Les affres d’un défi

Publié le 9 Septembre 2012

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« Nous venons tout juste de naître. Nous nous réchauffons le sang au bord d’un feu non encore allumé. Nous nous réchauffons le sang dans un feu allumé au fond de notre âme. Et nous nous sommes brûles les doigts en tentant de briser, à maintes reprises, le cercle de l’isolement. Rixe aux poignards. Les fossoyeurs rient à gorge déployée. Ne dormant que d’un seul oeil, nous entonnons au milieu de la nuit des chansons de mise en garde. La mort aussitôt rebrousse chemin et s’éloigne dans un virage. Au cas où notre voix faiblirait et que nous soyons obligés de nous terrer dans un douloureux silence, qui saura soutenir le chant pendant notre absence ? » (Les affres d’un défi p.147 version Vents D’Ailleurs)

 

Frankétienne est un homme du passé. Je tourne les pages au hasard comme Frankétienne le recommande. Le livre n’a ni début ni fin. Comme un tableau expressionniste de Jackson Pollock, une peinture all-over, dont il dit qu’il a été influencé dans l’imaginaire picturale. Car l’oeuvre de Frankétienne se veut totale. De tout temps, de tout lieu, « roman, essai, poèmes, autobiographie, témoignage, récit, exercice, ou rien du tout » (mur à crever). On en dira ce qu’on veut. « J'ai écrit une oeuvre épique pour cinq siècles et pic à venir / Et après ? / Il n'y aura plus de littérature. /Comment ? /Le livre n'aura été qu'une fleur éphémère de la pensée dans l'aventure humaine »

 

Un après-midi pleinement ensoleillé, assis chez Frankétienne avec un ami, nous sommes tout enthousiasmé d’avoir une conversation avec celui qu’on traite de son vivant comme une légende. Le « génial mégalomane ». La conversation est enrichissante. Il nous parle de son rapport divin avec l’énergie. Pour le moment on est loin du profond bâillement de Thélyson Orélien dans « Frankétienne et les quiproquos de la gloire ». Il me rappelle Dieu, oui, le vieil homme à barbe blanche, blasphémé dans maintes représentations. En tant que Dieu existe, cela ne peut être une représentation. Nous avons Dieu en chacun de nous.

 

Il me rappelle le père noël. Je crois qu’il doit travailler son image pour cela. Il place ma mère qui se trouve avec nous pour l’occasion à côté de lui, disant qu’elle lui rappelle la sienne. C’est un homme sincère, honnête. Il nous parle en spirale comme il dit. Passant d’un sujet à un autre, sans se donner de difficultés. C’est un chanteur aussi. Je m’assieds deux secondes à côté de lui pour lui montrer quelques vers d’un manuscrit que je compte publier. Je lui montre un poème que je lui ai dédié. Je l’ai titré « Homme ». « Entre le grondement du temps et l’asphyxie des larmes/ les délies d’un oiseau fou/ fleurs et frères en catharsis/terres et soeurs en cicatrices/ l’ubiquité de l’écrivain chaotique »1. Il est étonné, il s’attendait à un mauvais poème. Il me dit qu’il accepte cette dédicace. J’ai quinze ou seize ans à l’époque.

 

« Nous nous écroulons, la face contre terre. Blessure. Sang. Douleur et douleur. Puis, nous nous relevons péniblement, en esquissant avec notre ombre une danse macabre ». J’ai parlé dans un récent article, le crépuscule des idoles, publié sur Parole en Archipel de la nécessité de parler plus haut que le spiralisme. Frankétienne est un homme du passé. Chaque écrivain se mesure à une famille historique. Il est évident que notre homme massif se compare à Rimbaud, dans la voyance. Au James Joyce d’Ulysse.

 

La nouveauté de la spirale est véridique. On n’a jamais vu livre écrit pareillement. Mais ce n’est pas une révolution. Ni un mouvement clairement défini. Son but est vague. Et il y a une difficulté certaine pour tous les mouvements créés depuis Breton à se démarquer clairement de la recherche surréaliste. Cela n’est pas à cause de l’écrivain mais à cause du lecteur. Dans « Frankétienne et les quiproquos de la gloire » Thélyson Orélien s’interroge avec raison comme l’Unamuno de Cervantès : « Depuis quand l'auteur d'une oeuvre est-il le mieux qualifié pour la comprendre ? Ne suffit-il pas qu'il l’ait faite ? ».

 

A force de se placer à l’avant-garde, les artistes d’aujourd’hui risquent de se placer dans un temps qui n’existe pas. Mais d’un autre côté, le lecteur ordinaire coincé dans un temps et un mode de livres commun peut-il se laisser aborder par une pièce originale ? J’ai abordé les livres de Frankétienne vers l’âge de 12-13 ans, je ne me suis pas préoccupé de comprendre ou de ne pas comprendre. Je me suis laissé bercer par les mots et senti une ouverture dans mon esprit. Mes neurones se débranchaient et se rebranchaient dans une nouvelle relation avec les mots : «Elle dégoulottait de scandaleuses onomatopées, débobinait les interminables déblosailles quotidiennes, défilaunait toute la poésie de l'univers et les treize grands mystères de la vie dans une absolue totalité synchronique, passé présent futur confondus... ». Lire D’Une Bouche Ovale, mouvement de L’Oiseau Schizophone a été pour moi un souffle, une inspiration même.

 

Ceci n’est pas la faute du lecteur. Pour qu’il puisse s’identifier au texte, il s’attend à un message, quelque chose qui est en rapport avec ce qu’il a déjà vu. Dans l’article de Webert Charles, dans lequel il montre comment les surréalistes ont déconstruit la valeur du message poétique par une note de Man Ray, on s’aperçoit qu’en mettant en avant ainsi l’inconscience, l’art ne se contente plus seulement de traduire une réalité psychique, une réalité des profondeurs mais récuse la réalité. Les surréalistes l’ont fait en réaction radicale contre une surabondance de textes simplistes et superficiels. Écrivons ce qui nous traverse sans chercher à comprendre, ainsi comme le dit Freud, on trouvera quelque chose de plus complexe et de plus profond dans la psychanalyse de nos mots.

 

Aujourd’hui il y a toujours une surabondance de textes superficiels sans contenu. Et cela vient aussi du côté du surréalisme. L’écriture de Frankétienne se veut une innovation formelle surtout. Et il est possible de faire de grandes analyses dans la textualité même. Du texte et du cortex. Il y a tout une relation dans l’oeuvre de Frankétienne à la superficialité, à la peau. Une certaine assonance ou consonance traduit tel sentiment, telle émotion, collective parfois. Et on peut s’étonner que « ce grimoire que le génie de Frankétienne fructifie est souvent trop abstrait et trop obscur pour le commun des mortels, il nous repousse. » Comme je l’avais écrit brièvement dans un de mes anciens articles ait une résonance forte auprès de la masse populaire elle-même.

 

Frankétienne n’est pas un dieu. Il en est tout le contraire « Je n’ai jamais eu de relations homosexuelles. Avec personne. Sauf avec Dieu. Pour susciter la jalousie du Diable. » (Héros-chimères) L’hommage qu’on lui rend de son vivant n’est pas mauvais. Nous sommes fiers de notre artiste haïtien. Mais quant au contenu véritable de ses textes, cela laisse à désirer. Après avoir lu d’une Bouche Ovale, un de mes camarades se moquait d’un député qui se serait exclamé « le pays va de bime en bime jusqu’à l’abime final », et je me suis dit tiens, cette bêtise semblerait tout droit venu de Frankétienne, tant l’auteur joue avec la musique des mots plus qu’avec leur sens.

 

Sur tout un autre angle, en regardant le film GNB contre Attila qui est un témoignage des manifestations populaires qui ont eu lieu contre le régime d’Aristide. On aperçoit Schneider, diseur vivant du spiraliste, dire en créole « Port-au-Prince a retourné sa peau pour qu’on ne voit pas la plaie dans son dos », ce qui a eu dans le contexte une résonance toute particulière, forte et vrai, entrant en communication directe avec le public. Pèlen tèt, pièce de théâtre pas moins avant-gardiste écrit sous le régime de Duvalier avait eu autant un grand impact dans la mémoire collective, contribuant à bâtir sa soi-disant légende.

 

A ce propos Frankétienne a une anecdote. On ne l’aurait pas envoyé au Fort-Dimanche 2 car François Duvalier après avoir lu le brouillon, Les Affres d’un Défi, qui est un roman de révolte, s’est exclamé que c’est un fou et qu’ainsi il ne représenterait pas une nuisance. Il ne faut pas oublier que les premières spirales ont été écrites sous la dictature, un temps où on ne pouvait pas parler clairement. Et l’auteur était obligé pour s’exprimer de passer par une subversion intense, plus que celle qu’on pouvait capter. Aujourd’hui on est en démocratie entre parenthèses et on se demande pourquoi il ne dit pas clairement ce qu’il a à dire ?

 

La réputation du grand homme entre parenthèses est mise à mal aujourd’hui. Il a défilé comme beaucoup d’autres écrivains, se boucher le nez pour boire l’eau nauséabonde, d’un prix venant des mains d’un président osant flirter avec les survivants en liberté assis sur des cadavres oubliés. Oui, car la poésie de Frankétienne tant elle est grande n’a jamais exprimé un ressentiment aussi transparent et sensé que Mon Pays Que Voici d’Anthony Phelps. Et Dieu a oublié pourquoi il écrivait.

 

Il nous faudra à l’avenir donner une colonne vertébrale à Dieu. Car même ce personnage si adoré sans voir son oeuvre, comme l’arbre qui cache la forêt a ses revers. Je me souviens dans la salle pleine à son attention aux Cours Privés Edmé avoir demandé au grand homme entre parenthèses une question titrée comme le prochain chapitre du livre de Thomas Kuhn que je m’apprête à lire : « Quels sont les possibilités du spiralisme en vue de révolutions comme transformation dans la vision du monde ? » Dans un premier temps il a trouvé ma question trop complexe puis y a fait référence tout au long de son discours. Il est venu à la fin se frayer un chemin dans la foule pour me serrer la main, je lui ai serré la main comme une petite fille tant ses yeux qui m’ont paru mauves de victoire, m’intimidaient. Nous respectons notre homme mais il va falloir que le spiralisme ne s’appuie pas sur du vent s’il veut vraiment léguer son mouvement à la postérité. Nous venons tout juste de naître.

 

 

Fabian Charles

Auteur de Anonymat, paru aux éditions L’Harmattan

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1. « Séquences d’une confusion nue » Editions Zémès/Page ailée p.17

2. Le Fort-Dimanche était une prison politique sous François Duvalier.

© Image de frankétienne a été tirée de lachansondelacigale.

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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