"Le soleil pleurait" d'Ernest Pépin : Un hymne à la joie pour Haïti

Publié le 26 Octobre 2012

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Ernest Pépin, Le soleil pleurait, Paris, Vents d’Ailleurs, 2011, 144 pages

 

Ernest Pépin, la voix succulente, la voix « douce-amère » où la parole charnue, tendre comme le sein d’un premier amour, dégoulinant absinthe et sirop de canne, fiel et jus de corossol, gratifie Haïti d’un roman vivace, vivant où s’entrelacent cruauté sadique des « kidnappeurs », souffrance inhumaine et indignante des « pauvres gens » (comme dirait Dostoïevski), espoir ensoleillé et vitalité du cœur de ceux qui ont fait le choix de la vie, puisque la vie ne meurt pas, même dans la mort : la vie est par-delà la mort.

 

Un roman sur la force vitale, existentielle d’Haïti par-delà les forces mortelles des politiciens, des financiers, des kidnappeurs, etc. : « Haïti ne mourra pas ! » Tel est le maître mort d’ordre du roman qui, par une tournure spiraliste, déploie les coins et les recoins du « problème haïtien ». Formule, remplie de vie, de vœux en ce temps de profondes « désolations » haïtiennes. Par ailleurs, il faut comprendre qu’une telle formule est une incantation, sorte d’exorcisation qui veut chasser les entraves de ce que l’auteur définit comme la « question haïtienne » : qui s’exprime insuffisamment dans le fait « socio-historique » de couleur :

 

« Le mulâtre est un cheval ailé que personne n’attendait. Une poule avec des dents, un poison qui marche. Un être de l’entre-deux qu’on pourrait dire gémeaux et qui regarde tantôt vers sa mère, tantôt vers son père. On n’a jamais admis cet extra-terrestre. Alors, on l’a banni dans un exil sans lieu. On lui a prêté intelligence, beauté, un peu d’argent et beaucoup de pouvoir. Alors, on l’a haï comme un colon ancien pour faire croire qu’Haïti n’appartenait qu’aux Nègres. On l’a manipulé, vomi en mauvais sang, emprisonné dans sa peau. Parfois, lui-même y croyait, virant dos à l’Afrique, grimpant un mât de cocagne et s’aveuglant. Haïti l’a porté sur son dos comme font les Africains mais on lui reproche de ne pas avoir porté Haïti. Haïti est un tout et c’est l’absence de ce tout qui a fait la question mulâtre. Il n’y a pas de question mulâtre, mon sieur, il n’y a que la question haïtienne ! Voilà, monsieur » p. 65-66.

 

La quelle question haïtienne prend aussi d’autres formulations :

 

A)  Haïti et ses exploits historiques dans la structure mercantiliste des relations internationales :

 

« Tu vois Haïti courant dans tous les sens –depuis des temps-longtemps- comme une chienne terrifiée. Et malgré 1804, la descente aux enfers et les soleils empoisonnés. Tu vois Haïti debout quand même. Titubant sous sa charge, portant sa couronne de montagnes chauves, le poudroiement des villes et la pitié de ses campagnes. Tu vois Haïti qui a donné et que tout le monde a trahie. Et par-delà le Palais National, les statues stupéfaites, les péristyles, les marées de sisal, les houmfò, le long cigare des nuits, les pieds nusdes étoiles, la nasillarde de la mort, la forte cadence des femmes (…) » p. 66.

 

B)  Les héritages africains déniés qui restent le lieu de l’ultime résistance et créativité face aux pratiques « méprisantes » de l’Etat abandonnant la société à elle-même.

 

« Tout un bruissement de divinités africaines, venues du Bénin, niche dans ses yeux. Elle est traversée par des sauts de douleur et des ondes de terreur. Du fond de sa détresse, elle tire courage, une volonté de faire face. Elle veut donner à sa vie la chance d’un vertige et d’un éblouissement. » p. 78.

 

C) Le développement anarchique des espaces urbains où les espaces entièrement remplis accueillent désordonnément toutes les formes de survie d’une société face à un Etat « prédateur ».  « Je suis arrivé l’après-midi à Port-au-Prince. Pour moi, c’était rentrer dans la chaudière d’un volcan. Port-au-Prince m’a pris à la gorge, m’a secoué, m’a largué dans un chaudron bouillant d’odeurs et de sons. » p. 82.

 

D) Elle se manifeste dans le paradoxe du machisme haïtien où l’homme se croit porteur d’une puissance ravageuse. Puissance creuse qui n’est que la compensation d’une impuissance que seule la femme perçoive…Ce malentendu, cette illusion d’un homme à puissance imaginaire, et ce secret détenu par la femme haïtienne de l’impuissance de son homme créent une tension, un parler à demi-mot où le sens échappe à l’homme et à la femme. C’est la femme abandonnée, même engrossée, et c’est l’homme courant de jupes en jupes pour remplir un vide testiculaire qu’il confond avec sa puissance.

 

« Ils chantent : « lumé difé nan deu jamb yo ! Lumé difé nan tyou a yo ! » en se trompant de champ de bataille. J’allume le feu dans leurs testicules. Je mets en route mon moulin à cannes. Ils croient, pour de bon, que ce sont eux qui font chanter mon amende douce-amère. Mais Bon Dieu : Pourquoi tiennent-ils tant à punir les femmes ? D’où vient leur besoin de vengeance ? Où est leur victoire ? Est-ce parce que nous les avons mis sur terre ? » p. 105.

 

E) La question haïtienne c’est aussi la présence du discours théologico-religieux qui confisque un souci scientifique d’explication des événements : « Tout Port-au-Prince gémissait, demandait délivrance, suppliait les ravisseurs de libérer Régina et tous les kidnappés. Des nuées de mouches envahirent tout-partout jusqu’au Palais National et des vers frissonnaient dans les moindres flaques d’eau. Une armée de prophètes, de pasteurs en profita pour recruter des âmes. Elle annonçait la fin des temps, le Jugement dernier, montée sur des chevaux bibliques aux sabots couverts de confessions publiques. » p. 108.

 

F) Enfin, c’est le mutisme d’une paysannerie trop méfiante pour se raconter au premier venu qui est soit étranger, soit citadin ou « élite ». « J’ai traversé les ombres de ma case avant de jeter mon corps sur ma couche. Les questions me torturaient encore. Pourquoi ce refus de conter l’histoire du père de Regina ? Que s’était-il passé qui bouchait le présent ? » p. 48.

 

 

G) par-delà les exploits… La déréliction que connaît Haïti au cours de son histoire nous permet de constater qu’une vitalité gît au creux de sa misère, et nous invite à postuler que la « vie ne veut jamais mourir ! » (…) Elle sert à s’éprouver ! A vaincre la mort !/ La mort gagne toujours !/ Elle ne gagne jamais puisque la vie continue !/Haïti souffre…/ Haïti souffre parce que nous l’avons voulu ainsi !/ Quel nous ?/Nous, les éclaireurs de la vie !» «  Tu cherchais Haïti. La Première République noire avait elle aussi disparue. Engloutie. Avalée. Il ne restait d’elle qu’une belle légende. Elle avait vaincu Napoléon, aidé Simon Bolivar, réunifié Saint-Domingue avant de couler au fond du fond. Tu nageais car tu t’obstinais à croire que tu allais la retrouver quelque part. Tu entendais des voix qui t’encourageaient. Elles te criaient que non, non, non, Haïti ne pouvait pas mourir. » p. 9 »-94.

 

Qui sont ces éclaireurs de vie » dont les voix encouragent ?  Qui sont ces « éclaireurs de vie » qui sont capables de voir dans le « nan nan » de la misère en y décelant la possibilité de la vie, la jouissivité de la vie en-deçà de la souffrance et de la pauvreté ? L’éclaireur de vie sera celui qui, fort de sa conscience de la misère innommable d’Haïti, ose affirmer et assumer : « Je ne suis pas un désastre ! Je suis un combat ! Une guerre qui a commencé depuis longtemps et qui peut-être ne finira jamais. » p. 132. Guerre contre les forces destructrices de toutes les vitalités du peuple… L’éclaireur de vie reste celui qui peut faire le pari de la vie qui ne meurt, celui qui ne tue pas la vie dans la vie. Un roman où le fabuleux, le « réalisme merveilleux, croisent le rythme avec le conte, le magico-religieux, la philosophie en donnant la force au dire caribéen.

 

 

Edelyn Dorismond


Le Soleil pleurait

Le Soleil pleurait

Ernest Pépin

«·Quand le malheur ouvre sa gueule de caïman, ses dents sont sans pitié·! Pardon pour Marie-Soleil·! Miséricorde Seigneur·! Qui veut comprendre doit tenter de reconstruire une histoire qu’elle porte en elle comme un boulet de silence. Il faudra piéter des mangroves de choses non dites, récolter des bribes. Sonder l’impénétrable d’Haïti et plonger dans l’obscur. Je ne suis là que pour emboîter des paroles rapportées. C’est mon travail. J’effile ma langue sur des mensonges et je bobine le tout pour obtenir un racontage plausible. Nous savons tous que la vérité est une mendiante. Belle parole n’a pas de maître mais la mauvaise a toujours un visage. Loués soient les raconteurs·!·»

 

La jeune Régina, une belle mulâtresse, est kidnappée un beau matin à cause de son teint clair, voilà tout le malheur de Marie-Soleil. Sur cette terre sans mercis où les mythes tiennent lieu d’explications, la lutte pour la survie exige des talents hors du commun·! Le raconteur consigne ici le malheur humain pour pénétrer davantage le mystère de la survie·!

  • ISBN : 978-2-911412-87-5
  • Format : 15 x 23 cm
  • Pages : 144 pages
  • Prix : 16 €
  • Fabrication : Dos carré, avec rabats, papier de couverture structuré, fausse couverture colorée, vernis
  • La danse des mots
  • (26:31)

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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