L'avertissement d'Etzer Vilaire

Publié le 2 Avril 2010

L'avertissement d'Etzer Vilaire sur Parole en Archipel 
 
Cet avertissement a été publié seulement dans les deux premières éditions  des " Dix hommes noirs " et dans la revue " La Ronde ":

Tout le monde sait quelle relation existe entre les phénomènes de l'ordre politique et social et le mouvement des littératures et des arts. Certaines idées maitresses d'une époque , certains états de l'ame qui se généralisent dans un pays, exercent sur l'esprit de ses écrivains une sorte d'aimantation irrésistible, qui se trahit par un ton général dominant dans les oeuvres contemporaines, une source commune d'inspiration en rapport avec le trait caractéristique de l'époque et les conditions du milieu.
 
Concevoir la possibilité d'une oeuvre qui échapperait entièrement à ces influences fatales, ce serait rever une vibration harmonieuse de l'air sans un choc qui la détermine, un rayon sans l'astre qui nous l'envoie, la formation d'une fleur sans une tige qui la porte.
 
 Le poème des Dix Hommes Noirs porte, tout au fond des idées et de la conception, la marque du pays et du moment qui l'a vu naitre.

Cette oeuvre est peut-être la notation d'une agonie-terrible agonie de l'ame et non d'une ame individuelle - car l'auteur a pensé, en bien des endroits, s'élever de ses sentiments personnels à la perception douloureuse, aigue, des tourments ou se débat une jeunesse longtemps martyre, une génération accablée de désenchantements et de souffrances en quelques sortes héréditaires, de maux accumulés, depuis les premiers tatonnements jusqu'a ces jours ou l'interminable épreuve sociale se continue dans la double oppression de la misere materielle et des angoisses morales.

L'élite de cette géneéation s'élève avec des aspirations d'une spiritualité si intense qu'elles ne peuvent trouver un aliment et une raison d'être dans l'organisation des choses haitiennes, si peu propres a favoriser les manifestations de l'intelligence et les élans de l'ame éprise d'idéal. Il existe une disproportion tres marquée entre les ésperances instinctives de la jeunesse studieuse et les conditions générales mesquines, implacapbles de notre existence. De la nait un conflit des tendances de l'etre avec la fatalité du milieu, des légitimes attentes de l'ame cultivée avec la grossiére réalité. L'issue de ce combat interieur est presque toujours fatal à l'individu : c'est, le plus souvent, un esprit qui se corrompt, un talent qui meurt, un artiste qui se détourne du culte de la beauté ésthetique avant d'avoir pu faire son ascension des limbes de l'inédit. Haiti perd, de la sorte, on ne sait combien de jeunes gloires qui jetteraient sur elle le seul lustre qu'il lui soit possible et desirable d'avoir : le prestige de l'esprit!

En verité, il est difficile d'imaginer un spectacle plus triste et plus digne en meme temps d'exciter l'interet, la sollicitude, sinon la pitié des peuples étrangers, que cette lutte desesperée avec le milieu, un milieu non encore façonné pour permettre l'affranchissement des ames, leur evolution paisible dans une sphère propice rappelant celle ou s'achève le développement harmonieux de l'humanité superieure, plutot servie que contrarié par les circonstances ambiantes.

Chez nous, quel contraste avec cette vie organisee à souhait pour la culture intellectuelle! Nous voyons,tous les jours, de nobles ambitions entrainé par des courants contraire, l'homme interieur assiegé d'influences funestes, l'effort créateur neutralisé, le devlopement normal et progressif de l'etre devenu un reve pour la réalisation duquel il faut combatre toujours contre soi et contre les autres, braver l'exemple, l hostilité de ceux qui nous entourent et la rigueur des évenements qui nous entourent et la rigeur des evenements qui nous pressent. Concoit-on le malaise de vivre dans les anxiétés de cette lutte intime, en proie a cette lutte intime, en proie a cette lente et quotidienne dévoration du talent enchainé? C es une torture qui doit durer toute une existence et qui, apres nous avoir etreints et réduits à l'impuisance, empoignera pendant longtemps encore-un demi-siecle, peut-etre, qui sait?- tous les tempéraments d'artistes qui auront le malheur de naitre sous nos cieux.

Que, placé dans un tel milieu, un écrivain a son début retrace des tableaux lugubres, concoive le massacre horrible par lequel se termine le poème des Dix Hommes Noirs, c'est un malheur qui ne s'explique que trop.

On l'a vu : un mal moral sévit chez nous avec une effrayante acuité, et ce poème est un fruit amer. Ce que renferment ces vers : accent de douleur, blasphème, appétit de la mort, soif du néant, c'est hélas! le peché de plurieurs et peut-etre la faute de tous...

Mais j'aurais mauvaise grace à commenter une oeuvre qui n'est pas encore connue, lorsque surtout j'ignore si elle éde l'etre. Tout ce qui précède a été dit pour essayer de de me justifier d'une conception si triste et pour éviter le reproche peu charitable qu'on pourrait me faire de m'y etre complu par perversité de gout.

Etzer Vilaire
Poète Haïtien de la génération La Ronde

 
Photo des archives du CIDIHCA, D.R.

Haïti Get Back Up / Ayiti Leve Kanpe / Haiti Levántate [HD]
Une capsule de 8 minutes du pré et post tremblement de terre haitien. Musique classique d'Haïti, composée par Jean-Robert Jean-Pierre, exécutée par l'orchestre philarmonique de la république Dominicaine.

Rédigé par Parole en Archipel

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