La mort ne prendra pas le nom d'Haïti

Publié le 27 Février 2010



Le ciel n'a plus un sourire plus un seul tesson d'azur

pas un arc à lancer l'espoir d'une flèche de soleil

les arbres déchiquetés se redressent, gémissent
comme des violons désaccordés tout
un village endormi dans la mort s'en va à la dérive...

(Jacques Roumain)


(…) Je cherche, et je trouve le nom d'Haïti encore intact en ma mémoire, ce pays mien mythique qui m'a appris que derrière la montagne, il y a une montagne. Ce pays-mien mythique où l'air, l'ombre et la lumière, tiennent haut l'extrême vocable de la parole poétique que recèle l'univers.

Je cherche, et je trouve le nom d'Haïti encore intact en ma mémoire, ce pays-mien où le ciel, par pur amour, se confond avec l'écorce et le feuillage. Allez ! Dis-nous, Marie Colimon, l'audace de chanter la grâce de ton conte :


« S'il fallait, au monde, présenter mon pays,

Je dirais la beauté, la douceur et la grâce

De ses matins chantants, de ses soirs glorieux;

Je dirais son ciel pur, son air doux... »


Je cherche Haïti dans la stature de sa plus haute bonté, celle du coumbite. Le coumbite se doit plus que jamais dans son application, être la règle, le point l'axiome nécessaire pour la fondation de l'orgueil de tout Haïtien de demain. C'est le vœu que j'aimerais formuler ; si toutefois m'était accordé le droit, dans mon élan, de formuler pareil sentiment. Tout vœu formulé tient dans la beauté du rêve. Mon vœu, ici, n'est pas qu'un rêve dont on a seulement que le rêve. Il est une étincelle entre deux nuits. Et laissez-moi entendre, pour guérir mon vertige, l'écrivain Dorsinville qui s'obstine avec raison à « célébrer la terre hors de la nuit... Jusqu'à d'autres rayons clairs ».


L'Afrique tant chantée par tes fils ne m'a cependant, à ce jour, pas appris les chemins du pèlerinage qui mène au pied des mornes de ce pays-mien où le Grand Césaire, venu boire un jour à sa source, annonça à l'oreille de qui sait entendre, qu'ici, dans ce vaste poto-poto des luttes, « La négritude se mit debout pour la première fois ».


Je cherche Haïti !

Mais ce pays est terre des désastres, nous le savons. Mais ce pays a connu des tragédies, des troubles civils, des ouragans, nous le savons. Mais nous savons aussi que malgré l'exode et ses quatre siècles de contradictions, malgré les affres de la colonisation, l'aplomb des égarés, les errements illégitimes de certains de nos frères, le peuple de ce pays est demeuré debout. Et malgré son histoire gonflée de bien trop de cadavres, Haïti demeure tenace comme un tremblement de terre. L'évidence de cette témérité face à l'existence tient de l'acte même de survie : les fils de ce pays se sont toujours concentrés sur la vie, uniquement sur la vie, et non sur la mort.


Je cherche Haïti !

Et voilà que dans le brouhaha des ouangateurs, me parviennent les échos qui troublent l'entendement de la raison humaine. C'est le temps des prophètes. Écoutons-les, hélas ! Écoutons-les et leurs dé funérailles de la souffrance. Ils prophétisent, ils vaticinent avec des paroles qui n'exorcisent aucun malheur. Que disent donc ceux-là qui sont tombés dans l'indigne indigence honteusement honteuse ? Bien évidemment, ils sont satisfaits de faire des comptes macabres sur le râble de notre pays, Haïti, qu'ils désignent désormais du doigt, « terre des malédictions », « île maudite »...


La vérité devant le monde entier est que Dieu, quel qu'il soit, où qu'il soit, n'a aucune raison de nous en vouloir. Ogoun non plus n'est pas contre nous, et encore moins ne le sont nos Ancêtres. La vérité est que depuis que le monde est monde, la terre a toujours été fragile en son point d'équilibre, et le ciel, inapaisable. Aussi – l'Histoire nous l'apprend – chaque pays, dans chaque continent, à une époque donnée, en a fait les frais et paie son lot de sacrifices.

 


La vérité est que plusieurs fois, notre pays nous a donné à voir le visage de l'envers du soleil, mais Haïti n'est pas, ne doit pas être et ne sera jamais l'espace des mises en spectacle des malheurs du monde. Assez de cette contagion ! Honneur et respect, s'il vous plaît ! Frères et sœurs, le dernier mot nous appartient car aucune Histoire n'a de sosie. Il y
va de la vie, de notre destin et nous devons aider à ce qu'il se réalise. Et notre destin se réalisera !


Avons-nous assez mesuré dans nos âmes l'espace de la colère et de l'indignation ? De grâce, ne nous laissons pas gagner par le désespoir et la démence bestiale de la violence. Notre Histoire à nous, Haïtiens, est encore longue sur le chemin des hommes. Nous n'avons pas fini de vivre. Voilà pourquoi nous ne laisserons jamais à la mort le temps d'apprendre à Haïti à mourir. Et que je me souvienne simplement de ce chant de Boukman, semence d'une antique période. Laissez-moi psalmodier sur les sentiers qui mènent à l'espoir, cette prière à mon rythme :


« Bon Dié ! Qui fait soleil

Qui clairé nous en haut

Qui soulevé la mer

Qui fait l'orage gronder

Jetez portrait Dieu blanc

Que soif d'l'eau dans yeux nous

Coutez la liberté qui nam coeur à nous tous. »


Qui dira jamais ce qui sauve un peuple ?

votre regard est tout haut à l'horizon

votre silence est immense comme une pensée féconde

je sais que vous êtes vivants...



Compère Joël Desrosiers me l'a dit :


« Nos morts en terre sous les huttes Ô nos morts

ne meurent pas dans les îles à venir ils demeurent »



Compère Louis-Philippe Dalembert me l'a dit :

« Ce soir je ressoude chaque morceau de terre en mal

de pain chaque éclat d'île éparpillée dans le vent

des nuits j'en fais une grande Amazonie en fleurs »

 


Compère Frankétienne me l'a dit :

« Dialecte des cyclones. Patois des pluies. Langage des tempêtes.

                                                                                              Déroulement de la vie en spirale. »


Compère Jean Métellus me l'a dit :

« Reprends, ami, tes forces, ton désir, ton souffle

Redonne à cette fumée qui brouillait les premières notes de ton chant

La vision sonore d'un avenir à construire »

 



Oui, la vision sonore d'un avenir à construire !

Une vision donc.

Une vision qui nous apprendra à voir

le monde de la nuit à la nuit dans les ténèbres

le monde du jour au jour dans la lumière

le monde par temps de cyclones et par temps de séismes...

Une vision qui assurément nous apprendra à nous tenir en cercle, main dans la main,

dans le chœur de la grande assemblée des Hommes de toute la surface de la terre.

Haïti va enterrer ses morts

Haïti réunira dans la peine les larmes

de tous ses fils

Et Haïti repartira.

Non, la mort ne prendra pas le nom d'Haïti.
Paix aux âmes haïtiennes. 


Gabriel Okoundji

Begles FRANCE, Janvier 2010   



Extrait du Collectif " Poètes pour Haïti "

ã Textes nés du tremblement haïtien sans nom, Janvier – Février 2010


Repère: Figure marquante de la nouvelle génération des poètes africains, Gabriel Okoundji, né le 9 avril 1962 à Okondo-Ewo (Congo Brazzaville), vit aujourd'hui en région bordelaise, où il enseigne la psychologie clinique. Auteur de Gnia (Cahiers de poésie verte, 2001), de Vent fou me frappe (Gardonne, Fédérop, 2003), entre autres, il collabore à différentes revues et participe à diverses expériences artistiques réunissant peintres, comédiens et musiciens. Considéré aussi comme une figure marquante de la poésie de langue française d'aujourd'hui. Il est présent dans l'anthologie Poésie de langue française, 144 poètes d'aujourd'hui autour du monde (éditions Seghers, 2009), dans l'Année poétique 2009 (éditions Séghers, 2009), ainsi que dans Poésie de langue française, 30 poètes d'aujourd'hui autour du monde, poèmes audio sur CD, (éditions Sous la Lime, 2009). Son œuvre a été couronnée par les prix : Pey de Garros 1996, Prix de poésie contemporaine Poésyvelines 2008 du Conseil général des Yvelines, et le Prix "Coup de Coeur 2008" de l'Académie Charles-Cros. Certains de ses livres sont traduits en anglais, occitan, basque et finnois.


 

Rédigé par Parole en Archipel

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