La légitimité culturelle, un jugement de valeur (?)

Publié le 8 Décembre 2012

Dans un article, Néhémy Pierre jeune poète, a essayé de mesurer le fondement de la légitimité des biens culturels à travers certaines instances et certaines structures de la culture haïtienne. Il soutient qu’aucune légitimité ne peut venir d’institutions matériellement démunies en plus d’être sous la dépendance la plus totale. Ainsi, par son texte, l’auteur d’Emmuré et de Mots Epars (ré)active-t-il un sujet de grande importance pour tout jeune artiste. Intéressé par la problématique, je trouve utile et motivant d’apporter une pierre, aussi petite soit-elle, à la construction du débat.  J’ai à cet effet, choisi d’aborder dans le sens de la construction de la légitimité culturelle en rapport à la perception sociale projetée sur les biens culturels.   

 

N’en déplaise aux auteurs d’Haïti, une traversée littéraire, aujourd’hui comme au 19e siècle, l’histoire de la littérature haïtienne est en soi une recherche vaine de l'autonomie et de la légitimité par rapport à la littérature française. Il serait tentant de dire dans ce cas que le centre n’est plus apprécié en tant que tel puisque la périphérie qu’il objective et postule ne le perçoit plus comme centre.  Mais les quêteurs peinent à réaliser ce rêve. Car la dépendance de la littérature haïtienne dite francophone - donc périphérique à l'égard de celle de l’ancienne métropole - est telle que toute reconnaissance passe par Paris, le centre de la francophonie. Les «auteurs [haïtiens], nous dit Dany Laferrière, attendent que la France leur tende la main pour publier un livre chez Grasset ou chez Gallimard ». Les littéraires haïtiens ne peuvent évidemment pas dans une position inférieure s'imposer. Si donc la légitimité se fonde aussi sur des réseaux relationnels, force est de constater que dans le cas d’Haïti ce réseautage conduit à l’aliénation pure et simple de nos biens culturels (producteurs et productions).  Or, pour qu’un bien culturel soit légitime, il lui faut s’inscrire dans une pratique culturelle qui n’est pas restavèk. La nôtre l’est-elle jusqu’à quel point ?

 

En vertu de quoi institue-t-on une aune culturelle ? Et jusqu’à quel point cette aune s’insère-t-elle dans le rapport conflictuel qui nourrit la société haïtienne ? Il faut dire que l’évaluation de la qualité ou de la valeur artistique des biens culturels s’organise sur des bases « intuititionnables » (du j’aime/du j’aime pas) ou sur des bases claniques. Ces dernières m’intéressent beaucoup plus. Certains acteurs de l’espace culturel décident de considérer telle ou telle œuvre/ tel ou tel artiste comme « le nec plus ultra » à avoir réalisé les principes qui organisent leur « champ » (espace de confrontation continuelle) d’activités. Certes, il y a ce qu’on appelle la légitimité rationnelle, qui s’appuie sur la loi. Mais de cette pratique-là viennent deux autres types de légitimité : traditionnelle et charismatique. La légitimité est dite traditionnelle si le bien culturel consacré « mobilise [certains] procédés esthétiques, s’il reconduit des présupposés artistiques reconnus pour évidents, et charismatique si le bien culturel est indissociable d’un écrivain ou d’une personne exemplaire [auteurs connus, critique, spécialiste réputé, grande maison d’édition…] qui l’aurait écrit, publié ou commenté ». Le type prépondérant chez nous serait le modèle charismatique. En effet, si c’est telle ou telle personnalité du champ publie ou commente telle ou telle œuvre, cette dernière sera jugée bonne ou mauvaise. Dès lors, pour comprendre le mécanisme de légitimation en Haïti, il faut questionner sérieusement les modes et les modèles opératoires de reconnaissance et découvrir les dieux qui définissent les critères de salut d’un bien culturel.

 

Contesté certes, mais un monde de l’art existe bel et bien en Haïti et il fonctionne à l’image de l’État, l’État marron : Un État restavèk [et/ou] démissionnaire.  C’est un fait que les jeunes artistes ne doivent ni ignorer ni prendre à la légère. Car ce monde, malgré sa faiblesse constatée et criée, fonde, perpétue ou conteste à l’heure actuelle le statut de certains biens culturels (producteurs et productions, matériels ou immatériels) et s’efforce d’assurer à d’autres une certaine visibilité (condition nécessaire et parfois suffisante pour leur légitimation, du moins temporaire). Ce qui revient à dire que l’instance de légitimité ne garantit pas l’objectivité : elle consacre des « préjugés », donc des « abus », des « erreurs » … Ses outils de travail, si divers soient-ils, sont à priori discriminatoires. Penser la légitimité dans le contexte actuel revient d’une part à interroger les mythes légitimateurs, le champ symbolique, les acteurs de légitimation, d’autre part, à (ré) configurer les formes incorporées (un nouvel habitus), à (ré)définir les formes objectivées (comment s’approprier les biens culturels), à (ré)fonder les formes institutionnalisées (maison d’édition et tous les organes de réception) et le marché (du moins de l’intérieur) des productions de biens culturels. Vaste projet générationnel !

 

Penser la légitimation des biens culturels est une action politique par excellence. Car la culture suppose avant tout une reconnaissance sociale et un partage du symbolique. Ainsi, dans le domaine de la politique (telle qu’on le pense aujourd’hui), comme dans celui de la création culturelle, tout acte ou toute pratique sociale se fonde sur une approbation consensuelle. Or, le consensus est un état mouvant dans le temps et dans l’espace. Aujourd’hui, avec le « changement de géographie littéraire », une nouvelle production littéraire se met en place et de nouveaux groupes se dessinent dans le paysage littéraire haïtien, travaillent et demandent à être reconnus au sein de la hiérarchie culturelle. De là est né le mouvement que certains appellent « malaise » ou « conflit générationnel ». Ce n’est, à mon avis, ni ceci ni cela. Je dirais plutôt que c’est la preuve que l’espace culturel est en très bonne santé mis à part qu’il faut le « déchaîner ».  

 

La culture (comme lieu de l’objectivation sociale du talent, comme accumulation du capital symbolique, comme socialisation ou essentialisation du talent) est un espace de pouvoir : intellectuel, économique et politique. Ainsi cet espace est-il devenu un théâtre de l’ascension sociale, un lieu où l’héritage se perpétuerait.  D’où une lutte constante et renouvelée. Autant dire ici que la légitimité est la fille d’un désir de pouvoir et d’une lutte.  Effectivement, le royaume de la culture, en Haïti tout comme partout ailleurs, est semblable au royaume des cieux. Il est forcé. Seuls les violents (compétents [ ?], originaux [ ?] et riches,   pour le moins) finiront par s’en emparer. A en croire les propos de Claude Sainnécharles en effet, avec Trouillot et Castera qui sont à la fois Legba et Saint-Pierre parce qu’ils détiendraient le « capital culturel », les jeunes élus peinent à y entrer sous prétexte qu’ils ne produisent, esthétiquement, que des œuvres beaucoup plus près du mot de Cambronne  que de la littérature (une autre façon- plus arrogante- de dire que les jeunes écrivains qui échappent à leur dictat n’ont pas d'habitus). Mais puisqu’il y a changement de géographie constaté dans la littérature haïtienne, laquelle des deux cultures sera hégémonique et l’autre sous-culture dans les jours les plus proches ? Y aura-t-il continuité ou cohabitation pacifique ?

 

La légitimité, née de la difficile coexistence entre l’histoire et le progrès, entre le passé et le futur, est une matérialisation de la foi. Ouvrir le royaume de la culture à cette nouvelle aire géographique dont parle Néhémy c’est pour les « anciens garants ?» premièrement s’exposer au danger. Et le plus grand des dangers est la conquête de l’espace légitimateur par les jeunes. Voilà pourquoi les garants de cet ordre n’ont qu’une seule stratégie : cimenter l’espace culturelle pour ne pas être perturbés. Qui plus est, l’ouverture de ce territoire amorce d’une part une phase dans le processus de démystification de l’ancien système et d’autre part, une expulsion des anciens démons de l’espace divin-naturel qu’est la culture.

 

Penser la légitimité, c’est enfin penser la « durée ». En ce sens, il s’impose de recourir à la conception historiciste des biens culturels. Un bien culturel peut rester immuable aussi longtemps qu’il sert les idéologies ou les régimes dominants et répond aux exigences d’un goût littéraire, à la mentalité d’une civilisation ou d’une communauté d’hommes et de femmes. Mais aussi, ce bien-là peut sortir du canon et même tomber dans l’oubli.  En un sens, la valeur/le statut d’un bien culturel dépend toujours de l’idée que l’on se fait à chaque période de l’art ; elle dépend de chaque conception qu’une génération a des valeurs culturelles. Ainsi, la postérité doit-elle constamment interroger la mémoire culturelle pour pouvoir comprendre la notion d’oubli, de continuité ou de rupture dans les mécanismes de (ré)production des biens de la culture. Mais il est de fait que toute nouvelle donne doit nécessairement se bâtir sur les dépouilles de la précédente. Voilà pourquoi la légitimité d’un groupe qui se présente souvent comme un absolu ou, du moins, comme un statu quo, est, par nature, relative et remplaçable.

 

     

Tetzner Leny Bien Aimé

 


Cf. Néhémy Pierre, Comment devient-on écrivain en Haïti aujourd’hui ?

J’entends par l’expression ‘’bien culturel’’, l’ensemble des productions matérielles ou immatérielles, de la société haïtienne. Ainsi, comme l’a définie l’UNESCO dans la Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles (26 juillet- 6 aout 1982), la culture est cette enveloppe qui « englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les traditions et les croyances ». Puisque toute culture repose sur des valeurs, elle est une projection humaine susceptible de varier notamment en fonction des aléas de l’histoire. Ce qui veut dire de fait que la culture tout comme les biens culturels ne sont pas « idéologiquement inertes» d’autant plus que les perceptions de certains artistes haïtiens se confrontent à d’autres croyances préalablement établis. C’est par ailleurs ce qui fonde, par exemple, cet œcuménisme culturel au sein de la francophonie/francité.

Cf. propos de Dany Laferrière dans son interview avec Ghila Sroka sous le titre « De la francophonie et autres considérations… », In littérature @ Ile en ile. Voir aussi Tribune juive, Vol. 16, no 5, août 1999, pp. 8-16.

 Cf. Jérôme David, « La marche des temps : sociologie de la littérature et historicité des œuvres », CONTEXTES [En ligne], 7 | 2010, mis en ligne le 03 juin 2010, consulté le 05 août 2012. URL : http://contextes.revues.org/4647 ; DOI : 10.4000/contextes.4647. En effet, toute la réflexion de ce paragraphe s’inspire du texte de J. David.              

L’expression est empruntée à Leslie Jen-Robert Péan dans son ouvrage titré « Haïti: économie politique de la corruption. L’État marron, 1870-1915 ».

  Cf. son article Contre l’impertinence Casterienne et Trouillotienne.

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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