Publié le 5 Novembre 2009

Le vertige de la spirale

Pauvre petit poème
où ma jeunesse se vantait de son isolement …


Aller
Succomber le vertige de la spirale
La terre portera nue
ses plantes asphyxiées
Mille respirations inhumaines
pour reprendre ces lignes illusoires

Nature déboussolée
décorne les rues de ma ville
L’option-mirage de la dernière nuit urbaine
entre cris du cauchemar et rire du rêve

Le doigt dessine ses rides
Doublait son âge
Obsession du temps
Somnambulisme pluriel
De mille nuits d’insomnies
Pour soulever une lèvre lippue

Bigles
lubriques déshabillés
Voracités des triples-nés

Le doigt fouillait la profondeur du sein
Pour l’allaitement de ses larmes
S’enlisait sa boueuse sénescence
Angoisse du phtisique

Du mépris de la grammaire
J’en ferai ma règle
Jeux de mots jeux de vagues

L’enfant nait
Appréhendé de ses larmes
Son pierre-mot

Je me supplie de tout écrire
Pour amuser le jour
En la semblance d’un alphabet
Dessins de pleins et de déliés

Fatigué
L’homme n’a plus la force
Ni l’effort
Il s’en remet aux énigmes du chant.-

Thélyson Orélien
othelyson@yahoo.fr

 


<< Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche. Ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir... >> 
        
                   Aimé Césaire

                                                                                      
A mon amie Céline L, depuis l'hexagone, .

Effondrement


Telle une tour qui s'effondre
dans un autre ordre hybride
l'on ne retrouve plus de porte
porte malheur nature morte
Baie munie de fermeture
et trou de sortie ne suffit
au dos de petites caricatures
au dos d'érosion des symboles
graphiques
monte en chœur
ce qui n'est pas si sûr
la chose la plus disgraciée
Rien de difforme rien monstrueux
écœurant même dégoûtant
Affreux
se mêlent à des accents religieux
On a envie de verser un peu d'eau
comme on a envie de lamenter

De chanter
une chansonnette mélancolique
de dire non au non beau
cœur épanoui par quelques folles
fantaisies
Il est plus beau de danser
Mi-saint mi-normal
Bourgeonnent des pensées morales
Séquestré ou Kidnappé
il faut voler et disparaître
Ces êtres-là qui nous font sourire
Etres intérieurs qui font autant
souffrir
ils le feront Aujourd'hui
Demain
Deux mains dans mes poches
soudées comme hier

Les bourreaux ont enchaîné l'espoir
ils ont ficelé ligoté menotté
mille fois blessé quelque part le monde
Abusant de leur pouvoir
à travers une rue moribonde
pour faire de l'épate
à une surprise partie
que personne ne rate
Aux pièges des malfras
nous sommes pris
Ces alliés du mal sont partout
semant perte et douleur triste
Extrême véhémence n'a pas d'âge
Elle nage comme de gros nuages
comme un paquebot qui a peur de couler 
It's cool
La Terre Mère roule.



<< Le révolté, au sens étymologique, fait volte-face. Il marchait sous le fouet du maître. Le voilà qui fait face. Il oppose ce qui est préférable à ce qui ne l'est pas. Toute valeur n'entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une   valeur. >>                                                                               
                                                                                                                              Albert Camus

                                                                                                                                            
Texte et Dessin : Thélyson ORÉLIEN

                             

Extrait de : La Terre Mère

Paru dans, LE PERSIL

Revue Littéraire Avant-gardiste de la Suisse Romande

Université de Lausanne – Eté 2008  

Lire la suite

Rédigé par Thelyson ORELIEN

Repost0

Publié le 20 Octobre 2009

Par Mariangela Bonera                                                           

On entrevoit quelques sourires rances
On y respire une senteur putride
Des êtres privés de leur appartenance
Mais habités par une rage fratricide


Des âmes déchantent dans leur cage dorée
Les poches lourdes mais le cœur avide
Ils percutent avec rage leurs membres éreintés
Et savent inventer l’esthétique du vide.

  
   
Avance intrépide la barge funéraire
   Cercueil solide de nos pauvres
   chimères. 

La nef de la vie, métaphore traditionnelle,
Le Christ crucifié n’en est pas le timonier
Des curés blasphèment sur une paix perpétuelle :
Ils célèbrent leur Messe à Saint-Germain-des-Prés.


Des vieilles filles mordillent des fleurs,
Celles qu’elles n’ont jamais reçues,
La moins belle se penche et se meurt :
Elle avait une couronne jetable dans ses atours.
 

   Et roulent les tambours pour ces êtres sans forme
   Et roulent les tambours, bénis au chloroforme.
 

Dans les vertiges roses des amours platoniques
Dans les vertes tiges des roses, ces boutons pudiques
Dans les vies des amoureux consumés par l’attente
Dans la mort plus que vive d’un suicide débutant


          De la poussière.

 

Dans les embryons des mondes qui fleurissent en sourdine
Dans les armes bleues - nos peurs aciérées-
Dans la découverte amère de nos origines :
Rien que des chromosomes et de nerfs un bouquet.


      Et de la poussière.


Et le néfaste navire poursuit son trajet
(Roulent les tambours, ils roulent sans arrêt)
Et la maudite nacelle poursuit son ravage
(Roulent les tambours, crépite le feuillage)
de la Faucheuse on devine désormais les appas
Roulent les tambours, ils marquent les pas
D’un compte à rebours qui nous mène au trépas.

 



Dix souvenirs s’entretuent sur le pont
      -ô la Mémoire fléchie de ces êtres sans nom -
Neuf s’y plaisent dans leur souffrance majestueuse
      - et intoxiquent l’air de leurs scories sulfureuses -
Huit autres sont las de voir moisir leurs jours
      - et vaporisent des conservateurs sur leurs belles amours -
Sept péchés pour dire que l’Humanité est triste
     -  mais pourquoi l’indifférence n’est pas dans cette liste ? –
Six personnages sont en quête d’auteur
     - et toutes les obscénités attendent leur voyeur –
Cinq contresens pour pédagogiser le monde
Quatre jeux de cartes pour deviner le passé
Trois soupirs de détresse avant de s’affaisser
Deux mains se serrent, deux regards vers la mer
Et une envie de se noyer dans ses flots…


Mariangela Bonera, Ecrivaine 

_________________________________________________________________________________ 

Mariangela Bonera
est née en 1987 à  Aoste, dans le Nord de l'Italie ou elle a frequenté le lycée Classique. Acctuellement, elle fait des Etudes en Droit à  Turin. Et a été plusieurs fois récompensée au sein du Prix Interregional Jeunes Auteurs PIJA.

Lire la suite

Rédigé par Mariangela Bonera

Repost0

Publié le 9 Octobre 2009

 
Rencontre avec Edouard Gli
ssant .








On trouvera ici la transcription intégrale de la rencontre avec Edouard Glissant organisée par le TOMA à la Chapelle du Verbe Incarné durant le festival d'Avignon, le 13 juillet 2009

_____________________________________________________________________________________________


Marie-Pierre BOUSQUET :

                                    Bonjour. Merci d'être toujours aussi nombreux pour accueillir Edouard Glissant. J'excuse Greg Germain qui est retenu dans une réunion et je ne prendrai pas la lourde tâche de présenter Edouard mais en tout cas de l'accueillir, de le remercier de sa présence fidèle. Il y a quelque temps, lorsque nous avons parlé de cette matinée de la semaine du Tout-Monde, on souhaitait, nous à la Chapelle du Verbe Incarné, parler de ce qui s'est passé aux Antilles cet hiver et Edouard nous a dit qu'il souhaitait pouvoir réfléchir avec vous à ce qui s'est passé là-bas, ce qui continue, à la situation particulière qui a soudainement envahi nos postes de télévision, vos postes de télévision, en apportant un regard différent sur, peut-être, sur ce que vous avez pu penser des Antilles auparavant, et Edouard a voulu ouvrir sa réflexion et l'avancer plus loin sur le monde avec vous. Voilà, donc Edouard, merci à toi. Je te laisse la parole.
     

Edouard GLISSANT :

                 
                  Merci Marie-Pierre.
     
                                          Je dois d'abord remercier Marie-Pierre Bousquet, Greg Germain, la Chapelle du Verbe Incarné, à qui je suis fidèle mais qui me sont fidèles aussi. Et je vais essayer de discuter avec vous d'un problème politique. C'est toujours compliqué de discuter de problèmes politiques, étant donné que beaucoup d'entre nous ont des positions partisanes, c'est-à-dire, ont déjà une idée du parti qu'ils doivent prendre dans leur pays et dans le monde et c'est toujours difficile de réunir plusieurs opinions et plusieurs tendances de pensées.
      Ce que je voudrais essayer, c'est de dépasser ces positions pour voir ce qui se passe en fonction de la dimension au monde. Parce que le monde s'impose aujourd'hui à nous comme une dimension nouvelle. Je ne dirai pas que nous le voulions ou non, parce que ce serait embêtant de dire cela. Le monde s'impose à nous comme dimension et heureusement, parce que ça change nos perspectives et, quelles que soient notre opinion ou nos positions politiques, ça change notre conception de la manière d'aborder et de concevoir le politique.
      Alors, vous connaissez ma position que j'essaierai de partager avec vous, qui est que le politique n'est valable que s'il ressort d'une poétique. C'est une idée tout à fait nouvelle, parce que quand on dit une poétique, tout le monde pense "ah, il écrit des poèmes, comme les jeunes gens qui, à 17 ans, font des poèmes parce qu'ils veulent exprimer leur être, etc.". C'est un peu ça, parce qu'il ne faut pas mépriser cette naïveté, mais ce n'est pas seulement ça. La poétique, c'est une intuition du monde et ça, c'est beaucoup plus grave que la diction, l'écriture, la récitation de poèmes ou de poésies, etc. La poétique, c'est l'intuition et la divination de notre rapport à nous-mêmes, à l'autre et au monde. Pourquoi on appelle cela la poétique et pas, par exemple, le politique ? Parce que le politique fait intervenir une dimension sociale, de vie en société, de vie commune qu'il faut mettre ensemble, qu'on le veuille ou non -alors là, on peut dire, qu'on le veuille ou non. La poétique relève d'une situation particulière aux humanités d'aujourd'hui, qui est la solitude fondamentale de chacun de nous en face de la nécessité du rassemblement dans la mondialité.
      Pourquoi y a-t-il une solitude fondamentale ? Parce que la constitution dans l'Histoire des communautés humaines s'est faite à partir d'un certain nombre d'accords tacites qui sont, par exemple, la religion, la conception de l'Etat, etc. qui déterminaient les morales. Aujourd'hui, il y a une individuation fondamentale, c'est-à-dire chacun de nous est un peu ramené à une sorte de solitude ; je ne dis pas à une solitude sur tous les plans mais en face des problèmes éthiques, moraux et sociaux. Par exemple, si on est catholique, on n'est pas obligé d'avoir la même opinion sur la question de l'avortement, de l'emploi des préservatifs, est-ce que les prêtres doivent être mariés ou non, etc. Il y a une dissociation du choix moral qui n'est plus rassemblé par l'unanimité du sentiment religieux ou civique. Par exemple, on n'est pas d'accord sur la laïcité. Il y a des conceptions presque religieuses de la laïcité, c'est-à-dire, intolérantes : on ne doit pas faire ça parce que c'est contraire à la laïcité, etc. Et chacun de nous est ramené à cette individuation. Ce qui caractérise les temps modernes, c'est que plus nous connaissons le monde et plus nous sommes ramenés à une espèce de nécessité qui est de décider par nous-mêmes, au fond de nous-mêmes, sans l'aide d'aucun système, religieux par exemple. Ca ne veut pas dire qu'on n'est pas religieux, ça veut dire que l'unanimité religieuse ne marche plus. Ce qui marche, c'est la foi personnelle et dans ce cas, il nous reste l'intuition et la divination de notre rapport à nous-mêmes, à l'autre, à autrui qui peut être notre voisin mais aussi à l'autre lointain, encore inconnu et que peut-être nous ne connaîtrons jamais mais qui est là, présent à nos consciences, à notre inconscient et au monde.
      Alors, le monde, c'est quoi ? Le monde, c'est une vision, une intuition de ce qui s'est passé dans les histoires des humanités, et qu'est-ce qu'il s'est passé ? Il s'est passé deux choses : il s'est passé que les communautés se sont constituées les unes contre les autres ou avec les autres, d'où les guerres nationales, continentales, etc., et en même temps, avec un sentiment de rapprochement, ce qui a déterminé l'apparition de notions plus ou moins vagues sur lesquelles on ne peut pas mettre un contenu réel, comme par exemple, en Occident, la notion d'universel. On dit qu'il y a de l'universel pour nous rassurer parce qu'en même temps que les sociétés occidentales conquièrent le monde, avec tout ce que ça peut supposer comme ravages, comme massacres, etc., elles ont besoin de se justifier et par conséquent, elles vont dire : "on apporte la civilisation au monde." Pourquoi ? Parce qu'il y a un universel que nous prenons en charge et que nous assumons, etc. Et cet universel nous permet de dire qu'on civilise les Africains, qu'on fait évoluer les populations nouvelles des Caraïbes et des Amériques et que, par conséquent, on a collectivement une responsabilité, chapeautée par un certain nombre de notions comme celle d'universel mais aujourd'hui, ça ne marche plus. Chacun de nous est seul devant la chose. On ne peut plus dire : "en tant que Français, je participe d'un mouvement de civilisation du monde, etc." On ne peut plus le dire et on est obligés de se retourner sur son individuation pour essayer de considérer comment vivre, c'est-à-dire, connaître et respecter en même temps le monde. Non pas seulement d'un autre lieu à un autre point du monde, mais dans les rapports de tous les points du monde à tous les points du monde ; c'est ça qui est nouveau. Ce n'est pas de Paris à Jérusalem, comme écrivait Chateaubriand - je crois que c'est lui qui a écrit Itinéraire de Paris à Jérusalem ; ce n'est pas d'un lieu à un lieu, aujourd'hui, c'est de tous les lieux possibles à tous les lieux possibles et ça crée une espèce de vertige en nous ; la connaissance du monde est un vertige. Ce n'est plus une projection, ce n'est plus de Paris à Jérusalem, c'est de partout à partout et cette dimension nouvelle fait que nous sommes obligés de réfléchir à la chose suivante : d'où ça vient ? Comment ça s'est fait ? Comment sommes-nous passés d'une conception de projection de ma communauté dans le monde à une espèce de divagation totale du monde ? On est tous les jours à Beyrouth, au Congo, en Amérique latine, dans les Cévennes, à Marseille, à Ouagadougou... On est tous les jours partout. Et il nous en vient ce vertige qui fait que nous sommes obligés de prendre notre temps : c'est ce qui s'appelle une individuation. Même si c'est une individuation partagée.
      Mais de prendre notre temps, de balbutier, de chercher nos idées, de n'avoir aucune certitude préalable à tout, c'est la chose nouvelle aussi. On peut dire que par exemple, en Occident, le XVIe siècle, c'est la Renaissance, les idées nouvelles, le XVIIe, c'est le classicisme, la rationalité, le XVIIIe, c'est le siècle des Lumières, le XIXe, c'est la sensibilité du monde, c'est le romantisme, etc. En Occident, chaque période a sa ligne de force bien précise. Le rationalisme cartésien et classique n'a rien à voir avec les Lumières, Rousseau et Voltaire du XVIIIe ; ça peut être en continuité, ça peut être en opposition mais ça n'a rien à voir. Aujourd'hui, c'est impossible : nous ne pouvons pas définir une ligne de force de notre rapport au monde. Nous ne pouvons pas dire : "c'est comme ça" et de toute manière, si nous le disons, nous nous trompons parce que le monde est imprévu et nous surprend chaque jour. Chaque jour, nous essayons de comprendre ce qui s'est passé et chaque jour, nous sommes surpris.
      Alors, ce que je voudrais étudier avec vous, non pas étudier mais ce que je voudrais discuter avec vous, c'est pourquoi cet imprévu, pourquoi cette surprise, pouvons-nous vivre dans l'imprévu. C'est-à-dire pouvons-nous concevoir que nous puissions agir dans l'imprévu. Parce que si nous ne pouvons pas agir dans l'imprévu, c'est quand même assez désespérant, c'est un peu, on se laisse aller, on est là, le monde est imprévu alors je me laisse aller, je ne fais plus rien, etc. Ce n'est pas ça, donc il y a un problème grave. Comment agir et assumer des responsabilités dans l'imprévu, dans l'inextricable du monde, dans cette chose qui nous vient de partout à la fois et qui fait que nous ne pouvons plus définir un territoire. Quel est le territoire dans lequel nous sommes maintenant ? C'est le territoire d'Avignon, de la France, de l'Europe, de la Méditerranée ? Nous ne pouvons pas définir avec rigueur notre situation dans le monde et ça, c'est aussi une donnée nouvelle. Le politique, c'était traditionnellement ce qui nous rassurait, c'est-à-dire, il y avait un combat pour la démocratie, par exemple en Angleterre, pour le système démocratique, il y avait le combat pour le rationalisme, le combat pour la conception providentielle et religieuse du monde, le combat pour les libertés nouvelles et le socialisme... alors, maintenant, pour et contre, et il y avait toute cette série... Mais aujourd'hui, même si nous continuons ces combats-là, nous savons qu'ils n'intéressent plus directement le sort et la situation du monde.
      Alors, quels combats peut-on mener dans le sort et la situation nouvelle du monde ? Je vais essayer, comme je vous le répète, avec une pensée balbutiante, tremblante, pas sûre d'elle-même, qui me semble être la seule forme de pensée possible pour l'approche du monde... On ne peut pas approcher le monde avec des pensées systématiques, idéologiques ; on a essayé et on a vu les catastrophes que ça a entraîné, - il faut palpiter du palpitement même du monde, comme disait Aimé Césaire, il faut trembler du tremblement même du monde, pour essayer de comprendre et de voir ce qui se passe en nous, autour de nous et avec nous.
      Alors, je conçois d'abord une totalité des lieux, puisque ça nous vient de partout. Et ce que j'ai essayé de construire jusqu'ici, c'est d'abord une poétique de la relation : ça nous vient de partout et il faut que nous établissions la relation entre partout et partout, entre tous les lieux et tous les lieux. Non pas entre un lieu qui serait le nôtre et d'autres lieux vers lesquels nous nous projetterions, mais entre tous les lieux du monde. C'est pourquoi je dis que cette poétique de la relation que j'essaie de défendre est intransitive ; ça veut dire qu'elle n'a pas d'objet particulier, elle va de tous les lieux à tous les lieux, et que chaque lieu est un différent. Alors ça, c'est une idée qui m'est très chère et que, je crois, je vais essayer de vous faire partager : c'est que le tissu du vivant et la toile des cultures ne sont pas imbriqués de semblable mais de différent. Et ça, c'est une notion très précieuse, parce que quand on imbrique le semblable au semblable, on clone, c'est un clonage ; ça veut dire que l'entité à qui on ajoute son semblable n'avance pas, n'évolue pas, ne change pas et que le changement, c'est la loi même du vivant. Par conséquent, nous sommes obligés de dire, de considérer que le tissu du vivant et la toile des cultures sont constitués d'imbrications de différents ; c'est ce qui est différent qui permet d'avoir comme résolution une troisième donnée. Alors, c'est quoi dans la chaîne, dans le tissu du vivant ? C'est le métissage. Il n'y a pas d'autre considération que celle-ci ; le métissage a des degrés infinis, il est entre une rive du fleuve et l'autre rive, entre une rue d'une ville et une autre rue, entre un pays et un autre pays, entre une race et une autre race, etc. Le métissage, c'est tout ce qui est différent quelle que soit la valeur de l'écart entre les différents et ce n'est pas seulement un métissage de races. Le métissage, c'est le métissage de tous les différents et si nous continuons, si nous essayons de concevoir ces métissages des différents, nous arrivons à quelque chose que j'appelle la colonisation.
      La colonisation, c'est la rencontre et le choc, l'harmonie de différents qui s'attirent, se repoussent, se combattent, s'harmonisent, etc., avec un résultat inattendu. C'est l'inattendu, l'imprévu du monde, avec un résultat inattendu, imprévisible et qui dépasse les éléments constituants originels. Alors, ça, c'est extrêmement important parce que c'est absolument ce que le raciste n'accepte pas. Le raciste peut accepter que vous soyez dans votre semblable à côté de lui mais il n'accepte pas le mélange. Il n'accepte pas le fait de vous considérer comme un différent qui s'accorde avec sa différence ; ça, c'est le vrai racisme. Et c'est une des conditions absolues de notre monde, parce qu'il faut dire que la propension au racisme va augmentant dans le monde, que le refus de l'autre et, on peut dire, la haine de l'autre augmentent dans le monde au fur et à mesure que les racistes considèrent qu'ils sont menacés, c'est-à-dire, que la colonisation progresse. Toutes les villes du monde qui étaient des villes de colonisation, de Sarajevo à Beyrouth, etc., toutes les villes où il y avait des contacts, des communions, des rapports entre races, entre religions, entre cultures différentes ont été systématiquement prises comme cibles par toutes sortes d'intégrismes dans des camps différents, parce que le raciste a peur de la résolution nouvelle qui pourrait surgir des colonisations. Et cette situation fait que nous considérons aujourd'hui que ce sont là des éléments fondamentaux de ce qu'on appelle la mondialisation. On ne peut pas considérer la mondialisation si on ne la considère pas sous le double angle qui a amené les racismes en même temps qu'il a amené les colonisations, sous le double angle des colonisations et des capitalismes.
      Les colonisations, d'une manière inconsciente, involontaire, ont amené la totalité monde : ce sont les colonisations qui ont ouvert le monde, qui ont fait qu'on a connu l'Asie, l'Afrique, etc., et c'était souvent à sens unique, parce que l'Afrique n'a pas connu l'Europe, l'Asie n'a pas connu l'Europe alors que l'Europe connaissait l'Afrique et connaissait l'Asie. C'était à sens unique ; mais ce sens unique n'était pas gênant du point de vue qui nous intéresse, du point de vue d'une poétique du monde, parce que les cultures africaines et les cultures asiatiques, les cultures américaines ont pressenti, ont eu l'intuition de l'Europe, de l'Occident, ont voulu d'ailleurs, le plus souvent, répéter, imiter l'Occident. Ce qui fait que les colonisations ont constitué la totalité monde. C'est ce qui permet qu'aujourd'hui, moi, je puisse être dans la même salle que vous. Ce sont les colonisations qui ont donné ça, et les capitalismes parce que les capitalismes, c'était la mise en évidence des richesses du monde, l'exploitation de ces richesses et leur transformation en produits de consommation pour "tout le monde". Vous pensez bien que quand je dis "pour tout le monde", ce n'est pas vrai mais ça veut dire que des produits, disons, des choses jolies, l'avocat, le clou de girofle, n'étaient pas connus ; la pomme de terre, ce n'était pas connu, et ça a été transporté par les capitalismes et c'est devenu produit de consommation, c'est-à-dire, entré dans le quotidien des peuples. Et ça, c'est quelque chose qui a permis une espèce de généralisation de la mondialisation. Alors, ces richesses arrachées, extorquées au monde avec le prix d'une pollution effrayante sur le monde, avec tout ce que ça entraîne comme déforestations, comme mort des rivières et des fleuves, etc., ces richesses sont transformées par les capitalismes et les techniques les plus modernes en produits de consommation. Le produit de consommation, c'est ce qui a en premier lieu - c'est la mondialisation - unifié les habitants de la Terre ; c'est-à-dire qu'un habitant privilégié du Danemark ou de la Méditerranée est devenu un consommateur aussi bien qu'un Africain dépouillé, affamé, etc., parce que même dépouillé et affamé, il est potentiellement devenu un consommateur.
      Ce que nous pouvons dire, c'est que dans la mondialisation d'aujourd'hui, nous sommes tous des habitants possibles mais pas des habitants réels. Nous sommes tous des habitants possibles, parce que nous avons tous au-devant de nous quelque chose à réaliser que nous n'avons pas encore réalisé, c'est-à-dire, un partage du monde que nous n'avons pas encore fait. C'est-à-dire qu'il y a une partie du monde qui profite du monde et une partie du monde qui est opprimée par le monde, mais comme nous sommes tous oppresseurs ou opprimés ou neutres, parce qu'il y a une partie du monde qui est neutre effectivement, qui n'opprime ni n'est opprimée, nous sommes tous des habitants possibles et non pas des habitants réels parce que nous ne sommes pas encore entrés dans cette poétique de la relation, dans cette poétique du monde, dans cette intuition et cette divination de la capacité monde qui est en nous, et que nous en restons encore au stade de la non-consommation obligée ou de la consommation passive. Et à l'heure actuelle, nulle part dans le monde il n'y a une poétique du rapport de l'Homme aux richesses du monde, nulle part, que ce soit dans les pays capitalistes ou socialistes, etc. Il n'y a nulle part dans le monde une conception du rapport des humanités aux richesses du monde, un rapport véritable des humanités aux richesses du monde.
      On a deux possibilités, là : revenir aux idées a priori, c'est-à-dire aux idéologies, qui étaient formidables - les idéologies avaient une grande possibilité d'idéaliser le monde ; pensez au nombre de communistes, des millions et des millions, qui ont donné leur vie pour un idéal qui était représenté par des tyrans comme Staline, pensez au nombre de gens qui ont donné leur existence, leur vie par idéal... Quand on dit : "Bon, les communistes...", mais pensez aux vingt-cinq millions de Russes qui sont morts pour ça, pensez à tous les Chinois, des millions et des millions, qui sont morts par idéal. Devant ça, qu'est-ce qu'on dit ? On se dit : "Mais ce n'est pas possible, que des gens aient pu sacrifier de manière si totale leur existence, l'existence de leur famille, de leurs enfants, etc." pour quelque chose dont nous pensons même aujourd'hui que c'était monstrueux. Et on se dit, il y a là quelque chose qui est ceci : il y avait une idéologie du monde mais il n'y avait pas une intuition du monde, il n'y avait pas une poétique du monde, parce qu'une poétique du monde qui détermine une politique du monde permet d'échapper aux rigueurs, aux fixités et, souvent, aux atrocités de l'idéologie comme concept. Et quand je réfléchis à cette situation, au fait que nous sommes tous des habitants possibles de la Terre et non pas des habitants réels, ça ne veut pas dire que nous sommes des zombies, des fantômes, etc., ça veut dire que nous n'avons pas encore assumé dans notre imaginaire le rapport réel au monde ; ça veut dire que nous sommes encore, chacun... chacun a ses problèmes, c'est vrai, non seulement ses problèmes individuels mais aussi ses problèmes collectifs : quand il faut réparer le système de répartition de l'eau dans une commune, eh bien il faut réparer le système de l'eau dans une commune, là on ne va pas dire une poétique, une intuition du monde ; il faut le faire, c'est un truc concret. Mais à partir de là, il faut faire autre chose : il faut faire non seulement un système de conduite d'eau dans une commune et puis que ça ne donne pas l'occasion à un vol, etc., mais il faut faire l'autre chose : mon rapport à toutes les communes du monde, pas mon rapport à toutes les communes de mon pays mais mon rapport à toutes les communes du monde, mon rapport à toutes les communes impossibles, à toutes celles qui n'ont même pas un puits dans un désert et mon rapport à toutes les communes, et si je ne fais pas ça, mon travail pour l'installation de l'eau dans ma commune, c'est très bien mais ça me coupe de mon travail de conception de ce que c'est que le monde dans lequel je vis. Et le monde dans lequel je vis n'est plus régi par des grands courants de volontés poussés par des civilisations conquérantes, c'est ça la nouveauté du monde. Les Etats-Unis sont la plus grande puissance du monde mais ils sont aussi fragiles que l'empire soviétique, ça peut s'effondrer en une journée, de même que l'empire soviétique s'est effondré en une journée parce que les empires ne sont pas éternels.
      Alors, là, je viens de bric et de broc, j'en viens à quelque chose qui m'est cher : la seule alternative au fascisme qu'il y avait aux Etats-Unis, - parce qu'il y avait une naissance du fascisme : n'oubliez pas qu'à la veille de l'entrée en guerre des Etats-Unis à la Seconde Guerre Mondiale, 78 % des Américains pensaient qu'Hitler n'était pas si mal que ça et que s'il n'y avait pas eu Roosevelt, les Etats-Unis ne seraient probablement pas entrés en guerre, et...comment il s'appelle, celui qui a traversé l'Atlantique... Lindbergh. Lindbergh était un fasciste. La seule alternative au fascisme, parce qu'il y avait une forme de fascisme quotidien, domestique, paisible et d'autant plus terrifiant aux Etats-Unis, c'était la colonisation ; c'était le métissage, c'était le produit inattendu, imprévu et nouveau. Et ce produit inattendu, imprévu et nouveau, c'était Obama ; il n'y pas à sortir de là. La seule possibilité pour cette énorme puissance de ne pas verser dans le fascisme, c'était d'aller du côté de la colonisation. Je dis ça depuis un an à mes amis Noirs Américains et ils me disaient, le plus souvent : "No way, no way" ; ils ne veulent pas parce qu'ils pensaient qu'Obama n'était pas assez noir, de même que les Blancs pensaient qu'Obama était trop noir. Et la réalité, c'est que la seule possibilité d'esquive de cet énorme corps collectif des Etats-Unis, c'était ça, la colonisation, qui n'était pas encore faite et acceptée. Nous disons tous les jours, entre Little Italy et Chinatown, il y a une rue et que depuis deux siècles, cette rue n'a jamais été traversée par personne. Il n'y a personne qui est allé de l'autre côté et que, par conséquent, ce n'était pas la colonisation, c'était la juxtaposition de communautés qui partageaient le même idéal : le drapeau américain, le président des Etats-Unis, la Constitution, les Pères Fondateurs, etc., d'accord, qui partageaient cela mais qui ne se mélangeaient pas. Ma femme et moi nous avons vécu à Fort Lee, à côté de New York, dans un quartier où nous étions les seuls à ne pas être Coréens ; tout le quartier était coréen et c'était extrêmement paisible, parce qu'il y avait une mafia coréenne qui faisait la loi, alors personne ne vous attaquait dans les rues. Comme à Harlem, comment il s'appelle...Farrakhan, à un moment, a fait la loi. Mais, c'était des juxtapositions et maintenant, les Etats-Unis sont entrés dans la connaissance de l'imprévisible d'une colonisation parce que, qu'est-ce qui entre à la présidence des Etats-Unis, quelqu'un qui est né aux Etats-Unis mais dont le père est kényan, dont la mère est blanche ; qui a fait ses études en Asie, en Indonésie, etc. ; qui a vécu en Afrique, qui a vécu aux Etats-Unis... c'est la colonisation du monde, non seulement la colonisation raciale mais aussi la colonisation culturelle. Et je pense que c'est un évènement fondamental de l'histoire des humanités d'aujourd'hui.
      Je suis un peu déçu des dernières déclarations d'Obama, parce que nous avons écrit un livre avec Patrick Chamoiseau qui s'appelle L'intraitable beauté du monde et qui étudiait le phénomène Obama, mais nous avons dit qu'il se pourrait que la fonction même de président des Etats-Unis pervertisse la qualité de l'homme Obama. C'est possible, qu'à exercer une fonction aussi importante et aussi absolue, on prenne de mauvaises habitudes. Mais ce qui est important, parce qu'il dit maintenant que ce n'est pas l'Occident qui a fait qu'en Afrique il y ait des soldats enfants, qu'il y ait la misère ici ou là...ce n'est pas vrai du tout ! C'est la colonisation... C'est embêtant ; mais ce qui est fondamental, c'est que l'élection d'Obama est un phénomène.
      Ce n'est pas un acte politique, l'élection d'Obama, c'est un acte poétique, c'est-à-dire que c'est un acte par lequel la communauté des Etats-Unis cesse de vivre sur un non-dit fondamental qui était terrifiant, à savoir que les grands héros, les fondateurs de cette Histoire, - Washington, Jefferson... - étaient des possesseurs d'esclaves et que quand ils disaient : "Tous les hommes naissent libres et égaux", les Nègres n'étaient pas dedans. Parce que c'était des possesseurs d'esclaves et que Jefferson, sur son lit de mort, a refusé de libérer, d'affranchir ses esclaves, sans doute dans l'intention louable de ne pas faire du tort à ses héritiers, de ne pas leur enlever leur héritage. L'homme qui a fait la Déclaration des Libertés aux Etats-Unis a refusé d'affranchir ses esclaves sur son lit de mort. Et il y avait là un non-dit de l'Histoire américaine qui était fondamental ; une nation ne peut pas vivre avec ça éternellement et il est certain que l'élection d'Obama est une manière de rattraper l'Histoire américaine, de la compléter, de rattraper le non-dit et de compléter réellement cette Histoire américaine.
      Ce que je veux dire, c'est qu'aujourd'hui l'Histoire, le mouvement du monde ne se fait plus avec de grands continents qui envahissent le monde, qui le réalisent comme les capitalismes et les colonisations ont réalisé la totalité monde, et qui l'exploitent, etc. Les grandes civilisations aujourd'hui se transforment en des multitudes de cultures et ce sont des cultures limitées qui font mouvoir le monde, et non plus des grandes civilisations. Je dis depuis longtemps que la Chine va s'archipelliser, que les républiques à la périphérie de la Chine vont se séparer du corps central - ça commence ces jours-ci-, et que les Etats-Unis vont s'archipelliser : déjà, la Californie est la septième puissance économique du monde, en dehors des Etats-Unis ; le Texas va sûrement avoir une sorte de volonté de se séparer. Ca ne veut pas dire qu'ils vont être séparés, opposés, ça veut dire que le continent, que les Etats-Unis vont s'archipelliser, la Chine va s'archipelliser et ce qui se passe, c'est que l'Europe s'archipellise. L'Europe s'archipellise, d'une part parce que des nations comme l'Allemagne ont toujours été des nations archipellisées et que, d'autre part, des nations comme la France s'archipellisent aussi. De plus en plus, il y a des réalités culturelles fondamentales ; il y a des réalités méditerranéennes, bretonnes, occitanes, catalanes, corses, etc. qui vont constituer des éléments et ce sont des petits pays. Je crois à l'avenir des petits pays. Si nous voulons résister aux méfaits globaux du capitalisme...
      Pourquoi les capitalismes sont néfastes ? Parce qu'ils produisent tellement de revenus à partir de l'exploitation des richesses du monde que ces revenus donnent lieu à des spéculations financières. C'est ce qui s'est passé aux Etats-Unis, c'est ce qui s'est passé moins en France, c'est pourquoi elle a un peu échappé à la crise mais ce qui s'est passé dans la crise, c'est que les bénéfices accumulés à partir de l'exploitation des richesses du monde ont donné lieu à des jeux financiers, à des paris financiers qui ont marché, ont marché, ont marché, ont marché, ça a produit, ça a produit et puis un jour, ça s'est cassé et je mets au défi qui que ce soit de dire pourquoi ça s'est cassé. Parce que le système capitaliste, comme tous les systèmes mondiaux à l'heure actuelle, vit dans l'inextricable, dans l'inattendu et l'imprévisible. Je suis très amusé quand les pseudo-économistes les plus grands disent : "Dans un an, ça va s'arranger." Ca, c'est la bêtise la plus totale ; ça peut s'arranger demain matin, mais ça peut rester comme ça pendant vingt ans parce qu'il n'y a plus de décision prévisible, on ne peut plus prévoir ce qui va se passer et, à mon avis, notre seule possibilité de vivre dans cet imprévu et cet inextricable du monde, c'est d'organiser l'existence des petits pays. A mon avis, les petits pays ont plus d'avenir que les grands. Les grands pays sont producteurs de catastrophes et les petits pays sont peut-être amenés à être producteurs de vie, accordés à la vie du monde ; au fond, on peut dire la chose de la manière suivante : les grands pays sont des producteurs de catastrophes et les petits pays peuvent être des producteurs de réparations écologiques, de coexistence et d'harmonie avec le monde. Je crois que c'est ce que j'appelle une poétique de la mondialité réelle et je crois que c'est notre espoir, à l'heure actuelle. Merci.

 

Édouard Glissant

 

Crédit : Maud Blachier

 

Photo : Edouard Glissant. © J. Sassier/Gallimard

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel

Repost0

Publié le 9 Octobre 2009




Nuits traversée du désert

Nuits cimetière

Nuits enfer

Nuit avec Charon

Sans les pièces de monnaie.

 

Mes nuits sans elle

Nuits fleuve sans rives

Nuits trajet de sinistré

Nuits pieds dans la boue

Nuit de septembre.

 

Mes nuits sans elle

Nuits sous les décombres

Nuits de prières bruyantes

Nuits carrefours lynchés

Nuits carrefours rôtis.

 

Mes nuits sans elle

Nuits fausses notes

Nuits épines

Nuits clous dans les paumes

Nuits coups de lances.

  
Charlito Louissaint


Samedi 12 septembre 2009, GONAIVES HAITI

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel

Repost0

Publié le 30 Septembre 2009


Artiste peintre
Haïtien autodidacte
Loin de ressasser regrets, chagrins et peines
mon âme plus sage se meut vers un monde bien plus agréable
écouter la nature, ses voix qui parfois se déchaînent
partager ses jours et ses nuits de manière inexorable

Au cœur mon pays, au cœur mon «lakay», j’écoute la vie,
le chant du coq qui, comme le clairon à l'aube, sonne le réveil
J’écoute le rossignol dont le chant varié et harmonieux
berce chagrins et douleurs durant les nuits de veille

J’écoute le son du lambi qui appelle à la combite
le bruit du tambour qui bat dans le cœur du village
qui résonne dans chaque corps d’Haïtien gouverneur de rosée
messager mystique de révolte, de liberté et d’amour

J’écoute les cantiques qui expriment notre syncrétisme religieux
nos vers, nos rêves, nos revers, partout sur les racines des arbres
les chansons sacrées qui transmettent nos valeurs traditionnelles
et aussi notre sang dans les veines de nos nouveau-nés

J’écoute le silence de la nuit m’affirmant ton amour
Cette nuit noire et profonde qui cache ton doux visage.
J’écoute celle connue comme bonne conseillère et je dis
avec Sartre : «La nuit qui abolit tout, fatigues et passions»

J’écoute la symphonie de belles fleurs, nées dans des alcôves d’amour
La rose, cette puissante souveraine, jamais détrônée.
Les violettes de Parme et celles odorantes symboles de la modestie.
Mornes, plaines, plantes, arbres et rochers, tous nous parlent.

J’écoute le ciel qui pleure, le tonnerre qui gronde, la voix de Dieu
la pluie qui tombe, le ruissellement de l’Eau sur les vitres
de la fenêtre de ma chambre, comme des larmes profuses
J’écoute la mer, le clapotis des vagues, le gazouillis du ruisseau

J’écoute les plaintes de ma Terre natale, où mon nombril est resté
Ses cris stridents qui dévoilent bien de tourments et de malheurs
Ses tremblements, ses éboulements, son érosion, sa révolte
J’écoute tous ces bruits qui expriment une colère universelle

J’écoute le bruit du Feu, source de chaleur et de lumière
Les courroux dévastateurs allumés par Vulcain ou Ogou
La «soupe Jouroumou» de l’indépendance qui mijote à petit feu
J‘écoute ton regard chaud dont l’étincelle m’a embrasée d’amour

J’écoute le Vent qui transporte jusqu’à moi tes moindres soupirs
comme des bouffées d’air frais, dans cet immense désert
J’écoute ces mots simples, et affectueux si souvent répétés:
«Jamais je ne changerai à ton égard» promesse réciproque.

J’écoute les Astres et je médite sur leur influence sur les hommes
Le Soleil émetteur d’énergie qui illumine et réchauffe la terre,
J’écoute la Lune, reine de la nuit qui reçoit sa lumière du Soleil,
la scintillation des étoiles, clignotant au loin, dans le firmament

J’écoute Morphée, et dans ses bras, je me remets à toi.
Toutes ces voix, toutes ces joies, tous ces mots, tous ces bruits
qui grâce à Dieu me font penser à la réalité de mon existence
et de tant de rêves... Je les enferme dans mon cœur et
je laisse passer le temps...
Marlène Racine-Toussaint

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel

Repost0

Publié le 30 Septembre 2009


© Simone Dominati
Feu que les hommes regardent dans la nuit, dans la nuit profonde,
Feu qui brûles et ne chauffes pas, qui brilles et ne brûles pas,
Feu qui voles sans corps, sans cœur, qui ne connais case ni foyer,
Feu transparent des palmes, un homme sans peur t’invoque.
Feu des sorciers, ton père est où ? Ta mère est où ? Qui t’a nourri ?
Tu es ton père, tu es ta mère, tu passes et ne laisses traces.
Le bois sec ne t’engendre, tu n’as pas les cendres pour filles, tu meurs et ne meurs pas.
L’âme errante se transforme en toi, et nul ne le sait.
Feu des sorciers, Esprit des eaux inférieures, Esprit des airs supérieurs,
Fulgore qui brilles, luciole qui illumines le marais,
Oiseau sans aile, chose sans corps,
Esprit de la Force du Feu,
Écoute ma voix : un homme sans peur t’invoque.
Léopold Sedar Senghor

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel

Repost0

Publié le 29 Septembre 2009

Par Athanase Vantchev de Thracy

A Geneviève de Rouvre


Je contemple le yatate en bambou
A décor sculpté et incrusté d’ivoire teinté.
Un joyeux martin-pêcheur en bois laqué ikkô
Posé sur la délicate branche d’un jeune prunier vert d’eau
Suit du regard étincelant la frêle libellule
Venue un instant oublier sa fatigue
Sur une feuille nacrée de lotus !

Le cœur tremblant,
Je pense au scribe qui a tenu
Dans ses mains aux doigts effilés
Cette magnifique écritoire !

Qui était-il, ô mon âme ?
Sont-ils vivants encore les poèmes
Que d’un pinceau imbibé de passion exaltée
Il a tracés sur la douce élégance
Des feuilles d’ambre ?

Dis-le moi, ô mon âme,
Dis-moi son nom
Afin que je le porte en moi
Comme un gage d’éternité !

© Athanase Vantchev de Thracy

Paris, le 23 septembre 2009

Glose :

Yatate (n.m.) : jeu d'écriture personnel en forme de pipe, utilisé dans le Japon médiéval. Il est constitué d'un compartiment contenant un coton imbibé d'encre et d'un étui pour un pinceau (et éventuellement un coupe-papier).

Yatate signifie littéralement « support pour flèches » (ya, « flèches », tate, « support »). Le nom provient de ce que traditionnellement, les bushi (guerriers gentilshommes) utilisaient leur pierre à encre comme fond de carquois.

La calligraphie traditionnelle japonaise a été empruntée à la Chine. Elle utilisait ce « trésor du lettré » composé d’une pierre à encre, d’un sumi (bâtonnet) et des pinceaux. L'encre liquide était obtenue en frottant le bâtonnet contre la pierre et en y ajoutant de l'eau. L'ensemble était encombrant, lourd, et la préparation de l'encre prenait un certain temps.

Durant l’ère Kamakura (1185-1333) est apparu l'idée de sursaturer le morceau de coton d'encre. De cette façon, il suffisait de toucher le coton avec le pinceau pour être prêt à écrire. En mettant le coton dans un « sumi tsubo » (compartiment à encre), on pouvait transporter en permanence de l'encre prêt à l'usage, sans risquer de le renverser.

Les premiers yatate ressemblaient à des plumiers ; le modèle en forme de pipe fut conçu pour augmenter la quantité d'encre transportée. Vers la fin de l’ère Edo (1600-1868), une variante du dernier modèle est apparu, où le compartiment à encre était relié à l'étui à pinceau par une chaînette et servait de netsuke pour fixer le yatate à la ceinture (le modèle « en pipe » était simplement fiché dans la ceinture comme un éventail).

Pendant les temps où porter un nihonto (sabre japonais) était interdit en dehors de la caste des bushi, certains yatateyatate cachant des armes à petites lames.

L'une des caractéristiques remarquables des yatate récents est que certains sont faits d'un alliage spécial d’or et de cuivre, le shakudo, conçu spécifiquement pour sa belle patine rouge sombre.

Le netsuke est une pièce vestimentaire traditionnelle japonaise servant à maintenir les sagemono (littéralement « objets suspendus »). Ce mot se décompose étymologiquement en (ne, « racine »), et (tsuke, « attacher »).

Sur le plan artistique, il n'est pas exagéré de dire que le netsuke représente la tradition artistique naissante du Japon.
étaient conçus de façon à pouvoir servir d'arme d'autodéfense. Il existe ainsi des exemples de


Source de l'image : http://www.calligraphie-japonaise.fr/histoire.html

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel

Repost0

Publié le 26 Septembre 2009

L’écrivaine chilienne Isabel Allende a lancé, en août 2009, son dernier roman “La isla bajo del mar” (l’île sous la mer) qui raconte l’esclavage dans l’ancienne colonie de SaintDomingue, aujourd’hui république d’Haïti, selon les informations parvenues à l’agence en ligne AlterPresse.

“ La isla bajo del mar” raconte la vie de Zarite, une esclave, vivant à la fin du XVIIe siècle. Vendue à l’âge de neuf ans à un colon possédant une importante exploitation sucrière, elle entreprend un mouvement de révolte, avant de renoncer à se battre pour la liberté.

Pour l’écrivaine Isabel Allende, ce choix ne relève pas d’un appel à l’indifférence. Zarite, en fait, continuera à se battre, mais pour sa descendance. Ce n’est pas la première fois que l’auteure campe des héroïnes féminines. Son dernier roman offre une galerie de femmes aux prises avec les conditions de vie de l’époque, les enjeux de la liberté et le pouvoir de vivre l’histoire d’amour de leur choix.

Isabel Allende croit que la révolution d’Haïti demeure la seule révolte d’esclaves, réussie dans l’histoire. La revisiter a été une occasion pour elle de parler de sa « quête obsessionnelle de la liberté ».

Née en 1942, Isabel Allende est la nièce du président chilien Salvador Allende (légalement élu en 1970 et dirigeant un gouvernement d’unité populaire), victime, le 11 septembre 1973, d’un coup d’Etat militaire orchestré par Augusto Pinochet (né Augusto José Ramón Pinochet Ugarte). L’auteure de “ La isla bajo del mar” est aujourd’hui l’une des plumes latinoaméricaines les plus admirées dans le monde.


Source : AlterPresse

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel

Repost0

Publié le 25 Septembre 2009

 

Ça commence comme un roman de mœurs : englués dans les routines conjugales, Annaïse et Léo ont fini par divorcer. Ou plutôt, car l'histoire est racontée par Annaïse, Léo l'a quittée, pour une plus jeune et qui a réussi à lui engendrer un fils. Annaïse est conceptrice dans les métiers de l'imprimerie et de la publicité, Léo est banquier, Annaïse est stérile, du moins le croit-elle. Ils habitent dans les hauteurs. Léo a offert une nouvelle voiture à Annaïse, qui a gardé la maison. Les hommes riches ont parfois de ces attentions avec leur(s) ex.
         

Mais immédiatement, comme un doute s'insinue dans cette histoire de l'entre deux, et qui est le spectre d'autres présences. La voix d'Amalia Rodrigues, la chanteuse de fado, cette musique de la nostalgie des morts, de la dépossession du passé, de l'amour inassouvi et de l'amertume que rumine le chagrin, comme trouvant dans ce ressassement la véritable origine de toute passion, s'élève dès les premiers mots. Il faut y prendre garde : le fado, cette forme musicale aux origines afro-brésiliennes porte aussi en lui cette part intraduisible, la saudade, qui est comme cette nostalgie de ce qui va advenir, et que la chimie des sentiments peut à tout moment précipiter. Il est bien ici encore question d'une forme de l'hybridité : le fado, c'est ce révélateur des dissentiments internes qui entraînent jusque dans l'éréthisme. Les dictatures ne supportent pas le délire de l'imagination. Pour mieux en assurer le contrôle, et en atténuer le caractère subversif, le gouvernement de Salazar exigea que les formes en soient écrites et non plus improvisées. Il devint ainsi le support à un mal de vivre esthétisé et d'expression bourgeoise. Mais la très grande Amalia Rodrigues sut le sortir de cette ornière.
     

Le trouble s'insinue très vite alors dans cette histoire bourgeoise : Annaïse et Léo sont désormais amants, mais aussi Annaïse devient, quand la nuit tombe, Frida, prostituée de son état, travaillant chez Bony, son amant maquereau, propriétaire de la maison close de la rue des Fronts-Forts, et rencontré lors d'une soirée entre amis. Bony, personnage claudicant, veille sur ses femmes : il en revendique la propriété. Dans ce dispositif complexe va alors se dérouler une double histoire entrelacée, à la brièveté glaçante, dont les attendus sont signalés immédiatement, à l'insu du lecteur. Nombreux sont dans le texte les signes qui renforcent l'impression que ce qui est lu n'est pas tout à fait du même ressort que ce qui est écrit, ancrant chaque fois plus profondément le trouble qui peu à peu finit par recouvrir tout le champ de l'expérience qui est là racontée sous nos yeux.
     

En trente-trois courts chapitres, Annaïse raconte par touches successives la dégradation d'un état, et la brutalisation grandissante des rapports entre les êtres. La passion meurtrière peu à peu s'accomplit. Le trouble se dissipe lentement : c'est bien le spectacle d'une folie extrême que le lecteur voit se nouer sous ses yeux, racontée par la personne qui en est atteinte, ce qui n'est pas sans conséquence sur l'économie narrative.
     

Ainsi, les rapports sociaux perçus par une instance manipulatrice disent aussi toujours l'impensé de la norme, ce qui demeure dans le silence claquemuré des consciences. "Me réveiller de ma raison", voici ce qu'affirme la narratrice, qui se laisse habiter "tout entière" par Frida, comme si la raison était précisément l'état de sommeil, et la déraison, celui de la veille. Le désir, et la séduction passent ainsi de l'autre côté, et les instruments - lingeries, épilation, postures érotiques - deviennent nommément alors la marque d'une déraison revendiquée comme telle, la raison réduite alors à une sorte de drap à la propreté douteuse, attribut d'une normalité incapable de viser plus loin qu'un confort mutilé, normalité elle-même peu garante de sa survie, puisque les personnages tentent d'abandonner le pays, ou de se satisfaire en pressurant un peu plus la déglingue généralisée : Serge, autre maquereau, "a le business dans le sang. Il a compris que louer des chambres à l'heure est le moyen le plus rapide de se faire de belles économies. (…) Quatre murs, une cuvette d'eau propre, vite fait. Supplément de tarif pour le ventilateur et la deuxième serviette".

 

Car la norme elle-même, dès qu'elle se déplie des consciences et qu'elle rejoint la réalité des pratiques sociales, décrit un réel qui n'est que crise et déraison. Le paysage urbain est tracé et délimité par des frontières qui incluent, mais alors également excluent : "… Dessalines. Debout sur son socle au Champ-de-Mars, sabre en main, l'empereur partage la ville en deux mondes. Ceux d'en bas et ceux d'en haut. Il ne doit plus comprendre ce qui arrive, l'empereur, ceux d'en bas sont passés sous les barbelés et écrivent leur version de l'histoire". L'impensé du roman bourgeois fait irruption brutalement dans les pages : à la maison-refuge d'Annaïse, à ses fougères embellies de soleil, répond le remugle des corridors que connaît Frida, "une mosaïque de constructions où vit comme dans des alvéoles un monde profond, troglodytes urbains sans identités légales, sans baptistères". Depuis le surplomb social que confère le charme discret de l'aisance matérielle et de la certitude que rien ne peut arriver qui vînt changer l'état des choses, la perception de la ville est radicale : "Ces rues peuplées d'êtres à mi-chemin entre l'humain et la bête. Hommes-caméléons, femmes-couleuvres, enfants-margouillats. L'autre jour à la station d'essence, j'ai vu s'avancer vers moi un homme à la tête de mangouste, ses moustaches vibraient". Comme par un épouvantable lapsus, Annaïse ici s'identifie alors à la proie reptilienne du mammifère carnivore. C'est un monde de qualités et de sensations qu'explore avec finesse Kettly Mars : le roman bourgeois est devenu très vite celui de l'indistinction, du grouillement et de la promiscuité, des odeurs fortes et des touchers sur la peau, de la caresse à la gifle, de la gifle au coup de poignard. De la fourrure du chat Dulce aux feulements nocturnes des mâles en chasse et des femelles en chaleur, Kettly Mars ajuste les mots qui construisent dans l'économie stylistique, le panorama nocturne et inquiétant de la ville-labyrinthe. On se souvient ici d'une autre personnalité fragilisée du roman haïtien, Claire Clamond d'Amour de Marie Chauvet. Elle était toutefois repliée dans sa chambre aux trésors censurés. Annaïse étend son regard jusqu'à la mer, et s'égare dans "les corridors de sa mémoire".

 

Toutes les figures autrefois évidées par Annaïse et Léo prennent alors leur essor dans une déraison qui vaut comme clôture de l'horizon : la maison close devient une entreprise comme une autre, avec ses difficultés de gestion, ses accidents - le client frappe les prostituées qui refusent tel service ou bien meurt au sommet de l'orgasme, peut-être, mais cela n'a pas d'importance -, les séparations entre couples, chez les pauvres, s'achèvent dans l'effusion de sang et dans l'irréparable, les zombies hantent les campagnes et appellent leurs enfants à venir les rejoindre. L'ambiance est à mille lieues du bordel illuminé de L'Espace d'un cillement d'Alexis, et à la petite touche qui éclaire la bouche de la Niña Estrellita, correspond la dentition refaite de Frida, victime d'un client violent. Les temps changent, mais les bordels se perpétuent. Et c'est bien El Caucho, cette incarnation quelque peu machiste et très idéaliste des lendemains éclairés par le général soleil, qui a quitté la scène.
     

Le véritable intercesseur est replié dans le centre du bas-ville. Personnage inquiétant, il facilite les glissements entre les mondes. Lui-même hybride, médiateur entre les plans de l'existence - vie, mort -, il est le composite même, changeant d'identité au gré des jours, mais, lui, assurant la grande maîtrise de ces changements. En revanche, Annaïse ne peut d'emblée plus répondre à la question : "Qui suis-je vraiment aujourd'hui ? Je ne sais plus très bien". Le personnage se démultiplie dans un séquençage que ne peut retenir la raison justement. C'est en jouant de cette possibilité que la manipulatrice peut aussi amener l'autre là où elle le désire, et qui est le seuil des fantasmes : "Ta femme m'a appelée… (…) Elizabeth ? (…) - Oui… celle-là, j'ai répondu". D'un simple mot alors, on le pressent, peut naître la scène qui n'est plus vraiment conjugale et qui s'achève dans la volupté des coups échangés et le fantasme de viol.
     

Or c'est sans doute dans le viol initial pendant l'adolescence, par le proche ami de la famille, directeur d'école, que Fado touche alors son fonds et voit sa perspective se dessiner. La réitération du viol et du charcutage par le "couteau" de l'ami médecin étoile tout le roman, même et surtout a contrario de l'épreuve initiale, qui est comme nuancée, presque banalisée dans les paroles de la narratrice. Au viol du directeur correspond ainsi le désir soutenu de Léo et réitéré, les cadeaux - diamant, voiture, frigidaire, tableau - comme signes de la soumission reconnue. Au couteau, les doigts de la gynécologue Gladys, qui glissent sur l'intérieur de la cuisse et sa douceur dans l'annonce faite à contretemps à Annaïse de sa grossesse. Mais aussi le stylet avec lequel elle tente de percer l'œil de son soupirant Harry…
     

Ces quelques éléments disent enfin l'inversion généralisée de valeurs désormais plongées dans la flaque. Le livre fait rupture avec la perception habituelle du roman haïtien : à l'inverse de son éponyme de Gouverneurs de la rosée, Annaïse ne porte pas, frémissante d'espoir, l'enfant d'un héros mort, comme elle ne revendique rien pour les plus pauvres. En investissant et en s'appropriant les attributs les plus courants de la féminité enfermée dans une image de soi qui est celle du fantasme masculin, mais aussi, en détournant et en déplaçant ces attributs du côté de sa propre fantasmagorie, Annaïse-Frida, hybride par excellence devient l'indécidable même, comme le signale le texte au moins à une reprise : Frida "s'est réveillée un matin dans la peau d'une inconnue qui s'appelle Annaïse". Elle est le retournement parodique de la féminité qui vient contrevenir aux attentes génériques et conformistes, féminité alors toujours déplacée dans une altérité sans maîtrise. L'indifférence effarée du personnage dit ainsi le chemin que suit la déglingue qui s'empare des êtres dans leur fonds le plus intime et le plus secret. Les premiers corridors sont bien d'abord ceux que l'on perpétue dans la conscience, comme le relève Kettly Mars, dans ce roman admirablement construit, et qui interroge nos propres amertumes.


Yves Chemla

 

Fado, Kettly Mars, Mercure de France, 2008

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel

Repost0

Publié le 22 Septembre 2009

Le prestigieux « prix des génies » de la Fondation américaine John D. and Catherine T. MacArthur est attribué à Edwidge Danticat, une haïtienne d'origine.

 

L’auteure américaine d’origine haïtienne Edwidge Danticat a reçu le prestigieux « prix des génies » de la Fondation américaine John D. and Catherine T. MacArthur. L’auteure de « Adieu mon frère », son dernier ouvrage récompensé à plusieurs reprises, reçoit ainsi la somme de 500.000 dollars, apprend AlterPresse. Edwidge Danticat s’est déclarée extrêmement reconnaissante auprès de la presse américaine et notamment du Miami Herald. L’auteure a entamé son parcours de romancière en 1994 avec Breath, Eyes, Memory (Le cri de l’oiseau rouge, en français). Elle a écrit 8 romans, vient de terminer une collection d’essais et travaille actuellement à son prochain livre. L’auteure écrit en anglais mais vit également en créole, français et espagnol. Dans une prose simple, Danticat décline des thèmes qui lui sont proches, tels l’isolation, la résistance humaine et culturelle en regard de l’histoire complexe d’Haiti et de la vie d’immigrant/e.

 

Née à Port-au-Prince en 1969, Edwidge Danticat est élevée à Bel-air aux côtés de son oncle, auquel elle rend un vibrant hommage dans « Adieu mon frère ». A l’âge de 12 ans, elle rejoint ses parents, partis de nombreuses années auparavant pour New York. L’auteure réside aujourd’hui à Miami. D’autres personnalités ont également recu ce prix, tel Jill Seaman, du Soudan, spécialiste des maladies infectieuses, Linsey Addario de Turquie, une photojournaliste et Peter Huybers of Massachusetts, un climatologue d’Harvard. Le Dr Paul Farmer, actuel émissaire adjoint des Nations unies pour Haiti auprès de Bill Clinton avait été récompensé par ce prix en 1993 pour son travail sur le VIH/Sida en Haiti.


Biographie:

Edwidge Danticat est née à Port-au-Prince (Haïti) le 19 janvier 1969. Quand elle a deux ans, son père émigre à New York ; deux ans après, sa femme le rejoint. Danticat et un frère restent en Haïti chez un oncle et sa femme. À 12 ans, elle rejoint ses parents à Brooklyn et s'installe dans une nouvelle langue et un nouveau pays.

 

Elle publie ses premiers textes dès les années de High School, dans le journal de l'école où elle termine ses études secondaires. Elle obtient un premier diplôme universitaire (B.A.) à Barnard College en lettres françaises avant de poursuivre, boursière, une maîtrise en Beaux-Arts (MFA) à Brown University. Avant même d'être terminée, sa thèse en « creative writing » est acceptée pour publication.  Le texte qui en résulte – Breath, Eyes Memory (traduit en français sous le titre Le cri de l'oiseau rouge) – a autant de succès auprès des critiques que du public. L'écrivaine a 25 ans.

 

La force et la texture du style de ce premier récit, où se croisent les réalités haïtiennes et newyorkaises, ont été comparées à celles des auteurs tel Maxine Hong Kingston et Toni Morrison, et ont mérité à l'auteur un passage sur le plateau de la maîtresse du petit écran américain, Oprah Winfrey.

 

Nouvelliste talentueuse, Danticat publie ensuite un recueil de ses courts récits, Krik? Krac!  Dans son deuxième roman, The Farming of Bones (publié en 1998 et traduit l'année suivante comme La Récolte douce des larmes), elle crée une fiction passionnante autour des événements tragiques de 1937. Danticat a également dirigé deux recueils de courts récits écrits par d'autres auteurs, dont The Butterfly's Way, 33 récits d'haïtiano-américains. Dans toute son oeuvre, son regard sur l'histoire et sur l'actualité n'autorise ni le sensationnalisme, ni la pitié, examinant en particulier la réalité du peuple haïtien avec une prose limpide et enchanteresse.

 

Edwidge Danticat poursuit sa carrière d'écrivaine en se consacrant également à l'enseignement ("creative writing") – e.g., à New York University et à l'Université de Miami – et à de nombreux projets sur l'art et la culture haïtienne, comme l'indiquent ses collaborations avec les cinéastes Patricia Benoit et Jonathan Demme, et son engagement auprès de la National Coalition for Haitian Rights.



Source: AlterPresse et MAXImini

Bio: Ile en Ile

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel

Repost0