Hommage à l'oeuvre de Jacques-Stéphen Alexis

Publié le 22 Avril 2012

22 avril 1922 - 22 avril 2012 (Jacques-Stéphen Alexis aurait eu 90 ans)  

Jacques-Stéphen ALEXIS (1922 - 1961) est né le 22 avril 1922 aux Gonaïves (Haïti). Son père, Stéphen Alexis, historien, journaliste et diplomate, est aussi l’auteur du roman Le Nègre masqué (1933). Après des études au Collège Stanislas, à Paris, Jacques-Stéphen est de retour en Haïti en 1930, où il poursuit ses études au Collège Saint-Louis-de-Gonzague, puis à la Faculté de médecine. Il fait la connaissance de Jacques Roumain en 1940, adhère au Parti communiste haïtien, fonde La Ruche, journal d'opposition, et joue un rôle important dans la révolution de 1946.

À nouveau en France, il mène de front une triple activité: professionnelle (il se spécialise en neurologie), politique (il s’inscrit au Parti communiste français en 1949) et littéraire (il fréquente Aragon, des écrivains de la Négritude et des écrivains latino-américains). En 1955, Gallimard publie son premier roman, Compère Général Soleil, dont le succès est immédiat. Il rentre en Haïti.

En 1959, il participe au XXXe Congrès de l'Union des Écrivains Soviétiques et il est reçu ensuite par Mao Tsé-toung, en Chine. Dès son retour en Haïti, constatant que le régime duvaliériste s’était transformé en dictature totalitaire, il repart pour Moscou et pour la Chine, dans le but de former un corps expéditionnaire afin de renverser Duvalier. En avril 1961, il est à Cuba, d’où il s’embarque pour Haïti avec quatre camarades. Dénoncés dès leur arrivée, les membres de l'expédition sont arrêtés, torturés, exécutés. La mort de Jacques-Stephen Alexis n'a jamais été officiellement reconnue par le régime haïtien. 
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Sources : Léon-François HOFFMANN, Littérature d’Haïti, Vanves, EDICEF/AUPELF, coll. « Universités francophones », 1995, 288 p. ; sites Littérature des îles - Île en île, Wikipédia.

 

Bibliographie



Romancero aux étoiles, Paris, Gallimard, 1960

L'Espace d'un cillement, Paris,Gallimard, 1959

Les Arbres musiciens, Paris, Gallimard, 1957

Compère Général Soleil
, Paris, Gallimard, 1955







Hommage de Stanley Péan


Le Vieux Vent Caraïbe porte l’écho de bien des rumeurs au sujet de Jacques-Stéphen Alexis. On sait que cette étoile filante des lettres haïtiennes, né le 22 avril 1922 dans la ville des Gonaïves, était le fils du journaliste et romancier Stéphen Alexis [1889-1962], fondateur du journalL’Artibonite et auteur du roman Le Nègre masqué (1933). Aux antipodes de ces sanmanman, dont les méfaits ternissent l’histoire de mon amère patrie, Jacques-Stéphen Alexis aurait pu se réclamer de nombreux pères et parrains. La légende l’inscrit par sa mère dans la filiation directe de Jean-Jacques Dessalines, premier chef d’État haïtien, qui proclama l’indépendance aux Gonaïves justement, le 1er janvier 1804. Et l’on sait aussi l’influence considérable qu’exerça sur lui son aîné Jacques Roumain [1907-1944], initiateur du roman haïtien moderne en quelque sorte, dont le célèbre Gouverneurs de la rosée compte parmi les chefs-d’œuvre de la littérature francophone.

Inscrit à dix-huit ans à la Faculté de médecine de Port-au-Prince, le futur maître à penser du « réalisme merveilleux » en Haïti se fait remarquer avec un essai sur le poète Hamilton Garoute. Militant actif dans des organisations étudiantes, Alexis fonde, avec quelques condisciples, La Ruche, un groupe très marqué par les Surréalistes, qui s’est fixé pour mission l’avènement d’un printemps littéraire et social et la chute du gouvernement corrompu d’Élie Lescot. C’est à cette époque, au milieu des années quarante, qu’il fait paraître ses fameuses « Lettres aux hommes vieux » qui ébranlent l'opinion publique et contribueront à provoquer la révolution de 1946, au terme de laquelle tombera le régime Lescot. Leaders étudiants de cette révolution, Jacques-Stéphen Alexis et son contemporain René Depestre sont éloignés du pays.

Poursuivant ses études de médecine à Paris, Jacques-Stéphen Alexis participe au Premier Congrès des écrivains et artistes noirs en 1956 à La Sorbonne, avec une conférence historique sur le « réalisme merveilleux des Haïtiens ». Au pays natal, il a déjà acquis au sein de l’intelligentsia haïtienne une réputation d’écrivain de tout premier plan, notamment grâce àCompère Général Soleil, ambitieuse fresque historique et illustration de sa théorie qui révèle à la fois l’influence du Cubain Alejo Carpentier et de Jacques Roumain (qu’on reconnaît sous les traits du personnage du gauchiste Pierre Roumel). Suivront Les Arbres musiciens (1957), chronique de la croisade « anti-superstitieuse » menée conjointement par le gouvernement Lescot et le clergé catholique contre le vodou et ses adeptes ; L'Espace d'un cillement (1959), premier volet d’une pentalogie, hélas! inachevée, sur les cinq sens ; enfin, Romancero aux étoiles (1960), un recueil de contes et de nouvelles, dont l’une m’a inspiré certains éléments de mon roman Le Tumulte de mon sang (1991). Tous publiés chez Gallimard, les livres d’Alexis témoignent de son amour proprement charnel pour son pays, pour son peuple et pour la langue française, de son engagement humaniste indéfectible et de son attachement à ce qu’il appelait la « grande amour humaine ».

Il va de soi, pour moi, d’idolâtrer Jacques-Stéphen Alexis, dont l’écho des exploits est parvenu jusqu’à mes oreilles d’adolescent haïtiano-québécois élevé au Saguenay, comme quoi le Vieux Vent Caraïbe souffle là où bon lui semble. Il est facile de vénérer l’écrivain doublé de l’homme d’action qui fonde et dirige le Parti d'Entente Populaire, une formation politique qui s’oppose au sanguinaire régime de François Duvalier. Au fil de ses va-et-vient entre Haïti et l’étranger (Union Soviétique, Chine, etc.), Alexis cherche des alliés politiques pour organiser la lutte contre le dictateur. Après une escale à Cuba, il débarque clandestinement en Haïti avec quelques complices, mais il est vite capturé, torturé et probablement assassiné sans qu'on n'ait jamais pu rassembler avec certitude les circonstances de sa mort. Il n’avait que trente-neuf ans.

J’admire aussi Alexis pour sa carrière fulgurante, pour la rigueur de sa pensée esthétique et politique et pour son destin héroïque. Mais je dois reconnaître avec le recul qu’Alexis trop jeune martyr vaut infiniment moins qu’un Alexis qui aurait atteint son plein potentiel d’écrivain et de personnage historique. Je reste inconsolable de cette tragédie qui a ravi à Haïti et au reste du monde cet homme droit, profondément épris de la vie, de la justice, de la solidarité. Ils sont toujours trop peu nombreux de cette trempe ; d’où l’inexpugnable sentiment de deuil qui m’étreint encore aujourd’hui quand le Vieux Vent Caraïbe chuchote son nom à mon oreille…


Stanley Péan


Extrait de Compère Général Soleil


« La nuit respirait fortement. Il n'y avait pas de monde dans la cour. Pas un chat. Alors cette ombre plus noire que la nuit joua des pattes, tel un coryphée papillonnant. L'ombre lissait son corps dans le devant-jour, par à-coups, telle une puce.

Cette nuit-là, le vieux faubourg était bleu-noir. Tout le quartier Nan-Palmiste, qui pourrit comme une mauvaise plaie au flanc de Port-au-Prince, baignait dans un jus ultra-marin, une vraie soupe de calalou-djondjon. Des voiles violâtres, annonciateurs d'aurore, plaquaient le ciel d'ébène. Et l'homme d'ombre ondulait, se lissait, faufilant à pas pressés dans la cour. Le devant-jour était frais, très frais ; les masures semblaient presque roses.

'Non..., non, pas un homme, pas une chatte !', songea Hilarion. Il rit, et ses dents marbres luirent dans l'ombre.

Ce nègre était presque nu, presque tout, tout nu. Un nègre bleu à force d'être ombre, à force d'être noir.

Il continuait d'avancer.

Une frisée, une chouette-frisée, ricana sinistrement sur la nuit. Le nègre trembla à ce signe de mauvais augure ; tous ses cheveux tressaillirent, mais il continua. Hilarion, en effet, n'avait pas son bon ange, il songeait si fort, que les réflexions sortaient tout haut de sa bouche. Hilarion parlait tout fort dans la demi-nuit. Tout haut, comme les fous, dont la bouche n'a point de paix.

Car, il ne faut qu'une petite miette, pour qu'un pauvre malheureux devienne fou. La misère est une femme folle, vous dis-je. Je la connais bien la garce, je l'ai vue traîner dans les capitales, les villes, les faubourgs de la moitié de la terre. Cette femelle enragée est la même partout. Par elle, dans les haillons de tous les crève-la-faim, il y a un poignard d'assassin, ou de fou, c'est la même chose. Femelle enragée, femelle maigre, maman de cochons, maman de putains, maman de tous les assassins, sorcière de toutes les déchéances, la misère, ah ! elle me fait cracher !»
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Source : Blog Gwadiary - La gwada et moi

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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