En quoi la publication à l’étranger influence-t-elle les œuvres littéraires haïtiennes ?

Publié le 23 Août 2012

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Je commencerai ce texte avec une remarque d’Ulrick Fleischman dans son petit volume intitulé « Écrivain et société en Haïti » En nombre croissant, nous indique-t-il, les auteurs haïtiens parviennent à publier leurs œuvres à l’étranger ou par la branche haïtienne des maisons étrangères. Ce fait tient (certes) au renouveau de l’intérêt pour les littératures du tiers monde, et aussi aux efforts de la France et du canada en faveur de la francophonie... Les conséquences de cette internationalisation sont difficiles à prévoir, mais on peut craindre qu’elles ne soient pas uniquement positives.


Il précise également dans les mêmes paragraphes que l’auteur est porté, au détriment de ses propres aspirations sociales et des besoins de son pays à traiter des sujets à tendance plus universelle. Je ne tiens pas à assumer ce second aspect du propos ici. Néanmoins, la prime remarque reste pertinente et fait pendant, d’un point de vue esthétique, à ma préoccupation exprimée la semaine dernière de savoir comment devenir écrivain en Haïti aujourd’hui. Car si la publication à l’étranger reste le moyen le plus évident, il n’est pas farfelu de se demander dans quelle mesure ce raccourci a des incidences esthétiques, non seulement dans le choix thématique des écrivains, mais surtout dans la manière de traiter le texte qui sera soumis aux lecteurs.

  
Pour qui écrit-on ? : Construction de sens et public cible


Si tant est que la littérature est la caisse de résonnance d’une société, en tant qu’art dont le médium du langage condamne à travailler dans la construction et les déconstructions de sens, il devient théoriquement impossible d’échapper à la question de savoir qui produit du sens pour qui. Autrement dit, l’écrivain littéraire, quand il est pris dans l’engrenage malicieux du matériau sur lequel il travaille et du façonnement qu’il veut en tirer, avec qui partage-t-il le code nécessaire pour rentrer dans ce nouveau lieu que constitue l’œuvre qu’il propose ?

  
C’est dans cet angle précis que la lecture et l’écriture deviennent le coefficient d’une même tentative de s’inscrire dans la réalité en s’y échappant. Que le lecteur et l’écrivain deviennent des compagnons dans un dialogue apparemment à sens unique, mais peu s’en faut, concernant un monde qu’ils sont censé partager. Et leur parole sur ce monde les inscrit dedans en le leur mettant sous les yeux. Sauf que l’invitation à partager ne relève qu’à l’auteur qui met l’univers qu’il façonne sur la piste de celui avec qui il veut parler. C’est ce lecteur anonyme dont il attend le secours pour sortir de l’engrenage malicieux, pour que son texte en vienne à exister, qu’il convient ici d’appeler public, ou de préférence, lecteur cible.


 Je dois le titre de ce chapitre à J. P. Sartre qui en fait le deuxième de son traité « Qu’est-ce que la littérature ? ». Je lui concède également la tendance à considérer qu’une œuvre littéraire, dans le sens du moins qu’on en parle ici, est un acte « allusif ». Ce qui implique non seulement que les signes de l’écrivain signifient au lecteur, mais surtout, qu’ils « contiennent en eux même –comme tous les ouvrages de l’esprit dirait Sartre – l’image du lecteur auquel ils sont destiné ». L’ampleur d’un tel propos est de dire tout bonnement que l’auteur, non seulement il s’attend à une catégorie de lecteur, mais s’adresse en particulier à cette catégorie là. Il en a comme une image mentale. Ce qui revêt d’une double importance. Théorique : le lecteur est déjà présent quand l’écrivain écrit, ce que celui là fait comme sous son regard. Pratique : L’écrivain choisit apriori ses lecteurs en fonction de ses « objectifs » (contraintes et préoccupations), à la fois esthétiques et personnels. Cette double importance s’actualise ici en une seule question : Considérant les contraintes éditoriales qui expatrient la quasi-totalité des publications d’œuvres littéraires reconnues, pour qui écrivent les écrivains haïtiens ?


Le regard de l’autre


Il est difficile d’attester jusqu’à quel point une œuvre est démangé par les regards qui sont apriori posés dessus. Ce serait prétendre sonder par une proposition générale les âmes de tous les artistes d’un contexte donné. Autant qu’il est difficile de travailler sur le motif du choix d’un écrivain, qui d’ailleurs n’est pas obligé d’en avoir fait qu’un seul. Déjà que cette question d’intention d’écriture ou de motif esthétique tient la route plus longtemps avec les récits longs qu’avec la poésie, par exemple. Encore faut-il y mettre la dose de précaution et de ressources théoriques nécessaires pour délimiter de quoi il s’agit.


Indices de translation littéraire  

 

Il y a d’abord les notes de bas de page. C’est très souvent le problème de la langue qui y est posé. Quand dans un roman il y a des mots et des expressions créoles (ou d’une autre langue « autochtone ») mis en italique ou entre guillemets et qui font ensuite l’objet d’explication en bas de page, il me parait évident que ce travail tend la main et joue son propre rôle de traducteur.


 Il y a les explications descriptives. C’est le problème de l’allusion dans le sens de l’univers matériel qui y est souvent posé. Rarement en note de bas de page, les explications introduites dans le corps d’un texte littéraire faisant référence à un objet bien connu et à son usage, mais qui insistent pour décrire comment les gens «d’ici » en font usage, se rencontrent assez souvent. Leur cumulation n’est pas toujours très agréable à un lecteur qui partage le même milieu.


Il y a également les explications démonstratives, ou étalage de faits connus. C’est encore le problème de l’allusion, mais pris dans le sens de l’imaginaire et de l’histoire. Le texte, quand il met des personnages en situation ou qu’il rapporte des faits, il précise en discours ce que de tels faits impliquent pour les personnages et à quoi dans l’imaginaire et l’histoire collectifs font-ils écho.

     
Reste encore un certain nombre d’indices qui révèle, à mon sens, de ce que j’ai appelé plus haut une translation littéraire. Si certains peuvent rendre la lecture éprouvante pour des lecteurs « locaux », c’est pour les mêmes raisons qu’ils facilitent la lecture à d’autres lecteurs ou aux « lecteurs autres ». Néanmoins, faut-il aussi préciser que ces indices peuvent également servir de figure de style. C'est-à-dire que pour qui les manie bien, ils engagent en peu de chose la qualité littéraire du texte. Ils peuvent même servir d’atout, la littérature étant avant tout un espace de création où il convient, par conséquent, de faire avec les différents obstacles ou situations.


Le dernier des indices


La question est même tautologique de savoir en quoi la publication à l’étranger influence les œuvres littéraires haïtiennes. Car la réponse la mieux articulée, qui serait également le meilleur indice de translation littéraire, c’est de répondre que c’est tout bonnement le fait qu’elles soient publiées avant tout et en dernière instance à l’étranger. Et cette réponse aurait une double pertinence, d’abord parce que le texte, en général, a été écrit pour être publié à l’étranger, d’où une image mentale supposée du lecteur potentiel. Ensuite, parce qu’après le texte demeurera bien rare, et parfois complètement absent en Haïti même. Dans ces conditions, la littérature haïtienne se donne à voir un peu plus qu’elle n’est dans un rapport authentique entre un auteur et un lecteur qui partagent une mêmeté imaginaire et historique. Théoriquement, elle se lit donc dans un contexte décontextué. C’est toujours un vent d’ailleurs. Avec tout ce que cela implique d’altérité, d’aléa et de délocalisation.


Je persiste donc à soutenir qu’il sera salutaire pour la littérature haïtienne contemporaine de s’investir toute entière dans l’entreprise éditoriale. De professionnaliser ce secteur là. De contribuer à faire des écrivains pour parler d’abord nos paroles, que nous comprenons (dans le sens premier du mot : prendre ensemble) sans sur-traduction. Car s’internationaliser sans ancrage et à cause d’un déficit, c’est un peu « perdre notre restant d’âme ».


J’encourage en ce sens les récentes tentatives éditoriales citées précédemment. Toutefois, je proposerais qu’on soit beaucoup plus ambitieux de ce coté là. Vue la rareté des librairies, il faut d’un autre dynamisme et d’autres stratégies de diffusion. On fera alors probablement face au problème maintes fois souligné de lecteur potentiel en Haïti.
 

Qui est prêt à lire quoi ? Ceci est l’objet d’une autre réflexion.

Jean Néhémy PIERRE

 

Crédit-photo : lapetitehaiti.wordpress.com

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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