Poésie de bord II

Publié le 1 Décembre 2012

 

Barcelona,  Février 2011.

 

Encore une fois, je pris plaisir à kodaker Ange.

 

Sa tête plaquée-collée sur chaque cliché dans une prétention de réalité surgissante non encore baptisée ni classée dans le regard métaphorique contemporain. Sous un bleu vif, je sortis de mes murs. J’écoutai parler dedans moi la sage voix tissée de folle résonnance. Je suivis les sentiers de la déchirure intérieure universelle, sûre de rendre encore plus bestiale une douce animosité.

 

Je sus dès les premiers instants de ce prétentieux exercice auquel je me suis prêté avec tant de frivolité, qu’il alla tout simplement faire de ma mémoire un confluent du passé et du présent. Un infini avenir.

 

D’où peut conduire le refus hypocrite de se laisser agripper aux enracinements d’outre-terre? A quoi bon un déplacement, une transplantation du corps et de l’esprit, s’ils ne conduisent nullement à un passage entre un rien et un remplissage d’âme, s’ils ne remplissent pas les vides d’un trop-plein de lumière éclatante, bouleversante.

 

J’ai une envie subite de puiser, jusqu’à trouver gain de cause à bord de ma poésie en dérive, dans les expériences pour le moins tumultueuses des coopérants internationaux, des « mamans bon-cœur » du troisième âge qui s’empressent de faire thérapie de leur vie dans le sud-pathologie. Eux au moins, dans tout le délice que sécrète une « bonne coopération »,  font jaillir intarissablement ce dont ils ne se savaient pas détenteurs.

 

Barcelona révéla en moi un caractère lumière exprimé dans l’étrange composition de mes clichés. Mes doigts vagabondèrent sur toute la surface tactile de mon Kodak.  

 

Objectif Ange :

 

Ange-Sagrada Familia, Ange-Guel, Ange-Casa Mila, Ange-Rambla, Ange-Port Vell, Ange-Picasso, Ange-Mirò, Ange-Gaudi, Ange-Ange, Ange…Ange…Ange…

 

Folitude totale !

 

Une folitude – dirait l’homme de scène David Mézy – nous chevaucha tous deux. Celle de nos amours enjambeuses de temps et d’espace.

 

Nous habitons une démesure de temps et d’espace. L’imprévu. L’improbable. Nous appartenons au tumulte capricieux du jour où chacune de nos actions, chacun de nos déplacements sont en vérité sans datation, sans mesures de longueur.

 

Progression aucune !

 

Une simple date, c’est fait pour garder une simple trace de nos vouloirs incessants, nos grandeurs et nos actes manqués. Car, il arrive parfois, qu’un échec construit tel jour, déformé longtemps après, provoque une grandeur de dignité, parce qu’il semble après coup que le temps dans une apparence inerte est devenu l’ellipse même de cet « échec ».

 

Cette activité intense, incessante qu’est notre action, -notre déplacement- est bien plus forte que le temps.

 

Nous est-il arrivé de voyager pour voyager ?

 

Pour Ange et moi ce ne fut point un voyage. Plutôt, une traversée. Un enjambement. Comme un passage, sans perception temporelle ni mesures de distances, de France à Transe, d’hiver au Cap-Vert.

 

On ne fait pas un pays. Une ville, ça ne se fait pas ! Je n’ai pas fait Barcelona. Barcelona a fait de moi quelqu’un. J’ai eu, de sa vie, un surcroît de vies. Tout comme on peut absorber, pour mieux se définir et se rejoindre, quelques autres vies juxtaposées, à chaque pays découvert, à chaque ville, chaque ruelle, chaque habitant.

 

On n’en sort jamais avec une simple cervelle !  

 

Il faut voyager pour frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui, a dit Montaigne.

 

Aujourd’hui, Ange, pour tester ma foi de poète, me demande de remémorer l’odeur de brise des soirs sur l’avenue diagonale. Le cri de nos émerveillements, subjugués face à la folie Gaudi.  La couleur des courbes de Picasso. Le grand goût dans le ventre que nous donnèrent les délices envitrinés. Elle veut par-dessus tout m’entendre, en chantant, réciter les lignes de nos conquêtes catalanes.

 

Ange, mon Ange. Voici tout ce que mon silence peut te répondre :

 

Chaude Catalane, tu glissas sous ma langue un léger goût de sel.

Comme dans une pressante volonté de raffermir des tripes tressées.

En moi, tu t’éternisas, en dehors de tout temps.

Tu m’injectas le venin savoureux de ta capitale saline dont le faîte frôle l’intemporel.

  

 

Emmanuel Vilsaint  

Auteur, comédien

Rédacteur à Parole en Archipel

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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