Deux poèmes reniés d'Aimé Césaire

Publié le 19 Juillet 2010

Deux poèmes reniés d'Aimé Césaire

 


Découvrez deux des Sept poèmes reniés écrits entre 1948 et 1950 : "Varsovie" et "La guerre qu'ils veulent nous faire c'est la guerre du printemps".

III

 
Varsovie

 
1948

ici la brique est le ricanement du mal
briques sur les rues dispersées
briques sur les juifs massacrés
briques briques briques
fers tordus moignons nus rats sas tas sur tas
linceul

ici la brique est la syllabe la plus simple du cauchemar
ici la brique s'emmêle à la brique comme le corps au cadavre
ici la brique est l'accumulation des jours frappés en plein soleil
et des lettres sans réponse

ici le raz de marée s'appelle brique
le buisson ardent s'appelle brique
brique l'éruption volcanique
brique le hoquet
brique la secousse sismique
brique les trois balles dans la peau
brique la vomissure du soldat

il y a des briques sur l'odeur des morts
des briques sur le dernier sursaut
des briques sur l'innocence des mots

mais qu'importe que jours et nuits
semblent un champ non défait des griffes d'une escadre de sauterelles assassinées
brique c'est désormais hors du monde le pas premier du monde
brique chaque poussée de l'enfant en avance sur l'encoche
brique la frêle marche énorme du pétrel sur le grondement montant des eaux

brique surtout
l'aile feu de l'oiseau feu

et à jamais
plus fort que l'ostensible mât blanc
le sabre de la sirène ou le trou du dragon
toute aile
jusqu'au lait qui nourrit la naissance méconnue d'un astre
L'ESPOIR
notre ESPOIR
moins fort seulement
que les prairies bleues où se balancent les yeux de tes enfants
POLOGNE

et l'insolence tranquille des vastes tournesols.

Aimé Césaire
30 août 1948


"Varsovie" a été publié dans Action, en date du 8-14 septembre 1948
 


V

La guerre qu'ils veulent nous faire c'est la guerre au printemps
1949

Aimé Césaire, député de la Martinique, vient lire à la Conférence son dernier poème, le plus beau.
Aragon présente Césaire en ces termes : « Lui et moi, nous avons fait, à des époques différentes, le même chemin et, au moment où il va prendre la parole, je dois vous dire que c'est avec une grande émotion que l'ancien surréaliste que je sais salue en Aimé Césaire le grand poète qui fut surréaliste comme moi, un des plus grands parmi les poètes politiques d'aujourd'hui, et que l'on peut ranger à cêtê de Pablo Neruda et de Maiakftwski. »

Ni jour
Ni nuit
Ceci n'est pas un roman
Là guerre qu'ils veulent nous faire» c'est la guerre au printemps
Il n'est ni jour ni nuit
Quand Baruch parle nouvelle voix d'ange
Ça fait un bruit d'Hiroshima
Quand Mister Churchill sourit aux anges
Je vois brûler Hiroshima

Dans les taudis d'Europe de Flande ou de la Chine
Il est clair qu'on est mort trop peu ce printemps-ci
Pour que James Forrestal recouvre la raison
Brûlez en cierge Hiroshima

Ni jour ni nuit
Ceci n'est pas un roman
Il n'y a jamais de roman dans le coeur des coffres-forts
Et pourtant simples gens
Vous avez raison de croire au printemps
Simplement plus haut que l'or
Et le pouvoir des coffres-forts
Des cris de femme
Et le printemps superbe de la colère des hommes

O Guerre sous nos talons
Ceci n'est pas un roman
Nous parlons mais c'est au nom de continents
De Paris, de Moscou, de Pékin
De New-York qui charge mal l'antique Yenin
Au nom de l'oeuvre de nos mains
Au nom des fleuves qui sont des mains
Au nom des haines oubliées
Ceci n'est pas un roman

Cuve obscure entassement de Broadway
Étage par étage un building monte Jamais vu furie de vivre

Des hommes bâtissent un monde nouveau
Ceci n'est pas un roman

Occident orient
la déraison est de vous séparer
pour dire où le soleil a passé
ma bouche n'est qu'un va-et-vient de rayons
tics roses poussent dans la toundra glacée

Je parle au nom des champs
Au nom des tombes
Au nom des plaies mal fermées
Au nom Afrique des hommes courbés sur leur silence
Je parle au nom de notre force qui démêle la a née de l'événement
Au nom des yeux qui ne voient pas encore
Au nom des bouches qui ont soif
Grèce au nom des hommes qui brisent leurs liens
Asie au nom des rêves qui montent de loin

Partout au nom de l'homme qui veut voir loin
Hommes du crime» hommes des banques
un coeur qui bat dans une foule
Ceci n'est pas un roman
C'est vrai il vous faut compter avec nous
Mieux que légion
nous sommes la foule
Foisonnement de peuples et leur grondement

Ce poème a été prononcé par Aimé Césaire lors de la conférence nationale du Mouvement des intellectuels français pour la défense de la paix qui s'est tenue en avrïl 1949 à Paris. Il a été publié pour la première fois dans les colonnes du journal L'Humanité en date du 27 avril 1949, et repris dans Justice le 12 mai 1949. Nous le reproduisons avec le texte qui l'introduit dans les deux journaux.


Edition établie par David Alliot
Une vingtaine d'exemplaires en vente au prix de 400 euros. Renseignements : 7poemesrenies@gmail.com
 

 

 

Rédigé par Parole en Archipel

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