La croix de Delcorte

Publié le 12 Avril 2012

Le calligramme est une immense création d'Arnaud Delcorte


tn (1)
|
|
« Père, pardonne leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Arnaud Delcorte crucifié a prononcé ces paroles. On ne réussira jamais à refouler les passions d’antan, éprouvées dans la solitude la plus assassine. Quand on a crucifié le christ, les auteurs de la bible inspirés ont voulu transmettre ce que tout un chacun ressent quand il est sur le point de trépasser même symboliquement. Non que l’auteur des Écumes Noirs soit particulièrement chrétien, le christianisme se fait de plus en plus rare. L’intensité de son message peut être vu d’un point de vue bouddhiste, d’un point de vue islamiste, d’un point de vue juif. Toute religion médiévale qui n’a pas encore décidé de faire le pas dans le vingt-et-unième siècle est déclaré coupable par ce message de la croix.


La poésie d’Arnaud ne se laisse pas impressionner par l’abdication actuelle, et s’il est vrai que les verbes croire et désespérer se conjuguent aujourd’hui à la même personne, les mots de Delcorte nous amènent vers des paysages d’aluminium, sur une terre complètement couverte d’une matière ayant pour fonction d’être un métal blanc argenté, brillant et léger, ductile et malléable, résistant à la corrosion, très répandu dans la nature et utilisé généralement comme emballage protecteur de denrées périssables. Car nous sommes bien réduits par la force des choses actuelles à être les produits de la société de spectacle qu’a théorisé Guy Débord. Les produits d’une société de consommation dans laquelle nous entrons comme de nouveaux êtres avant-gardistes acteurs et spectateurs dans le même corps. Si l’enfer c’est les autres, la violence du regard d’autrui nous permet de nous unir à une souffrance plus grande, enfin partagée.


« Un monde se défait/un monde se défait » nous avertit l’auteur : « portrait en creux/ l’instantané / d’une existence (…) un centième de seconde / avant la nuit. » L’auteur est un physicien et maitrise la nouvelle matière de notre existence, de notre vie qui n’est plus commune, où la plupart d’entre nous est attendu dans la banalité ordinaire des individus qui se basant sur le critère d’une carrière bien menée donc d’une vie bien menée au rythme instantané du métro, boulot, dodo, pour ceux qui dorment encore, assis sur cette conception commune du bien-vivre, avec quelques salutations rares et des baisers ratés.


Une société où le désir est à la fois extrêmement suscité et interdit. Arnaud Delcorte nous offre donc une autre croix qu'il ne porte pas certes, mais une croix où chacun de nous peut se retrouver, qu’il s’appelle Adam, Antoine ou Arnaud, la croix de la passion que porte le sidéen quand il est atteint du virus des regards habituels, ne semblant le connaitre que par son nom d’acteur, la catégorie dans laquelle l’a placé la société, la personne qu’il est censé être obligé de jouer.


C’est cette existence collective des sidéens, des malades de toutes sortes réunis en un seul verbe que nous offre Arnaud, le partage du corps du malade doit être aussi, si nous ne sommes pas humbles, plus important que le partage du corps du christ. C’est ce geste de partage vital qui est inscrit dans la naissance de toute valeur, de toute quête de sens dans une société mondiale qui n’en a plus. Le mot Sida est écrit en anglais, quand nous savons qu’a pris source dans le monde anglo-saxon dominant, il n’y a pas longtemps, une stigmatisation contre ce que des scientifiques bien sérieux ont cru catégoriser sous l’appellation des 4H, c'est-à-dire réunis sous un même symbole, les haïtiens, les homosexuels, les héroïnomanes et les hémophiles accusés tous ensemble d’etre les catégories à la source du virus du sida inventé par on ne sait quelle alchimie. Nous voyons qu’il s’agit de ne pas oublier pour démasquer ceux qui cherchent en permanence à trouver un bouc émissaire à leurs maux, ce bouc-émissaire est bien souvent pour ne pas écrire toujours, la minorité.


La minorité, concept vague qui fini par englobé chaque être humain dans son individualité propre. « Ces murs, ces murs/ qui défigurent les peuples comme un chancre une lèpre » nous dit l’auteur. Le danger devant lequel se présentent les bourreaux et non les victimes d’après la croix tient au fait que les technocrates ne sachant pas ce qu’ils font finissent par rassembler involontairement en une même voix, tous ces A, qui commencent le langage occidental à recréer le monde par le verbe. Tous ces anonymes crucifiés ensemble sont si coupés de leurs droits qu’ils n’ont plus assez de force surhumaine pour demander le pardon de Dieu. Dans cette situation Arnaud Delcorte nous offre de son sang en écumes noir et rose et nous en baigne d’un tsunami de mots sensuels stimulant notre peau nue pour un bain de sensations fortes à deux doigts de l’orgasme, Il nous  propose la libération sexuelle comme dernier cri d’espoir enveloppé dans du condom d’aluminium brûlant au soleil.

 

«  Mer sexe et soleil ta main sur le ciel ta main solitaire susurre le martyre mer sexe et soleil l’argent de ta main sur ma fesse mes lèvres mercure de l’océan mer cure salaire mer sexe et soleil cure de l’eau l’eau séant mon séant sur ton visage sur ton ventre sage ventre à terre atermoiements salivaires mer sexe et soleil ton sein mure ma main murmure mes reins ta main sur mon sexe amant mer sexe et soleil amant mains sales mains mensongères négoce malsain le martyre de mes reins mer sexe et soleil sous l’œil amertume le sel le suc amer tu mens ta mère mens songe maman mer sexe et soleil songe rongeur creuse son sillon sans cri sensation crime exit existentiel mer sexe et soleil lame argent ciel à terre lame artère lacère lacère l’air l’amarante ta tête à terre ta tête macère mer sexe et soleil corps au bordel au bord de l’eau bord de la mer américaine desserre mec desserre l’oseille mer sexe et soleil ton sexe sang dans les draps de ciel d’océan le fiel de mon séant l’argent dans ma main »

 

Fabian Charles, Athis Mons       

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost 0