La réalité du 12 Janvier et Schélomi Lacoste

Publié le 21 Janvier 2010

Pour le mur d'un mémorial d'éternité…

Par Johnny Jean


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“ Est-ce parce que le monde est petit

Que le fustigent orages

Et le font tomber pierres tombales ”
James Noël 

 
Il est parfois de ces horribles choses qui arrivent. On les a vécues, on les a vues; mais on ne peut les comprendre réellement, les sentir profondément que lorsqu’on apprend la perte d’un être cher. Mardi 12 Janvier 2010: Port-au-Prince détruite par un terrible tremblement de terre. J’y étais. Je l’ai vécu. J’y ai survécu. Ce jour-là m’est si profondément gravé dans la mémoire que je dirais au même titre que celui de ma venue au monde, si bien évidemment je pouvais m’en souvenir. J’avoue que j’ai pas tout de suite saisi la gravité de la catastrophe de l’endroit ou j’étais. Quelques clôtures brisée certaines maisons fissurées et la panique chez les gens étaient ce que j’ai pu observer. Et, levant la tête, direction sud-ouest de ma position, me trouvant à Tabarre - j’ai vu monte vers le ciel une colonne de ‘’fumée blanche’’ que je ne pouvais interpréter, n’ayant pas été habituer a ce genre de cataclysme. Ce n’est que le lendemain, allant constater les dégâts avec mes deux cousins, que j’ai découvert à quoi était dû la colonne de “fumée blanche”, que j’ai compris que la minute durant laquelle s’était produit ce drame était partie pour le néant avec entre ses deux mains la vie de plusieurs milliers de personnes.

 
Jeudi matin, priorité numéro un: Rentrer aux Gonaïves où toute ma famille anxieuse m’attend avec impatience. Ne pouvant pas émettre d’appels téléphoniques, on m’aura cru vivant lorsqu’on m’aura vu. J’essayais pour une énième fois de joindre par téléphone Schélo que je n’ai cessé d’appeler depuis le jour du drame pour satisfaire mon empressement de savoir s’il avais la vie sauve. Ne le joignant pas évidemment, j’en déduisais peut-être que lui aussi il essaie de m’appeler et qu’à coup sûr il s’apprête comme moi à renter aux Gonaïves s’il n’y est pas déjà. La station (la gare)? Cette marée humaine comprenant des hommes en pleurs ayant perdu un ou plusieurs des leurs, des gens avec un membre amputé, d’autres gravement blessés. Mais tous, ils veulent et espèrent, malgré la violence physique que cela requiert, pouvoir rentrer dans leurs villes d’origines respectives, fuyant cette ville devenue infernale. Port-au-Prince où ils viennent de recevoir comme cadeau de nouvel an, la pire cauchemar de leur existence. L‘exode et l’errance ont pris fin, un nouveau retour au bercail. Enfin le bus. Le voyage. Les passagers racontant à tour de rôle comment le séjour des morts avec sa porte grande ouverte leur a refusé. Tant ils s’étaient sauvés miraculeusement. Une femme racontant le rêve prémonitoire qu’elle a eu, laissant croire qu’elle savait que cela allait venir se produire et qu’elle se voulait de ne pas l’avoir annoncé. Les cachots de la route qui vous soulève d’un bloc, rendant le voyage fatigant…

 
Le crépuscule? L’arrivée dans cette ville qui malgré elle, malgré ses lots de misères à elle, accueille ses fils parmi les rescapés. A peine descendu du bus, une amie qui nous était bien commune à Schélo et à moi s’approchait de moi, et après m’avoir longue serré dans ses bras, me tenant la tête dans ses deux mains, m’annonçait en pleurant: “ Lacoste Mouri…” J’ai eu à peine le temps de déposer chez moi ma valise et de saluer ceux des miens qui s’y trouvaient à mon arrivée. Vite j’ai couru chez les Lacoste. J’ai pas voulu croire. Sché lomi Lacoste décédé? C’est alors que la réalité du tremblement de terre me rattrape, que les tonnes de morts que j’ai vu à Port-au-Prince, ces gens qui pleuraient avec leurs lots de morts allongés devant eux, cette multitude de personnes gravement blessées dont nombre d’entre elles allaient succomber faute de premiers soins, cette énorme quantité de bâtiments écrabouillés avec on ne sait combien d’êtres humains crevés dessous… C’est alors que tout ça me montent à la tête, et m’effondrent. La mort de Schélo, malheureusement m’a fait mieux savoir l’étendue d’un désastre.

 
Schélomi Lacoste était ce passionné de littérature que j’ai rencontré en Janvier 2008 lors des séances d’atelier d’écriture animées par les écrivains Jean-Euphè le Milcé et Makenzy Orcel au Collège Immaculée Conception où il était rédacteur en chef du journal Le lambi.

Ce projet de la firme Expertise Communication de Monsieur Fred Brutus et de la Mairie des Gonaïves ayant abouti à la parution de l’Anthologie “ Ancre des dattes” dont il était l’un des meilleurs jeunes auteurs. Par la suite, nous allons devenir, lui et moi de très bons amis. Si bien qu’il était rare que nous passions une journée sans se voir ou se parler au téléphone. Nos liens se sont vite renforcés surtout, durant mon passage au Cercle des Finissants, une association regroupant des élèves de classe terminale de la cité de l’Independance dont il était le coordonateur et moi le secretaire.

 
Aujourd’hui ,un mois après le drame port-au-princien, je n’arrive toujours pas à accepter le fait qu’il n’y soit plus, le fait que je ne pourrai plus jamais le voir, lui parler. J’aurais tellement aimé que tout cela soit plutôt un rêve, une utopie, une illusion, un mirage et qu‘un jour arrivera où l‘on pourrait revenir à la réalité que Port-au-Prince était plutôt sain et sauf avec ceux et celles qu‘on croyait pourtant morts.

Schélomi Lacoste a surpris tous ceux et celles qui le connaissaient. Non seulement par sa sagesse, son intelligence, son courage et son talent créateur, mais surtout pas son humilité, son esprit, ses pensées et son altruisme. Jamais je ne l’oublirai. Jamais je ne cesserai d’évoquer ses qualités, ses bonnes manières. Si seulement à force de parler de lui, d’évoquer sa mé moire, d’écrire, il pouvait revenir?

 
Johnny Jean, Auteur
  

Johnnyjean54@yahoo.fr

Rédigé par Parole en Archipel

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