Hommage au «Chantre de la Négritude»

Publié le 25 Juin 2012

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Aimé Césaire, chantre de la décolonisation, est mort en 2008. Crédits photo : Coppee Patrice/Abaca

 

(26 juin 1913 - 17 avril 2008) 

 

Au bout du petit matin... Parole en Archipel rend Hommage - une fois de plus - à Aimé Césaire le «chantre de la négritude» né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe. Il fut un grand poète ainsi qu'un homme politique actif, notamment autour de la décolonisation. La nation française a déjà rendu hommage à Aimé Césaire (1913-2008) en déposant dans la nef du Panthéon une fresque monumentale, composée de portraits évocateurs de quatre périodes de sa vie. Le poète martiniquais fut entré au Panthéon National Français, aux côtés de Voltaire, Victor Hugo ou Jean Moulin: mais son corps resta, conformément à la volonté de sa famille, en Martinique, sa terre natale. L'hommage s'est tenu en présence de Nicolas Sarkozy, Président de l'époque, qui a d'abord entretenu des rapports compliqués avec Césaire, avant de s'en rapprocher - au point de décider d'obsèques nationales à sa mort (Source le Figaro). Aimé CESAIRE est né au sein d’une famille nombreuse de Basse-Pointe, commune du Nord-Est de la Martinique, bordée par l’océan Atlantique dont la « lèche hystérique » viendra plus tard rythmer ses poèmes. Le père est un petit fonctionnaire. La mère est couturière. Il s'est battu pour la reconnaissance de l'identité antillaise. Il rencontra Senghor à Paris et créèrent la revue « L'étudiant noir ». Ils sont à l'origine du concept de « Négritude » qu'ils revendiquent. Il fut poète, écrivain, auteur de pièces de théâtre, dramaturge mais également homme politique. Dans le texte « Cahier d'un retour au pays natal » (écoute le sublime extrait docu-poème-fiction de «Cahier d'un retour au pays natal» ci-dessous), il dénonce avec violence la colonisation qui a plongé son pays dans la misère. C'est une poésie engagée, au-delà de la critique de la colonisation, c'est une louange du monde noir. Il nous donne beaucoup de détails sur les agressions quotidiennes subies par son pays mettant en valeur les champs lexicaux de la violence et de l'humiliation pour décrire le calvaire de la population colonisée. Le poème est composé de versets avec des strophes inégales rythmées, mais non rimées. La versification est libre, mais il n'y a pas de ponctuation hormis les points d'exclamation. Nous soulignerons l'absence de majuscules au début de chaque vers. Nous nous interrogerons sur la question de savoir quel regard l'autre porte sur nous et afin d'y répondre, nous étudierons dans un premier temps, l'opposition entre deux mondes, la glorification du monde noir et le champ de célébration... La guerre marque aussi le passage en Martinique d’André BRETON. Le maître du surréalisme découvre avec stupéfaction la poésie de CESAIRE et le rencontre en 1941. En 1944, BRETON rédigera la préface du recueil «Les Armes Miraculeuses», qui marque le ralliement de CESAIRE au surréalisme. Invité à Port-au-Prince, par le docteur Pierre MABILLE, attaché culturel de l’Ambassade de France, Aimé CESAIRE passera six mois en Haïti, donnant une série de conférences dont le retentissement sur les milieux intellectuels haïtiens est formidable. Ce séjour haïtien aura une forte empreinte sur l’œuvre d’Aimé CESAIRE qui écrira une pièce de théâtre au roi Henri CRISTOPHE et consacrera un essai historique sur Toussaint LOUVERTURE, héros de l’indépendance haïtienne. Aimé Césaire disait qu'Haïti, c'est « la terre où la Négritude se mit débout pour la première fois et dit qu'elle croyait à son humanité » (Cahier d'un retour au pays natal). Dans son hommage rendu à Jean Price-Mars à l'occasion de son quatre-vingtième anniversaire, en 1956 .- Parole en Archipel


"Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n'est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l'audience comme la pénétrance d'une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l'Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences, car il n'est point vrai que l'oeuvre de l'homme est finie que nous n'avons rien à faire au monde que nous parasitons le monde qu'il suffit que nous nous mettions au pas du monde mais l'oeuvre de l'homme vient seulement de commencer et il reste à l'homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu'à fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite'' .- Aimé Césaire

 


Entrée d'Aimé Césaire au Panthéon National Français




Cahier d'un retour au pays natal - (extraits documentés)


Sublime docu-poème-fiction de «Cahier d'un retour au pays natal».

Une perle de rareté dans le documentaire.

Tourné en Guadeloupe.

Musique : Joël Grare

Image : Thierry Deshamp

Son : Ludovic Escallier 

Un film de : Philippe Bérenger 

Ajoutés sur Youtube par kmermix et togolais 75

 


UN GRAND POÈTE NOIR


         

extraits de la préface à l'édition de 1947

de

« Cahier d'un retour au pays natal »

d'Aimé Césaire


En avril 1941, André Breton arrive à la Martinique.

Il achète, dans une boutique, le premier numéro d'une revue intitulée Tropiques.

 

« ... C'est dans ces conditions qu'il m'advint, au hasard de l'achat d'un ruban pour ma fille, de feuilleter une publication exposée dans la mercerie où ce ruban était offert. Sous une présentation des plus modestes, c'était le premier numéro, qui venait de paraître à Fort-de-France, d'une revue intitulée Tropiques. Il va sans dire que, sachant jusqu'où l'on était allé depuis un an dans l'avilissement des idées et ayant éprouvé l'absence de tous ménagements qui caractérisait la réaction policière à la Martinique, j'abordais ce recueil avec une extrême prévention... Je n'en crus pas mes yeux : mais ce qui était dit là, c'était ce qu'il fallait dire, non seulement du mieux mais du plus haut qu'on pût le dire ! Toutes ces ombres grimaçantes se déchiraient, se dispersaient; tous ces mensonges, toutes ces dérisions tombaient en loques : ainsi la voix de l'homme n'était en rien brisée, couverte, elle se redressait ici comme l'épi même de la lumière. Aimé Césaire, c'était le nom de celui qui parlait.


Je ne me défends pas d'en avoir conçu d'emblée quelqu'orgueil : ce qu'il exprimait ne m'était en rien étranger, les noms de poètes et d'auteurs cités m'en eussent, à eux seuls, été de sûrs garants, mais surtout l'accent de ces pages était de ceux qui ne trompent pas, qui attestent qu'un homme est engagé tout entier dans l'aventure et en même temps qu'il dispose de tous les moyens capables de fonder, non seulement sur le plan esthétique, mais encore sur le plan moral et social, que dis-je, de rendre nécessaire et inévitable son intervention. Les textes qui avoisinaient le sien me révélaient des êtres sensiblement orientés comme lui, dont la pensée faisait bien corps avec la sienne. En plein contraste avec ce qui, durant les mois précédents, s'était publié en France, et qui portait la marque du masochisme quand ce n'était pas celle de la servilité, Tropiques continuait à creuser la route royale. « Nous sommes, proclamait Césaire, de ceux qui disent non à l'ombre. »

 

« Et, le lendemain, Césaire », poursuit Breton.


« ... Et c'est un Noir qui est non seulement un Noir mais tout l'homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s'imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité... ».


« ... Qu'une fois pour toutes j'ai été confirmé dans l'idée que rien ne sera fait tant qu'un certain nombre de tabous ne seront pas levés, tant qu'on ne sera pas parvenu à éliminer du sang humain les mortelles toxines qu'y entretiennent la croyance — d'ailleurs de plus en plus paresseuse — à un audelà, l'esprit de corps absurdement attaché aux nations et aux races et l'abjection suprême qui s'appelle le pouvoir de l'argent. Rien ne peut faire que ce ne soit aux poètes qu'ait été dévolu depuis un siècle de faire craquer cette armature qui nous étouffe et il est significatif d'observer que la postérité ne tend à consacrer que ceux qui ont été le plus loin dans cette tâche. Cet après-midi-là, devant la fastueuse ouverture de toutes les écluses de verdure, j'éprouvai tout le prix de me sentir en si étroite communion avec l'un d'eux, de le savoir entre tous un être de volonté et de ne pas distinguer, en essence, sa volonté de la mienne... ».

 

« ... Et d'abord on y reconnaîtra ce mouvement entre tous abondant, cette exubérance dans le jet et dans la gerbe, cette faculté d'alerter sans cesse de fond en comble le monde émotionnel jusqu'à le mettre sens dessus dessous qui caractérisent la poésie authentique par opposition à la fausse poésie, à la poésie simulée, d'espèce vénéneuse, qui prolifère constamment autour d'elle. Chanter ou ne pas chanter, voilà la question et il ne saurait être de salut dans la poésie pour qui ne chante pas, bien qu'il faille demander au poète plus que de chanter. Et je n'ai pas besoin de dire que, de la part de qui ne chante pas, le recours à la rime, au mètre fixe et autre pacotille ne saurait jamais abuser que les oreilles de Midas. Aimé Césaire est avant tout celui qui chante... ».

 

« ... La poésie de Césaire, comme toute grande poésie et tout grand art, vaut au plus haut point par le pouvoir de transmutation, qu'elle met en œuvre et qui consiste, à partir des matériaux les plus déconsidérés, parmi lesquels il faut compter les laideurs et les servitudes mêmes, à produire on sait assez que ce n'est plus l'or la pierre philosophale mais bien la liberté... ». 


 En ce recueil d'Aimé Césaire conte son départ de Paris et de l'École normale supérieure... et son retour sur une île enchanteresse, son pays... mais...


« ... Derrière ce ramage il y a la misère du peuple colonial, son exploitation éhontée par une poignée de parasites qui défient jusqu'aux lois du pays dont ils relèvent et n'éprouvent aucun trouble à en être le déshonneur, il y a la résignation de ce peuple qui géographiquement a contre lui d'être de loin en loin un semis sur la mer. Derrière cela encore, à peu de générations de distance il y a l'esclavage et ici la plaie se rouvre, elle se rouvre de toute la grandeur de l'Afrique perdue, du souvenir ancestral des abominables traitements subis, de la conscience d'un déni de justice monstrueux et à jamais irréparable dont toute une collectivité a été victime. Une collectivité à laquelle appartient corps et âme celui qui va partir, riche de tout ce que les Blancs pouvaient lui apprendre et à cet instant d'autant plus déchiré ».


« ... Mais ce serait réduire impardonnablement la portée de l'intervention de Césaire que de vouloir s'en tenir, si foncier qu'il apparaisse, à ce côté immédiat de sa revendication. Ce qui à mes yeux rend cette dernière sans prix, c'est qu'elle transcende à tout instant l'angoisse qui s'attache, pour un Noir, au sort des Noirs dans la société moderne et que, ne faisant plus qu'une avec celle de tous les poètes, de tous les artistes, de tous les penseurs qualifiés mais lui fournissant l'appoint du génie verbal, elle embrasse en tout ce que celle-ci peut avoir d'intolérable et aussi d'infiniment amendable la condition plus généralement faite à l'homme par cette société. Et ici s'inscrit en caractères dominants ce dont le surréalisme a toujours fait le premier article de son programme : la volonté bien arrêtée de porter le coup de grâce au prétendu «bon sens», dont l'impudence a été jusqu'à s'arroger le titre de « raison », le besoin impérieux d'en finir avec cette dissociation mortelle de l'esprit humain dont une des parties composantes est parvenue à s'accorder toute licence aux dépens de l'autre et d'ailleurs ne pourra manquer d'exalter celle-ci à force d'avoir voulu la frustrer. Si les négriers ont physiquement disparu de la scène du monde, on peut s'assurer qu'en revanche ils sévissent dans l'esprit où leur « bois d'ébène » ce sont nos rêves, c'est plus de la moitié spoliée de notre nature, c'est cette cargaison hâtive qu'il est encore trop bon d'envoyer croupir à fond de cale ».

 

 

André Breton

New York, 1943

                         Source : l’association Les Amis de la Musique Française


Aimé CESAIRE | Au bout d'une vie

"Aimé Césaire - Au bout d'une vie". Hommage posthume à Aimé Césaire. RFO

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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