Rêver Haïti en couleurs !

Publié le 14 Janvier 2011

 

Il y aura eu un avant « la chose ». On ne parvient pas encore à bien pressentir un après, même si on s’y active. Les ruines sont encore là, qui témoignent s’il en était besoin, que construire n’obéit pas un simple acte émanant de la volonté individuelle. De façon, nous le savons insuffisamment coordonnée, les énergies sont à l’œuvre, et les projets ont fleuri. De cet avant, c’était déjà la douleur et la plainte qui se faisaient entendre, même si, là aussi, il faut prendre distance avec une complaisance trop souvent paresseuse. Mais la flamme demeure, vacillant dans la nuit, de consciences résolument rebelles, et qui ne se satisfont pas de décisions assignées. Haïti tient tête et ses peintres et ses poètes louangent la résistance aux ténèbres. La nécessité est de faire lien, entre dedans et dehors, entre en deçà et au delà, entre ceux qui peuvent, et ceux qui se battent pour que chaque jour tienne sa promesse. Il importe de célébrer l’engagement dans la couleur et dans la vie. Certains événements du passé sont des jalons pour rappeler au monde qu’Haïti aussi est terre de célébrations et de louanges. Un an après que la terre a tressailli d’une onde meurtrière et frappant au hasard, le beau livre de Jean-Robert Léonidas et de Frantz Michaud publié en 2009, vient témoigner de cette résistance. Il rappelle aussi d’autre temps, et par là même, il est devenu un des pans du mémorial mental que la mémoire ne peut assumer seule, tant elle aussi défaille. La phrase d'Émile Ollivier résonne à chaque page de ce beau livre : Il n’est plus habité que par un seul rêve, … revisiter ces lieux où les mythologies des nomades situent l’entrée du Paradis

 

En 1999, s’est tenue au Musée du Panthéon National de Port-au-Prince une exposition présentant des œuvres d’artistes haïtiens vivants à l’étranger. Moment intense : les artistes sont venus, ont repris contact avec la terre trop longtemps laissée. Les très belles photos de Frantz Michaud donnent relief à cet événement qui désormais apparaît comme un moment de grâce : le corps du livre est constitué de grandes doubles pages : une rapide présentation du peintre, la reproduction d’une toile. Ils sont nombreux à rendre hommage à la terre et à ses nuances, comme à sa force. Ils reprennent par leur couleurs les vers d’Anthony Phelps : « Je continue ô mon pays ma lente marche de poète et je remonte lentement le lit de ton Histoire avec dans la mémoire la noblesse de tes enfants ». Mais l’hommage, dans le livre ne s’arrête pas à cette célébration, ni à l’évocation des moments chaleureux des rencontres et des voyages dans l’intérieur du pays : le livre offre aussi des ressources, comme par exemple la liste de tous les peintres identifiés, depuis les plus anciens, comme Revinchal, qui vécut entre 1780 et 1820, jusqu’à ceux qui ont rencontré le Centre d’art, fondé en 1944 par DeWitt Peters, Maurice Borno, Albert Mangonès, Raymond Coupeau, Gérald Bloncourt, Raymond Lavelanette, Georges Remponeau, Philippe Thoby-Marcelin, ainsi que ceux du Foyer des Arts Plastiques. Des chronologies, comme des rappels de la place de personnalités haïtiennes dans la culture du continent américain ancrent cette présence de la peinture haïtienne dans une posture d’insoumission et de prise de parole : les Chasseurs Volontaires de Saint-Domingue, qui se sont battus à la bataille de Savannah, et dont les droits n’ont pas été reconnus et qui auront été traités misérablement de retour dans l’île, mais aussi Jean-Baptiste Pointe Du Sable, le fondateur de Chicago, et qui fut le compagnon d’une indigène, s’ancrant résolument dans le Nouveau Monde ; Marie Cessete Dumas, la mère du général, et l’aïeule des écrivains, ou bien Jean-Jacques Audubon et Pierre Toussaint, toutes personnalités hors du commun, sans doute, mais fondamentalement haïtiennes. Cette histoire des hommes et des femmes d’Haïti est jalonnée de moments pendant lesquels la présence de l’île aura été comme une lueur dans une histoire universelle peu amène pour les réprouvés et les minorés, jusque dans les temps les plus modernes, comme lors de la conférence de San Francisco, prélude à la fondation de l’ONU. On l’oublie encore trop souvent : une partie des imaginaires occidentaux, depuis plus de deux siècles, a été nourrie de cette présence : « C’est l’étonnante parenthèse ouverte à fleur d’incertitude de nos interrogations, pour ne jamais plus se refermer, ou alors, dans l’infini de notre devenir », écrit Gérald Bloncourt dans sa préface.
Il n’est que trop temps de le rappeler. Après avoir tant donné, après avoir été tant pillée, Haïti doit recevoir, sans tromperie, ni détournement, ni fausse compassion. Car il n’est pas juste que l’entrée du Paradis soit confondue avec celle des enfers.

 

Yves Chemla

Rédigé par Parole en Archipel

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