
Nous traversons le Saint-Laurent
comme on tue le jour,
à petits coups de pierres frileuses.
Non loin du Vieux-Port, quelque part près de la place Royale, nous respirâmes soudain une odeur singulière. La jeune femme assise derrière moi, à l’endroit même où j’avais écrit une lettre à mon père, se leva et vint prendre place en face de moi.
Je humai l’air en regardant de part et d’autre du fleuve.
C’était une odeur humide et accablante, épaisse, presque vaseuse, semblable à celle qui monte d’un sous-bois marécageux, au fond d’une savane abandonnée. Un mélange d’eau, de terre et de plantes décomposées ; une senteur de boue, de varech, de mousse vieillie et de végétation noyée.
En arrivant sur le quai, nous découvrîmes un cours d’eau immense, aux eaux lourdes. Nous comprîmes tous les deux, sans avoir besoin de prononcer un mot, que c’était le Saint-Laurent.
La mère des fleuves.
Celui qui prend naissance dans les Grands Lacs, longe l’Ontario, traverse le Québec et rejoint l’océan Atlantique. Celui qui, dans sa partie ontarienne, dessine une frontière entre le Canada et l’État de New York. Le fleuve des peuples autochtones, des baleines et des bélugas. Un fleuve mythique, chargé d’histoires et de légendes, dont on disait parfois qu’il se confondait avec l’âme même de l’Amérique.
Après avoir gagné l’autre rive, nous prîmes la direction du pont Jacques-Cartier. La Mazda 3 nous conduisit jusqu’à un vaste terrain où s’étendait un stationnement presque désert.
Devant nous se trouvait la marina de Longueuil, posée au bord du fleuve. Quelques pêcheurs s’attardaient sur la rive. Un vieil homme, un peu à l’écart, regardait l’eau.
Il n’avait rien de particulier, sinon sa peau brune, profondément ridée, qui lui donnait un âge presque indéfinissable. Il ne parlait pas. Il bougeait à peine. Il semblait simplement attendre quelque chose du fleuve.
Nous descendîmes de la voiture comme on descend pour saluer une présence.
Il faisait chaud et humide. Le Saint-Laurent roulait lentement ses eaux troubles, avec cette lourdeur tranquille des choses qui n’ont pas besoin de se presser pour arriver quelque part.
Au bout d’un moment, je m’approchai du vieil homme et échangeai quelques mots avec lui.
Plus tard, lorsque nous eûmes repris la route, je tentai d’expliquer mon geste à ma compagne. Je cherchais mes mots, mais ils venaient difficilement. J’hésitais.
— Chaque fois, dis-je enfin. C’est toujours la même chose. Chaque fois que je vois un vieil homme assis au bord d’une rivière, de la mer ou d’un fleuve, il faut que j’aille lui parler. C’est plus fort que moi.
Nous avancions vers le pont Champlain. De là, la route devait nous ramener jusqu’à Montréal.
Pendant longtemps, je m’étais demandé pourquoi j’agissais ainsi. Je ne comprenais pas cette attraction. Je voyais un vieil homme au bord de l’eau et quelque chose, en moi, me poussait vers lui.
Mais ce jour-là, je crus enfin en connaître la raison.
Je me tus.
Le silence s’installa dans la voiture et se prolongea entre nous. Puis elle finit par me demander :
— Et quelle est cette raison ?
Je regardai la route devant moi.
— Maintenant que je veux te l’expliquer, cela me paraît un peu ridicule.
— Ce n’est pas grave. Dis-moi quand même.
Je pris quelques secondes avant de répondre.
— Tu vois ces hommes très vieux, assis au bord des fleuves ? Je crois qu’ils ne sont pas seulement là pour regarder l’eau. Ils viennent peut-être y mesurer ce qui leur reste de temps. Ils s’assoient devant le courant comme on s’assied devant sa propre vie. Ils regardent passer ce qu’ils ne pourront plus retenir.
Je marquai une pause.
— Peut-être qu’à leur manière ils narguent la mort. Peut-être qu’ils tuent le temps avant que le temps ne les emporte. Le fleuve devient alors leur miroir, leur chanson silencieuse, une façon d’amadouer la vie tandis que l’eau poursuit sa route.
Je ne sais pas si j’étais assez jeune pour comprendre cela, ou déjà assez vieux pour le pressentir.
— Et toi, pourquoi vas-tu leur parler ? demanda-t-elle.
— Parce qu’au fond de moi, il y a une ou deux questions que je voudrais leur poser depuis toujours.
— Lesquelles ?
Je regardai le fleuve disparaître derrière nous.
— Je voudrais qu’ils me disent ce qu’ils aperçoivent sur l’autre rive.
Je laissai passer un instant.
— Et s’ils ont découvert comment on fait pour traverser.
Thélyson Orélien