Lettre à mes amis peintres

Publié le 22 Avril 2012

La discussion fera-t-elle jaillir la lumière ?

 

 

      Lettre à mes amis peintres

 

         Par Jacques Stephen Alexis

 

            Chers amis,

  

           Depuis que j'ai eu l'avantage de participer à votre discussion passionnnée sur les problèmes de l'art national, vous m'avez donné de beaucoup à réfléchir aux questions qui vous assaillent ainsi qu'aux propositions que j'avais faites et que vous avez si amicalement accueillies. Cela vous vaut le pensum de lire cette lettre.

           Je n'ai aucune qualification particulière sur le terrain des arts plastiques; mais j'aime beaucoup la peinture, elle m'a procuré des joies non - pareilles, je pense que c'est pour des gens comme moi que vous avez choisi d'être peintres - Il m'est arrivé, en flâneur du dimanche, de m'attarder dans nombre de musées d'Europe et d'Amérique, -- en passant, il n'est pas vrai que les musées soient des ennemis pour une peinture vivante, croyez m'en. - Il m'est également échu, d'habiter, pendant assez longtemps, dans la même maison qu'un excellent peintre, j'ai donc vu peindre et beaucoup entendu discuter les peintres. Comme j'ai également un peu vécu et pas mal réfléchi à tout ce que j'ai rencontré sur ma route, qu'au surplus il m'a été donné de saisir une merveilleuse petite clé d'or qui ouvre toutes les portes, ( pourvu qu'on veuille apprendre à s'en servir), essayons, voulez-vous, d'ouvrir les portes de la peinture haïtienne avec cette petite clef là, qui est toute une conception du monde, de l'homme et de la vie... Je m'empresse de dire que je n'ai jamais eu le sentiment du monopole de la vérité, état d'esprit si détestable et si fréquent en Haïti; c'est une précaution liminaire que je dois prendre vis-à-vis des polémiqueurs professionnels que tant "d'outrecuidance" pourrait faire souffrir.

              Je vous disais donc l'autre soir, mes amis, qu'on pouvait à mon sens, aisément définir les objectifs d'une peinture nationale haïtienne, objectifs qui sont les mêmes pour toutes les formes esthétiques nationales :

           " ... Chanter les beautés de la Patrie Haïtienne, ses grandeurs comme ses misères, avec le sens des perspectives grandioses d'avenir que lui donnent les luttes de son peuple, atteindre ainsi à l'humain, à l'universel, à la vérité profonde de la vie... "

            Voilà assez exactement transcris, ce que je vous proposais, à vous les peintres, ce que je ne cesserai de proposer à tous les combattants d'une culture nationale et humaine, puisque les hommes de progrès continuent à être d'accord, dans le monde entier, sur ce plan. Cet objectif devrait être celui de toute cette école foncièrement attachée à la réalité sociale, au progrès et à l'humain tout autant qu'à la symbolique haïtienne de la vie, l'Ecole du "Réalisme Merveilleux" comme je propose de l'appeler.

  

Le Contenu et le Sujet.

             Quand, en esthétique, on a défini un contenu, on est loin d'avoir un sujet.Le sujet est au contenu ce que la tactique est à la stratégie. Certains d'entre vous, amis peintres, peignent des natures mortes, d'autres sont animaliers, paysagistes, portraitistes, d'utres s'attachent à des scènes quotidiennes, d'autres s'attachent à l'aspect historique des choses, d'autres inventent des sujets alégoriques, d'autres enfin, hélas ! se désintéressent de tout sujet lié à la vie. Le dernier terme de mon énumération vous indique implicitement que je ne crois pas juste de rejeter à priori une variété quelconque de sujet, pourvu qu'elle soit liée à la vie.

             Un peintre qui ne fait que des natures mortes est-il capable d'atteindre à toute la réalité nationale et à l'universel ? Je ne sais pas ; en tout cas, j'ai tendance à croire que cela est difficile, bien difficile à réaliser ! A mon avis, il faudrait énormément de talent, du génie même, pour arriver à faire passer toute la réalité nationale dans une peinture qui représentait un bouquet de fleurs, une table sur laquelle il y aurait un mégot, des ciseaux, un cachimbo de terre, une lampe à pétrole et un cahier d'écolier. Je précise que j'ai intentionnellement choisi des objets parfaitement liés à la vie haïtienne pour montrer que je n'ai pas de parti pris. Malgré tout, je le repète, un peintre de seules natures mortes qui voudrait être un peintre national et progressif aurait bien du mal. Ce serait une véritable gageure, et quoique persuadé que ce dernier peut faire des choses belles, valables, haïtiennes, j'ai tendance à croire qu'il ne se classerait pas parmi les premiers,dans la durée, sans tenir compte des vogues transitoires. La nature morte, ne serait-elle pas en effet le produit d'un état infantile, puis d'une maladie sénile de la peinture ? Dans tous les tableaux il y a nécessairement des détails qui sont des natures mortes; en d'autres termes, tous les peintres peignent des natures mortes. Aux premiers âges de la peinture, il semble que la nature morte constituait un exercice de style. Les peintres par la suite ont naturellement continué à pratiquer ces exercices de style qui se vendaient aussi et qui sont, le plus souvent, plus courts à peindre.

            Dans la peinture moderne, les écoles récentes négligent beaucoup plus les précédentes le dessein et le détail, certains peintres en ont quasi fait une spécialité. Il est encore un facteur qu'il importe de ne pas sous-estimer : à certaines époques où la réalité sociale était brûlante, explosive, les peintres d'avant-gardiste étaient contraints, pour vivre, de satisfaire la commande des seuls clients qui pouvaient payer, autant que la "commande sociale" du peuple ; aussi, à côté de la peinture des brûlantes réalités sociales, ils peignaient des choses moins explosives, moins ossées à la destination des "cochons de payants", des natures mortes par exemple. Ceci ne signifie nullement que de grandes et belles choses, des choses valables, durables n'aient pas été réalisées dans le genre des natures mortes , cependant je ne cesse de m'imaginer qu'un peintre est sur la corde raide pour être, avec ça seulement le témoin de son temps. On peut dire pour l'essentiel la même chose à propos du genre animalier. Que les peintres haïtiens de natures mortes se rappellent ces notions, et qu'ils en tirent leurs propres conclusions, en fonction de leur talent, de leur génie comme de leurs devoirs vis-à-vis de leur peuple. 

 

Des modes et des techniques picturales.

            La peinture de chevalet, le tableau, est le plus important des modes d'expressions plastique à la disposition d'un artiste pour exprimer sa vision de la vie.Qu'un débutant se serve de la toile, du papier, du carton, du bois, qu'il fasse de l'aquarelle, de la gouache, de la sanguine ou de l'huile, il fait de la peinture de chevalet, mot générique qui englobe toutes les oeuvres destinées à être accrochées à un mur. Non seulement les débutants, mais la plupart des peintres sont contraints à faire de la peinture de chevalet, des tableaux, les autres genres étant réservés à quelques peintres privilégiés. La peinture de chevalet est condamnée à être dispersée, l'oeuvre achevée entre immédiatement dans le circuit commercial. En Haïti, en particulier où il n'existe pas de musées, ni même de vraies collections particulières, le peintre perd tout contact direct avec l'oeuvre qu'il a créée, ne disposant même pas de reproductions valables de ses oeuvres. Le peintre haïtien est objectivement coupé du mouvement d'ensemble de son oeuvre, d'autant plus que le marché de tableaux est dans une grande mesure un marché d'outre-mer, un marché nord-américain. Ceci constitue un problème grave pour l'avenir de la peinture nationale, selon moi le premier. Il faut étudier d'une manière urgente ce qui peut contribuer à élargir le marché national, il faut travailler à ce que les pouvoirs publics, les municipalités installent des musées pour l'éducation du goût de nos enfants, pour donner des moyens d'étude aux peintres, pour montrer à nos visiteurs les trésors de l'art haïtien. Les peintres doivent discuter de tout cela evec le plus grand sérieux, s'organiser fraternellement, sans exclusive aucune, afin de prendre eux-mêmes en mains la défense de notre art national. Foin de tout esprit tribal, de tou perception féodale de clan parmi nos hommes de culture, il faut que finissent la haine, la concurrence sauvage, l'égocentrisme et l'esprit de monopole dans les chantiers de notre culture !...

              Certes, en Haïti comme partout ailleurs, la peinture de chevalet, le tableau, restera longtemps le plus important mode d'expression pictural mais il existe un autre mode qui a déjà en Haïti un bon essor et qui est destiné au plus grand avenir. Je veux parler de la peinture pariétale, de la fresque murale, de la fresque de plafonds. Je partage pleinement les conceptions de l'Ecole indigéniste mexicaine sur la fresque. Le grand David Alfaro Siquieros dans un récent article publié dans l'excellente revue " Artes de Mexico " déclarait sans ambages qu'à son avis la peinture pariétale était le mode majeur en peinture. Je sais que Diego Rivera et les principaux maîtres mexicains partagent avec enthousiasme les vues de Siquieros. Bien plus, avant sa mort, Matisse a consacré les dernières années de sa vie à couvrir les murs d'une église de fresques ; Picasso également, depuis plusieurs années travaille en grand secret à transformer une chapelle désaffectée de Vallauris en Temple de la paix. C'est dire quelle place occupe la peinture pariétale dans l'opinion des maîtres de notre temps ! Oui, la peinture de chevalet est une création destinée la plupart du temps à un client individuel, tandis que la peinture pariétale est une peinture donnée au peuple entier. Dans une ville ornée dans ses principaux monuments de peintures murales, le peuple vit quotidiennement avec les oeuvres des grands maîtres de sa peinture. Dans ce compagnonnage du peuple avec son oeuvre le peintre trouve non seulement sa plus haute récompense, mais il lui est donné de parler quotidiennement à son peuple; le peintre devient un professeur d'héroïsme, un moniteur de la fidélité aux valeurs nationales, aux ancêtres, un défenseur de la liberté, un éducateur, un guide. La peinture cessant d'être une création à destisnation égoïste, est le moyen idéal de magnifier les splendeurs et les luttes d'une nation. La peinture pariétale doit encore être plus soutenue qu'elle ne l'est actuellement en Haïti. Il faut donner des Chapelles Sixtine entières à nos Michel-Ange d'aujourd'hui et de demain.

               On ne peut envisager les modes expressifs picturaux sans parler de la peinture décorative d'objets. Certes, l'art occidental a sérieusement sous-estimé ce mode pictural, mais on n'a qu'à considérer tout l'art oriental, l'art chinois, l'art khmer, l'art indonésien et l'art japonais pour voir qu'il est d'une immense portée.Que d'objets ne peuvent devenir des oeuvres d'art éternelles grâce à la peinture décorative ! Sans parler des merveilleux rétables médiévaux, on peut citer les paravents, les coffres, les lampes, les meubles mêmes. Picasso n'a-t-il pas réalisé quelques très beaux foulards décorés ? Notre pays qui est celui d'une utilisation quotidienne de foulards ne doit pas ignorer cettevoie. Je voudrais en passant dénoncer la commercialisation qui tend à frapper une orientation typiquement haïtienne; la décoration de robes et de vêtements. Il ne faudrait pas galvauder une forme expressive qui peut beaucoup donner ; que les peintres y réfléchissent. Et puis la céramique nationale se développant, il faut que les peintres envisagent comme on le fait actuellement en France et dans de nombreux pays, la décoration de plats, de vases et de vaisselle. Je ne voudrais pas conclure avec la question des modes expressifs picturaux sans souligner que les écrivains devraient penser à aider les peintres en leur demandant l'illustration de leurs livres. Certes, il est difficile de réaliser dans les conditions de notre temps des oeuvres semblables aux riches livres d'heures de l'Erope médiévale et aux trésors des bibliothèques arabes et persanes, mais on peut cependant beaucoup faire dans la voie de la décoration de livre.

               Sur le plan des techniques picturales il ne m'échet pas de conseiller grandes choses aux peintres haïtiens. Ils connaissent leur métier mieux que moi, ils sauront donc trouver les techniques qui leur convient. Qu'il me suffise de leur faire part d'une constatatino personnelle. J'ai vu ces dernières années avec un intervalle de quatre à cinq ans, à Paris, à l'orangerie je crois, deux expositions de Vincent Van Gogh. La deuxième fois, j'ai été frappé par une chose que tous mes amis m'ont confirmé : il leur semblait comme à moi que les merveilleux jaunes tellement flambants que nous a légués Vincent avaient terni, verdi. Il en était de même dans une moindre mesure, pour les bleus... Les peintres doivent porter une attention minutieuse aux couleurs qu'ils emploient. Aisni j'ai constaté te des détériorations importantes dans les oeuvres d'Hector Hippolite, je n'ose être affirmatif, mais l'impression qu'on n'accorde pas suffsamment de soins à la préparation des toiles en Haïti. Bien plus, le problème des supports me semble assez négligé en général; j'ai tendance à croire que les peintres de chez nous peignent sur n'importe quoi ! Certes les craquelures des tableaux nous permettent assez souvent de déterminer l'époque où les oeuvres ont été créées et bien d'autres choses, mais je ne pense pas qu'on doive rechercher les craquelures de prospos délibéré. Si la couche picturale d'oeuvres peintes récemment craque déjà, qu'en adviendra-t-il dans quelques siècles, sinon dans quelquels décacades ! On m'a dit qu'on n'ose pas faire en Haïti les réparations qu'il convient pour les oeuvres qui se détériorent , - je ne parle pas de réentoilage, de décrssage, ni de décatissage - ,si cela est vrai la question est cruciale. Je voudrais attirer l'attention des peintres sur un autre aspect de leur travail. Les peintres haïtiens devraient refuser de faire des peintures pariétales à l'extérieur des bâtiments. Non que je sois ennemi de la décoration extérieure, mais il suffit de considérer les fresques de la Cité de l'Exposition pour se rendre compte que la peinture extérieure est condamnée à une vie bien courte dans un pays de soleil brûlant et de pluies diluviennes. Les peintres mexicains, exiger que leurs peintures murales destinées à des parois extérieures soient transposées en céramiques ou en mosaïques. Je ne connais pas la résistance et le fini qu'offrent les céramiques actuellement réalisées ici, mais je pense que les fabriques nationales de mosaïques sont capables dans l'état actuel de leur technique, de fournir un matériau solide, capable de résister des centaines d'années, un matériau susceptible de présenter toutes les nuances de la gamme de couleurs que nos peintres sont susceptibles de réclamer !

 

Du "savoir peindre", du métier de peindre

              J'arrive à un point particulièrement controversé ces jours-ci, la question des formes expressives picturales haïtiennes. Je dis tout de suite que je ne donne raison ni à mon ami Morisseau-Leroy ni au au sympatique Jacques Gabriel.

            Il y a eu beaucoup d'incompréhension de part et d'autre dans la discution. Je comprends parfaitement l'adeur bouillante du peintre Jacques Gabriel. En somme, il proteste contre la commercialisation de la peinture haïtienne par un de nos plue importants marchands de tableaux. Nulle part, je ne les aimes pas plus qu'eux. Cependant, à mon sens, protester contre la fabrication en série d'artistes géniaux, âgés de quinze jours de peinture , protester contre la peinture de "l'île magique", la peinture "ouangateuse", la peinture "sauvagement vaudoue", protester contre la commercialisation de la peinture haïtienne au goût de touristes américains aussi ignares qu'exigeants de pittoresque et d'étrange, ne signifie pas protester contre les formes expressives propres à la peinture haïtienne. Le fait d'avoir été un pionner, - hommage rendu, - n'autorise personne à se comporter en Seabrook de la peinture haïtinne . Les peintres ont raison dans tel cas de parler "d'impérialisme culturel" et de conspiration contre la peinture haïtienne naissante. Je mets une telle dénonciation au crédit de Jacques Gabriel et de ses amis, ceci devrait être fait. Quant à la question du vocabulaire, celle qui consiste à discuter si en présence de la peinture haïtienne on peut parler de peinture "populaire", "primitive", "folklorique", non-sophistiquée", je ne vois là qu'un amusement académique. Les termes ont avant tout une valeur nationale, les "indigénistes" mexicains sont là pour servir d'exemple. Les peintres haïtiens peuvent se parer de toue les noms qu'ils veulent, il importe avant tout de gratter l'étiquette pour voir la marchande qui se cache là-dessus. Cherchez un nom qui ne choque personne et qui veut dire ce que vous voulez peindre.

              De son côté, je crois que Morisseau a eu le tort d'exprimer son admiration pour la jeune peinture haïtienne dans des termes qui pouvaient laisser supposer qu'il soutient les entreprises des Seabrook de la peinture haïtienne. Je pense que Morisseau a créé un peu de confusion en inférant que montrer aux peintres haïtiens comment peignent les peintres des autres pays, "sophistiqués", ou non pourrait leur faire perdre ce qui est original dans leurs formes exprssives. En d'autres termes, ce serait refuser aux peintres haïtiens le droit à la culture. Je pense intimement qu'il est nécessaire à tout être humain de voir des oeuvres comme le "Jugement Dernier" de Michel-Ange, "La Cène" de Leonardo Di Vinci, "La Descente de la Croix" de Rubens, les chefs d'oeuvres de la dynastie chinoise des Mings "Eliézer et Rebecca" de Poussin, les villageoises de Brueghel le Drole,de Brueghel, l'Enfer de Brueghel de Velours, les portraits de Gainsborough, "L'accordée de village" de Geuze le " Radeau de la Méduse" de Géricault, les trésors de la pinacothèque de Munich, du Louvre de l'Albert and Victoria Muséum, et de tant d'autres collections du monde.

             On ne peut imputer à Morisseau Leroy l'intention d'une telle thèse, simplement que Morisseau a affirmé d'une manière trop accusée, pas assez souple, son goût louable d'expression originale créée par les peintres. Il est un peu responsable de la mauvaise interprétation de Jacques Gabriel, qui pour sa part, - le soleil des tropiques est si chaud ! - est parti en guerre et a, dans sa sainte colère, créé, une confusion entre "métier pictural" et formes expréssives picturales et ainsi a sous-estimé l'apport étranger haïtien, surestimant l'apport étranger se sont arqueboutés sur des antithèses en apparence irréductibles comme d'excellents logiciens formels. Or, la synthèse est dynamiquement possible.

             Il importe donc de réorienter le débat. Mon ami Roland Dorcély, au cours de la discussion de l'autre soir a vite compris ce qu'il y avait de haïssable dans la formation des thèses. Il a opportunément rétabli la différence entre le métier de peindre, le "savoir peindre" et l'expression plastique picturale.

             Pour moi, le peintre apprend son métier en peignant, ensuite en confrontant son art et celui des autres, ses vues et celles de tous. Pouvoir réaliser, ne serait-ce que scolastiquement, ce que les autres peintres font peut être un objectif louable et ne signifie pas pour autant vouloir l'adopter pour soi-même. Ainsi Picasso est un étonnant dessinateur, cela ne l'empêche en aucune manière, de propos délibéré, de briser l'anatomie convenue, de nier la proportion académique : Picasso sur ce plan est le continuateur de l'esprit caricaturiste, de Daumier, de Rodin, et de ce qu'il est convenu d'appeler "art nègre" depuis Apollinaire. L"apprenti-peintre ne peut être sacré génie après quinze jours de travail, csla coule de source, mais il est impensable da l'obliger,pendant les années nons académiques si détestables du prix de Rome, cette entreprise rétrograde qui a fait tant de mal aux arts plastiques. Il faut de propos délibéré enseigner au jeune peintre qu'il doit en premier lieu chercher les vocables expressifs propres à son peuple, épouser la vision actuelle que les yeux de son peuple ont de la réalité sensible, qu'il doit apprendre toutes les règles, pour les oublier et ne se rappeler que celles qui sont susceptibles d'être intelligibles à son peuple, dans l'état acctuel où se trouve se dernier. 

            Ainsi donc, voilà que par un biais, un choc en retour dynamique, - qui ne sera que étrange que pour les tenants de la logique de l'identité -, nous sommes ramenés à la question contenu, à la question peuple. Ceci signifie que l'apprentissage ne vaut que ce vaut celui qui le dirige. Celui qui dirige des apprentis-peintres doit être un humaniste, un maître à penser national, audacieux et progressif, un maître à penser national, un maître à penser qui voit les perspectives d'avenir, un maître à penser qui ait une claire conception du monde, de la vie et de l'histoire, maître à penser qui en enseignant sait respecter par la personnalité de chacun. D'aucuns me diront peut-être que ce directeur d'apprentissage idéal n'est pas facile à trouver aujourd'hui en Haïti. Qu'à cela ne tienne ! Un homme de culture set solidaire de tous les hommes de cultures. Il est possible que nous cherchions longtemps cet aîné là, c'est de la lutte qu'il naîtra, s'il naît... En attendant les peintres haïtiens feraient bien de se grouper autour des meilleurs d'entre eux, comme les grands peintres de jadis attiraient dans leurs ateliers des pléaides de jeunes peintres, attentifs, mais ne reniant pas pour autant leur personnalité. Et puis, un bon enseignement de la peinture ne peut être isolé dy climat de luttes idéologiques, climat de luttes intellectuelles. Il y a, il faut le reconnaître, une école haïtienne, littéraire et artistique, en formation, une école de Nouveau Réalisme. Elle se forme peu à peu, dans les discussions dans la presse, dans les controverses autour des tables rondes, dans les travaux des cénacles, Je pense que cette Ecole en formation peut constituer un merveilleux maître à penser collectif.

Des formes plastiques propres au peuple haïtien.

      Nous allons nous permetre une audace. Qu'importe si en passant nous commettions quelques erreurs : la discution saurait les rétablir fraternellement ! Nous avons néanmoins le sentiment d'être profond que les thèses que nous allons jeter dans la baitaille sont justes et qu'elles méritent d'être rodées sous le feu de la critique désintéressé.

            En 1947, à Paris, L'UNESCO organisait une exposition consacrée à la peinture de trois pays de l'Amérique Latine, Haïti, Pérou, Equateur. Le fonctionnaire de L'UNESCO chargé de préparer cette exposition demanda au peintre haïtien Gérald Bloncourt, et à moi-même de l'aider à sérier les toiles exposées, afin de les mieux présenter au public. C'est ainsi que nous travaillâmes conjointement dans les sous-sols et les salles du musée d'Art Moderne à l'organisation de cette exposition. Je suivis attentivement les réactions de tous ceux qui voyaient ces toiles, je m'attardai longuement dans la salle à écouter les observations des visiteurs de l'exposition. De mon sentiment personnel; des remarques que j'ai pu recueillir au cours de cette exposition, du savoir que j'ai pu accumuler sont nés quelques germes de pensées. Ces germes devraient mûrir lentement au cours des années et devenir les noyaux de thèse que je livre aujourd'hui. Je dois rappeler que l'exposition fut un triomphe, pour la peinture haïtienne tout particulièrement.

            D'où vient le succès de la peinture haïtienne dans les expositions de l'etranger ? D'aucuns pensent que c'est surtout par leurs sujets qu'elles forcent l'attention des publics combien cultivés d'outre-mer. Je ferai la part du feu . Il est incontestable que les sujets vaudouesques,par leur étrngeté aux yeux occidentaux provoquent chez les spetateurs une sensation de pittoresque et de dépaysement. Masi qu'on ne s'y trompe pas ! Le public occidental depuis au moins quarante ans est habitué aux étrangetés; les peintres surréalistes, futurites et de "réalités concrètes" et autres histrions n'ont pas manqué d'abuser de la corde de l'étrangeté. Sur le plan du fantastique et de l'étrangeté, je ne crois pas beaucoup m'avancer en disant que le grand public oocidental a tout vu et ne s'étonne plus de rien; yeux aberrants s'ouvrant au milieu d'une tranche de foie de veau , femmes à têtes de tigre, adolescentes à la chevelure de feuillages, monstres à cheval sur les animaux et les végétaux, rien ne lui a été épargné. Aujourd'hui encore,les nouvelles sectes d'esthètes évanescents ont inventorié tous les clichés et tous les trucs de la peinture dite "non-figurative". Certes, à peintres évanescents, petits marquis poudrés, bourgeois maniérés, " zazous " et marchands de bestiaux nouvellement enrichis : l'esthétique évanescente, si elle n'a pas disparu conserve son lot de décadents et de pédéraste de la cultre. A bien considérer cependant, le vrai grand public occidental commence à se fatiguer de ces machines l…à; il en a soupé. Ce n'est pas pour rien depuis dix ans, en France par exemple, les réalistes prennent chaque année une place plus grande, un plus grand nombre de salles dans les divers "salons" qui reviennent chaque saison. La bataille entre formalistes et réalistes n'a pas encore pris fin certes, peu s'en faut, mais au moins le public réclame des peintres fomalistes qu'ils aient un certain talent. Or les talents sont bigrement attirés pas le réalisme, de nos jours...

             Il y a autre chose dans le succès, dans l'engouement que présente en occidentla peiture haïtienne. L'occident s'aperçoit avec stupeur qu'il avait tort de croire qu'il avait fait le tour de la culture, qu'il avait tout inventé, "il constate ses rides et se vieillesses intellectuelles" devant la peinture haïtienne comme devant plusieurs grands courants qu'il a voulu ignorer pendant longtemps.

           Le peuple haïtien est un peuple qui a une vision bien personnelle de la réalité sensible, du mouvement, du rythme et de la vie. Pour un adulte haïtien, il n'est pas puéril d'écouter des histoires dans lesquelles " La tortue monte à cheval, le tigre va faire sa demande en mariage, le mancelier danse avec la lune dans ses bras ". Pour un haïtien, l'harmonie musicale n'est pas l'harmonie occidentale, l'accord parfait n'est pas celui de Bach, sa conception du glissando, du vibrato du "balencement" est originale, sa technique du chant se moque des règles du chant à l'italienne; le nègre a inventé la musique concrète avant l'occident. Comment expliquer autrement que la musique d'inspiration nègre et afro-américaine a balayé toutes les musiques de danse devant elle ? Comment expliquer la hâte de l'occident à crééer une musique dodécaphoniste, une musique concrète, à faire du jazz, à faire du mambo, à faire du tcha-tcha-tcha ? Comment expliquer les triomphes du musicien haïtien Jeff Cevest en France, en Allemagne et dans toute l'Europe de 1920 à 1932 ? Comment expliquer que depuis qu'apollinaire a parlé d'art nègre au début du siècle, les peintres et les peintres et les plasticiens occidentaux font des efforts désespérés, dans un cafouillage qui n'a pas toujours été progressif pour s'approprier la nouvelle optique de la réalité sensible ?

              Je ne possède une petite collection de sculptures africaines datant de la première moitié du siècle dernier et venant du Haut Zambèze. Un jour, à Paris, à un de mes amis, un passionné d'art des plus compassés, aux convictions les plus arrêtées sur les notions de perspective et de proportions anatomiques, je montrai une de ces petites pièces merveilleuses d'équilibre et de perfection. Il s'agit d'un homme accroupi, un genou en terre avec la jambe à angle droit, les bras levés, portent un vase appuyé sur l'épaule. Le sculpteur africain - qui n'avait jamais étudié que l'art de sa région, - avait fait le pied droit sur lequel était assis le personnage trois fois plus long que l'autre. Mon ami examina longuement, avec circonspection, la pièce, puis me la remit. Le lendemain, il revint chez moi; je lui montrai une reproduction du "Paradis terrestre" de Wilson Bigaud. Il considéra avec autant de soin que la veille la jambe gauche dont le pied repose sur la cuisse droite du personnage censé être Adam; comme on le sait, le membre est beaucoup plus petit que le membre droit; un véritable membre d'enfant chez un adulte bien proportionné. Mon visiteur prit de nouveau entre ses mains la statuette africaine, puis ses yeux allant de la reproduction de Bigaud à la pièce d'ébène il m'avoua : "il n'y a pas à dire, ça tient plastiquement ! Ça a de la gueule !...".

               Il est significatif de voir l'accord des intellectuels d'Amérique, d'Afrique et même d'asie sur la possibilité du rôle dynamique que peut avoir le merveilleux dans un art et une littérature réaliste. Il n'est pas juste de penser que les prestiges, l'originalité et le singulier attrait des formes esthétiques nègres soient inexplicables, ni qu'elles tiennent du hasard. Les populations nègres ayant vécu- encore assez récemment- en pleine nature, ont été obligées pendant des siècles d'aiguiser particulièrement leur sens, leurs yeux, leur ouie, leur toucher. L'occidental par contre, s'est fort peu servi de ses sens pendant des siècles, la civilisation matérielle, la technique, les connaissances scientifiques lui épargnant bien des efforts. Les populations sous-développées du monde ont certainement une sensibilité d'une vivacité particulière. De là à concevoir que l'haïtien par exemple ne cherche pas à saisir l'ensemble global de la réalité sensible, mais ce qui est frappant, ce qui est menaçant, ce qui ébranle particulièrement son émotion dans la nature, il n'y a qu'un pas. D'autre part, la réalité sensible n'étant pas intelligible dans tous ses aspects au membre des collectivités sous-développées, il transpose ses notions idéologiques de merveilleux, de relativité dans la réalité quotidienne. Un oiseau à vol rapide est avant tout une paire d'ailes, une femme qui allaite frappe par ses seins globuleux et lourds, un fauve est avant tout un bruit de pas et un rugissement. Dans la religion vaudoue, le possédé prend un fer rouge dans ses mains, le lèche sans se brûler, il danse sur des tessons de bouteilles, il grimpe allègrement à un arbre même s'il est un vieillard. Loin de toute conception mystique et surnaturelle du monde sensible, à la lumière de nombreux faits d'observation comme le goya, et les crises de possession mystique, bien des valeurs devront être révisées par la science.

        Peut-on dépouiller un homme de tous ses antécédents,de tous ses réflexes inconditionnels nés de réflexes conditionnels, héréditairement transmis ? L'être humain ne peut être le fils de personne, on ne peut le passé et l'histoire. Il est une science qui est encore à ses premiers balbutiements et qui s'appelle la cybernétique la science des actes gouvernés, son avenir est immense non seulement pour l'intellection mais pour la transformation du monde.

             Le merveilleux peut et doit intervenir dans un réalisme puissamment social et dynamique. Il suffit d'enlever au merveilleux son écorce mystique, de le rétablir sur ses pieds et non de le laisser marcher sur la tête d'une manière supranaturelle. Le mythe, le merveilleux peuvent, compris dans un sens matérialiste, devenir de puissants leviers pour la prise de conscience des hommes, pour un art et une littérature réaliste, pour la transformation du monde. 

             Ainsi, nous devons expérimenter d'une manière continue les formes plastiques proprement haïtiennes. La vision personnelle de l'haïtien de la vie n'a pas été seulement fertilisée par son origines nègre, mais aussi par les ferments indiens, ibériques et occidentaux qu'il a reçus en devenant le membre d'une collectivité qui a ses caractères particuliers. (Les indiens ne nous ont-ils pas légué les vêvês de notre vaudou, le rara et les petits rois de nos bandes carnavalesques). Nous ne devons pas renier notre prestigieux passé, nos immenses richesses culturelles, ni pour autant ce que l'occident nous a apporté de valable.

 

Quelques conclusions.

 

            Je dois conclure, amis peintres, cette lettre déjà trop longue. Je crois qu'on peut accepter les conclusions suivantes comme bases de départ: 

1.- Le contenu de la peinture haïtienne comme celui de tout l'art national pourrait être défini ainsi : "Chanter les beautés de la Patrie Haïtienne, ses grandeurs comme ses misères, avec le sens des perspectives grandioses d'avenir que lui donne les luttes de son peuple, atteindre ainsi à l'humain, à l'universel et à la vérité profonde de la vie."

2.- Les sujets doivent tous être à la disposition des peintres de la réalité nationale, la nature morte, l'art animalier, le paysage et surtout les formes majeurs, le portrait, la scène quotidienne, la réalité historique en tête. Une importance particulière oit tre accorde aux phénomènes bien caractéristiques et actuels. Il faut rejeter d'une manière résolue l'art formaliste sans contenu réel, ni social.

3.- Tous les modes picturaux doivent être utilisées, mais une place spéciale doit être faite à la fresque pariétale.

4.- Les peintres doivent faire attention à la durabilité des matériaux de leurs oeuvres.

5.- Les peintres doivent apprendre soigneusement leur métier pour arriver valablement à atteindre à leur originalité propre.

6.- Le peintre doit être un homme cultivé, mais il doit rechercher d'abord les vocables expressifs originaux propres à son peuple, ceux qui correspondent à sa personnalité et à l'intellection de son peuple.

7.- Le merveilleux doit être utilisé dans un sens réaliste, social, dynamique.

Telles sont les idées que je voulais livrer à votre discussion, amis peintres. Elles ne correspondent à aucun dogme, mais sont le fruit de mes réflexions propres. En tant que telles, elles doivent être discutées, elles sont présentées pour être contestées s'il y a lieu, cela pour moi comme pour nous tous que tout profit. Je prendrai tout le temps qu'il faut pour réfléchir aux conclusions et aux apports de chacun. La culture est l'affaire de tous, il y a encore de la place dans les vergers de la culture ! J'écouterai sereinement les objections que vous voudrez bien, amis peintres, formuler.

 

Je vous souhaite tout le succès que vous méritez par le sérieux et la conscience avec lesquelles vous vous livrez à votre art.

 

Bien à vous !

 

Jacques Stéphen Alexis

Reflets d'Haïti No 14, 15, 16 - Janvier 1956

Rédigé par Parole en Archipel

Repost 0