LA VIE SUR MARS

Publié le 29 Août 2012

curiosity.png

  

« Tout commence par le vide »

 

Quand on voit débouler ce plutôt grand homme à l’élocution mesurée, voire lente, on ne se doute pas de ce qu’il a dans le ventre. Son origine mélangée n’est pas devinable. Pas plus que son histoire. Il est en transit à Paris comme il pourrait être à Los Angeles ou à Bombay. Il est jeune mais son attitude dément la jeunesse. Ses paroles sont choisies car il ne souhaite pas heurter mais on y sent poindre la résolution. L’homme est calme.  Sa fougue il l’écrit.

 

« Tout commence par le vide »

 

Entrée du poète en pied de nez à l’Evangile dans un texte où « les toiles d’araignées / s’étirent dans des bouteilles d’eau » sous « la main désarmée / d’un dieu / conscience sans parole ». Ses mains à lui sont « blanchies / pour nous rendre l’enfance ». Une entrée en matière qui donne le ton.

 

Qu’il soit d’Haïti ou de Mars, Fabian Charles est un homme du monde, un homme de son millénaire, homo urbanus qui questionne les frontières et les genres et, à l’inverse de l’image polie, lumineuse et consciencieusement marketée du «métrosexuel»3 qu’on a essayé de nous vendre à défaut d’autre chose, son questionnement est pétri de douleur, d’inquiétude et d’incertitude. Il ne renie pas à l’homme et à la femme moderne leur part d’ombre, leur profondeur. À sa manière détournée, il questionne l’homme qu’il est, et l’humain, non vraiment en creusant l’histoire mais en puisant au présent et à cette courte traîne de souvenirs qui brille derrière lui (Nous ne sommes plus à la page 68 / ni 86 / ni aux temps des printemps arabes / ici nous ne connaissons qu’une saison). Il y a du dandy en lui, il le sait et il le revendique (Artiste=Dandy), toujours cherchant le juste équilibre entre superficialité et profondeur (on m’a donné nom de poète / pour que je perde tout nom de plume), entre honnêteté et exhibitionnisme, voyeurisme et gravité. Un jeune homme qui prétend qu’il «rêve d’être un adulte / pour déshabiller les écolières ». À l’intérieur du poème, Fabian Charles  joue consciemment avec son image comme le chat avec la souris.  Il s’expose sans se montrer, révèle sans se révéler. Souvent même il brouille les cartes, peut-être pour préserver un certain anonymat.  Peut-être, poète dépersonnalisé, garçon-miroir, pour nous renvoyer nos images, notre image, ou nous faire voir comme la Pythie. Il nous dit d’ailleurs qu’il est né « avec une coiffe ». À nous donc de savoir lire entre les lignes.

 

Derrière cet « Anonymat », Fabian Charles joue de symboles, religieux ou profanes, et de fétiches. L’un d’eux est cette pomme d’Adam, indice de notre masculinité qu’il fait se « bloquer dans notre gorge / pour permettre de crier plus fort », jouet d’une Ève qui comme dans le tableau de Magritte peut masquer la forêt, à moins que ce soit l’inverse, Ève cherchant l’anonymat dans la luxuriance (ton clitoris / envahit les chênes), sur le sexe de laquelle il voudrait « coudre un nuage ». Et qui est vraiment cette Ève, femme-mystère ou mystère de la femme s’invitant dans bien des poèmes ? Figure de la Bible ou du Vodou ; Erzulie Freda, l’amoureuse tendre, ou Erzulie Dantor, la passionaria ? Femme à la fois amante, siège de la gestation et médium de l’osmose entre les sexes. Femme-jumelle et sempiternel objet d’interrogation avec qui il transgresse les frontières dans une esthétique de l’ambiguïté qui peut rappeler Genet, jusque dans l’artifice (mon pantalon / s’est mouillé dans mes menstruations ; je me suis fait poétesse matérialiste).

 

mes seins

accolés aux tiens

s'allaitant à l'infini

 

Les seins. Ceux de la femme et de l’homme rendus indiscernables. Ceux d’autrui et les siens.  Seins et sexes parcourent le poème tantôt dans les jeux de l’amour, tantôt dans la profondeur de la tragédie (le ruban rouge du sida / enveloppe la citadelle de New York / s’enroulant sur le sexe pur et sain des Haïtiens). Qui du reste ne sont jamais très éloignés l’un de l’autre dans le texte. Ses fétiches, le poète les brandit ailleurs dans l’acte d’insurrection face à un pouvoir aveugle ou insane (madame la présidente / veuillez détacher les lames de rasoir / de votre sexe / pour la naissance d’un monde propre). Comme le dit Lawrence Ferlinghetti, « le poète est celui qui détient l’éros, l’amour, la liberté, par conséquent il est l’ennemi naturel de l’état policier, il est l’ultime résistance. » 

  

Fabian Charles rend au poème des fragments d’information, des fragments de présent ou d’histoire, digérés et transformés par son regard et par sa main, en témoin direct du brouhaha culturel, dans une appropriation qui rappelle un Basquiat, voire parfois un Neo Rauch lorsqu’il laisse poindre les élytres de l’inconscient (débordement de chiens / sur spermatozoïdes / toute nouveauté est folie.)  Le kaléidoscope d’un monde explosé reflété par le poème. Nourri de multiples références à la culture populaire, de la plus légère à la plus prégnante (pourtant tout n’est qu’étranges fruits / pendus aux arbres). En passant il assène son identité et celle d’un peuple : « je suis Haïtien donc beau ». Et n’oublie pas son histoire, qui s’immisce par bribes où on ne l’attend pas (que Vertières soit plus magique que Waterloo). Il tente de faire sens du brassage anarchique de cette histoire, des histoires, préalablement mises à plat et à égalité, comme il se doit, dans le creuset de ses paumes. Les yeux de Fabian Charles sont des fenêtres grandes ouvertes sur un monde où les avions déchirent l’azur dans le vacarme pour débarquer leurs flots de touristes au milieu des peuples qui crèvent de faim, où des hommes jouent du fusil sur des enfants et pissent sur des cadavres. Un monde où l’artiste en vogue exhibe un dictateur agenouillé en prière ou un pape écrasé par un météore. 5  Où en fin de compte la télévision aura vaincu la révolution.

 

On lit plusieurs des poèmes comme on visite la scène d’un crime irrésolu. Parce qu’insoluble. L’auteur joue avec les références et les modèles, peut-être pour s’y mesurer, comme nombre de grands artistes avant lui (la perte du je / le devenir autre). Mais l’agglomération laisse perplexe à première vue car le tableau fourmille de détails et la pensée est hautement non-linéaire quand elle n’apparait pas surréaliste. C’est peut-être là une des forces de ce recueil, qui près d’un siècle après le mot d’Apollinaire et l’aventure de Breton nous suggère qu’à travers le flot d’informations simultanées et contradictoires, à travers la multiplication du moi en d’innombrables avatars virtuels, à travers la répétition quasiment automatique, à une cadence extrême, des évènements et des exactions (même le climat s’emballe), ce monde est devenu un théâtre surréaliste où tout ce qui était auparavant refoulé ou rangé s’expose ouvertement et chaotiquement, à la vitesse de la pensée ou de l’électron.    

 

Un monde enfiévré auquel l’homme paie à son insu un lourd tribut. Et le poète ailleurs vif, à la langue dopée par le mouvement et le choc des couleurs, laisse alors la place à la gravité ou cède à une lassitude qui semble issue du fond des âges. 

 

moi pauvre homme perdu dans le vingt et unième siècle

je ne puis me porter à aucune affirmation

aucune certitude

 

à propos d’un monde possédant

une vitesse

supérieure à la mienne

 

Il nous donne ainsi de très belles pages. Des images lapidaires en connexion forte avec l’être, le néant et le secret murmure de l’univers ailé qui réinvestit la parole. 

 

Roses noires

laissent épines

sur dos noirs

  

la nuit quitte les dimensions


strass d’abeilles

sans rayures

cacochymes

 

Le poète nous assure que « Le ciel est rouge à Athis Mons », banlieue parisienne dont le nom évoque l’Olympus Mons de Mars, vision altérée ou nostalgie d’un ailleurs. Qu’il soit d’Haïti ou de la planète rouge, Fabian Charles élève une voix nouvelle et sûre dans notre atmosphère. Une voix qui fait vibrer la vie, même dans l’air raréfié. Une voix qui réitère ce mystère tonitruant de la vie. 

 

Arnaud Delcorte

Bruxelles, le 1er Avril 2012

 

 


ANONYMAT                                         

Poésie - L'Harmattan

Charles Fabian

Nombre de pages 132

ISBN 978-2-296-99352-5

 

« Les yeux de Fabian Charles sont des fenêtres grandes ouvertes sur un monde où les avions déchirent l'azur dans le vacarme pour débarquer leurs flots de touristes au milieu des peuples qui crèvent de faim, où des hommes jouent du fusil sur des enfants et pissent sur des cadavres. Un monde où l'artiste en vogue exhibe un dictateur agenouillé en prière ou un pape écrasé par un météore. Où en fin de compte la télévision aura vaincu la révolution.», Arnaud Delcorte


Lien pour acheter le livre 

______________________________________

1 « Life on Mars? », David Bowie, 1971.

2 « Au commencement était le verbe », Évangile selon St Jean.

3 « The new dream target market of advertisers », Mark Simpson, 2003.

4 Lawrence Ferlinghetti, « Poetry as insurgent art », 2007.

5 Maurizio Cattelan, « Him », 2001, et « La nona ora », 1999.

6 Gil-Scott Heron, « The revolution will not be televised », 1970.

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost 0