Un an passée...

Publié le 11 Janvier 2011

haiti-1an.jpgIci la ville se métamorphose en devenant parcs et places d’attractions, des tentes ont pris la place de ce qui était ma terre liquide, mon ile jouissance dans le chaos, je perds tout mes repères de vie. Il y a deux jours, elle était encore vivante, nous nous amusions à faire glisser des bâtonnets de spaghettis entre nos baisers. Le toit du jour a été penché par ce qu’on n’appellerait surtout pas la nuit. Les chiens errent plus que jamais dans les rues de Port-au-Prince le ventre vide. Depuis deux jours les marchandes ont désertés leur bac, les affiches de publicités offrent des sourires complices à ce nouveau chaos, nous ne savons plus ce qui est.

L’abstraction d’une pluie qui déverse sur les décombres la confusion des chefs. Des étudiants en médecine exercent à l’aide leurs enseignements tout frais, ma jambe gauche a été mutilé à mon insu, ma droite l’était en temps de guerre. Il ne me reste que le soleil qui m’insuffle d’un geste continu de la vitamine D. La peur est ce dont je n’ai plus besoin. J’observe une femme dialoguer par absence de folie et par débordement d’énergie avec son mari tenant encore au fil de la vie au milieu de trois blocs. Je penche vers le mutisme.

L’écriture est encore debout. C’est mon dernier espoir. Je me mets à tout imaginer de travers, je pénètre l’enceinte du palais national avec un jeu de six billes à la mémoire de mes amis d’autrefois, dans l’enfance qui continue en moi et aux alentours. Les chats n’ont pas la mémoire du séisme, ils continuent coute que coute à chasser les rats de gouttières, les souris hybrides qui pensent à la reconstruction d’un fromage brisé.

J’assiste à la distribution de condoms au milieu des tentes, un salon de coiffure fait office d’amour dans le nouveau monde. Je démarre les attaches trop serrés d’un navire et je déploie mes voiles vers les esprits joviales. La sueur d’un dieu glisse sur mon dos, je ressuscite.

Ma barbe me gène. C’est ainsi que l’on traverse les dimensions, les habitants ne cessent leur glissade entre vie et absence. Le futur est enfin accessible, transparent et traversable. La lumière se couche sur mes lèvres, me fait l’amour. Des insectes fuyant l’aurore sont allés se coincés dans un lampadaire gothique. Ma montre ne marche plus.

Mes cuisses de femme sont encore plus sensibles, trois enfants s’asseyent sur une chaise cassée. Je les prends, ils cherchent dans la chaleur leurs parents perdus dans un hôpital bombardé de médecins étrangers, Je leur donne mon sein, ils ne se plaignent pas du gout. Ce n’est pas l’existence qui manque.

Mes visions sont assez claires, les églises sont pleines. Les pluies font courir le peuple dans tous les sens. Tout n’a pas changé. Une radio s’allume dans le champ vide, les vibrations prennent l’espace des immeubles, nous devons nous habituer à d’autres manières de vivre. Des larves de mouche verte sont déposées sur l’infection neuve d’un adolescent pour la guérison d’un pays.

Des feux d’artifices prennent malgré tout naissance dans ma gorge. Sur cette avenue, une rumeur s’amplifie : la terre n’a pas cessé sa colère. Ce n’est pas comme si nous n’en sommes déjà pas fatigués. Les communautés étrangères se mettent avec nous pour faire fructifier plus que jamais notre imagination. Nous assistons à la réquisition rapide des plumes par les bardes d’une face cachée de la mer. Les coqs nus n’ont plus de voix.

Une infinité de requiem enveloppe la nouvelle vie en même temps que l’aube. Une infinité de requête aux dieux auxquels nous sommes enchainés ou nouvellement convertis pour ressusciter ceux qui sont passés sur la liste des invisibles en une poignée de secondes. Nous donnons plus que jamais la main aux fantômes désormais en plus grand nombre.

Je n’ai plus de chaleur familiale, j’erre comme une âme morte sur des immeubles qui autrefois me dépassait. C’est incroyable comme deux jeunes gens s’immunisent en jouant à cache-cache dans ce parc de débris. Des hommes dans la quarantaine se baignent nus sur le dos d’un cimetière. Elle aurait aussi déchiré la face de la terre d’un rire résonnant jusque dans la plaque rebelle, l’empêchant de remonter des enfers. Comment savoir si elle est morte ou pas ?

L’art ? Je me suis mis à courir comme un forcené a la même vitesse que le drap d’avions et d’hélicoptères atterrissant sur cette ville folle. Je ne suivrai pas cette folie. Je ne l’avais pas encore mis enceinte. Je pense à mes parents, tout le reste de ma fille parti depuis longtemps peupler la diaspora. Par dieu j’étais resté accrocher à cette paysanne, disparue.

Je refais la géographie de sa peau. Je suis dans mon énième maison à sa recherche où elle s’était engouffrée à un moment quelconque, il y a deux jours. Mon torse s’inonde, mon cœur ne palpite plus. Je pénètre son tombeau. Son corps a survécu assis dans une bâtisse dont tous les autres étages ont fondus. Son visage est arraché. Rien ne surprend.

Je laisse un message sur sa chemise.

Les ethnies mélangées aujourd’hui en Haïti font tourner les globes oculaires et terrestres en n’y trouvant aucun point concret. Trois mois passés. Nous sommes toujours au chômage, mon sommeil offre des rêves vides. Certains sortent de terre, d’autres sont encore en vie. Le reflux du sable caresse mes pieds inamovibles. Une pluralité de couples flamboient sous les tonnelles, partagent du spaghetti. J’entends par temps rares quelques braves proposer du travail aux paraplégiques.

Cela fait plusieurs semaines que je parasite l’aide étrangère. Le temps passe tels des phénomènes déjà écrits. Entre il y a trois jours et trois mois, entre le futur accessible et le passé méprisé j’ai trouvé du travail en tant que récepteur d’hôtel. J’ai fait don de ma chaise roulante, j’ai la croyance et la volonté débile de marcher.



Fabian Charles

Rédigé par Parole en Archipel

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