Romancero des éléments biographiques de Jacques Stéphen Alexis

Publié le 22 Avril 2012

http://www.stanleypean.com/wp-content/uploads/2011/02/JS-Alexis-1961.jpg © Jacques Stéphen Alexis et des camarades chinois (Photo Archives, G. Bloncourt, 1961)

 

En vérité, il ne pouvait plus se passer de ces pêcheurs

de lune comme il les appelait,

véritables moulins à parole d'optimisme,

toujours rabâchant sur l'avenir, toujours supputant le miracle.

 

Jacques Stephen Alexis.- Compère Général Soleil, (Gallimard, 1955)


comme ça j'ai très vite grandi avec la fierté d'une ville pauvre et riche d'une histoire, et tu diras plus tard peut-être, que j'avais raison, quand tu commenceras à faire la connaissance du réalisme merveilleux de Jacques-Stéphen Alexis, là où tu es, d'un hexagone à l'autre, mais ici, nous avons tous bu à l'instar du Compère Général Soleil les eaux d'une perpétuelle révolution qui barbotent dans une même source, toutes, tous et, comme lui nous avons descendu la plaine sans peur ni crainte, nous avons été témoins, il n’y a pas longtemps, du jour où le chef d'une caravane s’était emparé de son vêtement pour se faire vêtir aux yeux du monde, on nous a pris le tout pour un rien, ne reste que cette Indépendance parfois même trop salée, je suis indigné d’avance, la vie m'a encore menti, je refuse de rendre mon âme aux vidanges, je me révolte à l'excessive, j'avoue chère Céline, mais autant que le ras-le-bol soit grand, la révolte sera grande

 

Thélyson Orélien.- Lettres à Céline (nouvelles inédits)


Comme un instrument marquant les mesures, le conteur du temps débite les dates et les faits. Les enfants voulurent en rire. Mais même la cocasserie du débit du griot ne put les empêcher d'écouter en silence les dates marquantes de la vie de Jacques-Stéphen Alexis.

  • 22 avril 1922. Naissance de Jacques Stéphen Alexis aux Gonaïves en Haïti. Son père Jacques Alexis et sa mère  Françoise Barthélémy, originaire de la plaine des Gonaives, soeur d'un grand prêtre vaudou du nom de Felix Barthélémy, descend de Jean-Jacques Dessalines, le libérateur et fondateur de la Nation haitienne (1804). La famille de son père est illustre dans le mouvement libéral haïtien.
  • En 1922, l'île est occupée par les Américains (1915-1934). Son père, Stéphen Alexis, alors historien et journaliste, milite activement contre l'occupant. Il écrira un roman sur cette époque: Le Nègre masqué (1933).
  • bloncourt_1.jpg 1926. Stéphen Alexis ayant été nommé à un poste diplomatique en Europe, Jacques Stéphen entreprend ses études à Paris, au Collège Stanilas. Foujita, un ami de la famille, fait son portrait. 
  • 1930. Retour à Port-au-Prince en période d'agitation nationaliste. Il poursuit ses études au Collège Saint-Louis-de-Gonzague, et, plus tard, s'inscrit à la Faculté de Médecine.
  • 1940. Premiers contacts avec la gauche haïtienne, c'est-à-dire les collaborateurs de Jacques Roumain alors en exil. Il fera la connaissance de ce dernier, en même temps que celle de Nicolas Guillen
  • 1942, À son retour. La présence de Roumain stimule l'opposition au régime dictatorial d'Élie Lescot. Jacques Stéphen Alexis milite au sein des organisations d'étudiants qu'il a aidé à créer. Avec quelques amis il fonde La Ruche, un journal d'opposition qui jouera un rôle décisif dans la chute du gouvernement.
  • 1946. Le mouvement éclate alors qu'André Breton, Aimé Césaire, et le peintre cubain Wilfredo Lam sont en Haïti. Lancé par les étudiants avec à leur tête Jacques Stéphen Alexis, Gérald Bloncourt, et René Depestre, il s'étend rapidement à tous les secteurs de la population. Lescot s'en va, mais la "Révolution de 1946" sera viterécupérée par les forces conservatrices.
  • 1946-1954. Jacques Alexis se rend à Paris où il se spécialise en neurologie. Il est interne libre à la Salpêtrière.  Il participe aux activités des Jeunesses Communistes et de la cellule du XXe arrondissement, et s'inscrit au Parti en 1949.
  • En 1953, il dirige une délégation haïtienne au Festival de la Jeunesse à Bucarest. Il y est contacté par les Chinois qui l'invitent à voyager dans leur pays. Le Festival est suivi d'un Congrès des Étudiants à Varsovie.

alexis2 (1)A Paris, il fréquente aussi d'autres milieux intellectuels. Le Comité National des Écrivains où il se lie d'amitié avec Aragon qui encourage sa carrière littéraire. Les locaux de Présence Africaine où il fait la connaissance des animateurs de la Négritude - en particulier celle de Léopold-Sedar Senghor et d'Aimé Césaire. Le milieu des écrivains latino-américains où il retrouve Guillèn, Pablo Neruda et Jorge Amado.


  • 1955. Publication de son premier roman - Compère Général Soleil – aux Éditions Gallimard. C'est un succès immédiat. La critique française le compare aux œuvres de Miguel Angel Asturias, Alejo Carpentier, et Aimé Césaire. Marcel Arland le propose pour le Prix Goncourt. Ses compatriotes le saluent aussi. Lucien Montas, directeur de la revue Optique, écrit que "Compère Général Soleil (...) dépasse tout ce qui a été publié ici dans le champ romanesque. C'est un roman qui doit être lu, relu, médité. (...) Après Gouverneurs de la Rosée, et de façon plus marquante encore, Compère Général Soleil projette notre pays et notre littérature sur le plan mondial".
  • 1955-1961. De retour en Haïti, il est aussitôt inquiété par les autorités. Il se lance néanmoins dans les grands débats culturels et politiques qui agitent les milieux intellectuels de l'époque. Il s'exprime sur la peinture haïtienne, sur la Négritude, le théâtre haïtien en créole, le roman négro-africain, et sur la question d'un art poétique national - polémique fameuse entre René Depestre et Aimé Césaire à propos d'un texte d'Aragon.
  • bloncourt_1946b.jpg En 1956, il a l'occasion d'exposer sa conception très personnelle du réalisme haïtien dans une contribution au Premier Congrès des Écrivains et Artistes Noirs organisé à Paris par Présence Africaine. Sa théorie se rapproche de celles de certains écrivains latino-américains - Alejo Carpentier, Miguel Angel Asturias, Gabriel Garcia Marquez. Il s'évertue à la mettre en pratique dans les œuvres qui vont suivre. Les arbres musiciens. Paris: Gallimard, 1957L'espace d'un cillement. Paris: Gallimard, 1959 Romancero aux étoiles; contes. Paris: Gallimard, 1960.

En tant que leader du Parti d'Entente Populaire qu'il a créé, il rédige également quantité de textes politiques dont le plus important sera une analyse sociale, économique et politique détaillée : Le Manifeste Programme de la Seconde Indépendance (1959). Son programme politique vise à la création d'un Front National Uni, c'est-à-dire d'une union de toutes les tendances politiques, pendant une période de reconquête économique du pays.

  • En 1959, l'Union des Ecrivains Soviétiques l'invite à participer à son XXXe Congrès. Il fait un détour par la Chine où on le fête, et où il se passionne pour le théâtre populaire. A son retour, force lui est de constater que la situation politique ne cesse de se dégrader sous le régime de François Duvalier. Il repart d'Haïti et se rend de nouveau à Moscou puis en Chine, où il espère toujours de l'aide.
  • Avril 1961. Il revient à Cuba d'où il lance une expédition clandestine avec quatre autres Haïtiens. Ils sont capturés par les militaires peu après avoir débarqué dans la région du Môle-Saint-Nicolas. Jacques Stéphen Alexis est transporté à Fort Dimanche où il succombe sous la torture. A la nouvelle de son arrestation, Aragon et Les Lettres Françaises avaient ameuté l'opinion publique dans l'espoir de le sauver, mais en vain. Sa mort n'a jamais été officiellement reconnue. »


Il se liait à Aragon, aux écrivains de la Négritude et aux écrivaints latino-américains

 

Dialogues :


- Le griot marqua une pause. Mais ce n'était que pour mieux passer à l'offensive. Voilà ! Tu es content ? Ne trouves-tu pas tout cela un peu sec ? D'accord, j'en ai rajouté. Mais voilà où finissent par conduire ceux qui critiquent l'art chamarré des conteurs. On a tout dit, mais on ne sait rien ! Toujours ce vieux débat entre le fond et la forme ! Je croyais pourtant que Maître Jacques avait une bonne fois pour toute refermé ce chapitre lorsqu'en écrivant au poète haïtien Jacques Lenoir, il était allé chercher les poux jusqu'au plus profond de la tignasse du dénommé Louis Aragon.

http://www.mediapart.fr/files/phazard/Alexis_-_Lecrivain_haitien_Jac.jpg

 

- D'abord, précisons encore nos idées sur le problème soulevé par Aragon. Je pense qu'Aragon sous-estime dangereusement l'apport du talent individuel dans la création des formes artistiques (...) Depuis quand pour l'humanisme nouveau, l'apport individuel, en quelque domaine que ce soit, constitue-t-il quelque chose de négligeable, voire même de coupable? S'il s'agissait d'avoir uniquement un sujet valable, un contenu humain et dynamique, tout homme de cœur pourrait être un grand créateur. Ce n'est malheureusement pas le cas dans l'humaine nature actuelle! Oui, l'individualisme formel (sic) est ce qui a permis la création des trésors innombrables de l'art et de la littérature... J'affirme que nier la nécessité de l'individualisme sur le plan formel aboutirait à stériliser la création esthétique. Pour celui qui comprend intimement l'humanisme nouveau il ne saurait y avoir de contradiction insoluble entre son individualité et la collectivité, entre l'individu et la société. Jamais les tenants les plus en vue de l'humanisme nouveau n'ont manqué de l'affirmer. Et puis n'est-ce pas dans ce sens aussi que l'homme est "le capital le plus précieux" ?

 

NB: Il faut se méfier des mesures et des comptes trop précis. Surtout lorsqu'il est question de Jacques-Stephen Alexis qui opposa à l'aridité du "réalisme socialiste" les fragrances et les ensorcellements du "réalisme merveilleux" durant les folles années de 1946 où le gouvernement de Lescot s'effondra sous le bourdonnement d'une Ruche endiablée.

 

Parole en Archipel

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Les sources :

Littérature, d'Haiti VanvesLéon-François HOFFMANN, 

Sites Littérature des îles - Île en île, Wikipédia.

La gwada et moi Blog Gwadiary 

Compère Général Soleil, Jacques-Stéphen Alexis

Lettres à Céline, Thélyson Orélien, Inédit

Le voyage vers la lune, Michel Séonnet

Photo des archives Gérald Bloncourt,

 http://www.lehman.edu/ile.en.ile/paroles/bloncourt_1946.html  

EDICEF/AUPELF, coll. « Universités francophones », 1995, 288 p »

Jean-Pierre Cloutier, Haiti Times, May 1987

Jacques Stephen Alexis Remembered,

Biographie de Jacques-Stephen Alexis

 http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/alexis.html 

Alexis avec Mao Tsé-toung à Pékin en 1961

 D.R. © photo des archives de Gérald Bloncourt  

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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