Publié le 5 Mars 2012

Même si l’émotion est retombée, et c’était attendu, l’urgence demeure en Haïti. Dans l’effort général de reconstruction mené malgré les difficultés et les oppositions sans nom, certaines initiatives sont plus visibles que d’autres. La multiplication louable des projets a parfois rendu la tâche malaisée de les identifier.


Ainsi ce court livre publié par Beaudelaine Pierre et Nataša Ďurovičová, anthologie trilingue (créole, anglais, français) par Autumn Hill Books et le très réputéInternational Writing Program  de l’Université d’Iowa. Beaudelaine Pierre a publié en 2011 un roman, La Négresse de Saint-Domingue (Paris, L’Harmattan) qui revient sur les débuts de l’histoire de son pays, Haïti. Ce court livre doit pouvoir cependant être lu.

How to write an earthquake… peut être téléchargé sur le site de son éditeur . Il a été publié pour marquer le deuxième anniversaire du tremblement de terre du 12 janvier 2010. Avec Joëlle Vitiello, qui depuis des années enseigne les littératures francophones à l’université de Saint Paul (Minnesota), les éditrices ont réuni des contributions de seize auteurs haïtiens et d’origine haïtienne, vivant aux États Unis ou au Canada. Parmi eux des écrivains renommés, comme Yanick Lahens, Edwige Danticat, Lyonel Trouillot et Dominique Batraville, et des plumes émergentes, dont certaines ont déjà publié un recueil au moins, comme Chenald Augustin.

La lecture fait remonter ce qui était là, cette plaie sur laquelle le temps semblait avoir servi de pansement. La plupart des textes ont été écrits dans l’immédiateté, et leur charge émotionnelle est en effet intense. « Il y a un travail de mémoire qui passe inévitablement par ce regard sans cillement sur l’événement, seul gage de connaître un jour le nécessaire commencement de l’oubli » écrit ainsi Yanick Lahens. C’est de l’expression retenue ou non dans l’écriture que traitent tous les textes : les regards ne sont pas détournés, ils tiennent face à ce qui résiste, mais sur quoi les contributeurs fomentent une insurrection des mots. Il y a bien sûr la révolte « La terre / Mégère de sangsue / A englouti nos maisons / Nos amours / Nos faux espoirs / La mort n’est pas venue avec la pluie / Pour compter les disparus », écrit Gaspard Dorélien. Raoul Altidor, Fortestson ‘Lokandya’ Fenelon, Patrick Sylvain et Joël Lorquet témoignent eux aussi de cette révolte face à l’innommable. C’est l’univers entier qui est comptable de cette souffrance et de l’horreur :« Le soleil est allé se coucher / avec des décombres et des taches de sang dans la gorge » constate Chenald Augustin. Et c’est Dominique Batraville qui lit dans la catastrophe la présence de mythes fondateurs, dans une image particulièrement saisissante : « J’entends encore les galops des chevaux de la mort / Je revois la face dure de Baron-Lacroix / Je capte les cris des agonisants / Et je croise les regards des Gorgones ». Lucie Carmel Paul-Austin propose elle quatre poème qui disent le reflux de l’écriture, de la pensée, vers une intériorité désormais sanctuarisée. Il faut accepter l’inacceptable, et approfondir encore la schize qui traverse l’être haïtien au monde : « j’ai fini par abandonner / Sans regret ni amertume / ceux et celles dont le visage s’estompe ». Ils constituent cette part manquante qu’évoque Lyonel Trouillot, et qui est désormais plus importante que celle qui reste…

Mais c’est aussi de là qu’il faut repartir, se redresser. Beaudelaine Pierre fait parler Haïti, femme qui se relève : « Pliée mais non vaincue ; affaiblie mais non terrassée », comme à chaque catastrophe de son histoire violente. « Il y a rage de vivre ! » fulmine la conteuse Joujou Turenne. Et puis, il y a l’après, l’aide internationale, appelée par Edwige Danticat, dès le 17 janvier de l’année funeste : « Haiti needs, and will continue to need, the kind of love and commitment that is not slippery. It needs our attention and care now, but i twill also need it months, years, and perhaps décades from now ». Et pourtant, dans un paragraphe particulièrement dense, Beaudelaine Pierre dénonce une certaine mise en scène de la « fête de l’humanitaire », dont la bouffonnerie prêterait à sourire n’eussent été les échecs patents d’une part non négligeable des actions et des projets, deux après.  Un texte terrible, mais d’une sobriété exemplaire de Claude Bernard Sérant, « Une amputation mal digérée »renforce encore ce sentiment de l’échec.  

Pourtant, demeure ce cri lancé par Joëlle Vitiello : « Nou la ! Nou ansanm ! » qui doit continuer à résonner, et à être répercuté. Ce Nousest cette prise de conscience sans cesse prolongée qui s’opère en chacun d’appartenir à une seule et même humanité et d’être liée à elle par le sentiment d’une indicible solidarité. Voici alors la mère Haïti qui apparaît devant nous : « J’ai mis ma ceinture à mon ventre et sur ma tête, mon mouchoir à trois pointes. J’ai bouilli mon café depuis l’aube et rempli mon pain de mamba. Je me tiens sur le linteau de la porte. J’attends que mon soleil se lève ». Il serait obscène de la regarder et de lui adresser la parole depuis un quelconque surplomb. C’est bien ce que nous répètent ces textes.


Yves Chemla

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Rédigé par Parole en Archipel de Thélyson Orélien

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Publié le 3 Mars 2012

007.jpgLe 18 février courant environ 2 000 personnes ont assisté, Plaza de la Independencia, à la clôture du VIIIe Festival international de poésie de Granada, l’un des trois festivals majeurs de poésie de l’Amérique latine. Tenue en hommage national au poète nicaraguayen Carlos Martinez Rivas (auteur, entre autres, de ‘Como toca un ciego el sueño’’), l’édition 2012 de cet événement annuel s’est achevée par la lecture de la ‘’Déclaration de Granada‘’ --document d’appui à la candidature de la ville de Granada au Patrimoine mondial de l’humanité--, ainsi que par la convocation à la cuvée 2013 du festival qui célèbrera le poète Ernesto Cardenal.

 

Le Festival international de poésie de Granada : la poésie donnée en partage

 

Festif, bellement et ouvertement prisé par la population de Granada qui en tire une légitime fierté, ce festival, dont la première édition a eu lieu en 2005, est une extraordinaire célébration polyglotte et polyphonique de la poésie. Dans une entrevue accordée au magazine ‘’La Brújula‘’ (Managua, 9 - 15 février 2012, no 166), la poétesse nicaraguayenne Gloria Gabuardi, Directrice exécutive du Festival, en précise le projet initial : il s’était agi pour plusieurs poètes et intellectuels du pays --parmi lesquels Nicaso Urbina, Blanquita Castellón, Francisco de Asis Fernàndez, Pedro Javier Solis, Irene Arébalo et elle-même--, de défendre et de diffuser, par l’organisation d’un festival international, les œuvres des grands poètes du Nicaragua. Ils entendaient ainsi mettre ces œuvres à la disposition des jeunes pour qu’ils s’ouvrent à une production poétique moderne à l’échelle nationale tout en s’ouvrant à la poésie qui s’écrit à l’échelle internationale.

 

La cuvée 2012 de l’événement a réuni 150 poètes de 47 pays : ils ont convergé vers Granada ces poètes de l’Ukraine, de la Zambie, de l’Argentine, de la Russie, de la Belgique, d’Haiti, du Québec, des États-Unis, du Japon, du Maroc, de Puerto-Rico, du Chili, de la France, de l’Australie, etc. et, évidemment, en grand nombre depuis le Nicaragua. Durant une semaine, sur le parvis des églises datant des 18e et 19e siècles, dans des écoles et centres municipaux de la culture, au périmètre des places publiques et dans les rues de la ville, la poésie s’est dite, s’est chantée, s’est dansée et, surtout, s’est donnée en partage dans les langues maternelles ou secondes des poètes et en traduction espagnole.

 

Ce sont précisément ces deux caractéristiques majeures du Festival international de poésie de Granada qui m’ont d’emblée séduit : son caractère hautement festif et populaire –toutes les activités du Festival sont d’ailleurs gratuites--, ainsi que sa constance à offrir la poésie en partage à travers les rues et institutions historiques de la ville. J’en donne deux exemples.

 

D’abord : le ‘’Carnaval poétique’’ du mercredi 15 février 2012, qui a consisté en une traversée de la ville de Granada en ‘’11 stations’’ ou arrêts au coin des rues pour un récitatif public et multilingue de poésie. Fort couru, acclamé notamment par des centaines d’élèves en uniformes d’écoles, ce carnaval poétique a culminé en un défilé multicolore au bas de la ville, sur les quais du Lac Nicaragua. (Ce lac couvre une superficie de 8 624 km² et constitue le troisième plus grand lac d'Amérique latine après le lac Titicaca et le lac Maracaibo; il est l'un des plus grands lacs d'eau douce du monde). Au cours de ce défilé carnavalesque, des ‘’bandes à pied’’ thématiques avaient revêtu leurs plus beaux costumes et accoutrements pour mettre en valeur et avec soin la culture des différents peuples ayant tissé l’histoire du Nicaragua.

 

Ensuite : la ‘’Tournée en poésie des municipalités avoisinantes’’, le vendredi 17 février 2012, au cours de laquelle les poètes sont allés à la rencontre des élèves du primaire et du secondaire dans des centres culturels municipaux. Avec des poètes du Mexique, du Costa Rica, du Honduras, de Puerto Rico et des Phillipines, je me suis retrouvé dans la charmante localité de Catarina, qui abrite un important centre d’observation et de préservation de la nature et qui surplombe la très belle Lagune d’Apoyo. (Cette lagune, issue d’une éruption volcanique il y a 20 000 ans, mesure 6 km de diamètre et s'étend sur 34 km2). Là j’ai été frappé par le soin avec lequel des élèves du primaire, courtois et hospitaliers, nous ont offert des poèmes spécialement écrits pour célébrer notre rencontre.

 

À l’aune de la poésie donnée en partage durant ce festival, j’ai eu le bonheur de lire plusieurs fois et en français mon poème ‘’Découdre le désastre’’ , suivi d’une excellente traduction espagnole assurée par le poète Mexicain Omar Alexis Ramos que j’avais rencontré à la Foire du livre de Barcelone il y a quatre ans.

 

‘’Nicaragua es un país de poesía’’ (Gloria Gabuardi)

Il n’est pas du tout fortuit que ce soit la ville de Granada qui abrite un festival centro-latinoaméricain de poésie aussi ample et aussi diversifié. Première cité du Nicaragua et l’une des villes les plus anciennes du continent américain, fondée en 1524 par le conquistador espagnol Francisco Hernandez de Cordoba, la ville coloniale de Granada compte aujourd’hui 100 000 habitants et se situe à 47 km de Managua, la capitale d’un pays de 130 000 km2 et dont la population s’élève à 5 666 personnes.

Pendant l'époque coloniale Granada devint l'un des ports commerciaux de la plus grande importance en Amérique centrale en même temps que la ville s'érigeait selon la tradition architectonique espagnole de la « Grande place et des pouvoirs de l’État » au centre de la ville.

Le 22 novembre 1856 le flibustier Henningsen incendia la ville de Granada en causant d'énormes dégâts aux édifices et, de leur côté, les troupes du pirate nord-américain William Walker écrivirent en anglais, avant de se retirer de Granada, cette phrase de victoire : « Here was Granada ». La reconstruction de Granada commença après la « Guerre nationale » et la ville devint la capitale politique du pays jusqu'en 1893 date à laquelle elle perdit son hégémonie politique à cause d'une révolution libérale menée par le Général Zelaya. Ces trente années de gouvernement conservateur virent de nombreuses réalisations dans les édifices et les infrastructures : éclairage public (1872), télégraphe (1875), téléphone (1879), eau potable par canalisation (1880), chemin de fer (1886) avec sa gare (restaurée récemment), le marché et le parc Colón.

Alors même qu’elle a connu les rivalités et les guerres coloniales entre les anciennes puissances européennes et régionales qui ont sévi dans la totalité des territoires de l’Amérique centrale et du Sud, Granada a conservé en excellent état son admirable patrimoine historique et architectural, comme en témoignent l’Iglesia Guadalupe ainsi que le Couvent et l’Église de San Francisco. San Francisco est la première église de la ville et l'une des constructions coloniales les plus importantes d'Amérique centrale. Il fut bâti en 1529 par Toribio Benevante Motolina, ecclésiastique de l’ordre des Franciscains. En 1835 il est devenu siège de la première université du Nicaragua, jusqu’en 1867, lorsqu’il reprit sa mission première de couvent. Le couvent de San Francisco, converti en un musée fort fréquenté et qui abrite des statues précolombiennes du Nicaragua, a été le lieu d’une magistrale et émouvante lecture de poésie donnée en anglais (avec traduction simultanée en espagnol), le 16 février 2012, par l’Antillais Derek Walcott, Prix Nobel de littérature 1992, et auteur notamment de ‘’Sueño en la montaña del mono‘’, ‘’Otra vida‘’ (1973), ‘’El reino del caimito‘’, ‘’El testamento de Arkansas‘’ (1987), ‘’Poemas escogidos‘’ (édition spéciale réalisée pour le Festival international de poésie de Granada, Managua, 2012).

Le Festival international de poésie de Granada, enfin, a également accueilli une Foire du livre par l’exposition et la vente de livres de poésie (mais aussi d’histoire, d’architecture, etc.). Cette foire a permis aux festivaliers et aux nombreux touristes de passage durant l’événement de visiter des musées (par exemple le Centre culturel San Francisco) et plusieurs autres institutions historiques de la ville, dont la célèbre Cathédrale néoclassique de Granada. Événement majuscule de la vie culturelle du Nicaragua, le Festival international de poésie de Granada a reçu le support de l’Institut nicaraguayen du tourisme, de l’Assemblée nationale, de l’Union européenne et du secteur privé des affaires (Grupo Pellas, Grupo Chamorro, Agricorps, etc.).

Parce qu’il est une ample et ouverte célébration multilingue de la poésie, le Festival international de poésie de Granada a su privilégier, cette année encore, une représentation fortement inclusive de ce qui s’écrit aujourd’hui dans le champ diversifié de la fiction poétique. Et c’est selon cette vision éditoriale du partage et de la copulation parolière qu’un festival aussi hospitalier s’attache à mettre en dialogue de jeunes pousses et des artisans rigoureux de la parole, ainsi que des voix confirmées dans leur singularité et celles du Nicaragua hôte.

 

Par Robert Berrouët-Oriol

Linguiste-terminologue

Montréal, le 23 février 2012


Robert Berrouët-Oriol, ‘’Découdre le désastre’’. Première édition : Riveneuve Continents, Paris, printemps 2011.

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Rédigé par Parole en Archipel de Thélyson Orélien

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