Lettre à un jeune poète anonyme

Publié le 27 Septembre 2012

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Lettre à  un jeune poète anonyme

 

J’ai relu hier la lettre du voyant d’Arthur Rimbaud et bien sûr j’adhère complètement à cette affirmation, à cet idéal et à cette méthode. C’est un excellent point de départ pour quiconque. Je n’ai que peu de choses à ajouter.

 

Le renouveau littéraire ne peut pas se faire en dehors du moi. Pour vivre il doit s’ancrer dans le terroir et les failles de l’être. Il est donc spécifique à chacun d’entre nous et non universel. Dans le livre Anonymat, ce renouveau semble prendre le chemin du questionnement identitaire et certainement du questionnement de genre. Creuser cette question, la déconstruire et la déployer dans l’être sera générateur de nouveauté et de sens, j’en suis sûr, et je peux déjà juger de cette nouveauté à travers certaines pages. Cette nouveauté de fond, on la conjugue à des formes originales et à ce niveau, je pense que l’adéquation de la forme au fond est -et doit-être- organique et non artificielle ou décorative. Comme en architecture la fonction doit définir la forme, en poésie le fond doit conditionner la forme.

 

Cette entreprise, outre une implication totale de l’être qui s’avère exténuante voire dangereuse (mais qui ne risque rien n’a rien, c’est si vrai), requiert une honnêteté absolue pour avoir la moindre chance de succès. Et à mon avis, atteindre cette honnêteté nécessite qu’on devienne progressivement transparent pour soi-même et pour autrui également. Bien entendu cela fait partie du processus, quasi-alchimique ; on fouille l’identité avec ses écrits, ceux-ci aident à se révéler, on est un pas plus loin et on recommence, en avant sur le chemin de la connaissance.  Dans un processus de distillations et décantations multiples.  De maturation.  On avance dans un territoire où les autres ne peuvent que nous regarder nous enfoncer, cueillant les échos de notre quête dans nos écrits, avec plus ou moins de bonheur et de pertinence. Mais nous avançons. Très bien. Cependant je crois que le succès de l’opération exige également qu’on se découvre au monde, c’est à dire qu’on accepte que nos semblables nous voient, dans la mesure du possible, tel qu’on est, êtres paradoxaux.

 

La recherche et la définition d’un être humain supérieur, réunifié, semble être une clé privilégiée voire magique pour les civilisations de demain.  C’est la figure mythique de l’androgyne qui est mise ici en avant, et les philosophies et religions asiatiques nous confèrent des pistes sur le chemin d’une non-dualité à même de redéfinir le rapport à l’autre pour un mieux commun.  Cependant, malgré  sa conceptualisation et sa reconnaissance de l’importance de l’unification des contraires, rappelée par Christine Marsan, dans son article publié sur Parole en Archipel, «L’Androgyne : une figure archétypale de notre civilisation renaissante » [1], il faut reconnaitre que la pensée orientale n'a pas permis, plus qu’en occident, que ces sociétés résolvent leurs problèmes liés à la violence, à la peur de l’autre, au racisme, à la guerre, etc.  Même si le bannissement de la dualité et la refonte de la pensée dans un paradigme nouveau, unifiant l’homme et, partant, unificateur de la civilisation humaine, est théoriquement intéressante et porteuse, il faut donc bien reconnaître qu’une courroie de transmission vers la pratique dans la vie des individus et des sociétés manque encore.

 

Le problème est peut-être sans fond/sans issue car depuis le début des temps la nature se mange elle-même pour évoluer, ce qui implique cette absolue violence et tout ce qui s'ensuit, les espèces se dévorent et se détruisent pour assurer leur suprématie, leur survie, etc.  Ce qu'il faut surmonter est donc inscrit dans nos gènes : difficile de mettre cela de côté ! Bien sûr ce n'est plus nécessaire ou en tous cas plus de la même manière de s'entretuer, Barjavel [2] et d’autres en parlent.  Mircea Eliade analyse longuement l’inséparabilité de Dieu et du Diable dans un grand nombre de civilisations et de mythes fondateurs, non seulement la nécessité des contraires et l'idéal de leur fusion en un seul principe, mais aussi la fluidité de l'identité dieu/démon qui dans beaucoup de cas peuvent s'inter changer [3]. Et de la nécessité pour l’homme de comprendre cette condition pour franchir le cap de l’initiation, c.-à-d. pour devenir un véritable humain.  La fameuse coincidentia oppositorum.

 

En un mot, et par quelque moyen que ce soit, il nous faut surmonter la crainte et le jugement des autres et faire en sorte que l’ensemble des individus parvienne à ce niveau d’ « initiation ». Des progrès ont été accomplis en ces XXe et XXIe siècles, par exemple au plan du respect des minorités, sexuelles, ethniques ou autres.  En retour, je crois profondément que la mise en partage de ce qu’on est vraiment –pour peu que l’autre accepte et comprenne- a aussi valeur thérapeutique et multipliera ensuite nos perspectives à tous comme un prisme diffracte la lumière et produit la couleur. Et permettra à chacun de traiter avec les autres sur une base plus égalitaire et vraie, par exemple dans des projets artistiques communs. Les nouvelles routes que nous pressentons ne seront pas entièrement ouvertes tant que leur possibilité ne sera pas reconnue (validée ?) par autrui, par la société. L’homme est un animal social. Une des fonctions de l’autre est d’amplifier le plaisir et on atteint alors la volupté. En tous cas c’est mon sentiment et mon expérience.

 

Je pense que la seule manière de mettre un terme à ces limitations de l’individu c'est que l'autre devienne soi.  Que l'humanité devienne un organisme dont les parties communiquent vraiment, que les humains développent un mode de communication supérieur et exempt de dysfonctionnement, de mensonge, de malentendu qu'on sache en quelque sorte ce qui se passe dans la tête des autres; mais ça peut fait peur... Résoudre biologiquement ou intellectuellement la dichotomie homme/femme, par exemple, retrouver l’androgyne au sens restreint, ne résoudra aucun problème si les individus restent indivis/séparés, avec les mêmes carences/limitations qu'avant.  Bien sûr il faut plutôt voir dans les travaux mentionnés plus haut l'androgyne au sens conceptuel et général, j'en suis bien conscient, ce qui peut être ce dont je parle également, une réconciliation à tous les niveaux. Permise par une communication sans défaut.  Un retour au temps d’avant Babel, autre mythe magistral des écritures.  Mais comment alors parvenir à ce niveau de communication ?  La technologie tant décriée peut-elle nous y aider ?  On se heurte à nouveau à l’implémentation pratique d’un concept théorique généreux, mais utopique.

 

Le bouddhisme dit et redit que la raison -naturelle- de la compassion, du respect et de l’amour pour les autres doit provenir de la réalisation que nous sommes fondamentalement les mêmes, issus de la même essence, de la réalité fondamentale unique, du vide qui est cette réalité à la fois substantielle et non-substantielle, comme l’iceberg microscopique de la mécanique quantique caché sous ses parties émergées corpusculaire et ondulatoire.  Et qu’étant issus et participant de la même réalité nous prétendons donc tous également à l’état d’éveillé, sans distinction aucune.  L'hindouisme le prône aussi, dans une certaine mesure. Ainsi, c’est dire que nous sommes Dieu.  Et nous l’avons malheureusement oublié !  On continue dès lors à taper sur le voisin, et pas moins en Inde qu'ailleurs. C'est que cette évidence, on ne parvient viscéralement pas à l'accepter même si on nous la répète en continu; elle va contre la nature, en tous cas apparemment.

 

En tant qu’outil et méthodologie, je pense que l'exploration de la sexualité, de l’intersexualité et de la transidentité peut aussi nous permettre d’aller plus loin, en démontant certains mécanismes et construits (ou pas), on peut peut-être espérer ensuite obtenir de nouvelles clés pour transcender l'humain. Essayons un instant candidement: si on imagine qu'on est intéressé sexuellement par tout le monde, va-t-on encore se battre ? Regardons par exemple les Bonobos, qui copulent beaucoup, avec des individus des deux sexes, et se battent dès lors beaucoup moins que les autres singes. La paix passe peut-être par une nouvelle révolution sexuelle et amoureuse.  Un nouveau paradigme de la sexualité et de l’amour. On sait que certaines tentatives de ce sens ont été mises au banc d'essai à la fin des années 1960, avec des succès mitigés, mais ce fut l'œuvre d'un groupe limités d'initiés  vite rabroués par le pouvoir et le peuple inquiets.  Il faut aujourd'hui passer à la vitesse supérieure.  Atteindre une masse critique pour espérer la réussite du projet.

 

Enfin, pour revenir au propos initial, la poésie à mon sens surgit effectivement de l’amour, qu’il soit l’amour charnel, l’amour de deux personnes ou cet amour supérieur qu’on atteint ou espère atteindre un jour, souvent lorsqu’on est très vieux et sage.  Ou qu’on pourrait imaginer être le véritable amour dans  notre civilisation utopique de l’androgyne.  L’amour est à la fois le cœur et le médium. L’origine et la solution vers laquelle tendre, mais en chemin on acquiert la connaissance et la conscience. On peut aussi l’appeler « vide » mais ça manque un peu de chaleur. On est Dieu fait par l’homme à son image. Vide et amour.

 

« Je suis celui qui fait l’amour avant d’écrire

Quand d’autres

Je suis le Dieu d’un monde de pacotille

Quoi d’autre »

 

Arnaud Delcorte,    

Bruxelles, le 28-09-2012

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Références citées :

 

[1] Ch. Marsan, «L’Androgyne : une figure archétypale de notre civilisation renaissante », http://profr.deboeck.com/resource/extra/9782804150143/ArticleAndrogyneCahiersPsychologiePolitique.pdf

[2] R. Barjavel, « La faim du tigre », Denoël, 1966.

[3] M. Eliade, « Méphistophélès et l’androgyne », Gallimard, 1962.

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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