L'Affaire Phelps | Quand un écrivain haïtien rejette une décoration décernée par un président haïtien

Publié le 18 Juin 2012

http://memoiredencrier.com/wordpress/wp-content/uploads/2011/07/Anthony-Phelps.jpgLe six juin dernier, deux jours avant l’ouverture de la 18ème édition de Livres en Folie, le président haïtien, Michel Martelly, a décoré dans les jardins du palais national un groupe d’écrivains haïtiens dont Georges Castera, Georges Corvington, Franck Etienne (Frankétienne), Odette Roy Fombrun. Deux autres ont été honorés à titre posthume. Il s’agit de Paulette Poujol-Oriol et Georges Anglade, le célèbre géographe et écrivain haïtien décédé lors du séisme du 12 janvier 2010. Un troisième, Anthony Phelps, ne se trouvait pas en Haïti ce jour-là. Le 15 juin dernier, il faisait parvenir au quotidien Le Nouvelliste une note expliquant que le 4 juin, il avait reçu un courriel des services de la Présidence lui signifiant qu’il sera honoré en compagnie d’un groupe d’écrivains par le président Martelly. La réponse d’Anthony Phelps a été un retentissant « NON ! » [Voir : Pour l'histoire | NON MERCI !]


Est-ce une première en Haïti qu’un écrivain rejette un Prix ou une décoration littéraire qui lui est décernée par le chef de l’état ? A ma connaissance, oui. Selon Haïti Référence qui se présente comme un guide de référence sur Haïti, il n’y a eu qu’un seul cas de rejet de prix par un écrivain. En fait, ce n’était pas un écrivain mais une journaliste, et le prix n’était pas décerné par un président. La journaliste était Liliane Pierre-Paul, journaliste de radio Kiskeya qui avait refusé en 2003 le prix Jean Dominique de la Presse, dans la catégorie article ou émission. Selon Haïti Référence, Mme Pierre-Paul avait refusé ce prix pour des raisons personnelles.

Le rejet de la décoration qui devait être décernée par le président Michel Martelly à l’écrivain Anthony Phelps a fait grand bruit dans les milieux intellectuels haïtiens et a traversé les forums de discussion avec un éclat particulier. Comment faut-il considérer cet événement ? Pourquoi cela s’est-il fait maintenant ? Pourquoi a-t-il fallu que ce soit Phelps qui refusât cette décoration ? En ce qui concerne le président haïtien et son passé notoire, déclaré, fier, d’« anti-intellectuel » qu’est-ce qui lui a pris tout à coup de vouloir jouer au protecteur de « l’intellectuel et de l’artiste » ? Ces questions méritent d’être posées et il appartient à tout le monde d’y réfléchir. Je doute que l’Haïtien moyen ou les membres des classes populaires et paysannes englués dans leurs luttes quotidiennes de survie y consacrent quelques minutes de réflexion, mais qui peut les blâmer ? En revanche, tous ceux et toutes celles qui ont à cœur de voir un état de droit s’établir en Haïti et qui ne sont pas obligés de penser uniquement à leurs strictes conditions de survie en Haïti ou même dans l’émigration devraient en tenir compte. 

Il convient tout d’abord de placer cette affaire dans son contexte socio-politique qui est pour moi la récurrente question de l’intellectuel dans la formation sociale haïtienne. Je renvoie ici à mon texte « Revisiter la question de l’intellectuel haïtien » paru dans ma chronique hebdomadaire Du côté de chez Hugues sur Haitian Times en avril 2011.

Dans ce texte en effet, j’avais posé ces questions : Qui est l’intellectuel haïtien ? Quelle place occupe-t-il/elle dans la société haïtienne ? Avons-nous besoin de lui ? Quelle est sa fonction ? Quand est-on un/une intellectuel/le dans la société haïtienne ? La question de l’intellectuel haïtien a toujours été présente dans notre histoire de peuple et a fait surface clairement dans l’histoire de notre société en 1902 durant la bataille pour le pouvoir présidentiel entre Anténor Firmin, superbe intellectuel, auteur du fameux « De l’égalité des races humaines (1885) » et Pierre Nord Alexis, militaire bardé de décorations mais, dit-on, sachant à peine lire et écrire.

Les historiens de ce terme s’accordent autour d’un consensus que le mot « intellectuel » en tant que nom date de la fin du XIXème en France à la faveur de l’affaire Dreyfus, un officier français d’origine juive faussement accusé de trahison et condamné aux travaux forcés. Grâce à des personnalités littéraires, scientifiques et politiques comme les écrivains Emile Zola (et son fameux pamphlet « J’accuse »), Anatole France, ou Octave Mirbeau, le mathématicien Henri Poincaré et l’homme politique Georges Clemenceau, Dreyfus fut libéré et réintégré dans l’armée. C’est à partir de cette époque que l’intellectuel occidental en tant que personnage public engagé politiquement dans la défense des exclus de la société, en rupture avec le consensus social, s’est érigé en tant que figure dérangeante face au pouvoir en place. On connait le mot célèbre de Sartre : « L’intellectuel est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. » Cette figure de l’intellectuel occidental peut être considérée comme la figure classique qui prédominait en Occident et que la gauche a contribué à propager dans la plupart des sociétés postcoloniales. Elle a légèrement perdu de son éclat à la suite des percées de la droite et des extrêmes droites, et du déclin relatif de la gauche (communiste, mais pas marxiste).

Dans le cas d’Haïti, contrairement à l’image traditionnelle de l’intellectuel occidental, les figures d’intellectuels haïtiens qui se soient impliqués dans l’arène publique pour défendre des causes politiques, redresser des abus sociaux, assumer des valeurs morales sans démagogie sont réduites. Très peu d’intellectuels haïtiens se sont montrés critiques à l’égard du pouvoir durant le cours de l’histoire haïtienne. Au contraire, ils ont été longtemps soumis ou alliés au pouvoir. C’est dans ce contexte qu’il faut analyser « l’affaire Phelps ». 

Durant les heures les plus sombres de la dictature duvaliériste (milieu et fin des années 1960), Anthony Phelps a symbolisé brillamment la résistance des intellectuels haïtiens qui refusaient de se courber devant le dictateur et ses fameux Tonton Makout. La plupart, quand ils le pouvaient, prirent le chemin de l’exil et s’établirent au Québec, aux Etats-Unis, en France ou en Afrique. Avec la publication de son recueil Mon pays que voici, véritable livre-culte, produit également sous forme audio et gardé jalousement par des milliers d’exilés haïtiens, Phelps devint une véritable icône dans le monde des amants de la littérature en Haïti et dans l’émigration.

La décision de Phelps de ne pas accepter la décoration offerte par le président Martelly revêt une importance capitale quand on connait le milieu politique haïtien et les traditions de soumission et d’embrigadement politique de certains intellectuels haïtiens. Cependant, j’entends tout de suite des gens me rétorquer qu’Anthony Phelps peut se permettre de refuser cette décoration dans la mesure où il vit loin d’Haïti, que vraisemblablement il ne gagne pas sa vie à partir d’activités produites en Haïti et qu’une telle prise de position ne risque pas de compromettre sa sécurité personnelle. Je ne suis pas certain que ces raisonnements tiennent le coup quand on connait les traditions à la fois brutes et subtiles d’élimination physique qui font partie des arsenaux à la disposition des différents pouvoirs qui se sont succédé en Haïti durant ces cinquante-cinq dernières années.

Après tout, ce n’est pas par hasard que Phelps ait été le seul qui ait décliné cette décoration. Les quatre autres qui étaient présents l’ont acceptée sans faire des vagues mais j’imagine tout de même que la décision de Phelps les ait surpris. Mais, là, c’est une autre histoire et je n’en dirai pas plus. De toute façon, ces propos posent un problème fondamental : celui de la fonction et du rôle de l’intellectuel dans le corps social haïtien. Doit-il toujours dénoncer le pouvoir ? Faut-il qu’il se mette toujours dos à dos avec le pouvoir ? Dans ce cas, qu’arrivera-t-il à sa sécurité personnelle ? Comment pourra-t-il gagner sa vie dans une société où l’état a toujours été le plus gros employeur du pays ? Vu sous cet angle, l’intellectuel en Haïti semblerait condamné à être toujours à la remorque du pouvoir. Nous entrons alors dans la question de l’existence et de la pertinence d’un état de droit en Haïti. Une société haïtienne basée sur le droit et qui exclut le favoritisme le plus malsain semble être incontournable pour l’établissement d’une vraie démocratie en Haïti. Le refus de Phelps d’accepter la décoration offerte par Martelly met en pleine lumière ces questions de fond et semble constituer une mise en garde aux pouvoirs en Haïti.

D’autre part, en ce qui concerne le président Martelly et son passé notoire, déclaré, fier, d’anti-intellectuel, qu’est-ce qui lui a pris tout à coup de vouloir jouer au protecteur de « l’intellectuel et de l’artiste » ? Michel Martelly a bâti toute sa popularité haïtienne qui lui a servi si bien au cours des élections présidentielles de 2011 sur un usage délibéré de l’obscénité la plus révoltante et de l’incongruité la plus vulgaire. Il a été élu d’abord sur ces bases par des électeurs haïtiens mystifiés et complètement dépassés par le contexte et les enjeux. Ayant été élu président, sans comprendre qu’il était devenu le chef de l’état, il s’est complu à avilir la fonction présidentielle elle-même en poursuivant ses obscénités révoltantes, ses prises de parole ordurières et son comportement détestable. Pour lui, il s’agissait de régler ses comptes avec ses ennemis en leur disant à peu près ceci : « Votre présidence, voilà ce que j’en fais, c’est de la … et vous ne pouvez rien faire contre moi ! » Jamais, on n’a été aussi loin dans la dégradation délibérée de la fonction présidentielle, de l’état haïtien !

L’autre composante de la popularité de Michel Martelly est son anti-intellectualisme affiché clairement durant sa carrière de chanteur populaire et remis en activité durant l’élection présidentielle de 2001. Martelly a été un grand pourfendeur d’intellectuels bien avant sa déclaration de candidature à la présidence en 2011. Durant ses concerts, il n’a cessé de les minorer et de leur répéter qu’il était bien plus riche qu’eux. Avec Michel Martelly, les intellectuels haïtiens étaient devenus le groupe social à abattre. Comment donc faut-il interpréter ce brusque virage qu’il vient d’effectuer en se présentant comme le protecteur de l’intellectuel et de l’artiste ? Son discours de circonstance est truffé de clichés les uns plus racoleurs que les autres et de banalités tout à fait déconcertantes, mais on n’attendait pas plus de celui qui a déclaré la guerre pendant de longues années aux intellectuels et qui a inspiré beaucoup de personnes à dénigrer ceux à qui l’on a adressé les épithètes les plus injurieuses.

Ce qui est certain, c’est que, avec ce geste de récupération sans vergogne des intellectuels haïtiens (à lire les propagandistes de tous poils qui sévissent sur le Net et dans les forums de discussion, certains le méritent bien), Martelly s’est fait rattraper par l’Histoire. On ne se moque pas impunément de la fonction présidentielle, de l’institution étatique et de la conduite d’une Nation. En voulant jouer au plus malin, il s’est fait assommer par le retour de bâton de l’intellectuel. La portée du geste de l’écrivain Anthony Phelps doit être appréciée dans toute sa pertinence. Sera-t-elle suivie d’une façon ou d’une autre par d’autres ? Je le souhaite...

 

Par Hugues St. Fort


 


Biographie

Hugues Saint-Fort a obtenu un doctorat de linguistique à l’université René Descartes, Paris V et enseigne le français à la City University of New York (CUNY). Ses recherches portent sur la création lexicale en créole haïtien, le phénomène des alternances codiques en anglais et créole haïtien et l’évolution de la littérature haïtienne dans l’émigration nord-américaine. Il a publié plusieurs articles et comptes rendus sur ces sujets dans des revues telles que The French Review, Études créoles, Journal of Haitian Studies… Son prochain livre a pour titre : « Haïti : Questions de langue, langues en questions »

 


http://drukpanantes.org/wp-content/uploads/2011/02/audio.gifAnthony Phelps, Mon Pays que voici [extrait et audio]

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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