Deux pièces détachées …

Publié le 6 Mars 2010

 Par Thélyson Orélien

 

1- Le bout de l’errance ou le besoin d’écrire

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Photo: Traffic in Port au Prince / TravelBlog

Port-au-Prince n’est plus et ne sera jamais ce qu’elle avait été auparavant…? Douze Janvier deux-mille dix, c’est presque le jour le plus long et peut-être la nuit la plus froide des années passagères. Nous sommes au plus noir d’un gel épouvantable. Il semblerait des atomes noirs dans un air limpide qu’on arriverait jamais
à
décanter. Je ne sais pas où, quand, comment, et pourquoi écrire. Puisque ces mots entre-crochets-angulaires ressemblant à ceux de l’épitaphe, ne sont que mots-raturés que j’ai trouvé bon de conserver. Ces mots attelés à ma peau ne sont que des chants mouillés, pour ne pas laisser le champ libre au mutisme qui assassine nos valeurs, nos vies. Soit qu’ils marquent une hésitation significative, soit qu’ils éclairent des passages ambigus. Ces peintures sur verbes.

 

Ce séisme ou tremblement de terre qui a ravagé la capitale haïtienne a fait bien grâce à des vies, ma vie. Puis-je dire heureusement, après tout? La chance de passer de la mort-écrasé-vif à la vie-miraculée, au bon milieu d’une première ville secouée et abattue tel un tronc d’arbre sous les décombres. Des décombres en béton, mais combien de décombres intellectuellement? A quand un nouveau Pierre Vernet à la Faculté Linguistique Appliquée FLA, un nouveau Georges Anglade écrivain-scientifique et géographe haïtien, un nouveau Hubert Deronceray homme politique du Grand Front Centre-Droit GFCD et Docteur en sociologie? A quand un orateur de la trempe de Micha Gaillard et tant d‘autres…? Telle serait la fin, tel serait l’épilogue apocalyptique port-au-princien soldé par des adieux imprévus, quand un séisme a voulu en son gré transformer la capitale haïtienne en une véritable nécropole.

 

Le mercredi treize du matin, sans aucune autre forme de procès, je crois vraiment que j’étais encore vivant, malgré moi. Comme a dit les Têtes Raides dans leur chanson: Notre besoin de consolation est impossible à rassasier en tant qu‘être humain. Et puisque je suis poète, je dois me rassurer que la poésie n’est pas de vains mots. Qu’elle n’est pas non plus un pieu mensonge auquel l’homme a droit. Et qu’elle doit-être à coup sûr pour nous qui sommes poètes de l’insularité celle du courage et d’engagement.

 

Parle pour ceux qui n’ont maintenant plus de voix

Soit la bouche et le cri des ensevelis

De tous ceux qui ont du ciment entre les dents

Du béton contre leur palais de chair!  A dit encore Daniel Vuataz, poète du Nord.

 

Il fait humide et lourd. Dix heures du matin, j’étais déjà dans une autre ville, chaude et poussiéreuse. Ma ville! Ma chère et tendre Gonaïves détruite il y a un an de cela, après avoir connu quatre ans auparavant une destruction semblable. Deux ouragans dévastateurs et meurtriers en quatre ans? La mort tel un faucon plane partout, ici et ailleurs. Comment nous affranchir d’elle, ce néant qui nous scrute. Et sur toute chose plane déjà le sentiment de transmigration d’un dépouillement, prélude à de nouveaux maux à de nouvelles blessures. Toujours pour avoir été trop réchauffé sous les effets de serre, je fais ici le vœu de ne pas me laisser induire à croire que cela est la vie: cette frénésie et cette tension de déchirement. Et puisque la vie ne m’a pas quitté. Sans laisser vagabonder mon esprit, ni le pressurer, je vais écrire ici les premières pages du plus grand livre de ma vie sur cette terre, ma terre. Car c’est-ce que serait le livre, entièrement uniquement et sans réserve fait de nos pensées, de nos vies.

 

Supposons que l’on puisse les saisir, ces pensées, avant qu’elles ne se changent en œuvre d’art. Les attraper au vol au moment où elles nous viennent à l’esprit. En gravissant l’avenue John Brown vers Pétion-Ville dans les parages de Lalue et Bourdon par exemple, il faut s’arrêter pour trouver un mot, pour trouver un mort, un mot-mort sur les lèvres. Le recours au langage est lent et illusoire. Il y a aussi la moule de la phrase dans les fosses communes qui demande d’être remplie. Si l’art se fonde sur la pensée comment intervient la transmutation? Bien qu’on n’en n’a pas lu grand-chose. Mais on doit continuer à écrire, chose que nous demande l’auteur des “Ephémérides” (Daniel Vuataz, poète Suisse).

 

Agite ton verbe et ta parole

A la face vibrante de ta terre

Qui vous a craché au visage

Ses pires insanités: sept fois dans sa bouche chaude

Elle a tourné sa langue de démon

Puis elle a tout défait, tout pris, tout enfoncé

Hurle-lui tes poèmes

Hurle-lui tout les noms

 

Je pense et j’espère que désormais, suite à la terrible tragédie qui a frappé mon pays, ce douze janvier, qu’il y aura forcément une prise de conscience que s’il faut reconstruire les murs, il faut aussi reconstruire l’Élite du pays. Car des décombres il y en a eu aussi sur le plan intellectuel. Les noms jour après jour, sont arrachés aux décombres. Et ils nous laissent pantois.-

 

2- Mon propre cerveau ou la difficulté à trouver mes mots

   

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Photo: Twin towers of the Port-au-Prince Cathedral / haiti photos

Voici en miniature toute une dépression nerveuse, un traumatisme aigu. Je suis arrivé des Gonaïves mercredi matin, après… Me suis écroulé dans un fauteuil, un peu incapable de m’en arracher. Tout insipide, sans goût, sous couleurs. Un immense besoin de repos. Jeudi, un unique souhait: être seul au grand air. L’air délicieux. Evité de parler trop; n’ai pas pu lire. Ai pensé
à ma faculté d’écrire avec vénération, comme quelque chose d’incroyable, appartenant à quelqu’un d’autre, dont plus jamais je ne jouirai moi-même. Tête complètement vide. Dormi dans mon fauteuil. Vendredi: Absolument aucun plaisir de vivre, tentation au suicide. Mais les messages et paroles en archipel de quelques amis, de proche ou de loin me mettent peut-être mieux accordé à l’existence.

 

En tant que moi-même, caractère et particularités complètement anéantis. Humble et modeste. Difficulté à trouver mes mots, malgré la majestueuse demande de plume de l’écrivaine Michelle Mevs. Lu machinalement, comme une vache rumine. Dormi dans mon fauteuil samedi, sentiment de fatigue physique, mais légère activité cérébrale. Recommencé à enregistrer les choses. Peine à écrire, aux amis poètes de ma génération et à ma famille de la diaspora. Plus lucide, plus léger. Pensé que je pouvais écrire, mais j’ai résisté, ou trouvé que c’était impossible. Une envie de lire des poètes du Sud m’a pris dimanche. J’ouvre cette “ Chanson pour amadouer la mort suivie de Cœur inachevé” de Marc Exavier qui me dit tout bas:

 

L’espoir est un soleil impair

Un frisson volé aux miroirs  

L’espoir est une ruche folle

Une ruée de clignements

Une rumeur aux gras de sel

Une marée mure de sang

 

L’espoir est un chemin aveugle

Un désespoir qui se recharge

Un écho qui choisit les mensonges

Un gisement de ciels

L’espoir est un fleuve qui rêve

Dans le soir fumant de la soif

 

L’espoir est une légende confuse

Où l’amertume fermente et soigne

Son goût de cendre et de tumeur

 

J’habite mes ossements

Cœur à chaos nageur soluble

Une erreur qui crée ses calculs

La vie est un soleil aveugle

 

Cela me ramène au sentiment de ma propre individualité. Lu un peu d’Octavio Paz et de Jacques Stephen Alexis Compère Général Soleil. Quelques poètes de l’Afrique noire, sans chercher à comprendre, mais en ai tiré du plaisir. Je commence maintenant à vouloir écrire, à prendre des notes, décrypter des énigmes que me propose le pays, la vie.  Aujourd’hui peut-être que mes sens se réveillent après cette tragédie. Mon pouvoir créateur est encore là. Retour à ma curiosité littéraire. J’ai relu encore une fois Le jardin face à la France, ce si beau roman de Janine Massard, grande voix de la Suisse romande, et Ultravocal cette spirale de Frankétienne, l’œuvre dans laquelle barbote l’horrible chaudière de la sorcellerie. Ce génial mégalomane!

 

Je cueille du plus profond de mes larmes ce que j’appelle des “ fleurs”. Elles font paraitre nos vies un peu dénudées parfois, et alors mon romantisme invétéré me suggère une image de moi-même en train d’avancer péniblement dans la nuit; souffrant au plus profond de mon être, stoïquement, luttant pour me frayer un chemin jusqu’au bout de ma course. La vérité c’est que mes voiles battent toujours autour de moi pendant deux ou trois jours qui suivent mon retour à la vie normale. Mais je ne me plains pas, voyant que pour ce qui est de mon état, je nage de nouveau comme de gros nuages, en pleine forme. Je me sens une fois de plus stabilisé à ma moelle épinière, qui est toujours le pivot de mon être.-

 

Thélyson ORÉLIEN, Auteur 

thelysonorelien@yahoo.fr  

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Rédigé par Parole en Archipel

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