Heureuse année à mon ami l'Homme ! _____________ La belle amour humaine 1957

Publié le 1 Janvier 2012

 

"La belle amour humaine 1957"
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 Jacques-Stephen Alexis en 1961 

D.R. © photo des archives de Gérald Bloncourt
(cliquer pour voir la photo entière)


Extrait d'un message de vœux de Jacques Stephen Alexis adressé à l'être Humain, son ami. Publié, à l'origine, en janvier 1957, dans les Lettres françaises et repris ici dans un numéro spécial intitulé "Jacques Stephen Alexis et la littérature d’Haïti" de la Revue mensuelle Europe, en janvier 1971, 20-27pp.  Paru sur Parole en Archipel en ce 1er Janvier 2012.


 

Heureuse année à mon ami l'Homme !

 

Heureuse année aussi à ceux qui se cherchent et ne se trouvent pas encore.
Heureuse année aussi à ceux qui ont trébuché dans le chemin difficile.
Heureuse année quand même à ceux qui ne croient a rien, même pas a eux-mêmes.
Heureuse année, bien sûr, à tous ceux qui souffrent, luttent, espèrent et croient toujours.
Heureuse année à tous mes frères, mes amis, à tous mes compagnons du spirituel qui combattent pour trouver la joie, la paix du coeur, et le sentiment du devoir accompli.

 

Quand j'eus écrit ces voeux sur la page blanche, carré blème et interrogateur, qui attendait de recevoir l'image de moi-même qu'avec mes pauvres mots je dois transmettre à mes compagnons de rêves et de galères, j'ai posé la plume et j'ai réfléchi un long instant. Que sont en effet des voeux s'ils n'ont pas un objet précis, possible, réalisable? Je me suis alors dit qu'il serait peut-être plus sage de m'adresser à ceux dont la mission est de contribuer à rebâtir le coeur humain, à mes amis intellectuels, français d'abord, puisqu'il m'échoit encore de passer une fin d'année avec eux.

 

Avant que de regagner ma belle île au loin qui m'attend, c'est une joie que de pouvoir faire part de mes réflexions à mes amis intellectuels, si français dans la diversité même des nuances de leur pensée. C'est une véritable libération que d'avoir la chance de leur dire ce qui m'oppresse le coeur en cette fin d'année tourmentée. Je n'ai certes aucune qualité qui donnerait à mon propos une importance insigne, non, mais une parole issue d'un coeur clair et grand ouvert ne peut jamais se perdre. C'est pourquoi, pour que tous ensemble nous contribuions à faire que cette année soit meilleure pour tous les hommes de bonne volonté, je veux évoquer trois grandes et vieilles questions.

 

Comme on le sait, nègre, latino-américain et haïtien jusqu'à la moelle des os, je suis le produit de plusieurs races et de plusieurs civilisations. Avant tout et par-dessus tout fils de l'Afrique, je suis néanmoins héritier de la Caraïbe et de l'indien américain à cause d'un secret cheminement du sang et de la longue survie des cultures après leur mort. De la même manière, je suis dans une bonne mesure héritier de la vieille Europe, de l'Espagne, et de la France surtout. Ces deux dernières composantes sont décelables dans ma raison, dans mon affectivité comme dans ma sensibilité indiscutablement. Et si j'ai choisi sans équivoque les familles du humaines qui m'apparaissent comme plus proche de moi, la famille nègre et la famille latino américaine, avec une égale détermination je ne suis nullement disposé à rien renier de mes origines. Je suis proche de la pensée et de la sensibilité française, et la France m'a tant donné que j'ai l'obligation de rendre le peu que j'ai à offrir.

 

La question de l'humanisme est bien vieille, la discussion a dû commencer quelque jour dans la horde primitive qui nous est commune à tous, alors que le langage venait à peine d’être acquis par notre espèce. Néanmoins un homme comme moi peut avoir beaucoup à dire à des européens sur l’humanisme de notre temps, car il n’y a pas très longtemps on nous reléguait, moi et ma race dans les communs de la Maison Humaine. En 1957 la question est crucialement posée, causons donc.

 

Bien sûr, l’humanisme ne saurait être une chose achevée…

 

Jacques Stephen ALEXISJanvier 1957      

Rédigé par Parole en Archipel de Thélyson Orélien

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