Haïti, ce Québec renversé

Publié le 17 Novembre 2011

Par Michel Lapierre  

http://www.latraversee.uqam.ca/sites/latraversee.uqam.ca/files/imagecache/Fiche_Media_Full/Couv._Ha%C3%AFti%20d%C3%A9lib%C3%A9r%C3%A9e%20_RGB_72DPI.jpgComprendre les Amériques à partir de deux nations que tout rapproche et oppose en même temps: Haïti et le Québec. Voilà le défi insolite qu’a relevé le géographe Jean Morisset, qui rappelle que les Haïtiens ont proclamé l’indépendance de leur pays dès 1804. «Tu vois où ça les a menés», lui disent des compatriotes québécois. Morisset leur réplique: «Oui, je vois. Je vois même où ça ne nous a pas menés.» Et vlan! Il nous transperce.


Dans des textes écrits en marge des événements qui ont bouleversé le pays de 1986 (chute du dictateur Jean-Claude Duvalier) à 1990 (victoire électorale de Jean-Bertrand Aristide), publiés sous le titre Haïti délibérée, Morisset insiste sur le témoignage d’un Haïtien qui, après avoir séjourné ici, voit le Québec «comme l’image inversée» de sa patrie. Cela confirme l’idée qui inspire le livre.

 


Pour étayer de façon objective cette idée, le géographe cite encore l’observateur: «Pour l’Haïtien, le Québécois, contrairement au Français, ne sait pas du tout comment jouer son rôle de Blanc... Le Québécois apparaît alors comme une espèce de Blanc non blanc qui dérange profondément l’élite haïtienne.» Il s’agit, comme l’explique Morisset, d’un être dominé politiquement par les Anglo-Saxons et culturellement par les Français, maîtres historiques de sa langue.

 


Comment aller plus loin que l’essayiste dans l’analyse de notre aliénation? En rappelant qu’Haïti, issue de l’ancien Saint-Domingue, constituait, avec le Canada, l’un des «pô-les» de l’aventure coloniale française au Nouveau Monde, Morisset souligne que la pauvreté spirituelle du Québec, cette société nantie, se compare à l’extrême pauvreté matérielle de son pendant antillais!

 


En 1990, il écrit des mots peut-être excessifs. Mais on ne saurait les écarter d’un revers de main: «Quant aux Canadiens, ils se sont laissé usurper leur nom, leur mémoire et leur symbole pour se transformer en Québécois, tout en luttant depuis trente ans pour réaliser une souveraineté avortée et sans cesse reportée. Un Québec perdu et macoutisé dans son esprit tout autant qu’Haïti, et ayant aussi honte de la couleur de son accent que les Haïtiens de leur peau.»



Morisset ne nous laisse plus perplexes, il nous envoûte lorsqu’il souligne qu’Haïti restera un modèle. Prélude à l’indépendance, la révolte des esclaves de Saint-Domingue en 1791 n’est-elle pas une date injustement négligée dans l’histoire des Amériques?



La cause de l’indépendance américaine bénéficia de l’aide française, mais Haïti, pour s’être libérée seule de la France, fut mise au ban des nations. C’est de ce pays ostracisé, où Bolívar avait séjourné, que s’étendit, contre l’Europe colonisatrice, un mouvement de libération dans toute l’Amérique latine.

 


Que la liberté acquise par les propres forces des opprimés soit née de notre double inversé, noir et miséreux, cela devrait provoquer en nous une honte positive, agissante.

 


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Collaborateur du Devoir

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Haïti délibérée

Jean Morisset

Mémoire d’encrier

Montréal, 2011, 290 pages 

 

source : lemonde.fr link

 


Conception & réalisation : Thomas Salaun
Entrevue : Angéline Vallet
Production : Mémoire d'encrier

Rédigé par Parole en Archipel de Thélyson Orélien

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