Lettre de Rodney Saint-Eloi aux jeunes écrivains

Publié le 19 Mars 2012

NB : Cette lettre de l'écrivain Rodney Saint-Éloi n'est pas une réponse à une quelconque revendication. Elle a été écrit sur demande de la section Conseils d'écriture des Prix Littéraires de Radio-Canada bien avant 2011. Nous l'avons ré-publié ici à Parole en Archipel.

rodney       

On m’a demandé de m’adresser aux jeunes écrivains. Autant le dire tout de suite : je n’ai aucune légitimité pour une telle entreprise. Vous écrivez vos premiers textes, et vous avez peut-être besoin de conseils. Au risque de vous décevoir, je dirai simplement que tout est dans les livres. Tout est dans les auteurs que l’on lit et relit. Dans leurs histoires. Dans leur témoignage. Et surtout dans leur vie.

 

Borges préférait son statut de lecteur à celui d’écrivain.
Alors lisez… Puis relisez.

Frankétienne, sur une île dévastée, jure qu’il ne mourra pas sans le Nobel. 

Alors, de votre vie faites une profession d’espoir. 

Pour Virginia Woolf, la recette était plutôt simple : Une chambre à soi.

Alors, trouvez votre chambre à vous afin de cultiver votre jardin et votre solitude.

Dany Laferrière, le petit fils de Da, nous a appris à conquérir l’Amérique en une nuit, de sa galerie de Petit-Goâve, au pied de sa grand-mère.

Alors devenez conquérant… Ou guerrier de l’imaginaire, dans ce voyage immobile.

Cherchez simplement la poésie et la tragédie du quotidien. Et créez vous-même la légende qui est la vôtre.

 

Je ne sais pas trop ce que veut dire être un jeune écrivain… Un écrivain a toujours en lui l’expérience de toute vie. Vivez mille vies. Car les jeunes qui écrivent sont des vieux qui se souviennent qu’ils ont eu une jeunesse. Ils n’ont pas été épargnés par la vie. Ils ont besoin de dégager le trop-plein de gestes et de mots qui les étouffe.

 

Des conseils : non… Évitez les conseils et les mentors… Laissez germiner les semences en vous. Puisez dans le clair-obscur des drames et des situations…  Écoutez les maîtres… Mêlez vos voix à leurs voix. Entrez en dialogue, par exemple, avec le vieux Rilke qui écrivait dans ses Lettres à un jeune poète : « Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d’écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre coeur; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s’il vous était interdit d’écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il écrire ?

 

Creusez en vous-mêmes à la recherche d’une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s’il vous était donné d’aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et simple “il le faut”, alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu’en son heure la plus indifférente et la plus infime, être le signe et le témoignage de cette impulsion. » Aux jeunes écrivains, Hemingway, dans ses dix conseils, par: « Soyez amoureux ». Il termine par : « Taisez-vous ». Beckett dénude et dénude… Dépouille et dépouille… Jusqu’à l’épure extrême afin de nous apprendre à nous accrocher à l’essentiel, mettant ainsi en échec l’infini bavardage humain.

 

Engagez-vous surtout envers vous-même et envers la Parole. Car au commencement, il n’y eut que la parole. Cherchez en vous la petite musique discrète qui est votre voix. Boccace rappelait à propos de Dante la « douce odeur de l’incorruptible vérité. » Cherchez cette vérité-là. C’est le seul chemin qui mène à l’écriture.

 

 

Rodney Saint-Éloi 

                                                                                                                                                   

© - Rodney Saint-Éloi est écrivain et éditeur.                         

Ses deux derniers livres :                                                                                                           

Haïti kenbe la! édité chez Michel Lafon, 2010                                                                   

Récitatif au pays des ombres édité chez Mémoire d'Encrier, 2011


Rédigé par Parole en Archipel de Thélyson Orélien

Repost 0