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Publié le 12 Janvier 2011

Un an après la catastrophe, le grand écrivain haïtien Dany Laferrière raconte, dans un remarquable livre de «choses vues», le séisme qu’il a vécu en janvier 2010 à Port-au-Prince. Entretien

 

Né en 1953 à Port-au-Prince, Dany Laferrière vit à Montréal. Prix Médicis 2009 pour «l’Enigme du retour», il raconte dans «Tout bouge autour de moi» (Grasset) le séisme qu'il a vécu à Port-au-Prince le 12 janvier 2010, et vient de préfacer des poèmes d’écoliers rassemblés dans «Haïti mon pays» (Editions de la Bagnole). (c)Sipa 
Né en 1953 à Port-au-Prince, Dany Laferrière vit à Montréal. Prix Médicis 2009 pour «l’Enigme du retour», il raconte dans «Tout bouge autour de moi» (Grasset) le séisme qu'il a vécu à Port-au-Prince le 12 janvier 2010, et vient de préfacer des poèmes d’écoliers rassemblés dans «Haïti mon pays» (Editions de la Bagnole). (c)Sipa

  

Le Nouvel Observateur.- Le 12 janvier 2010, vous avez pris des notes tout de suite, sur votre carnet noir. A quel moment avez-vous eu l’idée, le besoin ou le désir d’écrire un livre sur le séisme?

 

Dany Laferrière.- Sur le moment, beaucoup de gens couraient, j’ai pris des notes pour me concentrer sur autre chose : sur l’écriture, en tentant de décrire ce qui se passait. Il fallait d’ailleurs être assez bien entraîné pour y arriver… Ça me rendait invisible, j’avais l’impression qu’on ne pouvait pas me voir. Que même le séisme ne pouvait pas me voir. Etrangement, dès que j’ai commencé à prendre des notes, c’était pour moi comme si tout ça se passait dans un rêve. L’idée d’en faire un livre n’est venue que beaucoup plus tard. Je préparai un livre de conseils à un jeune écrivain, qui s’adressait à mon neveu. J’ai voulu ajouter un chapitre sur le séisme... et ça a pris toute la place. Brusquement tout est sorti. J’avais vu ce qui se disait dans les médias ; je pensais qu’il fallait quelque chose de complémentaire. De plus intime. Du dedans. Il fallait que quelqu’un qui était présent raconte l’événement depuis l’œil du cyclone. Il fallait dire comment ça se passe. Sinon on ne voit que les dégâts matériels à la télé...

N.O.- Le traitement médiatique vous a-t-il agacé, ou gêné?

D. Laferrière.- Non, pas tant que ça. Je n’ai pas été d’accord avec des mots comme « pillage », parce que je ne voyais pas cela sur place. Mais je n’ai pas écrit le livre pour ça. Très peu de journalistes étaient présents quand c’est arrivé, parce qu’il ne se passait rien à ce moment-là à Haïti... J’ai donc voulu proposer la vision d’un écrivain qui connaît assez bien l’expérience haïtienne, tout simplement. La publication à chaud de certaines de mes notes, dans «le Nouvel Observateur» notamment [=> Tout bouge autour de moi], a également contribué à déclencher l’écriture du livre, quand j’ai vu que des gens les avaient reprises sur internet en les ornant de photos. J’ai compris qu’il y avait un désir d’entendre autre chose que le bruit et le fracas qui ont accompagné l’événement. C’était évidemment valable pour les Haïtiens, aussi.

N.O.- Ce qui rend votre point de vue précieux, c’est votre don d’ubiquité : vous vous tenez au plus près de l’expérience quand vous êtes à Port-au-Prince, puis vous avez eu très vite la possibilité de regagner le Canada. Ce qui vous permet soudain de rejoindre le point de vue du reste du monde…

D. Laferrière.- C’était important d’avoir le zoom, puis le plan éloigné. Car il y a en fait eu deux événements. En Haïti, bien sûr, mais aussi ailleurs, où les gens n’ont pas seulement observé : ils ont été touchés personnellement, ils ont littéralement été bombardés par les informations. Certaines personnes qui se trouvaient à l’étranger ont, en quelque sorte, vécu ça plus douloureusement que d’autres qui étaient sur place : parce qu’à la télévision ils ont brusquement tout reçu à la gueule. La télé ne leur a rien épargné. J’ai vécu ça. J’ai été bombardé d’images. J’ai eu plus peur face à la télé que lorsque j’étais à Port-au-Prince.

N.O.- Est-ce pour cela que votre livre tient l’horreur à distance ? On y trouve très peu de scènes affreuses. Vous suggérez les drames humains qui ont eu lieu, mais c’est, paradoxalement, un livre extraordinairement optimiste... Etait-ce délibéré ?

D. Laferrière.- Il y a d’abord un tempérament personnel qui entre en jeu. Je suis du côté des peintres haïtiens, qui sont capables de peindre des paysages colorés quand tout est désolation autour d’eux. Et puis je voulais, en suivant honnêtement les événements, me tenir au plus près de ce que je voyais. Raconter. Comme je l’ai fait dans un moment extrêmement prenant, je n’ai pas eu le temps de penser. Je suis sûr qu’il me reste beaucoup de choses à découvrir dans ce que j’ai noté. Le fait que tout soit imbibé de religion, par exemple, ne m’est apparu qu’après coup, quand une amie journaliste me l’a fait remarquer.

N.O.- Et pourquoi ne l’avez-vous pas vu sur le coup ?

D. Laferrière.- Parce que je décrivais les gens, mais je ne les observais pas ! Je n’avais pas de distance avec ça, pas de thèse, ni d’analyse à proposer : je voulais faire « choses vues », raconter ce que je voyais, en espérant que la masse de choses finirait par faire ressortir des éléments auxquelles je n’avais moi-même pas pensé. C’est pourquoi le livre a une structure qui ressemble à celle du séisme, avec des morceaux très éclatés, éparpillés : c’est une maison explosée, ce livre. Les morceaux, on les recolle soi-même. J’espère qu’on retrouvera tous les morceaux.

N.O.- Ce qui est très beau, très fort, mais aussi très paradoxal, c’est la manière positive dont vous évoquez la parenthèse ouverte par le séisme. On a le sentiment que le temps s’est arrêté : il n’y a plus d’argent, les institutions sont à terre, tout est à reconstruire...

D. Laferrière.- Oui, je ne pense pas que la vie soit uniquement du confort. Je ne pense pas que le malheur nous éloigne de la vie. Il ne sert pas à attirer la pitié des gens: c’est une expérience humaine très forte, très dense. Dans ce moment explosif, je me suis rappelé les cyclones : les enfants étaient contents. C’est un vieux rêve humain, refaire le monde ; dans ces moments-là, tout est chambardé, on a l’impression que c’est possible. Ceux qui sont là sont soit morts, soit blessés sous les décombres, soit vivants par miracle. Alors avant l’arrivée des grandes personnes, on est comme des enfants sur une île: faisons donc quelque chose, avec de nouvelles règles, de nouveaux principes... J’avais vraiment ce sentiment-là, ce n’est pas venu après coup. Je ne l’avais pas de manière militante, mais j’avais cette impression qu’une parenthèse s’était ouverte et qu’on pouvait faire quelque chose. Je me suis souvenu de Rimbaud. Tenter quelque chose! Pas de façon idéologique, mais tenter quelque chose d’autre, puisque nous sommes tous là et qu’il n’y a personne d’autre.

Je ne veux pas faire une provocation à la Radiguet, qui présentait la Première Guerre mondiale comme «quatre ans de grandes vacances». Mais les moments de grand malheur et de grand bonheur se ressemblent: ils peuvent mettre l’homme hors des règles. Et là il y avait bien la perspective de quelque chose de nouveau, notamment par rapport à la mort: ce n’est pas chaque jour qu’on meurt en compagnie de 300.000 personnes... Ça enlève la condition individuelle.

N.O.- C’est-à-dire?

D. Laferrière.- Pendant quelques secondes, on ne pense pas à soi, on ne pense pas à sa petite mort... Par ailleurs, j’aime beaucoup que les gens arrivent à faire des choses au moment même. C’est ça qui m’intéresse, comme le fait que j’ai pu, quinze minutes après le séisme, sortir mon carnet et aller voir les fleurs. Oui, quinze minutes après j’étais déjà écrivain. Après avoir vu tout tomber, je suis allé voir si les fleurs étaient toujours là: il n’y avait pas une tige de cassée, j’ai ressenti une émotion... J’étais très content d’avoir eu cette idée. C’était déjà une vision d’écrivain: je n’étais pas un mortel, je n’étais pas un individu, j’étais déjà au travail. Et cette image est restée. Elle a contré les images de destruction totale qu’ont montrées les télévisions. Le séisme s’attaque au dur, le béton tombe, la fleur reste intacte.

Je me dis que j’étais dans une forme olympique: j’étais bien entraîné, j’écrivais depuis des mois, je n’avais pas l’esprit engourdi. C’est pourquoi, quand une première journaliste est venue m’interviewer, j’ai parlé de la culture alors que j’aurais dû parler des cadavres. Elle m’a regardé avec l’air de trouver que j’exagérais un peu. Que j’aurais dû dire au monde «venez nous aider, faites quelque chose». C’est bizarre, moi qui suis souvent un peu en retard, là, j’étais tout présent. Je n’ai jamais été aussi présent.

N.O.- Vous allez jusqu’à écrire: «on n’aura pas une pareille chance (façon de parler) une deuxième fois»... Ce sentiment a-t-il été partagé par vos compatriotes, ou les a-t-il au contraire choqués?

D. Laferrière.- C’est une manière de dire, bien sûr. Mais encore une fois, on n’a pas chaque jour la possibilité de vivre un événement aussi fort, de revoir les choses dans les grandes largeurs. C’est pour ça que ce livre est écrit sur un ton à la fois intimiste et distant. J’ai dit qu’Haïti n’a pas besoin de larmes, mais d’énergie. On m’a fait remarquer, avec raison, qu’Haïti n’a pas besoin d’énergie parce qu’il en a trop! Mais il a besoin qu’on reconnaisse cette énergie. Il s’agit d’une énergie humaine: 8 millions de candidats à la présidence…

Le discours désespérant qu’on entend tout le temps sur Haïti ne sert à rien. Il n’ébranle personne, il ne met rien en mouvement, il démotive même. Il faudrait pouvoir dire les choses autrement, en commençant par saluer l’extrême courage de ces gens, leur capacité de se retenir.

Car je pense aussi que cette expérience-là a apporté quelque chose. Cette société a vécu des moments extrêmement difficiles: deux ans plus tôt, il y avait eu quatre cyclones! Et depuis, il y a les inondations, le choléra, les élections – qui sont elles-mêmes un autre séisme… Il y a là une expérience qui se passe au su de tout le monde et que, me semble-t-il, on n’interprète pas bien: c’est vrai que les gens meurent et qu’il faut les aider, mais ceux qui interviennent ou commentent la situation ne devraient pas avoir peur de l’audace de certaines réflexions. On ne devrait pas rester dans un espace de bondieuserie. Parce que c’est intéressant, tout de même, ce qui se passe: on a là affaire à des maîtres de la douleur, à des gens qui peuvent se contrôler dans les moments les plus extravagants.

Puisqu’il n’y avait plus de règles, ils auraient pu piller, tuer, massacrer. Il y a des endroits où il y aurait des guerres civiles pour bien moins que ça. Or, devant la possibilité d’une barbarie, les Haïtiens se sont retenus dans un moment où ils étaient seuls, et où la moitié du travail était fait par le séisme. On n’a pas assez salué ça. On devrait pourtant le souligner. Ce devrait être un apport à l’expérience humaine. J’ai parlé tout à l’heure de mon propre sang-froid, mais beaucoup de gens l’ont également gardé, alors qu’ils venaient de perdre cinq personnes d’un coup! On devrait tenir compte de cela, davantage, comme d’une leçon humaine exportable. Face à un ennemi terrible, ces gens se sont comportés de manière héroïque. Il faudrait regarder ce peuple sur un plan autre qu’en se demandant ce qu’on peut faire pour lui. Car si vous le regardez bien, vous verrez, il peut faire beaucoup de choses pour nous

N.O.- Vous-même et vos proches avez été relativement épargnés?

D. Laferrière.- Oui, mais je ne veux pas m’appesantir sur mes proches. On a tous eu des morts. Et je ne voulais surtout pas prendre la parole pour raconter ça. Je voulais garder ce qui donnait un sens au moment. Donc ne pas utiliser les dévastations du paysage, comme je n’ai pas utilisé toute ma douleur personnelle.

N.O.- Un an après, l’aide internationale n’arrive pas toujours comme prévu, une épidémie de choléra s’est déclarée, le second tour des élections sénatoriales, législatives et présidentielle n'a toujours pas eu lieu... Gardez-vous cependant le sentiment que tout reste possible, avec une énergie positive à employer?

D. Laferrière.- C’est bizarre, je ne sais pas si c’est le fait de vivre sur une île, avec une langue et une population qui, dans sa majorité n’a pas de contacts avec l’extérieur, mais j’ai l’impression que les Haïtiens sont dans une solitude qui leur donne une certaine force. J’ai l’impression que, profondément, ils n’attendent rien de personne. Ni de l’Etat haïtien, ni du reste du monde. Naturellement, ils reçoivent l’aide qu’on leur donne avec plaisir. Mais je pense que, mentalement, les gens se font surtout des plans pour savoir comment refaire leur petite maison. Ils ont envoyé leurs enfants à l’école tout de suite. Beaucoup de gens pourraient utiliser un tel drame pour ne rien faire dans la vie! Comme les enfants qui, quand il y a une tempête de neige, en profitent pour ne pas aller à l’école... Alors que dans la rue, j’ai vu la vie quotidienne reprendre très rapidement, dès le lendemain. Ça ne veut pas dire que l’Etat peut continuer à les écraser ! Mais il faut qu’on parle de leur structure personnelle: ce sont des êtres autonomes qui font comme ils peuvent. Je crois que ce tissu humain n’a pas été touché. Ces gens sont des trompe-la-mort, comme dans les bandes dessinées: un train leur passe dessus, ils se relèvent...

Et je ne suis pas en train de peindre des êtres surhumains, non, c’est comme ça: quand on est seul et traversé par une histoire assez puissante – l’histoire coloniale, puis celle des indépendances-, qu’on a une religion autonome, une langue à soi, une histoire qui est un peu plus grande que le territoire, on finit par avoir une vision du monde personnelle. On le voit dans l’art, dans la culture. «Pourquoi la couleur?», comme disait Malraux. Tout ça finit par créer une autre dimension, et j’ai vu que cette dimension était l’endroit où les Haïtiens se sont retrouvés le plus fortement. La culture. Peut-être que la grande richesse haïtienne est là: ce n’est pas le pétrole, c’est la culture. Je crois qu’il faudrait tenir compte de cela pour l’avenir.

Ce n’est pas quelque chose de fou. Ce ne serait pas la première fois qu’un peuple miserait sur la culture… la France l’a bien fait! Et New York s’était refait avec la culture, quand Nixon avait dit qu’il ne lui donnerait pas un sou.

D’autre part, les pays de la Caraïbe ont besoin de tourisme pour vivre. Or s’il n’y a pas une culture forte, ça va être du tourisme sexuel… Il faut créer l’image que si l’on vient en Haïti, c’est pour autre chose: parce qu’il y a de la vie, que le pays est habité, qu’il y a des gens à rencontrer… Ça pourrait donner une autre proposition de voyage. Pas de tourisme: de voyage! Allez donc voir Haïti, plutôt que d’envoyer de l’argent aveuglément en vous demandant où il va. Allez voir, vous rencontrerez des gens, vous nouerez des partenariats, de quelque manière que ce soit. Vivez cette expérience avec des individus qui, tout de même, sont indomptables! Allez voir ces gens qui ont résisté aux séismes, aux inondations, aux élections, à tout!

N.O.- Les élections, précisément, sont assez mal engagées. Quel regard portez-vous là-dessus?

D. Laferrière.- Je ne sais pas. Moi je n’ai pas le droit de voter, les élections sont faites pour les gens qui vivent dans le pays et qui subissent les gens qu’ils élisent. J’aurai une opinion s’il y a une injustice, si des électeurs se font voler leur vote. Là tout le monde a le droit d’ingérence. Mais s’il y a un vote démocratique, alors je n’ai pas d’opinion. Il faudrait pour ça que j’aille vivre à Port-au-Prince.

N.O.- Et pensez-vous le faire un jour?

D. Laferrière.- C’est très intime. Même à moi-même, je n’ose pas donner de réponse définitive. Il faut faire attention quand on se donne des rendez-vous… Ce qui est sûr c’est que je voyage beaucoup. J’ai l’air d’habiter un pays, le Canada. Et en fait, mon pays, c’est l’avion. Je vis dans un espace qui est de moins en moins délimité. Je suis en mouvement.

N.O.- Vous parlez de ces gens qui, comme vous, ne vivent pas ou ne vivaient plus en Haïti, mais se trouvaient là presque par hasard au moment du séisme, et retrouvent ainsi une légitimité pour s’exprimer. En ce qui vous concerne, cet épisode n’a-t-il pas resserré votre lien avec Haïti?

D. Laferrière.- J’ai parlé de cela avec un peu d’ironie, parce que j’ai toujours eu une distance envers tous les nationalistes. Là, je dis que ça va créer un nouveau nationalisme. Ce qui est intéressant, c’est que les journalistes et les touristes de passage ont, brusquement, recouvré une partie de l’identité haïtienne parce qu’ils ont vécu l’un des plus grands moments de l’histoire du pays. A cela s’ajoute l’idée d’une nationalité par la mort, ou par le grand danger de mort, qui pourrait s’ajouter à la nationalité de naissance. On devrait donner la nationalité haïtienne à tous les étrangers qui étaient présents à ce moment-là! Et une médaille de l’ordre de la fraternité à tous les étrangers qui y ont trouvé la mort. Là où je suis ironique, c’est envers les gens qui vont dire «j’étais là», comme on dit «moi, monsieur, j’ai fait la guerre».

N.O.- Même si vous le faites sans en tirer gloire, c’est d’une certaine manière ce que vous faites avec ce livre…

D. Laferrière.- Je témoigne. On peut dire «j’étais là», mais c’est agaçant quand on s’en sert, surtout si c’est pour couper la parole à quelqu’un d’autre… Il y a même des gens qui disent «j’étais là» alors qu’ils n’étaient pas là! Je voulais plutôt rire de ce débat qui, comme bien souvent, divise le pays en deux: ceux qui sont à l’étranger et ceux qui sont en Haïti. Ceux qui sont légitimes sont ceux qui vivent l’expérience de la difficulté. Brusquement, des gens qui ont passé toute leur vie à l’étranger ont vécu ça. Il y a un «ça» qui donne une force, qui fait que la personne peut se sentir plus haïtienne qu’avant. Mais personnellement, j’ai beaucoup écrit sur Haïti, et je ne me suis jamais posé le problème dans ces termes, je ne me suis jamais demandé si j’étais haïtien ou pas: je vis tout à fait au Québec, je ne me mêle pas, ou alors très rarement, de la politique politicienne haïtienne.

N.O.- Votre rapport avec l’île est tout de même assez singulier. Dans «l’Enigme du retour» vous avez raconté y être revenu pour la première fois depuis très longtemps, et quelques mois plus tard vous vous retrouvez là, dans ce moment historique…

D. Laferrière.- Il y a des gens qui trouvent ça intéressant, qui disent que j’aurais dû appeler mon livre «le Retour sismique». Ils m’ont vu comme un scribe, ils comptent sur ma présence dans les médias internationaux. Ils m’ont dit: «tu leur diras».

N.O.- On retrouve ici votre «ubiquité».

D. Laferrière.- Oui, c’est pour ça que je ne cherche pas de légitimité territoriale. Même dans mes livres, je n’ai jamais caché mon passé… Au contraire. Je ne cherche pas une pureté nationale parce que je crois au mixage. Pas exactement au métissage, mais à une forme d’hybridité. Il y a beaucoup d’écrivains du sud qui viennent dans le nord et qui gomment leur expérience du nord quand ils retournent chez eux. Moi je souhaite que cette expérience soit connue. Je ne veux pas avoir pensé plus de trente ans à l’extérieur et que ça ne se sente pas! Ce serait une fausseté, il faut que ça se voie. Ça se vit. Il faut que les gens qui sont toujours restés à l’intérieur voient que quelqu’un est parti, puis revenu. Dans le temps, on peut acquérir de nouvelles expériences, il y a la possibilité de bouger dans sa structure humaine. Quand un jeune homme voit que c’est possible sans perdre de son essence, c’est énorme. Oui, on peut voyager très longtemps et parler de l’odeur du café. On peut faire ça. On peut cumuler, additionner les cultures, rester ouvert au reste du monde et sans risque de perdre son essence. On peut changer, et garder des rapports souterrains avec ce que l’on a été.

Par exemple, nous avons souvent, dans notre culture, une parole extravagante. Or on peut être dans la pudeur tout en étant haïtien… Et je me bats depuis longtemps pour faire baisser l’intensité. C’est ce que je dis aux jeunes écrivains: «baissez l’intensité, baissez le ton»; quand l’événement est fort, on n’a pas besoin de hurler comme à la radio haïtienne. Plus vous parlez fort, moins vous êtes crédibles. Baissez le ton! Je me bats pour qu’ils fassent ça dans l’écriture.

N.O.- Jouer cartes sur table à propos de votre parcours, en le mettant en scène à l’intérieur du livre, c’est donc votre façon de répondre à ceux qui pourraient contester votre légitimité à parler du séisme?

D. Laferrière.- Toute ma vie on m’a fait ce type de reproche, depuis «Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer». On a dit: «de quel droit il parle de sexe?». Mais on a dit aussi «de quel droit il ne parle pas?», par exemple quand il y avait des élections… Alors que j’ai refusé depuis 1986 de parler de la question politique haïtienne. J’essaie de ne pas parler de choses que je n’ai pas vécues, ou de gens que je ne connais pas. Même là, dans mon livre, il n’y a pas de noms. Je raconte des histoires, c’est tout. C’est pourquoi je suis réticent, parfois, quand on me pousse à me prononcer sur des questions politiques. Mais ça aussi, c’est une façon de parler à de jeunes Haïtiens, une manière de leur dire qu’on n’est pas obligé de prendre la parole sur tous les sujets, et qu’on peut aussi avoir certaines règles morales. L’une, pour moi, est de ne pas intervenir si je ne suis pas touché par les choses.

Tout ce que je voulais dire ici, c’est que, ce peuple, je le connais. Il est beaucoup plus intéressant qu’on croit. Il n’y a pas que le confort qui définit un être, qui fait qu’un être est civilisé ou pas. Il y a aussi des choses qui regardent l’individu lui-même: comment se comporter dans des moments extrêmement difficiles, face au danger, et comment se comporter quand toutes les règles établies sont tombées. Ce sont de grandes questions qui concernent tous les êtres humains. Comment fait-on quand on est seuls et qu’on a tous les pouvoirs? Que ferions-nous si nous avions pouvoir de vie et de mort sur les gens? Un peu comme les enfants avec les bestioles et les fourmis: est-ce qu’on les tue toutes, est-ce qu’on n’en tue pas? C’est difficile. Mais il y a d’autres questions: que faisons-nous quand nous sommes sous la grande douleur? Quand on a le droit de se sauver personnellement en écrasant les autres? Là, brusquement, j’ai vu des gens aider, s’entre-aider, faire la queue pour aller chercher de l’eau, s’occuper des enfants. Ils n’ont pas perdu la tête. Je voulais témoigner de cela, tout simplement.

 

Propos recueillis par Grégoire Leménager

«Tout bouge autour de moi», par Dany Laferrière,
Grasset, 208 p., 15 euros.

Crédits photo : Chesnot/Sipa

Source: ceci est la version longue de l'entretien paru dans "Le Nouvel Observateur" du 6 janvier 2011

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Rédigé par Parole en Archipel

Publié dans #Thélyson Orélien pour Parole en Archipel

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Publié le 6 Mars 2010

 Par Thélyson Orélien

 

1- Le bout de l’errance ou le besoin d’écrire

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Photo: Traffic in Port au Prince / TravelBlog

Port-au-Prince n’est plus et ne sera jamais ce qu’elle avait été auparavant…? Douze Janvier deux-mille dix, c’est presque le jour le plus long et peut-être la nuit la plus froide des années passagères. Nous sommes au plus noir d’un gel épouvantable. Il semblerait des atomes noirs dans un air limpide qu’on arriverait jamais
à
décanter. Je ne sais pas où, quand, comment, et pourquoi écrire. Puisque ces mots entre-crochets-angulaires ressemblant à ceux de l’épitaphe, ne sont que mots-raturés que j’ai trouvé bon de conserver. Ces mots attelés à ma peau ne sont que des chants mouillés, pour ne pas laisser le champ libre au mutisme qui assassine nos valeurs, nos vies. Soit qu’ils marquent une hésitation significative, soit qu’ils éclairent des passages ambigus. Ces peintures sur verbes.

 

Ce séisme ou tremblement de terre qui a ravagé la capitale haïtienne a fait bien grâce à des vies, ma vie. Puis-je dire heureusement, après tout? La chance de passer de la mort-écrasé-vif à la vie-miraculée, au bon milieu d’une première ville secouée et abattue tel un tronc d’arbre sous les décombres. Des décombres en béton, mais combien de décombres intellectuellement? A quand un nouveau Pierre Vernet à la Faculté Linguistique Appliquée FLA, un nouveau Georges Anglade écrivain-scientifique et géographe haïtien, un nouveau Hubert Deronceray homme politique du Grand Front Centre-Droit GFCD et Docteur en sociologie? A quand un orateur de la trempe de Micha Gaillard et tant d‘autres…? Telle serait la fin, tel serait l’épilogue apocalyptique port-au-princien soldé par des adieux imprévus, quand un séisme a voulu en son gré transformer la capitale haïtienne en une véritable nécropole.

 

Le mercredi treize du matin, sans aucune autre forme de procès, je crois vraiment que j’étais encore vivant, malgré moi. Comme a dit les Têtes Raides dans leur chanson: Notre besoin de consolation est impossible à rassasier en tant qu‘être humain. Et puisque je suis poète, je dois me rassurer que la poésie n’est pas de vains mots. Qu’elle n’est pas non plus un pieu mensonge auquel l’homme a droit. Et qu’elle doit-être à coup sûr pour nous qui sommes poètes de l’insularité celle du courage et d’engagement.

 

Parle pour ceux qui n’ont maintenant plus de voix

Soit la bouche et le cri des ensevelis

De tous ceux qui ont du ciment entre les dents

Du béton contre leur palais de chair!  A dit encore Daniel Vuataz, poète du Nord.

 

Il fait humide et lourd. Dix heures du matin, j’étais déjà dans une autre ville, chaude et poussiéreuse. Ma ville! Ma chère et tendre Gonaïves détruite il y a un an de cela, après avoir connu quatre ans auparavant une destruction semblable. Deux ouragans dévastateurs et meurtriers en quatre ans? La mort tel un faucon plane partout, ici et ailleurs. Comment nous affranchir d’elle, ce néant qui nous scrute. Et sur toute chose plane déjà le sentiment de transmigration d’un dépouillement, prélude à de nouveaux maux à de nouvelles blessures. Toujours pour avoir été trop réchauffé sous les effets de serre, je fais ici le vœu de ne pas me laisser induire à croire que cela est la vie: cette frénésie et cette tension de déchirement. Et puisque la vie ne m’a pas quitté. Sans laisser vagabonder mon esprit, ni le pressurer, je vais écrire ici les premières pages du plus grand livre de ma vie sur cette terre, ma terre. Car c’est-ce que serait le livre, entièrement uniquement et sans réserve fait de nos pensées, de nos vies.

 

Supposons que l’on puisse les saisir, ces pensées, avant qu’elles ne se changent en œuvre d’art. Les attraper au vol au moment où elles nous viennent à l’esprit. En gravissant l’avenue John Brown vers Pétion-Ville dans les parages de Lalue et Bourdon par exemple, il faut s’arrêter pour trouver un mot, pour trouver un mort, un mot-mort sur les lèvres. Le recours au langage est lent et illusoire. Il y a aussi la moule de la phrase dans les fosses communes qui demande d’être remplie. Si l’art se fonde sur la pensée comment intervient la transmutation? Bien qu’on n’en n’a pas lu grand-chose. Mais on doit continuer à écrire, chose que nous demande l’auteur des “Ephémérides” (Daniel Vuataz, poète Suisse).

 

Agite ton verbe et ta parole

A la face vibrante de ta terre

Qui vous a craché au visage

Ses pires insanités: sept fois dans sa bouche chaude

Elle a tourné sa langue de démon

Puis elle a tout défait, tout pris, tout enfoncé

Hurle-lui tes poèmes

Hurle-lui tout les noms

 

Je pense et j’espère que désormais, suite à la terrible tragédie qui a frappé mon pays, ce douze janvier, qu’il y aura forcément une prise de conscience que s’il faut reconstruire les murs, il faut aussi reconstruire l’Élite du pays. Car des décombres il y en a eu aussi sur le plan intellectuel. Les noms jour après jour, sont arrachés aux décombres. Et ils nous laissent pantois.-

 

2- Mon propre cerveau ou la difficulté à trouver mes mots

   

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Photo: Twin towers of the Port-au-Prince Cathedral / haiti photos

Voici en miniature toute une dépression nerveuse, un traumatisme aigu. Je suis arrivé des Gonaïves mercredi matin, après… Me suis écroulé dans un fauteuil, un peu incapable de m’en arracher. Tout insipide, sans goût, sous couleurs. Un immense besoin de repos. Jeudi, un unique souhait: être seul au grand air. L’air délicieux. Evité de parler trop; n’ai pas pu lire. Ai pensé
à ma faculté d’écrire avec vénération, comme quelque chose d’incroyable, appartenant à quelqu’un d’autre, dont plus jamais je ne jouirai moi-même. Tête complètement vide. Dormi dans mon fauteuil. Vendredi: Absolument aucun plaisir de vivre, tentation au suicide. Mais les messages et paroles en archipel de quelques amis, de proche ou de loin me mettent peut-être mieux accordé à l’existence.

 

En tant que moi-même, caractère et particularités complètement anéantis. Humble et modeste. Difficulté à trouver mes mots, malgré la majestueuse demande de plume de l’écrivaine Michelle Mevs. Lu machinalement, comme une vache rumine. Dormi dans mon fauteuil samedi, sentiment de fatigue physique, mais légère activité cérébrale. Recommencé à enregistrer les choses. Peine à écrire, aux amis poètes de ma génération et à ma famille de la diaspora. Plus lucide, plus léger. Pensé que je pouvais écrire, mais j’ai résisté, ou trouvé que c’était impossible. Une envie de lire des poètes du Sud m’a pris dimanche. J’ouvre cette “ Chanson pour amadouer la mort suivie de Cœur inachevé” de Marc Exavier qui me dit tout bas:

 

L’espoir est un soleil impair

Un frisson volé aux miroirs  

L’espoir est une ruche folle

Une ruée de clignements

Une rumeur aux gras de sel

Une marée mure de sang

 

L’espoir est un chemin aveugle

Un désespoir qui se recharge

Un écho qui choisit les mensonges

Un gisement de ciels

L’espoir est un fleuve qui rêve

Dans le soir fumant de la soif

 

L’espoir est une légende confuse

Où l’amertume fermente et soigne

Son goût de cendre et de tumeur

 

J’habite mes ossements

Cœur à chaos nageur soluble

Une erreur qui crée ses calculs

La vie est un soleil aveugle

 

Cela me ramène au sentiment de ma propre individualité. Lu un peu d’Octavio Paz et de Jacques Stephen Alexis Compère Général Soleil. Quelques poètes de l’Afrique noire, sans chercher à comprendre, mais en ai tiré du plaisir. Je commence maintenant à vouloir écrire, à prendre des notes, décrypter des énigmes que me propose le pays, la vie.  Aujourd’hui peut-être que mes sens se réveillent après cette tragédie. Mon pouvoir créateur est encore là. Retour à ma curiosité littéraire. J’ai relu encore une fois Le jardin face à la France, ce si beau roman de Janine Massard, grande voix de la Suisse romande, et Ultravocal cette spirale de Frankétienne, l’œuvre dans laquelle barbote l’horrible chaudière de la sorcellerie. Ce génial mégalomane!

 

Je cueille du plus profond de mes larmes ce que j’appelle des “ fleurs”. Elles font paraitre nos vies un peu dénudées parfois, et alors mon romantisme invétéré me suggère une image de moi-même en train d’avancer péniblement dans la nuit; souffrant au plus profond de mon être, stoïquement, luttant pour me frayer un chemin jusqu’au bout de ma course. La vérité c’est que mes voiles battent toujours autour de moi pendant deux ou trois jours qui suivent mon retour à la vie normale. Mais je ne me plains pas, voyant que pour ce qui est de mon état, je nage de nouveau comme de gros nuages, en pleine forme. Je me sens une fois de plus stabilisé à ma moelle épinière, qui est toujours le pivot de mon être.-

 

Thélyson ORÉLIEN, Auteur 

thelysonorelien@yahoo.fr  

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Rédigé par Parole en Archipel

Publié dans #Thélyson Orélien pour Parole en Archipel

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