Le testament du mal de mer : entre souvenirs et voyages.

Publié le 5 Août 2012

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Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage.

Joachim Du Bellay, Les Regrets.

 

Par Dieulermesson PETIT-FRERE, M.A

  

Publié en 2004 aux Editions Presses Nationales d’Haïti dans la collection Souffle Nouveau avec l’aimable autorisation des Editions Actes Sud, le Testament du mal de mer de Lyonel Trouillot est d’abord un récit de voyage. C’est un dialogue poétique entre une voix qui se cherche –le testataire- et une enfant qui cherche à se faire une compréhension du monde. La voix se construit à travers le souvenir et le voyage et l’enfant d’après ce qu’ont dit les livres.

 

Le recueil est divisé en deux parties. Dans la première, titrée « Trois poètes », il est question de trois poèmes écrits à René Philoctète pour lui dire que les îles ne marchent qu’à reculons ; à Georges Castera qui refuse de terrer ses mots et à Syto Cavé, le poète des villes. Le premier est l’aîné de l’auteur  de plus de vingt ans et les deux autres sont de sa génération.

 

La seconde partie qui s’intitule ‘‘Le testament du mal de mer’’ est dédicacée à Maïtée et Manoa. Le livre compte 59 pages. La couverture est illustrée d’une toile de Dieudonné Cédor titrée Marine où sont présentés des voiliers en mer sur le point de partir. 

 

‘‘Raconte-moi le volcan’’ (p 21), dit l’enfant à la voix – le vieillard si l’on peut ainsi l’appeler-, sont les premiers mots du texte. On pourrait les assimiler une question. Une question qui, au prime abord, fait appel au souvenir, s’agissant d’un récit. Le volcan évoque ici l’idée du voyage – une longue traversée- et tous les maux qui s’ensuivent. La mort par exemple. Et le vieillard de soulever le lot de difficultés qu’engendrent les souvenirs. Car on ne peut pas toujours se remémorer totalement le passé. Les souvenirs ne sont toujours que des fragments. Et c’est ce qu’il a bien fait comprendre à l’enfant.

 

Toujours en quête d’aventure – le récit l’étant à ses yeux- l’enfant interroge son interlocuteur sur le meilleur souvenir qu’il a gardé de son périple. Il énumère : le vent, le port, les arbres, les hommes, les bateaux, la mort, le feu et l’eau (p. 22).  On peut remarquer dans son énumération la présence des quatre éléments fondamentaux qui constituent le fondement du monde. Cette évocation donne une dimension – un peu- mystique et même mythique au texte. Ces éléments renvoient, dans une certaine mesure, à la création du monde – le mythe de la création- et à un voyage – très loin- dans le temps.

 

En effet, le voyage évoque l’idée de mouvement, de déplacement. A l’enfant qui voulait savoir le plus grand souvenir qu’il a gardé lors de sa traversée, le vieillard répond :

 

«  – Le ciel courait dans tous les sens

On aurait dit que le vent perdait

Le sens du vent… » (p.22).


Ceci aurait pu être assimilé à ce qui est dit dans le livre de la Genèse au sujet de la création. A savoir l’esprit de Dieu mouvait au-dessus des eaux –et sur toute la terre 1. Ce retour sur le passé permet au vieillard de refaire le voyage et nous permet également de voir que les souvenirs sont restés dans sa mémoire comme de l’encre sur du papier. Mais ce qui lui revient souvent dès les premiers instants, c’est la mort, la monstruosité et la violence. Puis la conversation tournait autour du voyage, des hommes, du commerce jusqu'à la découverte (du vieillard) qui n’a pas voulu révéler son identité à l’enfant.


‘‘ Les enfants me connaissent.

 Chacun m’a inventé quand il était petit.

 … je suis le testament de ta première

 Enfance, et je ne t’ai rien dit que

 Tu n’avais rêvé’’ (p 56).

 

On peut se demander s’il ne s’agit pas là d’un rêve –l’enfant qui rêve- ou des événements que le vieillard a vécus dans son enfance. Dans le deuxième cas, l’enfant serait le double du vieillard. Ce dernier revient au stade de l’enfance. Ce fait marque un retour en arrière dans la vie du personnage. Ou encore l’enfant devenu vieux et qui parle à lui-même. Ici, il s’agirait d’une anticipation. Ces éléments viennent renforcer le caractère de récit du poème.

 

Un long et périlleux voyage

 

S’il s’agit d’un récit de voyage – sous sa forme poétique-, la grande partie du poème est constituée d’une série de questions-réponses. Sa lecture nous plonge dans un univers de voyage. De souvenirs. Les maux qu’a causés ce voyage et qui a engendré de mauvais souvenirs. Pour nous en convaincre, le terme voyage, mis à part les vocables traversée, escale, retour, conquête, routes, est repéré en 6 endroits du texte. La mer qui constitue l’axe du poème en occupe 9 et charrie avec lui tout un éventail de termes qui l’évoque : bateaux, marin, port, atlantique, vagues, mousse, navire.  En effet, l’illustration de la couverture est très significative.

 

A bien lire le texte, on se rend compte que la voix est celle d’un marin – un homme de la mer- qui, à force de voyager et devenu vieux, fait le bilan de sa vie à un enfant (peut-être le sien ou son double). Il le dit lui-même : ‘‘je fréquentais un vieux marin. Il m’aidé dans ma carrière’’ (p 31). C’est un voyage long et périlleux. Le bilan est lourd car il n’a pas gardé de très bons souvenirs. Ainsi, il raconte comment il a échappé de peu à la mort (nous, nous étions sur son flanc/Gauche et la mort nous a épargnés p 23), l’agitation de la mer et ses conséquences (la mer nous cassait tout… le grand mat et les bastingages p 26) et il continue (je me souviens de ce marin que le vent emporte… p 30).

 

Les propos du vieillard sont teintés d’une pointe d’amertume et nous laissent croire qu’il n’a pas connu d’autres vies que celle de la mer. Le métier de la mer l’a refait de fond en comble. La mer est devenue pour lui ce miroir à travers lequel il contemple son âme. Toute sa vie est faite de voyages. Vie d’errance et de conquêtes. Les découvertes ont pour lui une valeur impérissable. Ainsi, il augmente sa science et construit son univers. Quand il découvre un morceau de terre, il voit des hommes et conclut que la terre appartient aux hommes. Cette terre est leur patrie. Pourtant, il n’en a pas. Sinon la mer.

 

C’est un aventurier au même titre qu’Argan – le personnage du Flibustier de Vilaire- toujours en quête d’aventures. Si le marin se cherche – à travers ses voyages-, c’est pour mieux exister. Donner un sens à sa vie qui lui inspire le goût du rien. Car prendre la mer, c’est aller à la rencontre de la mort aussi bien que de la vie. Le voyage étant une quête et une perte de soi. Si l’on admet que le marin s’inscrit dans la première logique, l’on admettra également que c’est au retour de son voyage – son errance- qu’il a pu comprendre le monde et l’expliquer. Contrairement à l’enfant qui lit le monde dans les livres. A cette fin, on pourrait se demander s’il ne s’agit pas d’une invitation au voyage pour comprendre le monde.

 

Esprit aventureux et infatigable au même titre qu’Ulysse, le marin fait mention des villes qu’il a parcourues ou habitées. Ne serait-ce le temps d’une journée ou plus. Il cite entre autres Palerme, Trinidad, Nantes (p 36), Southampton (p 43),  Congo (p 48). A cette longue traversée se mêlent la fatigue et le goût de l’aventure.

 

Des souvenirs au testament

 

Si le voyage est une fuite du monde vers d’autres cieux – une quête de liberté- en vue de se construire, le marin n’a pas pu, en tout cas, atteindre cet idéal. Vu qu’il n’a gardé de son périple que des maux. Et son testament n’est autre qu’une collection de ses souvenirs les plus mauvais. Les premiers qu’il a eus sont ceux de la mort ; des hommes et des bateaux mouraient (p 22) il y eut qui moururent comme ils avaient vécu (p 24).

 

Devant un tel danger, il cherche un abri, une fois de l’autre coté.  Je suis resté au port pour échapper/ un temps à l’épreuve du retour (p 28), confie-t- il à  l’enfant. Ceci est un rappel important pour le marin. Comme l’oiseau, il s’était libéré de certains soucis en prenant la mer mais il devait tout aussi se préserver des dangers qu’apportait cette liberté. Et ce n’est qu’après sa difficile traversée qu’il se souvient des risques du voyage. Il s’agit d’une rude épreuve. A l’heure qu’il est, il se souvient encore ‘‘ de ce marin que la mer emporta le temps d’un regard et redéposa sur le pont’’ (p 30). On est en droit de comprendre que la mer fut la cause de tous ses maux.

 

En effet, le Testament du mal de mer est la somme d’une vie. La vie ou plutôt l’autre vie d’un marin. La re-constitution de cette autre vie n’est autre que le fruit de ses souvenirs. Ces derniers le rendent malade. Au point qu’il est possible de croire et même d’affirmer qu’il n’a plus de futur ou que son avenir n’existe pas. Ce qui compte pour lui, c’est ce passé douloureux et tumultueux qu’il continue de vivre même dans son présent. La mer, dans ses premiers souvenirs, au lieu d’être pour lui un lieu d’évasion, un moyen d’accéder à la liberté, se transforme en une sorte de gouffre, de labyrinthe ou tout se mêle et se confond.

 

Cependant, le marin n’a pas connu seulement de mauvais souvenirs. Certains sont pour lui très enrichissants. Il se souvient du ‘‘marin qui l’a formé et qui riait comme un gosse’’ (p31), de ses ‘‘idées sur le ciel et la terre’’ (p33). Pourtant il n’a pas dit ce qu’est devenu ce marin. En voici quelque chose qui l’échappe. Et il en a conscience. Parce que c’est lui qui dit que la ‘‘mémoire est un mot creux’’ (p30). Les souvenirs ne durent pas toujours.

 

Si certaines fois, certains souvenirs lui échappent, d’autres fois, ils défilent devant lui comme les images d’un film. Les villes et continents qu’il a visités, les danses et les gens des ports qu’il a aimés, ceux qui ne vont nulle part mais qui ont toujours une histoire à raconter. Les souvenirs du marin sont aussi vieux que le temps. Le temps de la colonisation et de l’esclavage. 

 

Un passé re-constitué

 

Souvenirs, voyages, évasion constituent entre autre la dominante thématique du poème. Du début jusqu'à la fin, le texte est plongé dans un univers de rêve et d’évasion. Un passé présent qui ne saurait mourir. Il évoque les déboires, les misères et les désillusions mais aussi les bons vieux temps du marin. Cette voix qui se cache de peur de révéler son identité. Ou qui n’a pas voulu se forger une autre identité parce qu’il s’identifie déjà à la mer.

 

Avec ce recueil, Lyonel Trouillot donne une ‘‘poésie modérée 2’, comme l’a dit Gérard Genette à propos de la prose, qui s’apparente ou plutôt fait corps avec le langage parlé. Le texte évoque une succession d’instants qui s’accomplit dans une durée mais dans un espace pluriel dont le principal est la mer. Il y a une certaine fascination du poète –ou du marin- pour ce lieu.

 

Comme l’homme et la mer de Baudelaire, la mer est, pour le marin, son miroir, il ne fait que contempler son âme 3. Le testament du mal de mer est un poème insulaire qui se veut être le témoin d’une périlleuse traversée. Il illustre à bien la thématique du souvenir et du voyage. C’est la re-constitution d’un passé sous le mode du souvenir.

 

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Bibliographie 

  1. BARTHES, Roland : Le degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1953.
  2. GENETTE, Gérard : Figures II, éditions Gallimard, coll. Seuil, 1972, Langage poétique, poétique du langage, p 123-153.
  3. RICHARD, Jean-Pierre : Onze études sur la poésie moderne, éditions du Seuil, coll. Points, 1964.
  4. KRISTEVA, Julia : La révolution du langage poétique, Paris, Seuil, 1974.
  5. PILOTE, Carole : Guide des procédés d’écriture et des genres littéraires, éditions Groupe Beauchemin, coll. Langue et Littérature au collégial, Québec, 2003.
  6. STALLONI, Yves : Les genres littéraires, Armand Colin, 2eme édition, coll. 128, Paris, août 2008.
  7. TROUILLOT, Lyonel : Le testament du mal de mer, éditions Presses Nationales d’Haïti, Collection Souffle Nouveau, octobre 2004, Port-au-Prince, 57 pages.

1 Genèse 1 verset 2.

2 GérardGENETTE, Figures II, editions Gallimard, coll. Seuil, 1972, Langage poétique, poétique du langage, p 140

3 Charles BAUDELAIRE, Les fleurs du mal, éditions L’Aventurine, Paris 2000, p42-43

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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