« Point de côté » une œuvre posthume de François Latour

Publié le 25 Octobre 2012

«Point de Côté» est le titre d'un premier volume posthume des chroniques de François Latour publié au Québec (Éditions du Marais). Ces reflexions réunies en 204 pages sur la société et la politique haitiennes de 1988 à 1995 peuvent être considérées comme une écriture qui tranche une page tournante de l’histoire d'Haiti. Nous vous recommandons vivement le livre de celui qui fut le plus Grand publiciste haïtien de son temps, également journaliste, humoriste et acteur de cinéma; kidnappé puis tué dans son pays sous le poids d'une balle assassine. Il fut le principal fondateur du Théâtre National d'Haïti.-
 
http://www.lenouvelliste.com/images/nouvelliste/2012-07-10/francoislatour.jpgFrancois Latour a été enlevé et tué à Port-au-Prince, Haïti, en mai 2007. Il avait 63 ans. Avec sa mort prématurée, les Haïtiens du monde entier ont perdu un génie créateur, et son pays a perdu un vrai patriote - un homme qui aimait son pays plus que la vie elle-même, mais aussi un homme qui nourrissait le rêve d’une Haïti prospère, saine, paisible et qui se consacrait a cet objectif. Les biographes peuvent documenter les débuts de Francois comme acteur. Sitôt terminées ses classes secondaires, et la longue période durant laquelle il a été directeur du Théâtre National d’Haïti. Ils peuvent élaborer sur la bourse d’une année qu’il a eue pour étudier le théâtre a Paris - année pendant laquelle il ne cessait de compter les jours jusqu’à son retour en Haïti. Ses anciens collègues peuvent confirmer qu’il a travaillé comme démarcheur pharmaceutique et qu’il a passé des années à écrire des lettres pour les hommes d’affaires qui avaient besoin de communiquer avec leurs fournisseurs à l’étranger. Ceci lui permettait de subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants tout cela pendant qu’il montait et jouait des pièces de théâtre devenues partie intégrante du patrimoine théâtral haïtien, ainsi Pèlen-Tèt de Frank Étienne (* Adaptation d'une œuvre du dramaturge polonais Slawomir Mrozek : Les Émigrés).
Les propriétaires d’entreprises peuvent témoigner de la qualité de ses annonces publicitaires pleines d’humour, à la télévision aussi bien qu’à la radio. Au début, elles étaient en français, mais plus tard elles étaient exclusivement en créole – avec des expressions et des jeux de mots qui faisaient rire jusqu’aux larmes. Son audience très vaste peut témoigner du succès de ses ‘’spots’’ à la radio – assortis de commentaires satiriques sur la situation politique et sociale, toujours dits avec malicieux humour. La direction des hebdomadaires Haiti En Marche et Haiti-Observateur peuvent témoigner que les journaux s’arrachaient aussi bien en Haiti qu’aux États-Unis quand un numéro publiait l’une de ses chroniques du reste rassemblées dans ‘’Point de côté’’. Les passionnés du septième art qui ont vu L’Homme sur les Quais (** Sélection Officielle - Festival International du Film de Canne 1993) aux festivals de cinéma resteront touchés par son interprétation pendant des années à venir.
Photo-de-Thelyson-20121024_203342.jpgMais avant tout François était un homme éminemment discret. On connaissait bien l’homme public, mais peu de gens avaient prise sur sa vie privée. Il parlait rarement de lui-même ou de sa famille qu’il aimait beaucoup. François n’apparaissait jamais dans ses publicités à la télévision; beaucoup de gens connaissaient sa voix, mais peu le reconnaissaient en le croisant dans la rue. Naturellement timide, il pouvait jouer Caligula devant des centaines de spectateurs, caché par les projecteurs sur scène, mais on ne le verrait pas sur un podium comme conférencier. Il adorait les mots écrits, il aimait jouer avec les mots pour savourer une idée, et on le voyait rarement sans un livre à la main. Il pouvait mémoriser tous les rôles d’une pièce en cinq actes au cours d’une seule soirée et les réciter parfaitement, des mois après la fin du spectacle. Il avait un penchant pour les gens inhabituels ou un peu différents; un éclat de rire drôle, un trait physique hors du commun, ou une vulnérabilité de l’être, pouvaient, sur le coup même, faire de quelqu’un un ami pour la vie. Il aimait les enfants et les chiens; la vue des petits gens réveillait en lui de chaleureux sourires qui reflétaient dans ses yeux. Son visage s’illuminait quand il traînait dans les villes encombrées et surpeuplées comme New York, Mumbai et San Salvador parce qu’elles débordaient d’une humanité toujours fascinante, et qu’elles débordaient d’une humanité toujours fascinante, et qu’elles lui rappelaient son Haïti qu’il aimait tant. Il n’avait pas de temps pour ce qui est guindé ou formel.
François était généreux jusqu’à l’excès; il donnait de l’argent à n’importe qui en avait besoin, quoiqu’il en ait eu rarement de façon suffisante pour ses propres besoins. Ses enfants et ses petits-enfants comblaient sa vie, et il admirait leurs succès, toujours émerveillé qu’ils fussent aussi débrouillards, alors que lui n’avait pas l’esprit pratique et vivait un peu dans les nuages au point d’oublier, souvent, où il était. Il n’avait aucun sens de l’orientation, et de temps en temps il entrait dans des chambres d’hôtel ou dans des appartements qui n’étaient pas les siens, et ceci plus d’une fois. Il aimait les gens simples : une femme de ménage du Salvador, un petit marchand de bois de chauffage au bord de la route qu’il invitera à son mariage, les dames qui cuisinaient et vendaient à manger au coin de la rue ou au marché. Il était fanatique du football (soccer), mais il a aussi aimé son unique expérience d’un match de baseball ce jour où, incrédule, il a su qu’un orgue dans les coulisses jouait des airs que chantait tout le stade. Il aimait beaucoup la musique classique, mais il pouvait danser toute la nuit au rythme du merengue. Il était comme un enfant devant les feux d’artifice; il devait toujours en être très près.
François aimait profondément sa famille et ses amis, mais s’il percevait que quelqu’un l’avait trahi il pouvait devenir un ennemi implacable. Avec l’âge, il a semblé réaliser que tous nous trahissons d’une manière ou d’une autre et que personne ne mène une vie de façon idéale comme les autres l’auraient voulu pour nous ou que nous l’aurions voulu pour autrui. Nous n’atteignons jamais ce niveau idéal auquel les autres veulent nous voir ou même que nous voulons pour nous-même. Aussi, François s’est-il réconcilié avec beaucoup d’amis qu’il avait ‘’perdus’’ des années auparavant – un renouvellement d’amitié qui lui a apporté une joie immense et une paix indicible. Et ce que diable François pouvait rire ! Vous espériez toujours le voir rire avec vous, parce qu’ainsi, votre monde à vous paraissait tellement plus radieux.
Quand j’ai rencontré François, la première fois, il m’a dit que lorsqu’il aurait atteint l’âge de 60 ans, il serait prêt à attendre la mort, car il aurait déjà réalisé les choses les plus importantes de sa vie et qu’il ne résisterait pas à la mort. Il m’a aussi dit, quelques semaines avant de mourir, qu’il ne voudrait jamais qu’une rançon soit payée au cas où on le kidnapperait. Il ne voudrait qu’aucun ‘’salaud’’ profite de son crime. Ainsi, un homme qui aurait donné sa vie pour n’importe quel membre de sa famille ou n’importe quel ami, s’est sacrifié au nom de ses principes et pour son pays – ce pays qu’il aimait tant, quoiqu’empêtré dans ses pires moments. Il ne nous a jamais donné – nous qui l’aimons de toutes nos forces – la possibilité de le sauver. Pourtant, pour avoir fait partie de nos vies, il nous a sauvés de nos petitesses et de nos horizons bornés. Souvent, il nous a fait rire aux éclats et pleurer chaudement. Il a vu à travers nous. De l’avoir connu a rendu meilleur.
 
Leslie Gerson            
 
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* Note de Parole En Archipel
** Note de Parole En Archipel  

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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