Publié le 29 Août 2012

curiosity.png

  

« Tout commence par le vide »

 

Quand on voit débouler ce plutôt grand homme à l’élocution mesurée, voire lente, on ne se doute pas de ce qu’il a dans le ventre. Son origine mélangée n’est pas devinable. Pas plus que son histoire. Il est en transit à Paris comme il pourrait être à Los Angeles ou à Bombay. Il est jeune mais son attitude dément la jeunesse. Ses paroles sont choisies car il ne souhaite pas heurter mais on y sent poindre la résolution. L’homme est calme.  Sa fougue il l’écrit.

 

« Tout commence par le vide »

 

Entrée du poète en pied de nez à l’Evangile dans un texte où « les toiles d’araignées / s’étirent dans des bouteilles d’eau » sous « la main désarmée / d’un dieu / conscience sans parole ». Ses mains à lui sont « blanchies / pour nous rendre l’enfance ». Une entrée en matière qui donne le ton.

 

Qu’il soit d’Haïti ou de Mars, Fabian Charles est un homme du monde, un homme de son millénaire, homo urbanus qui questionne les frontières et les genres et, à l’inverse de l’image polie, lumineuse et consciencieusement marketée du «métrosexuel»3 qu’on a essayé de nous vendre à défaut d’autre chose, son questionnement est pétri de douleur, d’inquiétude et d’incertitude. Il ne renie pas à l’homme et à la femme moderne leur part d’ombre, leur profondeur. À sa manière détournée, il questionne l’homme qu’il est, et l’humain, non vraiment en creusant l’histoire mais en puisant au présent et à cette courte traîne de souvenirs qui brille derrière lui (Nous ne sommes plus à la page 68 / ni 86 / ni aux temps des printemps arabes / ici nous ne connaissons qu’une saison). Il y a du dandy en lui, il le sait et il le revendique (Artiste=Dandy), toujours cherchant le juste équilibre entre superficialité et profondeur (on m’a donné nom de poète / pour que je perde tout nom de plume), entre honnêteté et exhibitionnisme, voyeurisme et gravité. Un jeune homme qui prétend qu’il «rêve d’être un adulte / pour déshabiller les écolières ». À l’intérieur du poème, Fabian Charles  joue consciemment avec son image comme le chat avec la souris.  Il s’expose sans se montrer, révèle sans se révéler. Souvent même il brouille les cartes, peut-être pour préserver un certain anonymat.  Peut-être, poète dépersonnalisé, garçon-miroir, pour nous renvoyer nos images, notre image, ou nous faire voir comme la Pythie. Il nous dit d’ailleurs qu’il est né « avec une coiffe ». À nous donc de savoir lire entre les lignes.

 

Derrière cet « Anonymat », Fabian Charles joue de symboles, religieux ou profanes, et de fétiches. L’un d’eux est cette pomme d’Adam, indice de notre masculinité qu’il fait se « bloquer dans notre gorge / pour permettre de crier plus fort », jouet d’une Ève qui comme dans le tableau de Magritte peut masquer la forêt, à moins que ce soit l’inverse, Ève cherchant l’anonymat dans la luxuriance (ton clitoris / envahit les chênes), sur le sexe de laquelle il voudrait « coudre un nuage ». Et qui est vraiment cette Ève, femme-mystère ou mystère de la femme s’invitant dans bien des poèmes ? Figure de la Bible ou du Vodou ; Erzulie Freda, l’amoureuse tendre, ou Erzulie Dantor, la passionaria ? Femme à la fois amante, siège de la gestation et médium de l’osmose entre les sexes. Femme-jumelle et sempiternel objet d’interrogation avec qui il transgresse les frontières dans une esthétique de l’ambiguïté qui peut rappeler Genet, jusque dans l’artifice (mon pantalon / s’est mouillé dans mes menstruations ; je me suis fait poétesse matérialiste).

 

mes seins

accolés aux tiens

s'allaitant à l'infini

 

Les seins. Ceux de la femme et de l’homme rendus indiscernables. Ceux d’autrui et les siens.  Seins et sexes parcourent le poème tantôt dans les jeux de l’amour, tantôt dans la profondeur de la tragédie (le ruban rouge du sida / enveloppe la citadelle de New York / s’enroulant sur le sexe pur et sain des Haïtiens). Qui du reste ne sont jamais très éloignés l’un de l’autre dans le texte. Ses fétiches, le poète les brandit ailleurs dans l’acte d’insurrection face à un pouvoir aveugle ou insane (madame la présidente / veuillez détacher les lames de rasoir / de votre sexe / pour la naissance d’un monde propre). Comme le dit Lawrence Ferlinghetti, « le poète est celui qui détient l’éros, l’amour, la liberté, par conséquent il est l’ennemi naturel de l’état policier, il est l’ultime résistance. » 

  

Fabian Charles rend au poème des fragments d’information, des fragments de présent ou d’histoire, digérés et transformés par son regard et par sa main, en témoin direct du brouhaha culturel, dans une appropriation qui rappelle un Basquiat, voire parfois un Neo Rauch lorsqu’il laisse poindre les élytres de l’inconscient (débordement de chiens / sur spermatozoïdes / toute nouveauté est folie.)  Le kaléidoscope d’un monde explosé reflété par le poème. Nourri de multiples références à la culture populaire, de la plus légère à la plus prégnante (pourtant tout n’est qu’étranges fruits / pendus aux arbres). En passant il assène son identité et celle d’un peuple : « je suis Haïtien donc beau ». Et n’oublie pas son histoire, qui s’immisce par bribes où on ne l’attend pas (que Vertières soit plus magique que Waterloo). Il tente de faire sens du brassage anarchique de cette histoire, des histoires, préalablement mises à plat et à égalité, comme il se doit, dans le creuset de ses paumes. Les yeux de Fabian Charles sont des fenêtres grandes ouvertes sur un monde où les avions déchirent l’azur dans le vacarme pour débarquer leurs flots de touristes au milieu des peuples qui crèvent de faim, où des hommes jouent du fusil sur des enfants et pissent sur des cadavres. Un monde où l’artiste en vogue exhibe un dictateur agenouillé en prière ou un pape écrasé par un météore. 5  Où en fin de compte la télévision aura vaincu la révolution.

 

On lit plusieurs des poèmes comme on visite la scène d’un crime irrésolu. Parce qu’insoluble. L’auteur joue avec les références et les modèles, peut-être pour s’y mesurer, comme nombre de grands artistes avant lui (la perte du je / le devenir autre). Mais l’agglomération laisse perplexe à première vue car le tableau fourmille de détails et la pensée est hautement non-linéaire quand elle n’apparait pas surréaliste. C’est peut-être là une des forces de ce recueil, qui près d’un siècle après le mot d’Apollinaire et l’aventure de Breton nous suggère qu’à travers le flot d’informations simultanées et contradictoires, à travers la multiplication du moi en d’innombrables avatars virtuels, à travers la répétition quasiment automatique, à une cadence extrême, des évènements et des exactions (même le climat s’emballe), ce monde est devenu un théâtre surréaliste où tout ce qui était auparavant refoulé ou rangé s’expose ouvertement et chaotiquement, à la vitesse de la pensée ou de l’électron.    

 

Un monde enfiévré auquel l’homme paie à son insu un lourd tribut. Et le poète ailleurs vif, à la langue dopée par le mouvement et le choc des couleurs, laisse alors la place à la gravité ou cède à une lassitude qui semble issue du fond des âges. 

 

moi pauvre homme perdu dans le vingt et unième siècle

je ne puis me porter à aucune affirmation

aucune certitude

 

à propos d’un monde possédant

une vitesse

supérieure à la mienne

 

Il nous donne ainsi de très belles pages. Des images lapidaires en connexion forte avec l’être, le néant et le secret murmure de l’univers ailé qui réinvestit la parole. 

 

Roses noires

laissent épines

sur dos noirs

  

la nuit quitte les dimensions


strass d’abeilles

sans rayures

cacochymes

 

Le poète nous assure que « Le ciel est rouge à Athis Mons », banlieue parisienne dont le nom évoque l’Olympus Mons de Mars, vision altérée ou nostalgie d’un ailleurs. Qu’il soit d’Haïti ou de la planète rouge, Fabian Charles élève une voix nouvelle et sûre dans notre atmosphère. Une voix qui fait vibrer la vie, même dans l’air raréfié. Une voix qui réitère ce mystère tonitruant de la vie. 

 

Arnaud Delcorte

Bruxelles, le 1er Avril 2012

 

 


ANONYMAT                                         

Poésie - L'Harmattan

Charles Fabian

Nombre de pages 132

ISBN 978-2-296-99352-5

 

« Les yeux de Fabian Charles sont des fenêtres grandes ouvertes sur un monde où les avions déchirent l'azur dans le vacarme pour débarquer leurs flots de touristes au milieu des peuples qui crèvent de faim, où des hommes jouent du fusil sur des enfants et pissent sur des cadavres. Un monde où l'artiste en vogue exhibe un dictateur agenouillé en prière ou un pape écrasé par un météore. Où en fin de compte la télévision aura vaincu la révolution.», Arnaud Delcorte


Lien pour acheter le livre 

______________________________________

1 « Life on Mars? », David Bowie, 1971.

2 « Au commencement était le verbe », Évangile selon St Jean.

3 « The new dream target market of advertisers », Mark Simpson, 2003.

4 Lawrence Ferlinghetti, « Poetry as insurgent art », 2007.

5 Maurizio Cattelan, « Him », 2001, et « La nona ora », 1999.

6 Gil-Scott Heron, « The revolution will not be televised », 1970.

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 26 Août 2012

*Cette nouvelle dédiée au Souvenir de la Traite Négrière et de son abolition, qui vise à inscrire dans la mémoire collective la tragédie de la Traite et surtout la révolte des esclaves du début du XIXè siècle en Haïti. Révolte qui a joué un rôle déterminant dans l'abolition de l'esclavage à travers le monde.


 


À la mémoire de Gwo Jo Alexis

 

 

JCI-copie-1.jpgC’est un grand édifice éclectique en haut d’une colline dédiée à la sainte patronne de la ville la plus importante au pays du Petit caporal. En forme de croix grecque,il est chapeauté par une coupole surmontée d’une tourelle qui l’éclaire par le haut. Sur le fronton, on peut lire cette légende : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante». Il s’y passait depuis quelque temps des choses bizarres. Parmi les nombreux étudiants qui fréquentent le quartier, certains disaient avoir remarqué que, tard dans la nuit, des guirlandes de couleur semblaient envelopper les imposantes colonnes qui en font le tour. D’autres prétendaient avoir entrevu à travers les fenêtres du sous-sol une lueur sombre qui sourdait après le coup de minuit, comme si on aurait allumé un grand feu dans la crypte.

 

Quel crédit accorder à ces divagations d’universitaires surmenés, connus pour leurs tours pendables, réputés pour leurs élucubrations sur le sexe des anges,  célèbres pour leurs conjectures farfelues au point d’en perdre leur latin? Les examens de fin d’année approchaient et ils avaient probablement décompressé à l’aide de généreuses tournées de vins mauvais. Par le passé, certains avaient déjà vu le roi Philippe Auguste revenir des croisades à la tête de sa troupe de chevaliers et d’autres, des sorcières se poursuivant sur des balais dernier cri. Les gardiens de l’édifice, qui n’avaient rien remarqué, recommandèrent quand même à la direction de l’établissement d’aviser le commissaire de police du quartier, question de se couvrir au cas où ces petites fumées signaleraient un véritable feu.

 

Nouveau à ce poste, le commissaire tenait à éviter tout faux-pas. Il avait vu cette affectation comme un test, peut-être déterminant pour son avenir. Il estima qu’il était préférable d’agir, même si toute cette histoire lui paraissait peu crédible. Il convenait de recueillir les témoignages avec soin, de promettre de s’occuper de cette affaire, et d’essayer de mettre une sourdine aux racontars.

 

La rumeur était née autour de l’équinoxe de printemps et elle continuait son chemin, indifférente à la dérision. Un élément nouveau vint même la renforcer. Des passants disaient avoir ressenti au cours de certaines nuits d’étranges vibrations saccadées marquant un rythme lancinant.  Puis des personnes de toutes conditions se mirent certains soirs à danser devant le grand édifice, sans qu’on puisse comprendre quelle mouche les piquait. Elles s’arrêtaient brusquement, comme si elles entendaient des voix ou une musique.  Elles se tournaient vers les grandes colonnes qu’elles saluaient d’une révérence puis, arrangeaient leurs vêtements comme pour se déguiser. On avait alors l’impression que chacun incarnait un personnage s’exprimant par le corps plutôt que par la parole et que chaque mouvement était une invocation. Ces danseurs improvisés devenaient capables d’exécuter avec élégance des figures de chorégraphies vraiment sophistiquées. Ils pouvaient tourbillonner, agiter leurs épaules avec frénésie, donner des impulsions équivoques à leurs bas ventres, secouer leurs membres dans tous les sens, frétiller, se mettre à trembler et se déchaîner, comme agités par des exhalaisons magnétiques. Des danses sauvages et saccadées, des danses sinueuses et langoureuses, des danses qui semblaient venir du fond des âges et faisaient vibrer leurs corps sans aucune retenue. Quand ils s’arrêtaient, épuisés, ils ne se souvenaient de rien et étaient incapables de fournir la moindre explication sur l’étrange rituel. 

 

Plus inquiétant encore, ces curieuses manifestations affectaient le commun des mortels, des pères et mères de familles tout à fait ordinaires, peu portés sur le pelletage de nuages. Cela devenait sérieux. Le commissaire de police  comprit que le temps d’agir était arrivé.  Il fit rapport à ses supérieurs et prit des dispositions pour circonscrire le phénomène. Il commença par limiter l’accès des abords de l’édifice à la tombée de la nuit et renforça les patrouilles dans le secteur. Il fit intensifier l’éclairage du bâtiment de manière à estomper les illusions d’optique qui pouvaient suggérer un quelconque feu intérieur ou des coloris sur les colonnes.

 

Mais la rumeur était encore là, tenace et obstinée. Des personnes continuaient à venir le soir ; elles restaient calmement derrière les barrières et regardaient en silence l’édifice brillant de ses mille feux. On ne saurait dire si elles apercevaient encore des spirales de couleur ou les reflets des flammes d’un quelconque feu intérieur mais certaines se mettaient parfois à danser. Les policiers les emmenaient alors discrètement, pour ébriété sur la voie publique. Les autres les regardaient tranquillement, sans essayer de s’interposer, sachant qu’elles seraient bien vite relâchées, faute de preuves.

 

Cela n’en devenait que plus inquiétant. Ces gens étaient trop sages. On leur disait de partir et ils partaient.  Ils revenaient tranquillement ou se regroupaient un peu plus loin, fixant le bâtiment, comme hypnotisés. Ils ne buvaient pas, ne criaient pas, ne faisaient pas de tapage, ne salissaient pas la chaussée. Ils étaient là sans rien revendiquer. Ils se contentaient d’être présents et de regarder. Cela devenait intolérable et ne pouvait pas durer. Il fallait attaquer le problème à la source.

 

Le commissaire et le responsable de l’édifice réunirent un groupe consultatif formé de spécialistes de différentes disciplines. Ils se retrouvèrent devant un assemblage hétéroclite d’egos surdimensionnés mais l’hypothèse avancée par la psychologue fut finalement retenue : on était devant un cas d’hystérie collective provoquée par les agissements d’une secte encore inconnue qui voulait frapper l’imagination du public par une action d’éclat. Dans la conjoncture économique difficile que l’on traversait, ces faux prophètes profitaient du désarroi des gens pour exacerber leurs angoisses au point de provoquer chez un certain nombre d’entre elles des expressions psychosomatiques à l’aide de  stimuli visuels et sonores.

 

Cette piste ne mena à rien. Or, il fallait absolument trouver. C’était encore l’été. On était en plein mois d’août mais quand les étudiants reviendraient, la situation pourrait dégénérer rapidement. Il fallait pousser plus loin les recherches. Le physicien proposa d’attendre la prochaine lune nouvelle pour tenter une expérience vu que c’est à cette époque que les manifestations semblaient plus fréquentes selon les rapports. Ce serait dans la nuit du 22 au 23 août. La pluie d’étoiles filantes des Perséides provoquée par la traînée de la comète Swift-Tuttle atteindrait alors son maximum, mais la lune et la pollution lumineuse les empêcheraient de toutes façons d’admirer ce phénomène.

 

Le moment venu, on éteignit les projecteurs qui éclairaient l’édifice et ce fut une véritable féerie. Des couleuvres de lumière de toutes les couleurs s’enroulaient et se poursuivaient autour des colonnes majestueuses du bâtiment et on distinguait la lueur assurée d’une flambée provenant de  l’intérieur même de l’édifice. Il fallut se rendre à l’évidence : il se passait des choses bizarres dans cet immeuble.  On ralluma bien vite les projecteurs.

 

Le groupe se dirigea vers l’intérieur. Il emprunta l’imposant escalier qui conduit à la chapelle souterraine, plutôt spacieuse mais relativement vide.  La lueur était là, discrète mais bien nette. Le foyer était situé devant une plaque proche du caveau XXVI, sur laquelle on pouvait lire l’inscription suivante : « À la mémoire de Toussaint Louverture : Combattant de la liberté, artisan de l’abolition de l’esclavage, héros haïtien mort déporté au Fort-de-Joux en 1803 ».

 

L’anthropologue intervint immédiatement. Il demanda  de faire appel au doyen des fonctionnaires du Ministère de la Marine, le mage Médéric Louis Élie. Personne n’en avait jamais entendu parler mais il insista tellement que le commissaire finit par en référer à ses supérieurs. Une heure plus tard, le groupe reçut la visite d’un juge qui les assermenta car l’existence du mage était un des secrets les mieux gardés.

 

Quand survinrent ces événements, Médéric Louis Élie était âgé de plus de deux siècles et demi. Il avait vécu en Haïti mais était un sang-mêlé né à la Martinique. Il avait « passé la ligne » en confortant les principales préoccupations des colons, la nécessité du maintien de l’esclavage et de la discrimination raciale. Protégé de Talleyrand et de  l’Impératrice Joséphine, il occupait depuis 1816 un petit bureau au troisième sous-sol d’un élégant immeuble de la Place de la Concorde, l’Hôtel de la Marine. Un de ces curieux retours de l’Histoire car il avait fait partie des émeutiers qui avaient attaqué ce bâtiment pour s’emparer des armes qu’il contenait, au matin du 13 juillet 1789.

 

Il ne s’occupait que du dossier d’Haïti, qu’il appelait encore Saint-Domingue. Il était considéré comme un des meilleurs spécialistes de ce coin de terre et son œuvre encyclopédique était réputée incontournable pour l’étude de ce pays. Il avait décidé qu’il ne mourrait pas avant d’avoir assouvi sa revanche d’outre tombe sur le vieux nègre dont le nom figurait sur cette plaque. Ce dernier avait gagné la première manche de façon posthume quand Haïti conquit son indépendance en 1804 mais il n’avait pas dit son dernier mot. Il poursuivait la lutte par tous les moyens nécessaires. Il avait remporté de nombreuses batailles mais n’arrivait toujours pas à gagner la guerre ! 

 

Il avait décidé récemment de changer son approche. Il enfermerait l’esprit du vieux nègre pour l’anéantir définitivement. Il l’envelopperait du linceul de sa sollicitude et l’ensevelirait sous un monceau d’honneurs. Il le réduirait aux yeux de ses descendants à un rôle d’auxiliaire dans la grande histoire qu’il écrivait depuis plus de deux siècles et sa victoire serait alors éternelle.  Il rendit accessible à quelques chercheurs son immense collection de documents conservée au ministère de la Marine (il disait encore « Ministère de la Marine et des Colonies ») et inspira plusieurs ouvrages qui montraient sous un jour nouveau son adversaire séculaire. Puis, il fit entrer le vieux nègre dans le grand temple mais la plaque n’était qu’une étape. Il projetait d’y faire transférer sa dépouille et avait planifié une impressionnante cérémonie pour l’occasion. Un seul problème pouvait sembler de taille : il n’y avait pas de dépouille !  Ce détail ne pourrait cependant pas faire échouer son projet.

 

Le vieux nègre avait été inhumé dans la cour de sa prison. Par la suite, ses restes avaient été mêlés à la terre utilisée comme remblai à l’occasion de travaux dans le fort  or, il faut au moins une partie du corps pour recevoir les grands honneurs. Cependant, la vérité est ce que les experts déclarent être vrai! Et il avait les moyens de convaincre quelques experts du service inestimable qu’ils rendraient à l’Empire, en certifiant que des fragments d’os extraits du site provenaient bien de la dépouille du vieux nègre. L’État saurait reconnaître et apprécier leur contribution. Au pis aller, toute règle comporte des exceptions qui ne font que la confirmer. Et il avait l’autorité voulue pour décider quel cas pouvait être une exception  dans cette situation.

 

Le mage, qui ne subissait plus les effets de l’âge depuis 1816, arriva peu après, vêtu comme toujours à la mode Empire, redingote noire avec revers en pointe, cravate blanche et escarpins à boucle. Il rejoignit le groupe dans la crypte et salua chacun d’entre eux.  Quand il s’approcha de la plaque, la lueur sembla devenir plus intense. C’était comme si le vieux nègre l’avait reconnu et le fixait d’un regard soutenu. Il recula en tremblant un peu. Il se rappela de cette autre nuit du 22 au 23 août, en1791, au cours de laquelle les esclaves de Saint-Domingue se révoltèrent. Il crut discerner dans cette crypte la lueur de leurs torches dans les champs de canne à sucre de la Plaine du Nord. Il prit l’anthropologue par le bras et invita le groupe à remonter au niveau supérieur.

 

Ils traversèrent la grande salle avec ses colonnes doriques et remontèrent le majestueux escalier. Le mage réfléchissait à toute vitesse durant le parcours. Une de ses erreurs avait sans doute été de placer la plaque du vieux nègre pas loin de celles d’autres  figures de la lutte contre l’esclavage, comme Delgrès, le héros guadeloupéen. Il eut été préférable de l’isoler pour l’affaiblir…  Quand le groupe s’arrêta près du centre de la nef, le mage se mit à parler doucement. Il leur exposa rapidement sa mission sur terre. Il leur expliqua que le vieux nègre avait transformé l’édifice en temple vaudou. Il avait convoqué le panthéon des divinités de l’Afrique et de la Caraïbe et elles étaient toutes venues le protéger. Les grandes colonnes étaient devenues autant de chemins permettant aux esprits de pénétrer dans le monde des vivants.

 

Il lui fallait gagner du temps pour apaiser cet esprit rebelle et le surprendre une fois qu’il aurait baissé un peu sa garde. Il envisageait quelques concessions et gestes symboliques forts, tout en renforçant la collaboration avec ses alliés, à l’intérieur comme à l’extérieur de Saint-Domingue. Dans un mois, ce serait l’équinoxe d’automne, le moment de l’année où les ténèbres peuvent triompher sur la lumière. Ce 22 septembre, il convoquerait une assemblée de grands druides auprès de laquelle ses maîtres à penser l’avaient introduit deux siècles plus tôt. Les grandes colonnes de l’édifice pourraient alors devenir des pierres sacrées capables de contenir un moment les génies protecteurs du vieux nègre, juste le temps de régler définitivement cette affaire. Il pourrait ensuite mourir en paix, son devoir accompli.

 

Tandis qu’il exposait son plan, le groupe commença à ressentir d’étranges vibrations. Très subtiles au début, elles se précisaient et gagnaient en intensité au point où le mage put distinguer nettement le rythme d’une chanson du pays de son adversaire de toujours, dont le titre, « La vie du vieux nègre », l’avait intrigué. Les vibrations semblaient reprendre en cadence, un passage qui disait : « Le vieux nègre ne traverse pas la vie sur des semelles cousinées. Il ne faut pas blâmer les damnés de la terre si celle-ci est ronde».

 

Un policier avisa le commissaire par radio que dehors, les danseurs étaient si nombreux qu’il était impossible de les emmener tous. Des touristes s’étaient mis de la partie, pensant que cette atmosphère d’allégresse relevait de quelque sympathique rituel local du milieu de l’été.  Le rythme s’accentua et même des gardiens  se mirent à danser à l’intérieur de l’édifice. Le mage leva  les yeux comme pour implorer le ciel.  Il s’aperçut alors avec stupeur que le pendule géant qui servait à prouver la rotondité de la terre, ainsi que sa rotation sur elle même, s’était détaché. Il s’était mis à osciller en marquant la cadence de la chanson.  C’était donc ça le hochet sacré qu’utilisait le vieux nègre pour ses invocations !

 

Le mage comprit qu’il ne pourrait jamais disposer d’un mois et qu’il lui fallait trouver une solution radicale cette nuit même. Alors, le long câble d’acier accroché à la voûte se rompit et la lourde sphère qu’il retenait se dirigea droit sur le groupe qui se dispersa rapidement. Médéric Louis Élie resta figé, comme cloué sur place. Seul l’anthropologue l’entendit murmurer : « Trop tard » !

 

Jean-Claude Icart

 


 

Note biographique : Jean-Claude Icart a œuvré longtemps dans l’action communautaire, la formation des adultes, la coopération international et la recherché universitaire. Ses principales publications portent sur les questions d’immigration et de refuge, les relations interculturelles, le racisme et les droits humains.

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 25 Août 2012

haitidelibereephoto.jpg
   
Par Estelle Cambe
 
Un an a passé depuis la parution d’Haïti délibérée de Jean Morisset chez Mémoire d’encrier. Cet essai de voyage a certes fait quelques vagues mais pas assez de sel à mon goût. La Grande bibliothèque du Québec a tenté en vain de s’en emparer, il s’est enfui des archives nationales.
Affichant une humeur débonnaire avec, à ses pieds, un pot de peinture et un ballon tagué, il a fait le mur en direction du large, grimpé sur le bastingage et mis les voiles sur Hispaniola. Je l’ai aperçu lors d’une séance de signature à la fondation Africa America et me suis demandée si le monde avait réalisé de quoi il s’agissait. Pouvait-on vraiment s’imaginer ce que c’était ?
 
Certainement pas un bouquin jetable, abandonné sur la plage après une trop forte exposition au soleil. Plutôt un objet-marchandise livré par voie fluviale, parmi les bouteilles de rhum, la mélasse et les peaux tannées. Un trésor qui s’échange entre le Nord et le Sud dans la cale d’un navire. Comment ne pas métaphoriser ou sémaphoriser l’aventure géopoétique de Jean Morisset, passeur de gué avant de textes, aux aguets d’une lumière toujours miroitante ?
 
Dans ce livre où on l’on navigue entre les pôles, la géographie devient une cosmogonie identitaire. Elle remonte aux rêves de l’enfance et au souvenir des ancêtres coureurs des bois et des mers qui ont traversé les Amériques en faisant sauter les barricades et autres pylônes électriques. Morisset libre penseur procède du libre voyageur, portant ses pas de géant d’un bout à l’autre du continent, bien au-dessus des lois, des découpages administratifs et des barrières mentales.
 
À la recherche de son autre moi, il a trouvé en Haïti des visages frères et une langue sœur, un vocable commun, des noms de familles dans les annuaires téléphoniques où figure le sien.  Confidences et témoignages, anecdotes et analyses rapprochent dans ce livre les univers créole et métis canadien. On y assiste au mouvement d’une double réverbération adressée aux autochtonies renaissantes. Haïti et le Québec ont tissé leurs destinées entre Port-au-Prince et Côte-des-neiges à Montréal. Dans les cafés et les restaurants du tout-monde, les écrivains ont rallumé les étoiles et fait renaître l’espoir d’entendre et de revoir cette belle amour humaine.-
  
Estelle Cambe.-
 

null
Estelle Cambe a étudié à Paris, voyagé et enseigné en France, en Angleterre et en Espagne. En 2011, elle soutient une thèse de doctorat à l’Université du Québec à Montréal sur la Postérité de Louis Riel ou L’émergence d’une littérature de l’Ouest canadien dans la francophonie nord-américaine. Elle a publié un article sur Le soleil du lac qui se couche de J.R. Léveillé et donné une conférence sur la figure du Métis dans l’œuvre de Paul Savoie à l’Université de Saint-Boniface où elle poursuit des recherches en anthropologie sur les Métis et le métissage.


     
   
Publications :
  • «Critique institutionnelle d’un roman du Manitoba français : Le soleil du lac qui se couche de J.R. Léveillé», Loxias, revue de littérature française et comparée, n°30, Université de Nice, août 2010. En ligne.
  • «La figure du Métis canadien dans l’œuvre de Paul Savoie», Études canadiennes/Canadian Studies (France), n°71, 2011, p. 46-57.
  • « Les Métis, l'oralité et l'institution littéraire de l'Ouest canadien », Les institutions littéraires en question dans les francophonies canadiennes, Québec, Université Laval/ CEFAN. En préparation.
  • La construction identitaire du Métis dans la littérature franco-canadienne, Université Saint-Boniface, Chaire de recherche sur l'identité métisse, stage postdoctoral. En préparation.
Conférences :
  • « Lieux et production artistique : le cas du Manitoba », Table ronde sur l’imaginaire du Nord, organisé par Daniel Chartier, Université du Québec à Montréal, 29 octobre 2010.
  • « Figure historique et figuration imaginaire du Métis chez Paul Savoie », Acfas-Manitoba, midi-conférence, Université de Saint-Boniface, 22 septembre 2011.
  • « Stratégies d’écriture et institutions dans l’Ouest : entre résistance et accommodement », Les institutions littéraires en question dans les francophonies canadiennes, organisé par Benoit Doyon-Gosselin, Université Laval, 20-22 octobre 2011.
  • « La culture orale des Métis et la littérature franco-manitobaine », Les identités autochtones, organisé par Alain Beaulieu, Université du Québec à Montréal, 2-3 mai 2012.

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 24 Août 2012

tele-anacaona

Après plus d’une soixantaine d’année de diaspora aux Etats-Unis, les haïtiens ont eu pour la première fois une chaine de télévision disponible sur satellite et qui est reliée aussi par d’autres espaces médiatiques dans la caraïbes.

Télé-Anacaona la fierté haïtienne en terre étrangère


Télé-Anacaona est installée sur 8000 m2 et dispose d'un staff compétent et motivé. Ce studio bien équipé se trouve à Orlando et à West Palm Beach, et pour parler en mot précis c’est le joyau  haïtien de la Floride. De ce fait, cette réalisation nous met dans l’obligation de pencher sur le cas des haïtiens qui pratiquent le journalisme à la diaspora depuis un bon nombre de temps. A une époque où les images jouent un rôle important, décisif pour influencer les gens, comment comprendre que la communauté haïtienne est-elle restée dans l'ombre depuis plusieurs années?

La communauté haïtienne est considérée aux Etats-Unis, comme la plus faible, ou du moins comme un marché libre, et que n’importe quel businessman étranger peut compter facilement sur cette clientèle. On dirait que nous sommes condamnés à nous livrer aux autres au lieu de nous rendre utile pour supporter nos compatriotes : Il suffit pour s'en convaincre d'observer que les différents présidents américains n'ont jamais investi dans les medias haïtiens. Et plusieurs raison peuvent justifier cette position.

D’abord, en termes de radiophonie, nous n'avons pas de créneau en modulation de fréquence (bande FM). Quelques rares haïtiens à Miami ont payé des heures sur les stations américaines et espagnoles. Nous avons aussi des stations haïtiennes disponibles 24/24 avec des distributeurs spécifiques, une pratique qui n’a aucune valeur à l’heure actuelle pour les occupants de la Maison Blanche. Ensuite, il y a les radios du soir où les Espagnols partagent le jour avec les présentateurs haïtiens sur la Fréquence Am (une réalité de chauve-souris). Sans compter la montagne d’incompétence qui sévit sur les ondes de nos stations. En ce sens, ils n’ont pas besoin d’utiliser la presse haïtienne de la diaspora, s’il en existe une pour trouver le vote des haïtiens d’origines. Parce que même ceux qui vivent en dehors du pays, n’ont pas dépassé jusqu'à présent cette croyance du blanc faiseur de bonheur.

Autre question à se poser, comment se fait-il que le congrès américain des élus régionaux, reste comme un défi pour nous? Tandis que nous sommes plus que deux millions de déplacés et plus d’un million de naturalisés sur le territoire des Yankees. A ces mots, il faut souhaiter longue vie à Télé-Anacaona. Et lancer encore une fois un appel à la solidarité et à la création d’entreprise de valeur pour relever l’image d’Haïti à l’étranger.

 

Anderson Dovilas
 

Orlando. USA

dovilasanderson@yahoo.fr

 

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 23 Août 2012

hhsans-titre.png

Je commencerai ce texte avec une remarque d’Ulrick Fleischman dans son petit volume intitulé « Écrivain et société en Haïti » En nombre croissant, nous indique-t-il, les auteurs haïtiens parviennent à publier leurs œuvres à l’étranger ou par la branche haïtienne des maisons étrangères. Ce fait tient (certes) au renouveau de l’intérêt pour les littératures du tiers monde, et aussi aux efforts de la France et du canada en faveur de la francophonie... Les conséquences de cette internationalisation sont difficiles à prévoir, mais on peut craindre qu’elles ne soient pas uniquement positives.


Il précise également dans les mêmes paragraphes que l’auteur est porté, au détriment de ses propres aspirations sociales et des besoins de son pays à traiter des sujets à tendance plus universelle. Je ne tiens pas à assumer ce second aspect du propos ici. Néanmoins, la prime remarque reste pertinente et fait pendant, d’un point de vue esthétique, à ma préoccupation exprimée la semaine dernière de savoir comment devenir écrivain en Haïti aujourd’hui. Car si la publication à l’étranger reste le moyen le plus évident, il n’est pas farfelu de se demander dans quelle mesure ce raccourci a des incidences esthétiques, non seulement dans le choix thématique des écrivains, mais surtout dans la manière de traiter le texte qui sera soumis aux lecteurs.

  
Pour qui écrit-on ? : Construction de sens et public cible


Si tant est que la littérature est la caisse de résonnance d’une société, en tant qu’art dont le médium du langage condamne à travailler dans la construction et les déconstructions de sens, il devient théoriquement impossible d’échapper à la question de savoir qui produit du sens pour qui. Autrement dit, l’écrivain littéraire, quand il est pris dans l’engrenage malicieux du matériau sur lequel il travaille et du façonnement qu’il veut en tirer, avec qui partage-t-il le code nécessaire pour rentrer dans ce nouveau lieu que constitue l’œuvre qu’il propose ?

  
C’est dans cet angle précis que la lecture et l’écriture deviennent le coefficient d’une même tentative de s’inscrire dans la réalité en s’y échappant. Que le lecteur et l’écrivain deviennent des compagnons dans un dialogue apparemment à sens unique, mais peu s’en faut, concernant un monde qu’ils sont censé partager. Et leur parole sur ce monde les inscrit dedans en le leur mettant sous les yeux. Sauf que l’invitation à partager ne relève qu’à l’auteur qui met l’univers qu’il façonne sur la piste de celui avec qui il veut parler. C’est ce lecteur anonyme dont il attend le secours pour sortir de l’engrenage malicieux, pour que son texte en vienne à exister, qu’il convient ici d’appeler public, ou de préférence, lecteur cible.


 Je dois le titre de ce chapitre à J. P. Sartre qui en fait le deuxième de son traité « Qu’est-ce que la littérature ? ». Je lui concède également la tendance à considérer qu’une œuvre littéraire, dans le sens du moins qu’on en parle ici, est un acte « allusif ». Ce qui implique non seulement que les signes de l’écrivain signifient au lecteur, mais surtout, qu’ils « contiennent en eux même –comme tous les ouvrages de l’esprit dirait Sartre – l’image du lecteur auquel ils sont destiné ». L’ampleur d’un tel propos est de dire tout bonnement que l’auteur, non seulement il s’attend à une catégorie de lecteur, mais s’adresse en particulier à cette catégorie là. Il en a comme une image mentale. Ce qui revêt d’une double importance. Théorique : le lecteur est déjà présent quand l’écrivain écrit, ce que celui là fait comme sous son regard. Pratique : L’écrivain choisit apriori ses lecteurs en fonction de ses « objectifs » (contraintes et préoccupations), à la fois esthétiques et personnels. Cette double importance s’actualise ici en une seule question : Considérant les contraintes éditoriales qui expatrient la quasi-totalité des publications d’œuvres littéraires reconnues, pour qui écrivent les écrivains haïtiens ?


Le regard de l’autre


Il est difficile d’attester jusqu’à quel point une œuvre est démangé par les regards qui sont apriori posés dessus. Ce serait prétendre sonder par une proposition générale les âmes de tous les artistes d’un contexte donné. Autant qu’il est difficile de travailler sur le motif du choix d’un écrivain, qui d’ailleurs n’est pas obligé d’en avoir fait qu’un seul. Déjà que cette question d’intention d’écriture ou de motif esthétique tient la route plus longtemps avec les récits longs qu’avec la poésie, par exemple. Encore faut-il y mettre la dose de précaution et de ressources théoriques nécessaires pour délimiter de quoi il s’agit.


Indices de translation littéraire  

 

Il y a d’abord les notes de bas de page. C’est très souvent le problème de la langue qui y est posé. Quand dans un roman il y a des mots et des expressions créoles (ou d’une autre langue « autochtone ») mis en italique ou entre guillemets et qui font ensuite l’objet d’explication en bas de page, il me parait évident que ce travail tend la main et joue son propre rôle de traducteur.


 Il y a les explications descriptives. C’est le problème de l’allusion dans le sens de l’univers matériel qui y est souvent posé. Rarement en note de bas de page, les explications introduites dans le corps d’un texte littéraire faisant référence à un objet bien connu et à son usage, mais qui insistent pour décrire comment les gens «d’ici » en font usage, se rencontrent assez souvent. Leur cumulation n’est pas toujours très agréable à un lecteur qui partage le même milieu.


Il y a également les explications démonstratives, ou étalage de faits connus. C’est encore le problème de l’allusion, mais pris dans le sens de l’imaginaire et de l’histoire. Le texte, quand il met des personnages en situation ou qu’il rapporte des faits, il précise en discours ce que de tels faits impliquent pour les personnages et à quoi dans l’imaginaire et l’histoire collectifs font-ils écho.

     
Reste encore un certain nombre d’indices qui révèle, à mon sens, de ce que j’ai appelé plus haut une translation littéraire. Si certains peuvent rendre la lecture éprouvante pour des lecteurs « locaux », c’est pour les mêmes raisons qu’ils facilitent la lecture à d’autres lecteurs ou aux « lecteurs autres ». Néanmoins, faut-il aussi préciser que ces indices peuvent également servir de figure de style. C'est-à-dire que pour qui les manie bien, ils engagent en peu de chose la qualité littéraire du texte. Ils peuvent même servir d’atout, la littérature étant avant tout un espace de création où il convient, par conséquent, de faire avec les différents obstacles ou situations.


Le dernier des indices


La question est même tautologique de savoir en quoi la publication à l’étranger influence les œuvres littéraires haïtiennes. Car la réponse la mieux articulée, qui serait également le meilleur indice de translation littéraire, c’est de répondre que c’est tout bonnement le fait qu’elles soient publiées avant tout et en dernière instance à l’étranger. Et cette réponse aurait une double pertinence, d’abord parce que le texte, en général, a été écrit pour être publié à l’étranger, d’où une image mentale supposée du lecteur potentiel. Ensuite, parce qu’après le texte demeurera bien rare, et parfois complètement absent en Haïti même. Dans ces conditions, la littérature haïtienne se donne à voir un peu plus qu’elle n’est dans un rapport authentique entre un auteur et un lecteur qui partagent une mêmeté imaginaire et historique. Théoriquement, elle se lit donc dans un contexte décontextué. C’est toujours un vent d’ailleurs. Avec tout ce que cela implique d’altérité, d’aléa et de délocalisation.


Je persiste donc à soutenir qu’il sera salutaire pour la littérature haïtienne contemporaine de s’investir toute entière dans l’entreprise éditoriale. De professionnaliser ce secteur là. De contribuer à faire des écrivains pour parler d’abord nos paroles, que nous comprenons (dans le sens premier du mot : prendre ensemble) sans sur-traduction. Car s’internationaliser sans ancrage et à cause d’un déficit, c’est un peu « perdre notre restant d’âme ».


J’encourage en ce sens les récentes tentatives éditoriales citées précédemment. Toutefois, je proposerais qu’on soit beaucoup plus ambitieux de ce coté là. Vue la rareté des librairies, il faut d’un autre dynamisme et d’autres stratégies de diffusion. On fera alors probablement face au problème maintes fois souligné de lecteur potentiel en Haïti.
 

Qui est prêt à lire quoi ? Ceci est l’objet d’une autre réflexion.

Jean Néhémy PIERRE

 

Crédit-photo : lapetitehaiti.wordpress.com

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 11 Août 2012

  102è Année - Un siècle d’information - www.lematinhaiti.com -    10 Aug 2012-19h14
Les îles des Caraïbes, par définition, espace très prisé des voyageurs en quête de soleil et de plages de sables fins ont longtemps été considérées comme une région politiquement, culturellement et linguistiquement fragmentée , ayant un fond unique mais varié.
20/07/2012  

http://www.lematinhaiti.com/img_sys/leslesdescarabesculturellement.jpgLes îles des Caraïbes, par définition, espace très prisé des voyageurs en quête de soleil et de plages de sable fin, ont longtemps été considérées comme une région politiquement, culturellement et linguistiquement fragmentée, ce qui lui donne un fond unique, mais varié. En raison de la longue colonisation des nations des Caraïbes, il y a un débat permanent sur les pays qui composent l'espace caribéen. Certains intellectuels insulaires plaident pour l'inclusion d'un nombre de pays latino-américains dans les Caraïbes sur la base de la similitude apparente des cultures de ces pays, y compris ceux qui étaient auparavant sous la domination néerlandaise. Sont les piliers de la culture littéraire des Caraïbes : Haïti (Jacques Stéphen Alexis, Jacques Roumain, Jean Price Mars, René Depeste, Dany Laférrière), Cuba (Nicolas Guillén), Porto-Rico (Luis Matos Paléso), Guyane française (Léon Gontrand Damas), Martinique (Aimé Césaire, Édouard Glissant), Jamaïque (Louise Bennett), Trinité (CLR James), Sainte-Lucie (Derek Walcott ), Guyane (Wilson Harris) et caetera.


Colonisés d'abord par l'Espagne, l'Angleterre, la France et la Hollande dans les XVe et XVIe siècles, toutes les influences associées à la culture de l'esclavage et de la tyrannie politique ont continué même après l'indépendance dans la plupart de ces pays, donnant lieu à une littérature profondément préoccupée par les questions de l'identité culturelle et ethnique; la politique, la construction ou la reconstruction des nations. La nécessité de former une identité culturelle, régionale, distincte de leurs ancêtres colonisés a conduit de nombreux intellectuels antillais à développer l'idée des Nations Unies des Caraïbes. Bien que cette notion ne soit pas encore devenue une réalité politique, mais il y a un point commun du point de vue culturel à travers les îles de la Caraïbe qui relie ces sociétés de façon très fondamentale. Une partie intégrante de cette assimilation culturelle a commencé sur les plantations esclavagistes, où une culture commune de création et d'expression se faisait sentir, culture qui continue à prospérer même aujourd'hui. Commençant dans un premier temps par des Amérindiens de la tribu des Arawaks et des Caraïbes (gravures, pétroglyphes, créations vodouesques, areytos, hymnes religieux et/ou spirituels). Les expressions créatives des immigrants africains ont survécu à l'ère de l'esclavage, jusqu'au XXe siècle, où on les a toutes retrouvées dans certaines oeuvres d'écrivains tels que Jean Price Mars, Jacques Roumain, Edward Kamau Brathwaite et Lamming George.


En plus des personnes d'ascendance africaine, les îles des Caraïbes sont également une maison aux auteurs espagnols et néerlandophones, dont de nombreux écrits reflètent largement les préoccupations relatives à l'identité régionale et culturelle, à la fois dans la prose et la poésie. Un axe principal dans l'écriture de langue espagnole qui a pour nécessité l'articulation des prises de conscience face à l'existence continuelle des inégalités sociétales, les auteurs de langue espagnole des Caraïbes utilisent le plus souvent des stéréotypes coloniaux dans leurs écrits pour mettre en évidence toute prise de position. L'agitation politique et les conflits qui continuent d'affliger de nombreuses îles des Caraïbes ont également forcé un grand nombre de ces auteurs à quitter leur pays natal pour les États-Unis, le Canada, l'Europe et d'autres parties du monde.

 

 Au début, la littérature des Caraïbes était clairement une littérature de l'exil, puisque la plupart des auteurs qui écrivaient à ce moment-là avaient fui leur pays d'origine pour échapper à des sténoses politiques qui leur étaient imposées par leurs nations dominantes ; on peut citer des écrivains, tels qu'Émile Ollivier, René Depestre, Reinaldo Arenas, Dany Laferriere, Carlos Guillermo Wilson, Gérard Étienne, Alejo Carpentier, Gérard Bloncourt, et tant d'autres. Bien qu'ils aient continué à écrire sur leur pays d'origine, ils ont également incorporé leur vie dans leur pays d'adoption par le biais de leurs oeuvres. Bien que modernes, les écrits expatriés en provenance des Caraïbes continuent d'être préoccupés par l'état du pays d'origine, le discours s'est élargi pour inclure d'autres préoccupations au sujet de leurs expériences en terres étrangères. Beaucoup de ces écrivains utilisent aussi la langue d'adoption pour s'exprimer.

 

La littérature contemporaine des Caraïbes n'a pas une tradition indigène. La civilisation précolombienne (Indiens d'Amérique) a laissé peu de gravures rupestres ou des inscriptions (pétroglyphes), et leurs traditions orales n'ont pas survécu à la colonisation du 16e siècle espagnol. On retrouve aussi une carence de tradition écrite chez les Africains de l'Ouest qui les ont remplacés. La littérature des Caraïbes depuis plusieurs siècles fut une émanation et l'imitation des modèles des puissances coloniales: Espagne, France, Grande-Bretagne, et Pays-Bas. Donc, les écrivains de la Caraïbe n'étaient pas conscients de leur propre environnement, jusque dans les années 1920, cependant que le défi d'une forme distinctive littéraire ait été accepté. Puis, dans le cadre de modernisme hispano-américain, espagnol et français, les écrivains des Caraïbes ont commencé à rompre avec des idéaux européens et à s'identifier à leur réalité. Les dirigeants de ce mouvement, principalement des poètes, étaient: Luis Matos Palés (Porto Rico), Jacques Roumain (Haïti), Nicolás Guillén (Cuba), Léon Damas (Guyane française), et Aimé Césaire (Martinique). Jean Price-Mars, un ethnologue haïtien (Ainsi parlait l'oncle, 1928), a déclaré que son but était, derestituer à son peuple la dignité de son folklore dans un discours finement exprimé. Aimé Césaire dans Cahier d'un retour au pays natal (1939), construit dans des formes poétiques des éléments rythmiques et tonals de l'archipel Caraïbes, les rituels et les formes linguistiques, en utilisant les techniques surréalistes et symbolistes.

Dans les îles britanniques, le développement de la littérature nationale après 1945, a apporté sa propre contribution dans le roman dialecte populaire: Vic Reid, New Day(1949), Samuel Selvon, A brighter Sun (Un Soleil plus brillant, 1952) et The Lonely Londoners (Les Londoniens solitaires, 1956), George Lamming, In the Castle of My Skin (Dans le château de ma peau, 1953), et de VS Naipaul, The Mystic Masseur (1957) et A House for Mr. Biswas (Une Maison pour Monsieur Biswas, 1961), entre autres, et dans la poésie de Louise Bennett (Labrish, 1966).

Paradoxalement, le développement de la Caraïbe anglophone a été officiellement conservateur, mais en un travail «ouvert» plutôt que d' expression autochtone, ou indigène, dans le travail de CLR James (Trinité) et la poésie de Derek Walcott (Sainte-Lucie). Dans les romans de Wilson Harris (Guyana), le symbolisme et les techniques surréalistes de la modernité réapparaissent, et la poésie de Edward Brathwaite Rights of Passage (Droits de passage, 1967), Masks (Masques, 1968), Islands (Les Îles, 1969) tente de réaffirmer la place de l'Afrique dans les Caraïbes.

Quelques grandes voix de la littérature caraïbéenne:

Aimé Césaire, Earl Lovelace, George Lamming, Malcolm de Chazal, Léon-Gontran Damas, René Despestre, Édouard Glissant, Jacques Stéphen Alexis, Gilbert Gratiant, Marie Vieux Chauvet, Édouard Maunick, Dany Laférierre, VS Naipaul, Anthony Phelps, Daniel Maximin, Jacques Roumain, Maryse Condé, Mervyn Eustace Morris, Colville Norbert Young, Émile Ollivier, René Vázquez Díaz, Frantz Omar Fanon, Frankétienne, Severo Sarduy, Saint-John Perse, Lyonel Trouillot, Virgilio Piñera Llera, Jean Price Mars, Louis-Philippe Dalembert, Joseph Zobel, Guy Tirolien, Georges Castara, Gaspar Octavio Hernández, Patrick Chamoiseau, Berthène Juminer, Rodney Saint Éloi, Gisèle Pineau, André Schwartz-Bar, Simone Schwartz-Bart, Edris Saint-Amand, Luis Rafael Sánchez, Derek Alton Walcott, Vic Reid et caetera.


Thélyson Orélien

Blogueur, chroniqueur et poète

lien : Le Matin

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 8 Août 2012

Le message poétique

Ou lettre ouverte aux reporters culturels

 

 

http://4.bp.blogspot.com/-bkP1mQgF_eQ/ThsMCkakI6I/AAAAAAAAGhw/9pP27_ULVDw/s1600/DSC00061.JPGDepuis plusieurs années je suis l’événement traditionnel, Livres en Folie (Haïti). Nombreux sont ceux qui critiquent l’organisation voire la tradition de cette foire du livre. Moi, ce qui m’a toujours intrigué, Ce n’est pas l’organisation ni l’activité ou les rencontres, c’est de préférence les reporters culturels. Etre reporter culturel, ce n’est pas cela le problème, mais la nature des questions qu’on pose aux écrivains. Doit-on aborder un écrivain politique de la même manière qu’un poète ou un romancier? Je crois qu’il y a là une erreur méthodologique qu’il faudrait réparer.

 

L’année dernière, à la 17e édition de Livres en Folie, un reporter posa la question suivante à Franketienne après l’avoir posée à Dany Laferrière et à bien d’autres : « quel message voulez vous faire passer dans ce livre ? » La question, bien sur, a embarrassé les écrivains et Franketienne a même répondu avec un peu d’ironie : « Je vois que vous aimez cette histoire de message » Et cette année encore la même erreur s’est reproduite.

 

Une œuvre poétique, a-t-elle un message ?

La réponse pourrait bien vous surprendre.

 

Pour le critique littéraire François Bilodeau « une œuvre n’a rien à dire, sinon elle le dirait sans ambages ; une œuvre existe, à la façon d’une personne, avec un halo qui la définit dans sa réalité intime » Pour l’auteur de Balzac et le jeu des mots, l’œuvre (poétique) est. Elle n’a pas de fonction, donc pas de message. Je pense ici, sans doute, à Charles Baudelaire qui questionnait la fonction de la poésie. Je ne veux pas tomber dans une poétique du non-sens ou dans un surréalisme à outrance. La poésie, dans son sens premier (créer, fabriquer) ne s’enracine pas forcément dans une réalité, Elle peut évoquer cette réalité, la transfigurer ou la fuir. Lyonel Trouillot, dans son esthétique du délabrement avait bien compris que les poètes n’ont « pas de mémoire », d’où l’incommodité de la poésie moderne à faire passer un message social. Le poète est différent du journaliste, son rôle est de créer un effet esthétique.

 

lepoemephonetique-copie-1.pngLe linguiste Jakobson n’avait pas omis cette fonction du langage qui est la fonction poétique, Son « message est centré sur lui-même, sur sa forme esthétique ». Loin de tomber dans la théorie de l’art pour l’art qui serait une mauvaise interprétation du message poétique ou dans une masturbation intellectuelle. On doit comprendre, par là, que le message poétique est sensoriel. C’est un impact crée chez le lecteur. La poésie, comme toute œuvre littéraire, s’accomplit dans sa lecture. Donc « l’histoire d’une œuvre serait avant tout l’histoire des lectures qui ont en été faites » (F. Bilodeau). De là, surgit la problématique de la littérarité ou de la poéticité d’une œuvre, Existe-t-il d’œuvres poétiques ou de lectures poétiques d’une œuvre ? C’est ici un autre débat. Le message poétique se crée dans sa lecture, d’où sa pluri-dimensionnalité. Pour expliciter le message poétique on peut prendre l’exemple du fameux poème de Man Ray, le poème phonétique, qui est composé uniquement de barres horizontales et d’espaces, sans mots. Tout le monde s’accorde pour dire que c’est un poème, par sa forme et livre son message esthétique. On peut voir ici que la poésie est antérieure au sens, à la compréhension et au message.

 

La poésie n’est pas une confrérie et sa lecture n’est pas réservée aux intellectuels comme on a tendance a le penser. Le problème se pose dés le départ. Il ne s’agit pas de comprendre, ni d’informer mais de sentir. Car la poésie s’ouvre au lecteur créant ainsi son propre message esthétique.

 

___________________ 

Note :

1, le poème phonétique de Man Ray 

  

Webert Charles

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 5 Août 2012

http://www.radio-canada.ca/radio/imagesDocuments/143923.jpg

 

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage.

Joachim Du Bellay, Les Regrets.

 

Par Dieulermesson PETIT-FRERE, M.A

  

Publié en 2004 aux Editions Presses Nationales d’Haïti dans la collection Souffle Nouveau avec l’aimable autorisation des Editions Actes Sud, le Testament du mal de mer de Lyonel Trouillot est d’abord un récit de voyage. C’est un dialogue poétique entre une voix qui se cherche –le testataire- et une enfant qui cherche à se faire une compréhension du monde. La voix se construit à travers le souvenir et le voyage et l’enfant d’après ce qu’ont dit les livres.

 

Le recueil est divisé en deux parties. Dans la première, titrée « Trois poètes », il est question de trois poèmes écrits à René Philoctète pour lui dire que les îles ne marchent qu’à reculons ; à Georges Castera qui refuse de terrer ses mots et à Syto Cavé, le poète des villes. Le premier est l’aîné de l’auteur  de plus de vingt ans et les deux autres sont de sa génération.

 

La seconde partie qui s’intitule ‘‘Le testament du mal de mer’’ est dédicacée à Maïtée et Manoa. Le livre compte 59 pages. La couverture est illustrée d’une toile de Dieudonné Cédor titrée Marine où sont présentés des voiliers en mer sur le point de partir. 

 

‘‘Raconte-moi le volcan’’ (p 21), dit l’enfant à la voix – le vieillard si l’on peut ainsi l’appeler-, sont les premiers mots du texte. On pourrait les assimiler une question. Une question qui, au prime abord, fait appel au souvenir, s’agissant d’un récit. Le volcan évoque ici l’idée du voyage – une longue traversée- et tous les maux qui s’ensuivent. La mort par exemple. Et le vieillard de soulever le lot de difficultés qu’engendrent les souvenirs. Car on ne peut pas toujours se remémorer totalement le passé. Les souvenirs ne sont toujours que des fragments. Et c’est ce qu’il a bien fait comprendre à l’enfant.

 

Toujours en quête d’aventure – le récit l’étant à ses yeux- l’enfant interroge son interlocuteur sur le meilleur souvenir qu’il a gardé de son périple. Il énumère : le vent, le port, les arbres, les hommes, les bateaux, la mort, le feu et l’eau (p. 22).  On peut remarquer dans son énumération la présence des quatre éléments fondamentaux qui constituent le fondement du monde. Cette évocation donne une dimension – un peu- mystique et même mythique au texte. Ces éléments renvoient, dans une certaine mesure, à la création du monde – le mythe de la création- et à un voyage – très loin- dans le temps.

 

En effet, le voyage évoque l’idée de mouvement, de déplacement. A l’enfant qui voulait savoir le plus grand souvenir qu’il a gardé lors de sa traversée, le vieillard répond :

 

«  – Le ciel courait dans tous les sens

On aurait dit que le vent perdait

Le sens du vent… » (p.22).


Ceci aurait pu être assimilé à ce qui est dit dans le livre de la Genèse au sujet de la création. A savoir l’esprit de Dieu mouvait au-dessus des eaux –et sur toute la terre 1. Ce retour sur le passé permet au vieillard de refaire le voyage et nous permet également de voir que les souvenirs sont restés dans sa mémoire comme de l’encre sur du papier. Mais ce qui lui revient souvent dès les premiers instants, c’est la mort, la monstruosité et la violence. Puis la conversation tournait autour du voyage, des hommes, du commerce jusqu'à la découverte (du vieillard) qui n’a pas voulu révéler son identité à l’enfant.


‘‘ Les enfants me connaissent.

 Chacun m’a inventé quand il était petit.

 … je suis le testament de ta première

 Enfance, et je ne t’ai rien dit que

 Tu n’avais rêvé’’ (p 56).

 

On peut se demander s’il ne s’agit pas là d’un rêve –l’enfant qui rêve- ou des événements que le vieillard a vécus dans son enfance. Dans le deuxième cas, l’enfant serait le double du vieillard. Ce dernier revient au stade de l’enfance. Ce fait marque un retour en arrière dans la vie du personnage. Ou encore l’enfant devenu vieux et qui parle à lui-même. Ici, il s’agirait d’une anticipation. Ces éléments viennent renforcer le caractère de récit du poème.

 

Un long et périlleux voyage

 

S’il s’agit d’un récit de voyage – sous sa forme poétique-, la grande partie du poème est constituée d’une série de questions-réponses. Sa lecture nous plonge dans un univers de voyage. De souvenirs. Les maux qu’a causés ce voyage et qui a engendré de mauvais souvenirs. Pour nous en convaincre, le terme voyage, mis à part les vocables traversée, escale, retour, conquête, routes, est repéré en 6 endroits du texte. La mer qui constitue l’axe du poème en occupe 9 et charrie avec lui tout un éventail de termes qui l’évoque : bateaux, marin, port, atlantique, vagues, mousse, navire.  En effet, l’illustration de la couverture est très significative.

 

A bien lire le texte, on se rend compte que la voix est celle d’un marin – un homme de la mer- qui, à force de voyager et devenu vieux, fait le bilan de sa vie à un enfant (peut-être le sien ou son double). Il le dit lui-même : ‘‘je fréquentais un vieux marin. Il m’aidé dans ma carrière’’ (p 31). C’est un voyage long et périlleux. Le bilan est lourd car il n’a pas gardé de très bons souvenirs. Ainsi, il raconte comment il a échappé de peu à la mort (nous, nous étions sur son flanc/Gauche et la mort nous a épargnés p 23), l’agitation de la mer et ses conséquences (la mer nous cassait tout… le grand mat et les bastingages p 26) et il continue (je me souviens de ce marin que le vent emporte… p 30).

 

Les propos du vieillard sont teintés d’une pointe d’amertume et nous laissent croire qu’il n’a pas connu d’autres vies que celle de la mer. Le métier de la mer l’a refait de fond en comble. La mer est devenue pour lui ce miroir à travers lequel il contemple son âme. Toute sa vie est faite de voyages. Vie d’errance et de conquêtes. Les découvertes ont pour lui une valeur impérissable. Ainsi, il augmente sa science et construit son univers. Quand il découvre un morceau de terre, il voit des hommes et conclut que la terre appartient aux hommes. Cette terre est leur patrie. Pourtant, il n’en a pas. Sinon la mer.

 

C’est un aventurier au même titre qu’Argan – le personnage du Flibustier de Vilaire- toujours en quête d’aventures. Si le marin se cherche – à travers ses voyages-, c’est pour mieux exister. Donner un sens à sa vie qui lui inspire le goût du rien. Car prendre la mer, c’est aller à la rencontre de la mort aussi bien que de la vie. Le voyage étant une quête et une perte de soi. Si l’on admet que le marin s’inscrit dans la première logique, l’on admettra également que c’est au retour de son voyage – son errance- qu’il a pu comprendre le monde et l’expliquer. Contrairement à l’enfant qui lit le monde dans les livres. A cette fin, on pourrait se demander s’il ne s’agit pas d’une invitation au voyage pour comprendre le monde.

 

Esprit aventureux et infatigable au même titre qu’Ulysse, le marin fait mention des villes qu’il a parcourues ou habitées. Ne serait-ce le temps d’une journée ou plus. Il cite entre autres Palerme, Trinidad, Nantes (p 36), Southampton (p 43),  Congo (p 48). A cette longue traversée se mêlent la fatigue et le goût de l’aventure.

 

Des souvenirs au testament

 

Si le voyage est une fuite du monde vers d’autres cieux – une quête de liberté- en vue de se construire, le marin n’a pas pu, en tout cas, atteindre cet idéal. Vu qu’il n’a gardé de son périple que des maux. Et son testament n’est autre qu’une collection de ses souvenirs les plus mauvais. Les premiers qu’il a eus sont ceux de la mort ; des hommes et des bateaux mouraient (p 22) il y eut qui moururent comme ils avaient vécu (p 24).

 

Devant un tel danger, il cherche un abri, une fois de l’autre coté.  Je suis resté au port pour échapper/ un temps à l’épreuve du retour (p 28), confie-t- il à  l’enfant. Ceci est un rappel important pour le marin. Comme l’oiseau, il s’était libéré de certains soucis en prenant la mer mais il devait tout aussi se préserver des dangers qu’apportait cette liberté. Et ce n’est qu’après sa difficile traversée qu’il se souvient des risques du voyage. Il s’agit d’une rude épreuve. A l’heure qu’il est, il se souvient encore ‘‘ de ce marin que la mer emporta le temps d’un regard et redéposa sur le pont’’ (p 30). On est en droit de comprendre que la mer fut la cause de tous ses maux.

 

En effet, le Testament du mal de mer est la somme d’une vie. La vie ou plutôt l’autre vie d’un marin. La re-constitution de cette autre vie n’est autre que le fruit de ses souvenirs. Ces derniers le rendent malade. Au point qu’il est possible de croire et même d’affirmer qu’il n’a plus de futur ou que son avenir n’existe pas. Ce qui compte pour lui, c’est ce passé douloureux et tumultueux qu’il continue de vivre même dans son présent. La mer, dans ses premiers souvenirs, au lieu d’être pour lui un lieu d’évasion, un moyen d’accéder à la liberté, se transforme en une sorte de gouffre, de labyrinthe ou tout se mêle et se confond.

 

Cependant, le marin n’a pas connu seulement de mauvais souvenirs. Certains sont pour lui très enrichissants. Il se souvient du ‘‘marin qui l’a formé et qui riait comme un gosse’’ (p31), de ses ‘‘idées sur le ciel et la terre’’ (p33). Pourtant il n’a pas dit ce qu’est devenu ce marin. En voici quelque chose qui l’échappe. Et il en a conscience. Parce que c’est lui qui dit que la ‘‘mémoire est un mot creux’’ (p30). Les souvenirs ne durent pas toujours.

 

Si certaines fois, certains souvenirs lui échappent, d’autres fois, ils défilent devant lui comme les images d’un film. Les villes et continents qu’il a visités, les danses et les gens des ports qu’il a aimés, ceux qui ne vont nulle part mais qui ont toujours une histoire à raconter. Les souvenirs du marin sont aussi vieux que le temps. Le temps de la colonisation et de l’esclavage. 

 

Un passé re-constitué

 

Souvenirs, voyages, évasion constituent entre autre la dominante thématique du poème. Du début jusqu'à la fin, le texte est plongé dans un univers de rêve et d’évasion. Un passé présent qui ne saurait mourir. Il évoque les déboires, les misères et les désillusions mais aussi les bons vieux temps du marin. Cette voix qui se cache de peur de révéler son identité. Ou qui n’a pas voulu se forger une autre identité parce qu’il s’identifie déjà à la mer.

 

Avec ce recueil, Lyonel Trouillot donne une ‘‘poésie modérée 2’, comme l’a dit Gérard Genette à propos de la prose, qui s’apparente ou plutôt fait corps avec le langage parlé. Le texte évoque une succession d’instants qui s’accomplit dans une durée mais dans un espace pluriel dont le principal est la mer. Il y a une certaine fascination du poète –ou du marin- pour ce lieu.

 

Comme l’homme et la mer de Baudelaire, la mer est, pour le marin, son miroir, il ne fait que contempler son âme 3. Le testament du mal de mer est un poème insulaire qui se veut être le témoin d’une périlleuse traversée. Il illustre à bien la thématique du souvenir et du voyage. C’est la re-constitution d’un passé sous le mode du souvenir.

 

______________________________________________________    

 

Bibliographie 

  1. BARTHES, Roland : Le degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1953.
  2. GENETTE, Gérard : Figures II, éditions Gallimard, coll. Seuil, 1972, Langage poétique, poétique du langage, p 123-153.
  3. RICHARD, Jean-Pierre : Onze études sur la poésie moderne, éditions du Seuil, coll. Points, 1964.
  4. KRISTEVA, Julia : La révolution du langage poétique, Paris, Seuil, 1974.
  5. PILOTE, Carole : Guide des procédés d’écriture et des genres littéraires, éditions Groupe Beauchemin, coll. Langue et Littérature au collégial, Québec, 2003.
  6. STALLONI, Yves : Les genres littéraires, Armand Colin, 2eme édition, coll. 128, Paris, août 2008.
  7. TROUILLOT, Lyonel : Le testament du mal de mer, éditions Presses Nationales d’Haïti, Collection Souffle Nouveau, octobre 2004, Port-au-Prince, 57 pages.

1 Genèse 1 verset 2.

2 GérardGENETTE, Figures II, editions Gallimard, coll. Seuil, 1972, Langage poétique, poétique du langage, p 140

3 Charles BAUDELAIRE, Les fleurs du mal, éditions L’Aventurine, Paris 2000, p42-43

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 5 Août 2012

POSTER-JK-DBA-1--1--copie-1.jpg

© Jean Kanyarwunga  
Le Dictionnaire biographique des Africains est l'oeuvre du congolais Jean Kanyarwunga

 


Le tout premier Dictionnaire biographique des Africains vient de paraître aux éditions Le Cri à Bruxelles en Belgique et aux éditions Buku à Kinshasa, en République démocratique du Congo. Cet ouvrage est l'œuvre du congolais Jean Kanyarwunga qui a consacré 17 ans à sa rédaction, selon les propres confidences de l'auteur. Le "Dictionnaire biographique des Africains", comprend 2.665 biographies de personnalités africaines de toutes les époques et pays du continent sans distinction de races, de langues ou de religions rassure-t-il, dans une correspondance récemment adressée à paroleenarchipel.com. Sur les motivations qui ont présidé à la réalisation de cet ouvrage de 855 pages, Jean Kanyarwunga explique avec une once de subtilité: L’histoire africaine a toujours été anonyme. J’ai choisi d’en faire l’histoire des Africains.

 

Le panel des personnalités qui y figurent est assez large : Ils sont conquérants, politiciens, écrivains, cinéastes, acteurs, sportifs, musiciens, artistes, religieux, saints, papes ou humbles citoyens, etc. détaille l'auteur. Le dictionnaire s'adresse à une cible tout aussi variée. Professeurs, étudiants, élèves, journalistes, chercheurs, intellectuels et tous ceux qui veulent découvrir la vie des Femmes et des Hommes qui ont écrit par leurs actes l’Histoire du continent africain devraient s'y retrouver, assure Jean Kanyarwunga. Pour l'auteur du tout premier "Dictionnaire biographique des Africains", cet ouvrage va forcément bénéficier d'un accueil favorable auprès du public. Un public qu'il a d’ailleurs déjà commencé à conquérir car, rapporte-t-il: ma première lectrice est une jeune fille de 13 ans qui a tenu à ce que sa mère lui achète le livre à la Foire du Livre de Bruxelles. Elle voulait absolument connaître ses origines africaines à travers les biographies de ceux qui ont fait et font encore son histoire.

 

A ma grande satisfaction et malgré sa taille (855 pages) l’ouvrage a eu un tel succès que, ma première lectrice est une jeune fille de 13 ans qui a tenu à ce que sa mère lui achète le livre à la Foire du Livre de Bruxelles. Elle voulait absolument connaître ses origines africaines à travers les biographies de ceux qui ont fait et font encore son histoire. Je suis certain que vous serez fier (e) de l’avoir ou de l’offrir à vos relations qui seront heureuses de le ranger bien en vue dans leur bibliothèque. Vous aurez le plaisir d’y trouver un parent célèbre, un ami proche, des personnalités que vous avez  toujours voulu connaître.


Jean I.N. Kanyarwunga est né le 18 août 1953 à Mugwata au Nord-Kivu en République démocratique du Congo (RDC). Il fait ses études secondaires au Petit Séminaire de Buhimba puis au Collège de Jomba et obtient une licence en Histoire à l’Université de Lubumbashi. Après avoir été professeur à l’Institut de la Gombe à Kinshasa, il travaille pendant une décennie au Ministère du Plan. En 1987, il obtient un diplôme en Etudes du développement à l’Université de Genève (I.U.E.D). Installé à Genève depuis plus d’un quart de siècle, il travaille dans le secteur privé et s’adonne à la recherche scientifique et à la littérature. Il est auteur d’une monographie politique intitulée: République démocratique du Congo. Les générations condamnées. Déliquescence d’une société pré-capitaliste et d’un roman de société: L’Envers du parchemin, publié aux éditions Publibook à Paris en décembre 2006.

 

Parole en Archipel

http://www.kabyle.com/sites/default/files/styles/large/public/dictionnaire_biographique_africain.jpg

Jean I. N. KANYARWUNGA
   Dictionnaire biographique des Africains
      Dictionnaire, 832 pp, 2012
      ISBN 978-2-8710-6567-8
      40,00 €

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 5 Août 2012

 

imagesCAT1IA6I-copie-1.jpgPar Jean-Robert Léonidas   

 

Je ne pouvais plus tenir dans le monde de la science où le hasard m’avait conduit. Le hasard de la vie en Haïti telle qu’elle fut dans les années 60. Quarante ans après, je charrie dans mon havresac toute une carrière d’endocrinologue vécue ailleurs par la force des choses. Utilitaire bien sûr, mais très utile heureusement. Cela m’a permis de me construire loin de mon pays et d’aider à reconstruire ma part de pays, mais en contrepartie cela m’a fabriqué un corset étouffant, hélas ! Il y a quelque temps, je ne pouvais guère souffler les bougies de mon gâteau d’anniversaire avec l’aisance qu’il fallait. Quelque chose comme un boulon foiré clochait dans la respiration. L’inspiration (dans le sens de la gâterie de la muse) donnait forcément des signes de ratage. Alors,  j’ai jeté le manche après la cognée, abandonné volontiers les quartiers de mon ancienne vie, pour emménager ailleurs. Prof de médecine aux Etats-Unis et fatigué de science, je vous assure que je me détruisais l’âme dans le sens quasi rabelaisien de l’idée. Mais Il faut certes aller plus loin que Docteur Rabelais. Adieu cher maître ! Trop de science, même avec un excès de conscience est encore ruine de l’âme.

Un coup de pied dans la fourmilière et me voici dos à dos avec mes premières amours. Je suis un toubib consciemment et volontairement remisé à cause d’une passion effrénée pour les lettres. Médecin mort et enterré, né de nouveau des cuisses de la littérature, j’ai posé l’acte ultime de la cassure. Provoqué un avatar. Je suis devenu du même coup un écrivain de 25 ans (mes premiers écrits ont le même âge). Je me porte à merveille dans mon univers neuf, respirant librement, irrespectueux de mes heures de sommeil. Vie d’artiste. Merde à la discipline ! Et je vous le jure, j’adore les choses telles qu’elles sont désormais … Tchékhov m’en est témoin. J’ai plaqué ma jalouse épouse, la médecine, mauvaise coucheuse,  pour aller pacser avec ma maîtresse, la littérature, plus facile à vivre.  Et je me suis surpris à écrire dans Parfum de Bergamote :

 

la poésie m’éclaire

dans mes lombes s’ébat

devient ma partenaire

m’enjoint de mettre bas

 

suprêmement vaincu

je tremble en mes artères

et la science cocue

m’accuse d’adultère

 

Mon stylo : un pinceau, je souhaite.  J’aime les peintres. Ils gèrent sans le savoir un atelier d’écriture. J’ai appris à écrire en les observant. Et je n’ai pas pu résister à produire  avec  le photographe Frantz Michaud un livre mémoire sur l’art haïtien ( Rêver d’Haïti en couleurs, Montréal 2009). Chaque œuvre d’art à mon sens est leçon magistrale, résumé de livre, morceau de poésie. Toujours une perspective, une composition, des descriptions, de la lumière. Je comprends enfin la couleur franche assignée carrément aux voyelles par le poète voyou, cette fabuleuse fonction chromatique qui déconcerte et traverse l’arc-en-ciel de l’alpha à l’oméga. J’arrive à saisir finalement la vocation sculpturale de tout poème immortel qui prend forme sous la plume devenue ciseau, comme un rêve de pierre baudelairien...

Ah, le bien-fondé du jardin secret si cher au poète maudit !  Des célèbres lieux de retraite littéraire réels ou souhaités, Ferney, les îles de Guernesey, de Jersey. Des coins cachés et vertueux  d’Haïti, de quelques oasis de Port-au-Prince la mal connue, de quelques villes de province pondeuses d’écrivains, de Jérémie, mon propre petit coin de pays. J’ai failli être vieux jeu et en retard sur la vie. Adieu l’Amérique du Nord, où j’ai concocté mes recettes de cuisine à la sauce scientifique, berceau de mon côté pervers à la Frankenstein! Je réintègre ce que j’ai toujours appelé « ma poche des eaux » : le pays natal. Pour y vivre en bonheur et en littérature. Ma cahute est cachée dans un foisonnement de gingembres rouges,  de cordylines, de néfliers, de manguiers. J’ai pris un coup de jeune dans le griffon de l’encre, dans le jardin des mots. Moi qui croyais avoir perdu la fraicheur de mes neurones.

Plusieurs mois après mes cabrioles, mes danses folles exécutées à la cadence de ma Rythmique Incandescente (Riveneuve, Paris 2011), paraît  À Chacun son Big-bang (Zellige, France, Septembre 2012). Pourvu que ce titre explosif de roman fasse jaillir un geyser. À 25 ans, mon nouvel âge de ressuscité, je me retrouve dans la cour des jeunes. Je fais comme tout le monde, je repars à zéro dans mon pays aux sempiternels big-bangs, ma terre de commencements et de perpétuels recommencements. Je tremble devant les frasques de la jeunesse sans avoir le droit de sermonner quiconque. Heureusement. Je vois Rimbaud, roi du bordel et du dérèglement, aussi bien que les poètes ruinés d’un Port-au-Prince en ruine. Peut-on être un jeune et génial  écrivain et en même temps savoir bouder l’indiscipline ? On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.

 

Jean-Robert Léonidas 

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0