Nouvelle | Le vieux nègre dans le temple*

Publié le 26 Août 2012

*Cette nouvelle dédiée au Souvenir de la Traite Négrière et de son abolition, qui vise à inscrire dans la mémoire collective la tragédie de la Traite et surtout la révolte des esclaves du début du XIXè siècle en Haïti. Révolte qui a joué un rôle déterminant dans l'abolition de l'esclavage à travers le monde.


 


À la mémoire de Gwo Jo Alexis

 

 

JCI-copie-1.jpgC’est un grand édifice éclectique en haut d’une colline dédiée à la sainte patronne de la ville la plus importante au pays du Petit caporal. En forme de croix grecque,il est chapeauté par une coupole surmontée d’une tourelle qui l’éclaire par le haut. Sur le fronton, on peut lire cette légende : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante». Il s’y passait depuis quelque temps des choses bizarres. Parmi les nombreux étudiants qui fréquentent le quartier, certains disaient avoir remarqué que, tard dans la nuit, des guirlandes de couleur semblaient envelopper les imposantes colonnes qui en font le tour. D’autres prétendaient avoir entrevu à travers les fenêtres du sous-sol une lueur sombre qui sourdait après le coup de minuit, comme si on aurait allumé un grand feu dans la crypte.

 

Quel crédit accorder à ces divagations d’universitaires surmenés, connus pour leurs tours pendables, réputés pour leurs élucubrations sur le sexe des anges,  célèbres pour leurs conjectures farfelues au point d’en perdre leur latin? Les examens de fin d’année approchaient et ils avaient probablement décompressé à l’aide de généreuses tournées de vins mauvais. Par le passé, certains avaient déjà vu le roi Philippe Auguste revenir des croisades à la tête de sa troupe de chevaliers et d’autres, des sorcières se poursuivant sur des balais dernier cri. Les gardiens de l’édifice, qui n’avaient rien remarqué, recommandèrent quand même à la direction de l’établissement d’aviser le commissaire de police du quartier, question de se couvrir au cas où ces petites fumées signaleraient un véritable feu.

 

Nouveau à ce poste, le commissaire tenait à éviter tout faux-pas. Il avait vu cette affectation comme un test, peut-être déterminant pour son avenir. Il estima qu’il était préférable d’agir, même si toute cette histoire lui paraissait peu crédible. Il convenait de recueillir les témoignages avec soin, de promettre de s’occuper de cette affaire, et d’essayer de mettre une sourdine aux racontars.

 

La rumeur était née autour de l’équinoxe de printemps et elle continuait son chemin, indifférente à la dérision. Un élément nouveau vint même la renforcer. Des passants disaient avoir ressenti au cours de certaines nuits d’étranges vibrations saccadées marquant un rythme lancinant.  Puis des personnes de toutes conditions se mirent certains soirs à danser devant le grand édifice, sans qu’on puisse comprendre quelle mouche les piquait. Elles s’arrêtaient brusquement, comme si elles entendaient des voix ou une musique.  Elles se tournaient vers les grandes colonnes qu’elles saluaient d’une révérence puis, arrangeaient leurs vêtements comme pour se déguiser. On avait alors l’impression que chacun incarnait un personnage s’exprimant par le corps plutôt que par la parole et que chaque mouvement était une invocation. Ces danseurs improvisés devenaient capables d’exécuter avec élégance des figures de chorégraphies vraiment sophistiquées. Ils pouvaient tourbillonner, agiter leurs épaules avec frénésie, donner des impulsions équivoques à leurs bas ventres, secouer leurs membres dans tous les sens, frétiller, se mettre à trembler et se déchaîner, comme agités par des exhalaisons magnétiques. Des danses sauvages et saccadées, des danses sinueuses et langoureuses, des danses qui semblaient venir du fond des âges et faisaient vibrer leurs corps sans aucune retenue. Quand ils s’arrêtaient, épuisés, ils ne se souvenaient de rien et étaient incapables de fournir la moindre explication sur l’étrange rituel. 

 

Plus inquiétant encore, ces curieuses manifestations affectaient le commun des mortels, des pères et mères de familles tout à fait ordinaires, peu portés sur le pelletage de nuages. Cela devenait sérieux. Le commissaire de police  comprit que le temps d’agir était arrivé.  Il fit rapport à ses supérieurs et prit des dispositions pour circonscrire le phénomène. Il commença par limiter l’accès des abords de l’édifice à la tombée de la nuit et renforça les patrouilles dans le secteur. Il fit intensifier l’éclairage du bâtiment de manière à estomper les illusions d’optique qui pouvaient suggérer un quelconque feu intérieur ou des coloris sur les colonnes.

 

Mais la rumeur était encore là, tenace et obstinée. Des personnes continuaient à venir le soir ; elles restaient calmement derrière les barrières et regardaient en silence l’édifice brillant de ses mille feux. On ne saurait dire si elles apercevaient encore des spirales de couleur ou les reflets des flammes d’un quelconque feu intérieur mais certaines se mettaient parfois à danser. Les policiers les emmenaient alors discrètement, pour ébriété sur la voie publique. Les autres les regardaient tranquillement, sans essayer de s’interposer, sachant qu’elles seraient bien vite relâchées, faute de preuves.

 

Cela n’en devenait que plus inquiétant. Ces gens étaient trop sages. On leur disait de partir et ils partaient.  Ils revenaient tranquillement ou se regroupaient un peu plus loin, fixant le bâtiment, comme hypnotisés. Ils ne buvaient pas, ne criaient pas, ne faisaient pas de tapage, ne salissaient pas la chaussée. Ils étaient là sans rien revendiquer. Ils se contentaient d’être présents et de regarder. Cela devenait intolérable et ne pouvait pas durer. Il fallait attaquer le problème à la source.

 

Le commissaire et le responsable de l’édifice réunirent un groupe consultatif formé de spécialistes de différentes disciplines. Ils se retrouvèrent devant un assemblage hétéroclite d’egos surdimensionnés mais l’hypothèse avancée par la psychologue fut finalement retenue : on était devant un cas d’hystérie collective provoquée par les agissements d’une secte encore inconnue qui voulait frapper l’imagination du public par une action d’éclat. Dans la conjoncture économique difficile que l’on traversait, ces faux prophètes profitaient du désarroi des gens pour exacerber leurs angoisses au point de provoquer chez un certain nombre d’entre elles des expressions psychosomatiques à l’aide de  stimuli visuels et sonores.

 

Cette piste ne mena à rien. Or, il fallait absolument trouver. C’était encore l’été. On était en plein mois d’août mais quand les étudiants reviendraient, la situation pourrait dégénérer rapidement. Il fallait pousser plus loin les recherches. Le physicien proposa d’attendre la prochaine lune nouvelle pour tenter une expérience vu que c’est à cette époque que les manifestations semblaient plus fréquentes selon les rapports. Ce serait dans la nuit du 22 au 23 août. La pluie d’étoiles filantes des Perséides provoquée par la traînée de la comète Swift-Tuttle atteindrait alors son maximum, mais la lune et la pollution lumineuse les empêcheraient de toutes façons d’admirer ce phénomène.

 

Le moment venu, on éteignit les projecteurs qui éclairaient l’édifice et ce fut une véritable féerie. Des couleuvres de lumière de toutes les couleurs s’enroulaient et se poursuivaient autour des colonnes majestueuses du bâtiment et on distinguait la lueur assurée d’une flambée provenant de  l’intérieur même de l’édifice. Il fallut se rendre à l’évidence : il se passait des choses bizarres dans cet immeuble.  On ralluma bien vite les projecteurs.

 

Le groupe se dirigea vers l’intérieur. Il emprunta l’imposant escalier qui conduit à la chapelle souterraine, plutôt spacieuse mais relativement vide.  La lueur était là, discrète mais bien nette. Le foyer était situé devant une plaque proche du caveau XXVI, sur laquelle on pouvait lire l’inscription suivante : « À la mémoire de Toussaint Louverture : Combattant de la liberté, artisan de l’abolition de l’esclavage, héros haïtien mort déporté au Fort-de-Joux en 1803 ».

 

L’anthropologue intervint immédiatement. Il demanda  de faire appel au doyen des fonctionnaires du Ministère de la Marine, le mage Médéric Louis Élie. Personne n’en avait jamais entendu parler mais il insista tellement que le commissaire finit par en référer à ses supérieurs. Une heure plus tard, le groupe reçut la visite d’un juge qui les assermenta car l’existence du mage était un des secrets les mieux gardés.

 

Quand survinrent ces événements, Médéric Louis Élie était âgé de plus de deux siècles et demi. Il avait vécu en Haïti mais était un sang-mêlé né à la Martinique. Il avait « passé la ligne » en confortant les principales préoccupations des colons, la nécessité du maintien de l’esclavage et de la discrimination raciale. Protégé de Talleyrand et de  l’Impératrice Joséphine, il occupait depuis 1816 un petit bureau au troisième sous-sol d’un élégant immeuble de la Place de la Concorde, l’Hôtel de la Marine. Un de ces curieux retours de l’Histoire car il avait fait partie des émeutiers qui avaient attaqué ce bâtiment pour s’emparer des armes qu’il contenait, au matin du 13 juillet 1789.

 

Il ne s’occupait que du dossier d’Haïti, qu’il appelait encore Saint-Domingue. Il était considéré comme un des meilleurs spécialistes de ce coin de terre et son œuvre encyclopédique était réputée incontournable pour l’étude de ce pays. Il avait décidé qu’il ne mourrait pas avant d’avoir assouvi sa revanche d’outre tombe sur le vieux nègre dont le nom figurait sur cette plaque. Ce dernier avait gagné la première manche de façon posthume quand Haïti conquit son indépendance en 1804 mais il n’avait pas dit son dernier mot. Il poursuivait la lutte par tous les moyens nécessaires. Il avait remporté de nombreuses batailles mais n’arrivait toujours pas à gagner la guerre ! 

 

Il avait décidé récemment de changer son approche. Il enfermerait l’esprit du vieux nègre pour l’anéantir définitivement. Il l’envelopperait du linceul de sa sollicitude et l’ensevelirait sous un monceau d’honneurs. Il le réduirait aux yeux de ses descendants à un rôle d’auxiliaire dans la grande histoire qu’il écrivait depuis plus de deux siècles et sa victoire serait alors éternelle.  Il rendit accessible à quelques chercheurs son immense collection de documents conservée au ministère de la Marine (il disait encore « Ministère de la Marine et des Colonies ») et inspira plusieurs ouvrages qui montraient sous un jour nouveau son adversaire séculaire. Puis, il fit entrer le vieux nègre dans le grand temple mais la plaque n’était qu’une étape. Il projetait d’y faire transférer sa dépouille et avait planifié une impressionnante cérémonie pour l’occasion. Un seul problème pouvait sembler de taille : il n’y avait pas de dépouille !  Ce détail ne pourrait cependant pas faire échouer son projet.

 

Le vieux nègre avait été inhumé dans la cour de sa prison. Par la suite, ses restes avaient été mêlés à la terre utilisée comme remblai à l’occasion de travaux dans le fort  or, il faut au moins une partie du corps pour recevoir les grands honneurs. Cependant, la vérité est ce que les experts déclarent être vrai! Et il avait les moyens de convaincre quelques experts du service inestimable qu’ils rendraient à l’Empire, en certifiant que des fragments d’os extraits du site provenaient bien de la dépouille du vieux nègre. L’État saurait reconnaître et apprécier leur contribution. Au pis aller, toute règle comporte des exceptions qui ne font que la confirmer. Et il avait l’autorité voulue pour décider quel cas pouvait être une exception  dans cette situation.

 

Le mage, qui ne subissait plus les effets de l’âge depuis 1816, arriva peu après, vêtu comme toujours à la mode Empire, redingote noire avec revers en pointe, cravate blanche et escarpins à boucle. Il rejoignit le groupe dans la crypte et salua chacun d’entre eux.  Quand il s’approcha de la plaque, la lueur sembla devenir plus intense. C’était comme si le vieux nègre l’avait reconnu et le fixait d’un regard soutenu. Il recula en tremblant un peu. Il se rappela de cette autre nuit du 22 au 23 août, en1791, au cours de laquelle les esclaves de Saint-Domingue se révoltèrent. Il crut discerner dans cette crypte la lueur de leurs torches dans les champs de canne à sucre de la Plaine du Nord. Il prit l’anthropologue par le bras et invita le groupe à remonter au niveau supérieur.

 

Ils traversèrent la grande salle avec ses colonnes doriques et remontèrent le majestueux escalier. Le mage réfléchissait à toute vitesse durant le parcours. Une de ses erreurs avait sans doute été de placer la plaque du vieux nègre pas loin de celles d’autres  figures de la lutte contre l’esclavage, comme Delgrès, le héros guadeloupéen. Il eut été préférable de l’isoler pour l’affaiblir…  Quand le groupe s’arrêta près du centre de la nef, le mage se mit à parler doucement. Il leur exposa rapidement sa mission sur terre. Il leur expliqua que le vieux nègre avait transformé l’édifice en temple vaudou. Il avait convoqué le panthéon des divinités de l’Afrique et de la Caraïbe et elles étaient toutes venues le protéger. Les grandes colonnes étaient devenues autant de chemins permettant aux esprits de pénétrer dans le monde des vivants.

 

Il lui fallait gagner du temps pour apaiser cet esprit rebelle et le surprendre une fois qu’il aurait baissé un peu sa garde. Il envisageait quelques concessions et gestes symboliques forts, tout en renforçant la collaboration avec ses alliés, à l’intérieur comme à l’extérieur de Saint-Domingue. Dans un mois, ce serait l’équinoxe d’automne, le moment de l’année où les ténèbres peuvent triompher sur la lumière. Ce 22 septembre, il convoquerait une assemblée de grands druides auprès de laquelle ses maîtres à penser l’avaient introduit deux siècles plus tôt. Les grandes colonnes de l’édifice pourraient alors devenir des pierres sacrées capables de contenir un moment les génies protecteurs du vieux nègre, juste le temps de régler définitivement cette affaire. Il pourrait ensuite mourir en paix, son devoir accompli.

 

Tandis qu’il exposait son plan, le groupe commença à ressentir d’étranges vibrations. Très subtiles au début, elles se précisaient et gagnaient en intensité au point où le mage put distinguer nettement le rythme d’une chanson du pays de son adversaire de toujours, dont le titre, « La vie du vieux nègre », l’avait intrigué. Les vibrations semblaient reprendre en cadence, un passage qui disait : « Le vieux nègre ne traverse pas la vie sur des semelles cousinées. Il ne faut pas blâmer les damnés de la terre si celle-ci est ronde».

 

Un policier avisa le commissaire par radio que dehors, les danseurs étaient si nombreux qu’il était impossible de les emmener tous. Des touristes s’étaient mis de la partie, pensant que cette atmosphère d’allégresse relevait de quelque sympathique rituel local du milieu de l’été.  Le rythme s’accentua et même des gardiens  se mirent à danser à l’intérieur de l’édifice. Le mage leva  les yeux comme pour implorer le ciel.  Il s’aperçut alors avec stupeur que le pendule géant qui servait à prouver la rotondité de la terre, ainsi que sa rotation sur elle même, s’était détaché. Il s’était mis à osciller en marquant la cadence de la chanson.  C’était donc ça le hochet sacré qu’utilisait le vieux nègre pour ses invocations !

 

Le mage comprit qu’il ne pourrait jamais disposer d’un mois et qu’il lui fallait trouver une solution radicale cette nuit même. Alors, le long câble d’acier accroché à la voûte se rompit et la lourde sphère qu’il retenait se dirigea droit sur le groupe qui se dispersa rapidement. Médéric Louis Élie resta figé, comme cloué sur place. Seul l’anthropologue l’entendit murmurer : « Trop tard » !

 

Jean-Claude Icart

 


 

Note biographique : Jean-Claude Icart a œuvré longtemps dans l’action communautaire, la formation des adultes, la coopération international et la recherché universitaire. Ses principales publications portent sur les questions d’immigration et de refuge, les relations interculturelles, le racisme et les droits humains.

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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