎLE et les éditions Du Marais

Dossier Spécial

Rédigé par Parole en Archipel de Thélyson Orélien

Repost 0