Haïti: Paroles de poète, six mois après

Publié le 14 Juillet 2010

Jean-Robert Léonidas nous écrit

 

 Par Jean-Robert Léonidas (Écrivain)

 

12 janvier 2010 - 12 juillet 2010. L’espoir a vite fleuri et les fleurs sont fanées. J’ai failli regretter d’avoir voulu « Rêver d’Haïti en couleurs ».Mais non. Faut pas. Ton encre n’a pas séché. Les pigments des feuilles sont tenaces comme une tunique de Nessus. Loin, bien loin de l’impact, le rouge du rocou blessédégouline, sanguinolent, sur le tapis verdâtre des gazons sauvages. Sur le couvre-sol rampant des patates et des ipomées aux fleurs bleues.

 

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DR
Jean-Robert Léonidas
Regardez-moi dans les yeux et dites-moi que vous voulez m’aider à combler les failles immenses de mes craintes et de mes tremblements. J’ai peur de dire que mon voisin est un homme heureux. J’ai peur de photographierles arbustes et les légumineuses qu’il avait plantés le 13. Le lendemain du jour.Ils ont grandi alentour, dans l’idifférence des répliques et des secousses telluriques. Plantez des arbres et habitez-y. Comme lui. Comme moi, grand singeur de paysan. Comme ma folie. Comme les lianes à la tactique dansante. Commeune intelligence primaire s’agrippant aux tiges vertes, flexibles et résilientes. Plutôt que de s’accrocher aux os rigides des bâtiments énormes. A l’arrogance pierreuse des murs surdimensionnés. Si j’étais toi, je m’attacherais aux étymologies. Aux choses simples. Je serais un agricole, un habitant des champs. J’ai la mauvaise habitude de me citer. Mais c’est bon pour ma santé. Pour la tienne aussi.

Le nouveau pays sera global ou ne sera pas.

Penché sur les enfants. Equilibré par le poids des femmes.

Oxygéné par la culture, l'agriculture.

Et ce « rêve de fruit » ne doit plus être

un cauchemar d'agronome.

L'Haïti de demain sera bilingue comme notre littérature.

Bicolore comme le drapeau.

Haute en couleurs comme notre peinture.

Centrale, périphérique et touristique.

Locale et diasporaine, rurale et citadine.

Ce sera Port-au-Prince et "Port-au-Peuple"

(s'il n'existe pas, il nous faut l'inventer).

Pétionville et Jérémie.

Port-Margot et Port-Salut.

Labadie et l'Anse du Clerc.

Madancodo et Boundamouyé, de réels noms d'endroits

que l'on ne connaît plus.

Ce qui me reste d'Haïti, c'est tout cela :

des semences d'hier à planter sans délai

pour les glaneurs des mois qui viennent.

 

(Extrait de « Ce qui me reste d’Haïti: fragments et regards».
Jean-Robert Léonidas. Cidihca, Montréal 2010

 


 

Sur: http://bibliobs.nouvelobs.com/20100712/20447/haiti-paroles-de-poete-six-mois-apres

 

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