La mémoire collective

Publié le 23 Septembre 2012

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C'est intercalé
avec des discours de Patrice Lumumba...
 
Les yeux sont les fenêtres de l’âme. Quand je t’ai vu pour la première fois, j’ai vu une œuvre d’art. Une photographie un peu Pop art, mais avec des rayures. Je ne sais pas trop ce que j’y ai trouvé de si poétique, c’est indéfinissable. Je t’ai imaginé mince, maigre même. Je n’ai pas imaginé que ces yeux pouvaient être remplis par la tête héroïque qui est juxtaposé à ton cou, tel un buste de marbre, une statue grec ou une représentation d’un de nos guerriers de l’indépendance.
 
Nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va nous mener à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Ta poésie m’a parue grande dès les premiers vers lus. J’y ai vu se dérouler une question d’éternité, de mer sexe et soleil. «Elle est retrouvée./ Quoi ? - L'Eternité./ C'est la mer allée/ Avec le soleil.» Nous dit Rimbaud. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions nègres. «Il y a une carence de nègre/ la ville est peinte en blanc-vide/ où sont passés nos fous-poètes» me dis tu.
 
Et tu m’insultes, tu me traites de blanc. D’homme sans couleur. Tu me dis même que je danse comme un Anglais. Cela veut dire quoi ? - J’ai rêvé de toi hier soir et tu débarquais sur mon ile comme à une immense rade de bateaux. Au port aux princes. Ce n’est plus anglais qu’on dit, on dit américain lui dis-je. Elle m’apprend à danser le compas.
 
De tous les avatars que nous traversons durant notre passage terrestre, que restera-t-il sinon cette parole mille fois enroulée et déroulée, et quelques gestes qui nourriront les légendes? *
 
Tu es belle lui dis-je. Sois belle et tais-toi. Ne me traite pas de sale blanc. Je préférerais être traité de sale nègre. Cela revient au même me dit-elle. La fin ne justifie pas les moyens. Nous nous vouvoyons presque. Je dis tu à tous ceux que j’aime, ris-je. Elle me fait signe de ne pas rire trop bruyamment. On ne fait pas cela dans les familles civilisées. Je ris de plus belle et elle me gifle.
 
Tu ne sais pas danser ! Elle s’exclame. Je suis fatigué de danser. Qui est homme, qui est femme ? Qui est blanc qui est noir ? On dirait le roi du Pop quand je danse. Le roi du Pop est mort. Je suis une espèce en voie de disparition. Espérons-le dit-elle. Sois belle et tais-toi.
 
Je veux un baiser. Quelle genre de baiser ? Un baiser français, un baiser anglais, un baiser américain plutôt ? Je ne baise pas comme tu baise s’explique-t-elle. Nous revisitons notre histoire nationale, de peuple à la fois indépendant et colonisé. Je ne suis pas fils de blanc madame, je ne saurais être blanc.
 
Je ne baise pas comme je danse, je lui réponds. -Ne me traite pas comme une prostituée. Ni pute ni soumise. Tu parles d'Haïti ? –Non, je te parle de l'Afrique. Du berceau de l’humanité. La terre ne tourne pas ronde. Je t’aime à m’inventer la liberté me dit-elle au final.
 
Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu'il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir : accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses ; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même.
 
Elle pose sa main sur la mienne. L’union fait la force. Je me sens bien dans ta chaleur. Je me sens bien sous ta protection.
   
Fabian Charles
Rédacteur de Parole en Archipel 
 

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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