Publié le 5 Mai 2012

 

Le DevoirLio Kiefer, Voyager avec Lio Kiefer

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Photo : Le Musée du Panthéon national haïtien, le MUPANAH

 

Au début, on se dit que la misère n’entraîne peut-être pas spécialement la misère. Au début. En entrant à Port-au-Prince, on se dit que certes, il y a encore des pierres à ramasser, des tentes et abris à enlever et que le palais présidentiel et la cathédrale étaient aussi visés. Des enfants jouent à cache-cache derrière des barils. Port-au-Prince se ramasse, au centre et dans quelques quartiers aussi. La vie continue… un peu comme avant la Grande Peine. 


Au Québec, j’ai entendu plus de 100 fois que la communauté haïtienne en étant une résiliente. Je n’en suis pas si sûr. 

Pour faire court, la résilience consiste le plus souvent à subir un événement terrible (génocide, torture, viol, catastrophe naturelle) de continuer à vivre (souvent en mieux) de ne pas vraiment oublier, mais de résister grâce à des qualités individuelles ou des opportunités de l’environnement. C’est à dire un mieux vivre, un mieux sentir. La résilience serait le résultat de multiples processus qui viennent interrompre des trajectoires négatives.

http://www.hpnhaiti.com/site/images/stories/food/num1.%20digi.jpgCe soir à Port-au-Prince, il commence à pleuvoir et il n’y a presque personne dans les rues. Quelques parapluies aux couleurs du mécène local, Digicel abritent des imperturbables qui vendent des cuisses de poulets américains boucanés ou des chaussures de cinquième pied.

Oui, j’ai vu aujourd’hui des enfants en costume d’école qui visitaient le Musée du Panthéon national haïtien, le MUPANAH, et qui chahutaient devant l’ancre de la Santa Maria de Colomb ou qui chatouillaient des notes devant les photos des présidents échus, déchus, mal vus…

Les plus jeunes filles portaient de jolies boucles dans des cheveux bien tressés ou bien lissés.

Oui, j’ai vu des ados qui rappaient du pied, le casque sur les oreilles.

Mais aussi des entrées de banques qui supportaient de longues files. Et des guichets automatiques où seules des Américaines au teint très blanc avaient le rire comme NIP.
Et plus je marchais, je rencontrais des placettes où des quidams pas trop égarés n’avaient aucun NIP de secours, au bord de demi-tentes ou de demi-abris.

Résilience? Plutôt résistance de toujours, abstinence du lendemain, survivance du quotidien et pour certains, délivrance de demain. Pour d’autres, ce seront des mortalités en sursis. 

Nourriture

Mais ce soir, en tant que touriste subventionné, je n’avais pas de goût pour du poulet yankee ou de spaghetti hot dog. Je suis entré manger au Quartier Latin. 

Pas de la grande bouffe, mais de l’ambiance. Une jeune femme du groupe Kayel mélodiait jazz, créole et Cabrel, devant un parterre de personnes bien mises. Une ou deux femmes légèrement vêtues, de race très blanche, se débrayaient les bras, en mouvances lascives.

Un homme seul, frappait du pied… Le personnage qui connaît tout le monde, mais qui boit seul. 

Quartier Latin est tenu par des Hollandaises, Saskia et Myriam Padberg. On y va pour la soirée proposée; salsa, reggae, jazz, poésie… Et la clientèle se fait autour d’expatriés, de familles d’expatriés, de personnel d’ambassades, de faiseurs d’ONG, de la diaspora et de quelques étudiants en arts et en philo de bonne famille. Téléphone: 3460 3326



Dans le coin de Pétionville, il y a également le Papaye, qui propose une cuisine chino, franco, italiano, créole, cuisine fusion dans un décor bon chic bon genre. Des tarifs similaires à ceux de Montréal; gratin de coquille Saint-Jacques à 13 $, tartare de thon ou carpaccio de bœuf ou de dorade à 12 $, et la salade de gésiers s’envole à 10 $. On change les menus 2 fois par mois. 

Champagne à l’avenant, avec la même clientèle que le Quartier Latin, mais en costume de scène. Et un lézard intelligent qui se tient au-dessous du néon, au-dessus du bar. Pas pour se chauffer mais pour attendre les papillons et les gober. Un resto dans le resto. Seul hic au programme, la présence assez serrée de jeunes femmes en tenue très courte ou légère accompagnant des sexagénaires qui ne sont pas leurs papas. Téléphone: 3558 2707

Pour faire une comparaison hâtive, Pieton Ville se situerait entre le Plateau et Outremont.

Liste de restos à Port-au-Prince 


Hôtels

http://i82.photobucket.com/albums/j257/francois_03/karibehotel1.gifJe vous parle des hôtels que j’ai visités ou que je connais. L’ancien Holiday Inn est devenu le Paza, situé derrière le champ de Mars. Un hôtel qu’on pourrait classé comme un 3 étoiles. Petit déjeûner sous forme de buffet avec œufs sous toutes formes, saucisses, yogourts et fruits.

Accès wifi gratuit dans toutes les chambres et suites, quand tout fonctionne. Eau à débit cabotin et à chaleurs caractérielles. Distributeur de billets à la sortie du Plaza.  

haiti.jpgLe Karibeon 
dit ici que c’est le meilleur établissement de la ville. Si vous ouvrez les yeux sans savoir où vous vous trouvez, vous pouvez être n’importe où dans les Caraïbes. C’est l’hôtel d’affaires par excellence, avec cohorte de gens très sérieux. Pour les vacances, cela peut être une alternative possible. Les chambres et les suites sont dans la lignée d’un 4 étoiles étoiles un peu gonflé. C’est sobre et cosy. Accès Wifi gratuit.


On songe ici a agrandir l’établissement.

En dehors du fait que des vedettes hollywoodiennes et Oprah qui y ont déjà séjourné dans la suite dite présidentielle, c’est un lieu quelque peu surréaliste. Deux étages avec moult chambres et une terrasse énorme à 1000 $ la nuit, mais avec le petit déjeuner. Et vue imprenable sur trois lieux d’exception que sont Jalousie, Juvena et Morne l’Hôpital,  trois bidonvilles accotés à la colline. Un peu indécent.

Bonne cuisine si j’en juge l’assortiment «cocktailisé » qu’on nous a servis. 

 L'Hôtel Oloffson :  un hôtel qu’on pense s’être arrêté dans les années 1960. Une jolie construction, un petit jardin avec statues vaudous, une petite piscine, et des jeudis soirs sous le signe de RAM, avec le proprio comme chanteur. Wifi disponible. Cuisine internationale et locale.

*Liste des Hôtels de Port-au-Prince  

* Petits détails d’importance. Les hôtels ne changent que des dollars américains et des euros. Et la cigarette et le cigare sont permis presque partout. Marque de cigarette la plus connue: Comme il Faut…

Achats

Le commerce ici en est un de la rue. Pour des souvenirs qui se ressemblent, les vendeurs de toiles de peintures créoles et sculptures diverses se font la nique pas très loin du Plaza.

image--3-.jpgEt il y a les vendeuses qui ont le sens du timing. On les appelle les Filles d’à propos. Quand il pleut, elles embarquent des parapluies sur leurs têtes. Quand il fait un gros soleil, les lunettes de soleil, la Saint-Valentin, les cœurs, etc. Plein de mini Wal-Mart à 2 pattes, en temps réel. Restos ambulants à bord de Tap Tap.

Une galerie d’art qui fait dans le recyclage d’objets et de pierres, avec école et centre de formation en tissage, peinture, sculpture et broderies: La galerie Men Nou (avec nos mains, ou nous voilà). Dirigée par Ruth et Ira Rowenthal (l’homme seul du Quartier Latin) 


Tours de ville à pied ou en voiture

C’est l’Agence Citadelle qui assure notre transport dans le pays et qui fait dans le tourisme de loisirs, d’affaires et qui transporte également ONG et autres visiteurs. Un chauffeur surpercool: Zéphirin. 

Une guide avec plein d’histoires du quotidien: Dominique Wagner, qui est pharmacienne et qui, dans sa pharmacie, peut changer des dollars canadiens.

Des sourires, des rires, mais encore un beaucoup de peine. Nous sommes dans la capitale.

 

À lire aussi :

Source : Le Devoir

 

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Rédigé par Parole en Archipel

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Publié le 2 Mai 2012

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Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. C’est à travers la spirale de cette logique que le créateur fait le monde, c’est à travers le verbe que tout se crée. C’est par cette formule que Lavoisier a déconstruit les anciens systèmes chimiques et ce sont ces nouvelles formes que le poète Anderson Dovilas utilise pour refaire notre approche des phénomènes. Toute la poésie habituelle, résiduelle des anciens de ce monde, ceux dont les mots sont séparés de la réalité de nos sensations est littéralement tuée par celle d’Anderson Dovilas. Ce n’est pas pour rien que le poète s’insurge contre les gérontes.


« Il m’a fallu un recyclage de geste ». Si le constat établi par Lavoisier se révèle véritable, cela veut dire que la création elle-même est un processus de transformation qui part de la matière ancienne et inerte pour en faire une matière nouvelle, une composition nouvelle. Le poète donne vie à la matière. Ce qu’Anderson Dovilas propose c’est que la poésie peut transformer, « un soulèvement de cheveu à cloner ». Reproduire certes, mais ce n’est pas reproduire au sens mécanique. Dans un interview en réponse au poète Gary Augustin, Georges Castera dit : « Il y a longtemps que je ne considère plus l’écriture comme un acte de création. J’évite même, par commodité de langage, d’utiliser une telle expression. Je parlerai plus volontiers, avec d’autres, de production. » Nous n’espérons pas qu’à ce moment Castera a voulu remplacer l’acte combien honorable de la création poétique par une mécanique de la reproduction littéraire.


La transformation de la réalité en poésie a soulevé des débats très fournis et réputés au cours des siècles précédents. Entre Baudelaire, Victor Hugo et Théophile Gautier, la poésie est née de ce qu’elle a de plus profond, une énergie nucléaire, car la poésie est à la fois le genre le plus laconique, celui qui dit le moins et qui sous-entend le plus, c’est dans l’énergie du genre poétique que le monde peut renaitre sinon nous sommes assujettis à vivre chaque jour les même rythmes, la même façon d’aller au travail, d’aller étudier sans prendre le temps de vivre, et de vivre quand la retraite arrive.


Nous sommes aujourd’hui devant le spectacle d’une vaste reproduction littéraire, les livres s’écrivent sans prendre le soin d’etre écrit et deviennent populaires, trouvent des lecteurs sous des horizons diverses. L’écrivain n’est plus celui qui actionne la machine à écrire mais devient lui-même cette machine à écrire pour faire de l’argent. Ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui la révolte s’annonce grandiose et que des milliers d’indignés se relèvent et brandissent des pancartes marquant « vous nous empêchez de rêver, nous vous empêcherons de dormir ». Ce ne sont pas des plaintes qui datent d’aujourd’hui, cela fait longtemps que nous refoulons ce cri qui ne fait que commencer à s’exprimer. Quand Annie Lebrun parle en 1988 de son livre Appel D’air, elle parle de cette mort de la poésie qu’Anderson Dovilas fait revivre à l’heure actuelle, Annie Lebrun dit dans l’émission Apostrophes de Bernard Pivot, émission visible sur le site www.ina.fr, «Oui, j'écris comme on force une porte (…) Oui, j'écris par effraction, avec le seul souci que ma vie ne ressemble pas à ces vies qui se ressemblent et s'assemblent si bien, pour empêcher que quoi que ce soit vienne retarder leur enlisement progressif.» Et ce n’est encore pas pour rien que ces phrases ont été réunies sous le titre Poètes Intranquilles par le dernier article de la revue internet Parole en Archipel.


« On pourrait lui offrir une bourse/Pour étudier le secret des droits humains/Pour étudier l’amour après la mort/Pour étudier mourir au plaisir de l’autorité/Mais le temps était si pressé/De l’abandonner au milieu de ses larmes » Denise Bernhardt dit d’Anderson Dovilas qu’il « est sans doute l'un des plus grands poètes de sa génération avec des métaphores infinies. » Quand un poète utilise aussi bien la métaphore cela veut dire qu’il est entièrement libre, qu’il peut face à toutes les images toutes faites, la puissante domination des médias, des publicités, des rêves déjà écrits qu’on veut nous inculquer, le rêve individualiste américain, le rêve contradictoire du communisme chinois, qu’ils ne nous empêcherons pas de rêver.


« Voici un homme avec une force chauve/Des bras d’envie/Et de désire refoulé/Ses yeux ont tout cherché dans l’espoir/Que veut dire plage pour lui ?/Cinéma/World Disney/Et d’étreinte altière/Il masturbait l’instant/Comme une contre-danse de ci-gît à boucler » Quand à travers une remarque bien commune, bien habituelle, nous confions tous à un moment donner à quelqu’un que nous n’avons plus de temps pour nous même, c’est ce temps que nous offre Dovilas, un autre temps hors de l’espace-temps dans lequel nous effectuons nos besoins de consommations. «Et si la route est plus longue de pieds crochus/L’amour sera plus ferme, plus sûr/En s’accrochant un rival ».


Après les fameuses discordances entre Victor Hugo, la poésie du romantisme et les poètes de l’art pour l’art, après le grand écart ouvert par Aimé Césaire et les poètes de la négritude, une nouvelle forme d’engagement est possible qui se trouve beaucoup plus du coté de l’art que celui de la politique de la technique, celle qui utilise la démagogie pour mieux oublier les peuples, c’est cette politique diluée, oubliée dans l’art qu’Anderson Dovilas, sa jeune poésie, incarne et propose. Quand dans la société actuelle le laissez-faire est la voie la plus facile pour se laisser aller dans l’abdication et la défaite, le poète propose avec des titres évocateurs, « Mon pays, rien de luxe ».


Face à ces nouveaux défis qui s’annoncent à nous où pour remplacer la souffrance, la société Disney nous propose une vie de non-sens qui se termine à la retraite bien sur puisqu’on travaille pour sa retraite. Face à cette nuit, la seule nuit fade qui nous est disponible après le dur labeur de la journée, le poète nous propose vingt poèmes pour traverser la nuit. Le poète connait son défi, « Ce livre est une expérience poétique authentique, sans faute à courir sur le temps. Il m’a fallu vingt jours à l’extraire d’un court séjour aux Etats-Unis. Avec un environnement de fiction et une saison inhabituelle, il n’y avait pas mieux que l’écriture. Et pour me rappeler mon pays à Celsius stable, des poèmes piments-boucs baladaient dans ma chambre comme un rappel à ma seconde nature.»

 

Fabian Charles

Lien : pour acheter le livre  

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Rédigé par Parole en Archipel

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Publié le 1 Mai 2012

Lu avec enthousiasme Appel d'air, d'Annie Le Brun, dans la réédition Verdier poche, vingt-quatre ans après la première, dont on aime l'emportement lyrique : "Oui, j'écris comme on force une porte (…) Oui, j'écris par effraction, avec le seul souci que ma vie ne ressemble pas à ces vies qui se ressemblent et s'assemblent si bien, pour empêcher que quoi que ce soit vienne retarder leur enlisement progressif."


Ceci noté là, à côté de cet entretien chez Pivot, jadis :

ANNIE LE BRUN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'insurrection lyrique (poésie, utopie, radicalité de vie) dans l'Appel d'air d'Annie Le Brun trouve écho dans le revue Intranqu’îllités, dont James Noël signe l'éditorial, et qui sera présentée dans sa version papier au prochain festival Étonnants voyageurs (Saint-Malo, 26-28 mai 2012) :

"Pour répondre à nos envies, nos pulsions « intranquilles », nous préférons substituer au mot revue, le mot rêve. En réalité, l’art ne semble respirer et rayonner que dans l’étrangeté des rêves, de ceux qui, paradoxalement, ne font pas de quartier au sommeil. Nous ne dirons jamais assez notre organique et impérieux besoin d’utopies. Dans le commerce intime qu’entretient le créateur avec l’utopie, il est une ligne de faille qui produit quelque chose comme un tremblement de l’esprit, entre l’angoisse qui précède la création et le jaillissement jubilatoire de l’œuvre. D’aucuns parlent de miracles. Ce moment mystérieux trouve tout artiste dans la jalouse condition d’un démuni grandiose.

Où vont tous ces mots, tous ces mondes qui nous traversent dans nos déraillements divers, sans que nous nous donnions le temps, ni la peine de les accoucher? Où se cachent ces pépites, ces éclairs de rêverie qui métamorphosent et diffusent nos idées noires en feux d’artifices et pulvérisent notre bon sens, pour foutre le camp aussi sec, aussitôt qu'ils nous sont apparus ? Une idée qui passe en éclair surprend toujours par sa force de frappe et nous éclaire avec brio sur notre incapacité à nous en dessaisir. Comment faire, comment procéder pour charrier avec nous les bijoux sonores de langue, sans risquer notre peau de mineur qui rêve de remonter en surface,  paré de mille signes  et de  preuves d’identifiables merveilles. Il faudrait  posséder  la foi et la légèreté insoutenable d’un rêveur à gages."

Source : Papalagui

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 1 Mai 2012

http://www.campiche.ch/images/portraits_i/Massard_2008_grand.jpg« Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard », écrivait Aragon, que Janine Massard aime à citer. Et pourtant à ce « trop tard » s’oppose, dans la vie même de l’auteure romande, marquée par le « scénario de fou» de deux grands deuils prématurés, un effort de résistance qui aboutit à un retour à la vie prolongé, aujourd’hui, en la personne d’un petit Tanguy, fils de sa deuxième fille.

Janine Massard, fille de « prolo », n’est pas du genre à se payer de mots, et pourtant c’est bien par les mots qu’elle a conquis sa liberté et surmonté ses années de détresse. Les titres de ses premiers livres annoncent d’ailleurs la couleur qui n’a rien de rose : …de seconde classe (1978), Christine au dévaloir (1981), L’Avenir n’est pas pour demain (1982) et La petite monnaie des jours (1985, Prix Schiller) qui faisait dire à son ami Gaston Cherpillod : « Janine Massard voit clair, frappe juste (…) Sa vision n’est point brouillée par la démagogie et sa clairvoyance la défend du délire populiste ». Ce qui se confirme un quart de siècle plus tard, avec une douzaine de livres frappés au même sceau du vrai nuancé d’émotion.

 Née en novembre 1939, deuxième fille d’un jardinier sans terre contraint de travailler en usine, à Rolle, pour nourrir ses quatre enfants, la mère ajoutant quelques travaux de couture à l’ordinaire du ménage, Janine Massard a toujours eu le sentiment d’être « décalée ». D’abord par le fait d’une vie précaire, dans une maison « pourrie » qui prenait l’eau. Ensuite à cause d’un climat moralement sévère, marqué par l’engagement protestant des parents.  La pièce policière du lundi, à Radio-Lausanne, et les premières lectures font diversion, mais ce n’est qu’avec le collège que l’horizon s’ouvrira sur le monde, même s’il n’est pas question d’études supérieures.

Quand Janine Massard raconte ses jeunes années, on pense un peu aux héroïnes d’Alice Rivaz, romancière de l’émancipation féminine en terre romande, qu’elle appréciera d’ailleurs entre toutes. Son rêve serait de « faire les Lettres », mais dès ses dix-huit ans il lui faut gagner sa vie. Après une formation d’éducatrice, qui l’amène à s’occuper quelque temps des enfants de mineurs belges, elle fugue en Italie puis se retrouve au  secrétariat de la la Fédération horlogère, avant un raccord d’études au Gymnase du soir. La rencontre de Maurice Ehinger, enseignant et intellectuel de gauche, comme elle-même, puis la naissance de Véronique, en 1972, et de Martine, en 1974, lui donneront le sentiment que « tout roule » du côté de la vie. Pour exorciser un vieux sentiment d’injustice, on milite au POP (de 1965 à 1969), on boit des pots au Barbare, on refait le monde non sans  constater que les lendemains déchantent à Prague…

Dans la foulée, le désir d’écrire s’est concrétisé, qui restera toujours en phase avec la vie : la sienne ou celle des autres. Plusieurs nouvelles de son dernier recueil, Childéric et Cathy sont dans un bateau, paru récemment aux éditions Campiche, filtrent ainsi sa grande empathie. Dans Prolétaire immobile, c’est le désarroi du vieux militant assistant aux gesticulations médiatiques d’un gauchiste de salon, et le récit éponyme module le malaise, dans une famille, lié au changement de sexe du père. Bref : le monde tel qu’il évolue sous nos yeux, et que la fiction saisit et transforme pour en dégager un sens plus universel.

C’est cela même que « travaillent » les deux plus beaux romans de Janine Massard : Ce qui reste de Katharina (1997, Prix Bibliothèque pour Tous), et Comme si je n’avais pas traversé l’été (2002, Prix Edouard Rod), où l’exorcisme de son propre drame passe par la voie romanesque.

Double drame plus exactement, puisqu’elle « vivra » la fin de sa première fille, dont le  sarcome synovial a été dépisté en 1992, jusqu’en 1997, entre peine et colère mais rires partagés aussi. À quoi s’ajoutera, pour l’achever, la mort de son compagnon lui aussi terrassé par le cancer, en quinze jours.

« N’étant pas croyante, je ne pouvais trouver aucun réconfort dans la foi, et pourtant j’ai découvert que l’être humain possédait en lui de grandes ressources de résistance. Par ailleurs, le livre de Boris Cyrulnik m’a aidée à accomplir ma propre résilience ».

Enfin voici, à 71 ans, Janine Massard évoquant sa propre mort à laquelle elle aimerait se « présenter dignement ». Et d’ajouter, sereine : « J’aimerais la voir venir aussi, moi qui l’ai beaucoup engueulée dans certains de mes livres »…

Janine Massard, Biographie de Bernard Campiche Éditeur 

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Publications

  • ... de seconde classe, Le Temps Parallèle, 1978, Eygalières, France
  • Christine au dévaloir, Eliane Vernay, 1980, Genève
  • L’avenir n’est pas pour demain, Ed. Clin d’Œil, 1981, Lausanne
  • La petite monnaie des jours, Ed. d’En Bas, 1985
  • Terre noire d’usine, paysan-ouvrier dans le Nord vaudois au xxe siècle, Ed. de la Thièle, 1990,Yverdon; rééd. 2010
  • Ce qui reste de Katharina, Éditions de l'Aire 1997
  • Comme si je n'avais pas traversé l'été, Vevey, Éditions de l'Aire, (2001) 2004
  • L’Héritage allemand, Bernard Campiche éditeur, 2008
  • Childéric et Cathy sont dans un bateau, Bernard Campiche éditeur, 2010

 


Janine Massard en dates

1939 : Naissance à Rolle, le 13 novembre.

1971 : Naissance de Véronique

1974 : Naissance de Martine

1993 : Prix des écrivains vaudois pour l’ensemble de son œuvre.

1994 : Mort de Maurice, son mari

1986 : La petite monnaie des jours (1985), Prix Schiller

1998 : Ce qui reste de Katharina (1997), Prix de la Bibliothèque pour Tous

2002 : Comme si je n'avais pas traversé l'été (2001), Prix Édouard Rod

2007 : Le Jardin face à la France (2005) Prix culturel vaudois

2007 : Prix de littérature de la Fondation vaudoise pour la culture.

 

Source, Passion de lire

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 30 Avril 2012

 
http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/ZoomPE/9/2/6/9782070420629.jpg« Je rouvre ce recueil -Les Poésies- par l'article insolitement clos comme un coffre que l'on peut transporter partout avec soi, le saisissant par les deux anneaux latéraux des premiers poèmes et de Si tu rencontres un ramier - (1938-1951 : le temps qu'il a fallu pour constituer le lapidaire, l'herbier) ; oui, je l'ouvre comme un coffre incrusté de nacre, aux parois de cèdre ou de santal, et c'est un parfum qui s'en exhale, que je reconnais aussitôt, entre tous les autres, bien qu'il appartienne à une essentielle, à une intemporelle poésie, comme, marchant les yeux fermés dans cette forêt, je sais à une senteur si complexe et si subtilement équilibrée que je ne la retrouverai nulle part et que les mots me manquent pour la nommer, que je suis parvenu à la hauteur d'une haie familière. ».- Gaëtan Picon
 
 
 
«Il y a loin
En Asie joliment longue
Le nageur d’un seul amour »
 
En 1972 Schehadé terminait ainsi son recueil intitulé Poésies V, et quatre ans avant sa mort, soit en 1985, paraissait Le Nageur d’un seul amour. Lara Bruhl, dont on imagine qu’elle est celle qui «Yeux noirs cheveux noirs/ Et maintenant toutes les beautés de l’ombre/ Sur ses épaules» apparaît au poème XIII, a choisi des extraits de pièces et des poèmes de celui qui, après l’Egypte de sa naissance et le Liban de ses ancêtres, n’effectua son premier séjour en Europe qu'à l’âge de 28 ans. Il y avait déjà été salué par les surréalistes, et Eluard. Lara a pour partenaire François Négret qui lui ressemble étrangement, tant il semble, comme elle, découvrir ce qu'il dit à chaque mot, à chaque image, et nous le livre avec une même ferveur âpre. Entre nostalgie, désarroi et cocasserie, l’auteur est à nous, dans l’encens et la brume, entre les vagues, la mer et mort, les oiseaux, les fleurs et l’enfance : « Ô mon enfance ô ma folie». Mais jamais rien qui pèse ou attriste. Des personnages de théâtre visitent son univers, des animaux, des poules, dont le rêve secret est que le renard un jour soit enfermé et prisonnier d’un monastère. Les comédiens n'ont convié que très peu d’objets ou d'accessoires: un tambour dont ils jouent à peine, un chien en peluche plus vrai qu’un vrai, la voile empruntée à un bateau dont ils se couvrent. Tout est d'autant plus chargé de sens et de symbolique. Allongés sur le sol, s’étreignant soudain, relayés par la musique de Mickaël Barre ou interpellés dans la pénombre par une voix off, ils ont si bien fait leur l’espace de la salle Lautréamont où la proximité avec le public est une exigence des plus hautes, que les spectateurs en ont le souffle court.- Montage du texte et mise en scène: Lara Bruhl - Théâtre Molière
 
Georges Schéhadé Le discret
 
Georges Schéhadé issu d’une vielle famille de la bourgeoisie libanaise naît le 2 novembre 1905 à Alexandrie. Mieux compris à Paris, il regrettait Beyrouth d’où il regrettait Paris. Mais c’est à Paris qu’il fait ses classes poètiques avec Etincelles puis ses premiers poèmes dans la revue Commerce dirigée par Valéry, Fargue et Larbaud ! Ses vers plaisent à Eluard qui le présente au groupe surréaliste. Il trouve un second mode d’expression pendant la seconde guerre mondiale : l’écriture dramatique. Premier lauréat du Prix de la Francophonie en 1986 par l’Académie française, Georges Schéhadé scellé l’alliance de l’Orient et de l’Occident. Il décédera à Paris le 17 janvier 1989. Georges Schehadé se laisse découvrir, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, à travers sept chapitres. Le nombre de manuscrits inédits (pièces de théâtre, poèmes de jeunesse, correspondance et critiques d'art) est impressionnant, pour la plus grande joie de ceux qui pratiquent SchehadéÀ commencer par les écrits de jeunesse dans Essor, la revue du Collège du Sacré-Cur où il a étudié, et Le père Eusèbe, une comédie en un acte, rédigée alors qu'il avait 15 ou 16 ans. Après d'Alexandrie à Beyrouth, 1905-1923, suit J'entrai à mon insu dans l'art, 1923-1930 où, entre les éditions originales d' Étincelles, de Rodogune Sinne et de L'Écolier Sultan, se détache le manuscrit, jamais publié, de La Chevelure de Bérénice, recueil de poèmes écrit entre 1924 et 1926 et dédié au poète Michel Chiha.
 
Derrière les grands paradis, 1930-1944 annonce le début d'une carrière qui ne cessera d'être glorieuse. Cette période est, entre autres, celle de la rédaction de Chagrin d'amour, première pièce jouée de Schehadé, commandée par l'épouse du commandant des Troupes du Levant, en 1938.
 
Poète Schehadé, 1944-54 assure sa notoriété en tant que poète, salué par les surréalistes, et la cinquième étape, La poursuite des fables, 1954-1960, le consacre dramaturge et même cinéaste. Une anecdote amusante relevée dans un entrefilet de L'Orient : le 15 décembre 1956, Georges Schehadé, qui n'avait pas ses papiers sur lui, est conduit au poste de police où il passe la nuit La critique artistique. En 1966, il est décoré par le président-poète du Sénégal, Léopold Sedar Senghor. Quand tu quitteras le pays des lampes, 1975-1989 : la dernière partie de la vie du poète est marquée par la guerre et l'exil à Paris. Sont présentés, auprès d'autres documents et manuscrits de la fin de sa vie, des entretiens accordés au Nouvel Observateur où Schehadé parle avec un immense amour du Liban, mais aussi, détail émouvant, un des livres de sa bibliothèque beyrouthine traversé d'une balle. Durant ces mêmes années à Paris il fréquente jusqu'à sa mort le poète et traducteur Suisse Markus Hediger qui a retrouvé une sincérité loyale dans leur amitié. 
 
Schehadé par lui-même
 
Georges Schehadé le discret se raconte, selon le vu des auteurs, qui ont pris cette décision en découvrant l'impressionnante correspondance du poète avec Laurice Schehadé-Benzoni, sa sur aînée. A cette destinataire privilégiée, il confie ses tourments de poète, ses déboires avec les éditeurs, ses attentes et ses espoirs. Mais il y a aussi la correspondance fournie avec ses amis de jeunesse : Antoine Tabet, Henri El Kayem, Marthe Cazal, les articles, haineux ou élogieux, qui paraissent à Paris après la première de Monsieur Bo'ble, pièce qui fait scandale. Puis plus tard, la correspondance avec Jean-Louis Barrault, l'homme de théâtre qui montera régulièrement ses oeuvres. (Histoire de Vasco, les violettes, Le voyage, L’émigré de Brisbane).
 
Outre les écrits contemporains à l'auteur et à ses proches, cet ouvrage est systématiquement jalonné de précisions historiques et biographiques. Le lecteur entre donc de plain-pied dans la réalité quasi quotidienne de l'écrivain, et le suit pas à pas dans son évolution tant littéraire que personnelle : ainsi, on découvre un Schehadé amoureux, désespéré, orgueilleux, mais toujours et invariablement drôle. La poésie de Schehadé a littéralement enchanté les écrivains de l'époque. Tous, ou presque, y ont succombé : leurs petits mots, leurs lettres ou leurs articles qu'ils lui destinent sont remplis d'admiration et de respect. Le plus touchant est que la majorité d'entre eux le «remercient» d'avoir écrit.
 
De la part d'un auteur aussi discret, répugnant à échafauder des théories, on attend tout de même des révélations fracassantes. Les quelques entretiens qui traversent le catalogue ne révèlent qu'une chose : Schehadé ne savait pas, et voulait encore moins, parler de poésie. Alors les plus grands critiques littéraires, comme Gabriel Bounoure ou Gaëtan Picon, ont tenté de l'expliquer. D'autres poètes, comme Adonis ou Saint-John Perse, lui ont rendu hommage, en prose ou en vers. Peut-être que le lecteur trouvera quelques pistes dans Interview avec soi-même, par Georges Schehadé, un texte inédit en français, rédigé pour le programme de la création d' Histoire de Vasco à Berlin en 1957. Schehadé, dans ce dialogue en miroir, répond à son double qui lui demande comment il occupe son temps, en tant que secrétaire général de la faculté des lettres : «Je caresse les rayons de la bibliothèque de la faculté d'où j'ai banni les livres ­ par prudence». Ses derniers écrits paraissent dans un volume rétrospectif : ce sont Les Poésies Le portrait de Jules et le récit de l’An Zéro augmenté plus tard du Nageur d’un seul amour avec poésies V.
 
Certains thèmes reviennent dans la poésie de Georges Schehadé : Les enfants, le pays natal, la mère, les Mages et les symboles chrétiens... Ils semblent tous tourner autour de sa propre enfance, ou revenir à quelque chose ou quelqu'un qui l'a marqué dans sa jeunesse. Il semble que Schehadé n'eût jamais vraiment quitté son enfance, et qu'il continu à trouver son vocabulaire et ses thèmes dans ses rêves d'enfant, dans les jardins dont il se souvient ou qu'il construit, ou même dans le nom de sa mère. Chaque nouvelle rencontre avec une femme semble être la première rencontre, celle d'un adolescent avec la fille qu'il ne connaît pas et avec qui il explorera le monde dans l'espace d'une seconde.
 
Il y a des jardins qui n'ont plus de pays
Et qui sont seuls avec l'eau
Des colombes les traversent bleues et sans nids Mais la lune est un cristal de bonheur
Et l'enfant se souvient d'un grand désordre clair.- Joel Kerdraon
     
Georges Schéhadé est l'auteur de :
       
Le Nageur d’un seul amour, 1985 (recueil poétique) . 
Une anthologie du vers unique, 1977 (recueil poétique) . 
L’habit fait le prince, 1973 (théâtre) . 
Les Poésies, Paris, 1969 (recueil poétique) . 
L'Émigré de Brisbane, 1965 (théâtre) . 
Le voyage, 1961 (théâtre) . 
Les Violettes, 1961 (théâtre) . 
Histoire de Vasco, 1956 (théâtre) . 
La Soirée des proverbes, 1954 (théâtre) . 
Les Poésies, 1952 (recueil poétique) . 
Monsieur Bob’le, 1951 (théâtre) . 
Si tu rencontres un ramier, 1951 (recueil poétique) . 
L'Écolier Sultan, 1950 (recueil poétique) . 
Poésies III, 1949 (recueil poétique) . 
Poésies II, 1948 (recueil poétique) . 
Rodogune Sinne, 1947 (recueil poétique) . 
Poésies I, 1938 (recueil poétique) . 
Oeuvres complètes, Ed. Dar An-Nahar.
     
Parole en Archipel 
               

Les Après-midi de Georges Schehadé 
 
Markus Hediger écrit - ''Les Après-midi de Georges Schehadé''
paru dans "Rencontre II", Éditions de l'Aire, Vevey 2009
Le texte est lu par Juliette D'Arzille.-
 
 
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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 29 Avril 2012

Depuis dix ans, l’éditeur Rodney Saint-Eloi, bâtit des ponts culturels entre le Québec, son pays d’adoption, Haïti, sa terre d’origine, et le reste du monde.

 

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Rodney Saint-Eloi © Mémoire d'encrier, tous droits réservés.

 

Par où commencer? Les dreadlocks rassemblées en queue de cheval, le phrasé cadencé d’une parole qui convaincrait  les plus indifférents,  le rire le plus large qu’on n’ait jamais entendu (augmente-t-il avec les kilomètres d’exil?). Haïtien de naissance, Rodney Saint-Éloi est quasiment Québécois d’adoption.Mais on pourrait aussi bien l’imaginer Amérindien, en le voyant si proche des auteurs autochtones qu’il publie dans sa maison d’édition montréalaise, Mémoire d’encrier. Africain? Bien sûr, et même Sérère pour ses amis sénégalais qui le surnomment «wagane» (l’invincible)... Cet esprit libre n’a que faire des frontières, d’aucune sorte.  Il est autant écrivain et poète qu’éditeur et passeur de talents.


Sur son stand, au salon du livre de Québec, il occupe chaque année cet espace de la «diversité culturelle», où les visiteurs apprécient une matinée amérindienne ou haïtienne avec autant de surprise que d’intérêt. «Quand je publie les Amérindiens, ici, cela peut surprendre, car, pour beaucoup de Quebécois, ils sont toujours dans la réserve à “se saouler la gueule”. Ma relation décomplexée d’Haïtien à cette histoire me permet ce regard, et mon engagement éditorial.» Qui porte ses fruits! Le premier roman de la jeune innue Naomi Fontaine, Kuessipan est déjà réédité pour la troisième fois. Et quand Mémoire d’encrier lance le recueil de la poétesse amérindienne Joséphine Bacon, à la librairie Olivieri de Montréal, il faut fermer les portes, tant les gens affluent. La soirée est gagnée quand l’éditeur reçoit cette confidence d’un Québecois présent:«Merci. Je pensais que j’allais mourir sans voir ça.»

Sangs mêlés

Qu’il soit à Québec, à 93% peuplée de Québécois, (on y trouve à peine un millier de ses compatriotes haïtiens, alors qu’ils sont plus de 100.000 à Montréal) ou ailleurs, Saint-Eloi travaille à cet art du «vivre ensemble» qui depuis toujours, le fait avancer. D’où lui vient ce nom que l’on n’oublie pas? «Seuls les voleurs ont deux noms», dit-on en Haïti, où il a vu le jour en 1963, dans la petite ville de Cavaillon, au Sud de Port-au-Prince. Lui, porte celui de la mère. «Vous entendez les résonances coloniales? Entre le bon Saint-Eloi et la ville du sud de la France…» Quant à Rodney… Mystère! Peut-être le prénom d’un amiral anglophone de passage dans l’histoire de son île? Le patronyme Saint-Eloi, en tout cas, l’affirme comme l’enfant chéri d’une dynastie de femmes, mère, grand-mère, grand-grand-mère, (littéralement du créole) qui a«comploté»  pour que ce garçon né hors mariage devienne «quelqu’un». Le voici vous racontant sa vie comme s’il en écrivait déjà le roman. Le père? «Une petite enveloppe brune». Celle que l’enfant né grimaud, reçoit chaque mois de son père absent. Le pharmacien mulâtre participe ainsi à l’éducation de son fils, élevé par sa mère, femme noire et modeste, qui chaque jour à l’aube, s’en va travailler  à l’usine.

Adolescence livresque

L’ascendance paternelle lui vaut d’être appelé dès l’enfance «docteur ingénieur». Sa voie est tracée vers l’excellence, il passe par le meilleur kindergarden de Port-au Prince, puis entre au collège canado-haïtien, comme l’écrivain Dany Laferrière et d’autres avant lui. Rien, dans ce début de parcours, ne le prédisposait  pourtant à devenir homme de livres  et de littérature. «Le livre, c’était d’abord la Bible, raconte-t-il, dont mon arrière grand-mère chantait les versets par cœur au point que j’étais sûr qu’elle savait lire… » Ensuite, sa grand-mère poursuivra le rythme des récitations avec les chants protestants. Pas étonnant que le dernier recueil de poèmes de Saint-Eloi s’intitule Récitatif au pays des ombres. Il y rend un poignant hommage à son aïeule Tida, ainsi qu’à Port-au-Prince, dans de superbes pages. L’écriture a commencé dès le collège, où il joue l’écrivain public comme président du comité des élèves. «Quand certains arrivaient en retard, il fallait qu’ils fournissent un justificatif, au risque d’être renvoyés pour indiscipline. Ce qui ne pouvait pas arriver puisque j’étais toujours à les défendre en leur inventant moi-même des excuses: il fallait  me mettre dans la tête des autres, en l’occurrence de leurs parents,  imaginer des situations,  trouver des tons différents selon la famille… Très vite aussi,  j’ai été celui qui relisait les lettres d’amour des copains. Ils m’appelaient “l’écrivain”.» 

 

En récompense pour ses bonnes notes, l’élève brillant reçoit des livres, et encore des livres. Entré au pays de l’écrit qui ouvre le monde, le jeune homme se met à l’ouvrage, et comme tout aspirant en littérature à Port-au-Prince, envoie ses textes au grand quotidien  haïtien, Le Nouvelliste. Qui les publie. Rodney Saint-Eloi est vite repéré par le milieu intellectuel. L’écrivain Lyonel Trouillot l’invite à rentrer dans l’équipe de ses Cahiers du Vendredi. Le jeune poète enseigne la littérature au collège à cette période, mais bientôt, l’historien  Pierre Buteau le présente au directeur du Nouvelliste  qui recherche quelqu’un pour diriger ses pages culturelles. «J’ai été reçu à 10H, j’ai commencé à 11H! Haïti, c’est ça, on n’a pas d’école, on apprend sur le terrain.» Il lance un supplément littéraire  au quotidien  après avoir avidement consulté ceux des journaux occidentaux, en se rendant chaque jour à la librairie La Pléaïde. Apprendre en faisant…

Editeur engagé

 A la fin des années 80,  il publie à compte d’auteur son premier recueil de poèmes Graffitis pour l’aurore, préfacé par le poète René Philoctète qui le considère comme un fils. A l’époque, une seule maison d’édition, Deschamps, a pignon sur rue à Port-au-Prince, mais va faire faillite. Le propriétaire du Nouvelliste, Max Chauvet, réédite le recueil de Saint-Eloi  sur les presses de son Imprimerie II, et se dit prêt à le soutenir dans l’aventure éditoriale qui tente le jeune homme, en lui faisant crédit. La maison Mémoire voit le jour, en 1991 à Port-au-Prince, et commence par publier de grands haïtiens, dont Frankétienne, puis ce que l’histoire littéraire retient déjà comme«la génération Mémoire». Et pourquoi Mémoire? «Parce que le temps haïtien est un temps accéléré. Un nom peut tomber, personne ne le ramasse, les rues n’ont pas d’adresse fixe, tout change et l’on perd la mémoire… Moi je suis un nostalgique, un lecteur invétéré de la somme que Georges Corvington a consacrée à Port au Prince au cours des ans. Dans cette ville, le mot et la chose peuvent être différents, le problème de la mémoire reste fondamental.» Pour donner plus de chance à ses auteurs (et rembourser son crédit…) Saint-Eloi inventera Livres en folie, une manifestation littéraire qui continue d’avoir lieu chaque année dans la capitale haïtienne, au mois de juin. Les auteurs y sont en signature et le public s’y précipite en masse du matin au soir.

Génération Mémoire

Dans ces années 90, la maison d’édition Mémoire ressemble à une table ouverte, le poète Georges Castera en devient le directeur littéraire,  et lance avec Rodney la revue littéraire Boutures. Son catalogue s’enrichit peu à peu des écrits de René Depestre, Emile Ollivier, Dany Laferrière. C’est du Québec, où les deux derniers résident, que Rodney Saint-Eloi  a entendu «un nouveau monde venir», loin des questions de territorialité revendiquées par ses aînés. «La question d’être écrivain haïtien  seulement si l’on écrit d’Haïti, et tout ce qui concernait le nationalisme n’était pas mon débat. Quand j’ai lu Dany Laferrière, ce fut comme un médicament. Je poursuivais alors mes études à Québec, en littérature francophone. Je ne le connaissais pas, mais je ne pensais pas qu’on pouvait écrire autrement qu’un Jacques Stephen Alexis ou qu’un Jacques Roumain, et voilà Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguerJe ne dis pas que c’était le meilleur livre qui soit, mais il était  d’une telle audace!» 

 

«En Haïti, la tradition  voulait  qu’ on ne parle pas de soi, qu’on parle de Dessalines. Dany Laferrière, lui, écrivait pour se raconter. A la télévision  il disait qu’en Haïti on ne baise pas à cause de la promiscuité, et que l’on est frustré. Lui, venait de découvrir, au Québec, des chambres qui fermaient à clé…» En 2001, pour un certain nombre de raisons conjuguées, Rodney Saint-Eloi quitte Haïti et s’installe au Québec, espérant continuer d’éditer entre un pays et l’autre, mais encore faut-il que l’électricité et les moyens de communication de base lui permettent de rester en relation de travail étroite avec Georges Castera à Port-au-Prince. Ce ne sera malheureusement pas le cas… Il n’abandonne pas pour autant l’espoir de l’édition, et tout en pratiquant divers métiers, dont pendant un an, la direction du Centre d'information et de documentation haïtienne, caribéenne et afro-canadienne (Cidihca), il parvient à remettre sur pied, dès 2003, une nouvelle  structure baptisée Mémoire d’encrier.

 

Dans un pays où l’aide à l’édition est importante, l’éditeur bénéficie de l’appui fédéral en tant que résident, mais pas des subventions  qui ne sont accordées par la province de Québec qu’aux seuls détenteurs d’un passeport québécois. Ce n’est pas son cas. Rodney Saint-Eloi  a gardé son passeport haïtien, et ne fait donc pas partie des éditeurs «agréés». De plus, il publie des livres non «admissibles» au chapitre des subventions réservées aux auteurs québécois. Le grand apport vient du gouvernement fédéral, sous la forme de ces billets d’avion et autres formes de soutien à ses voyages, qui lui permettent de se déplacer dans le monde avec cette belle diversité qu’il sème et fait fleurir  de salons du livre en festivals  littéraires.

Audace et fantaisies

Au catalogue de Mémoire d’encrier, que l’éditeur pense comme un véritable  fonds, conscient du temps qu’il faut pour vendre en s’appuyant sur les réseaux francophones et les universités, on trouve aussi bien du côté haïtien le grand poète Davertige qu’un jeune talent nommé Makenzy Orcel. Lequel sera repris par les éditions Zulma pour la rentrée littéraire  française pour son premier roman Les immortelles, comme quoi,  ses découvertes font du chemin. Son métier d’éditeur repose, dit Rodney Saint-Eloi, sur sa propre capacité d’étonnement devant un texte, autant que sur celle d’oser ce que les autres ne sont pas assez fous pour publier: un hommage à Bolya, un polar haïtien, la réédition de la réponse de son compatriote haïtien Anthénor Firmin à Gobineau: De l’égalité des races. Un livre sur les printemps arabes… Saint-Eloi  voit son métier comme «un beau risque»,  tourne son regard vers l’ailleurs, toujours, et l’Afrique, souvent. A peine a-t-il quitté le salon du livre de Québec 2012 qu’il songe à y faire venir, en 2013, des auteurs du Sénégal. Il attend des nouvelles de Boubacar Boris Diop, un texte de Souleymane Bachir Diagne, un autre de Felwine Sarr, sans oublier Ken Bugul… Comme de nombreux Haïtiens, dès la période des indépendances africaines, venus renforcer le contingent de l’enseignement, des artistes comme Jacqueline Lemoine, des écrivains commeRoger Dorsinville, dont Mémoire d'encrier publie un portrait étonnant de Dakar dans Poétique de l’exil, Rodney Saint-Eloi  a tissé au fil des ans avec le Sénégal une relation particulière.

 

Souvenirs de Gorée 

«A Gorée, je me suis senti chez moi, le Sénégal est devenu pour moi le royaume de ce monde. J’ai été élevé dans un tel conflit avec l’identité  noire… En Haïti, le noir est le “neg ginen”, le “neg ti zorey”  et j’entendais ma sœur, du côté paternel mûlatre, qui me parlait des “hommes de couleur” sans même se rendre compte… Dans les boites de Dakar je découvrai que les noirs dansaient,  sans être, comme en Haïti, une minorité!» Saint-Louis  du Sénégal fait partie des lieux, comme Cuba ou  Marrakech, où l’éditeur cède la place à l’écrivain, dès lors que le premier a réussi à s’organiser enfin pour laisser œuvrer le poète. «L’important pour moi est d’écrire avec la pensée inquiète du monde, quelque soit le contexte…» Un récit sur ces trois femmes qui présidèrent à son destin est en cours, tout comme un recueil de poèmes qui viendrait répondre à cette question que même son proche entourage lui pose et lui repose: qui es-tu? Il a commencé à se dire un peu dans Haïti Kembé là!, paru chez Michel Lafon avec une préface de Yasmina Khadra, au lendemain du séïsme du 12 janvier 2010 en Haïti.


Au même moment, l’éditeur entrait en concurrence loyale avec l’écrivain: Dany Laferrière donnait son Tout bouge autour de moi  à Mémoire d’encrier alors que la maison était en difficulté.15.000 exemplairesc’était reparti! En signe d’une amitié scellée dès les débuts de l’éditeur, qui publia en 2005 Mes années dans la vieille Ford. Ecrivain, éditeur? A peine Saint-Eloi a-t-il commencé à se mettre au travail que la préoccupation de l’autre revient quémander sa place: la centaine de pages à lire par jour après que son directeur littéraire, Max Dorsinville, les a mises de côté, au fil des premières lectures de manuscrits. Les demandes de ses compatriotes haïtiens qui ignorent souvent que le métier d’éditeur consiste d’abord à dire non… Cette pensée inquiète qui le fait écrire le poursuit jusqu’au moment de sa propre publication, au point qu’il a lui-même envoyé par la poste aux éditions Mémoire d’encrier son dernier manuscrit, signé Wyclef Jean Ollivier. Son directeur littéraire le lui a apporté avec la mention:  «A publier  absolument!»

 

L’homme ainsi se divise, comme depuis toujours entre ses diverses appartenances. Haïtien pour la communauté québécoise, québécois pour la communauté haïtienne quand elle a besoin d’aide. Il peine à être chez lui de retour en Haïti, où il sent qu’on le prie de repartir «chez lui à Montréal», une semaine plus tard…

Homme intrépide

Rodney Saint-Eloi ne s’arrête donc pas. Même si on parvient à le trouver quand-même derrière son bureau, au siège de Mémoire d’encrier, trois employés, situé dans La Petite Italie de Montréal. Toujours dans ce déplacement proche du tremblement prôné par Edouard Glissant, il applique aussi de ce maître, la notion de relation, au quotidien. «Dans celle que je vis avec les Indiens par exemple, il y a, tout au fond, le souvenir de ceux qui habitaient Haïti bien avant nous et qui me faisaient rêver… » Celle qu’il vit avec les Québécois  est habitée par la formule qui veut que ces derniers soient les«nègres blancs d’Amérique» : «Ils ont l’humilité  de ceux qui n’ont pas conquis. Il faut lire le poème Speak white de Michèle Lalonde pour savoir quelque chose de ces Anglais qui demandaient aux Québécois pauvres qu’ils avaient pour domestiques, de parler leur langue… » C’est avec une cinquantaine d’auteurs québécois que l’éditeur viendra fêter en Haïti, en 2013, les dix ans de Mémoire d’encrier, pour que la relation s’établisse aussi dans l’autre sens. Libraires et éditeurs seront de la partie, en porteurs des lettres québécoises. «Pourquoi Gaston Miron n’est-il pas connu en Haïti?» Mais oui, pourquoi? Il suffisait que quelqu’un  s’en étonne… Par exemple, Rodney Saint-Eloi.

 

 

Valérie Marin La Meslée

Article déjà publié sur SlateAfrique

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 28 Avril 2012

http://multimedia.fnac.com/multimedia/FR/images_produits/FR/Fnac.com/ZoomPE/1/1/1/9782226182111.jpgLa pièce débute par le vide, par un calme assez étonnant, presqu’une paix de cimetière auraient dit certains, par un récit en italique. Ce n’est pas savoir que les quatre personnes se sont réunies dans la pièce à cause d’un jeu de violence entre des gamins qui se sont réciproquement considérés comme des balances. « Suite à une altercation dans le Brooklyn Bridge Park, Ferdinand Reille a frappé au visage armé d’un bâton Bruno Houillé », les parents des deux boutons en guerre ont décidé de se réunir en adultes civilisés pour échapper à la violence et débattre du conflit pour ainsi anéantir par la dialectique du verbe la dialectique sauvage du combat.


Ainsi nous nous retrouvons dans un salon ordinaire, composé de gens ordinaires de la classe moyenne de la société occidentale avec les règles de vie communes, certains critiques ont voulu faire passer les gens composant cette pièce pour des gens de la bourgeoisie, sans vouloir m’immiscer dans les pensées de Yasmina Réza, l’auteur de cette pièce, l’écriture ne montre à aucun moment un isolement de ce petit groupe se situant dans un salon sans beaucoup de pièces d’ailleurs avec d’autres classes. Si on se base sur les métiers des interlocuteurs, bien sur qu’il s’agit d’un avocat, d’un grossiste d’articles ménagers ayant chacun respectivement une femme au foyer et une femme cultivée intéressée par le monde mais cela n’a aucun sens de vouloir garder le privilège de ces métiers à une élite, la pièce témoigne ainsi d’un système de règles dans lequel s’inscrit un assez large public dans les pays dénommés ordinairement les pays développés.


« Ont également résulté de cet acte deux incisives cassées avec atteinte du nerf de l’incisive droite », Véronique Houillé est la femme cultivée du groupe, c’est elle qui est à l’origine de la conceptualisation de cette réunion. Trop de parents ordinairement se laissent entrainer par une haine hypocrite à cause de disputes dont sont sujets leurs enfants, alors que leurs enfants se battent à cause de détails futiles et ne pense pas trop aux conséquences de leurs actes, les parents se basant sur ces mêmes motifs se prennent eux aussi à la lutte le plus souvent de façon moins violente physiquement mais plus carnassière psychologiquement.


C’est cette violence psychologique que Yasmina Réza a tenté de peindre dans son livre. Cinquante ans après la dramaturgie subtile de Beckett on n’aurait pas pensé retrouver des dramaturges maitrisant autant les codes du minimalisme, là où Beckett dresse des personnages totalement indéfinissables et abstraits, Yasmina Réza campe des gens ordinaires qu’on peut reconnaître aisément. Deux couples s’asseyant l’un en face de l’autre, l’un composé d’un macho avocat n’ayant pas le temps pour s’occuper de sa femme, de sa maison et de ses enfants, rôle dédié à sa femme qui s’en ennui. L’autre composé d’un grossiste en articles ménagers un peu désabusé de la vie et faisant un peu bébé-adulte contrastant avec sa femme Véronique s’intéressant à ce qui se passe dans le monde et autres cultures.


Ils décident d’établir ensemble un compte-rendu de la bataille, la première altercation se déroule entre Véronique et l’avocat. Alain Reille préfère qu’on utilise l’adverbe muni à l’adjectif armé, considéré comme étant trop brutal pour l’action de son fils, il sous-estime ce qui s’est passé durant le combat, il a une conception plus brutale de la nature que Véronique. Il constate que son fils est le bourreau dans l’action et il ne le nie pas. Très vite donc la mayonnaise ne passe pas entre l’avocat et la femme de lettres, le vocabulaire médicinal est utilisé pour décrire les lésions de Bruno Houillé, la victime, le langage scientifique étant celui qui apporte aujourd’hui l’adhésion la plus générale. Alain Reille est assez absent à cette tentative de rencontre il n’hésite pas à répondre à son téléphone et à parler à voix haute en pleine réunion, il est d’un cynisme tel qu’on l’entend dire tout les trucages qu’il indique à son cabinet pour défendre une compagnie ayant lancé récemment dans l’histoire un médicament nocif.

 

Michel Houillé, le mari de Véronique, est assez désabusé, ne sent pas vraiment de prise et de puissance sur le monde actuel, si bien que pour se montrer viril par rapport à Alain Reille il parle de ses anciens combats et de sa position de chef de bande dans sa lointaine jeunesse. Les hommes se montrent plus violents dans la discussion et au lieu de récuser, montrent qu’ils comprennent le geste de leurs enfants et en parlent comme d’une démonstration de puissance. En catégorique différence avec les deux femmes du débat qui accusent catégoriquement Michel d’avoir jeté le hamster de sa fille dans la rue parce qu’il l’énervait et faisait trop de bruit.


C’est Annette Reille qui insiste le plus sur ce détail dans la discussion. La blessure psychologique de cette femme est celle qui s’exprime le plus dans le récit, coincé avec un mari macho duquel elle est obligé de subir toutes les frasques tout au long de la discussion et se sentant opprimé visiblement par le machisme, elle se plaint que son mari la laisse s’occuper de tout, du jardin, des affaires du foyer, des enfants. A un moment de la discussion voyant que son mari s’absente fréquemment de la discussion connecté à son téléphone, elle le prend et le jette dans l’eau d’un bouquet de tulipes. C’est elle qui vomit aussi à plusieurs moments de la discussion, elle vomit sur les livres d’art de Véronique occasionnant l’énervement de celle-ci.


On voit ainsi que le texte dresse par l’imaginaire un portrait cuisant de la réalité de ce qui se passe dans chaque famille, et plus loin dans toutes les prises de débats dans la société actuelle. Une critique du système des codes dans lesquels nous vivons, quand on essaie d’éviter la violence physique par le débat et qu’elle dégénère souvent de façon plus ou moins rapide dans une profonde violence psychologique. On ne peut plus aujourd’hui dans le malaise insensé dans lequel on se trouve pour aborder l’autre, les autres couples, les autres familles de le faire d’une manière déjà écrite et il faut bien souvent que nous inventons nos propres manières, dans ce couple à quatre décrit par Yasmina Réza comme dans la banalité de notre vie nous sommes beaucoup plus assujettis aux objets poussant à l’individualisme qu’à notre prochain, le prochain n’existe plus et dans notre tentative de communication à la Beckett, notre bonne civilisation dégénère dans des querelles civilisés et notre incapacité à retrouver nos repères. C’est pour ainsi dire que le livre se termine pas une conclusion tronqué certes, « Mais que sait-on ? ».

 

Fabian Charles

rédacteur de Parole en Archipel                          

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 26 Avril 2012

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(Le sang de l’oubli, Editions Ruptures, New York, 2012,74 pages)


Je ne sais pas pourquoi on refuse de lire des poèmes quand il est si intéressant de voyager avec un poète sur le parcours de toute une vie à travers quelques lignes. La poésie est loin d’être un art aristocratique. Les poètes auraient cachées leurs œuvres. Et si vous en voyez un caractère ésotérique c’est du fait que les auteurs de poésie veulent vous conduire à une élévation de votre esprit, raviver votre intuition, produire en vous une obsession, vous introduire dans la manière de voir et d’exprimer les choses.


J’aime beaucoup ce bout de phrase qui se lit ainsi (faisant référence à l’art de Prévert, son style) : «… disloquent le réel et substituent à notre vision logique ou routinière une nouvelle optique. » C’est la magie de la création poétique.


Je vous invite, Chers lecteurs à ouvrir le recueil de Jean Mino Paul : Le sang de l'oubli.

 

On ne s’imagine pas souvent que l’on peut se retrouver devant une plaquette de poésie et pouvoir avec facilité se frayer une route pour atteindre le réel. La prétention que la poésie soit inscrite dans un langage qui défie la grammaire ou parfois même l’ordre des idées, fait que beaucoup de gens se refusent même à la lecture du texte le plus simple si au premier abord on leur dit que c’est de la poésie. Mais, la vie telle qu’elle est sous toutes ses formes est toujours une évocation poétique. Et pour qui sait bien observer et qui a un don de reproduire les circonstances avec des mots, la vie apparaît avec un attrait artistique qui demande que l’on recommence une fois de plus à l’observer. Ainsi donc, Jean Mino Paul se propose-t-il de nous convier à relire son passé qu’il a pris le temps de retracer avec la plus grande simplicité d’écriture dans les textes qui constituent la plaquette de vers qu’il intitule : « LE SANG DE L'OUBLI ». Jean Mino Paul étonne par la sincérité de ses dires. Il se pourrait qu’il oublie involontairement de nous faire quelques confidences. Et pour assurer sa défense il nous dit : « On a cassé le cœur /  l’aile ardent du souvenir. » Lorsqu’il m’a fait parvenir son recueil, il m’avait demandé de le critiquer sans penser à autre chose que le souci qui l’animait quand il s’était dit qu’il allait publier. Un souci de réussir quelque chose de grand, d’artistique et accessible a quiconque esprit.


J’ai dit que Le sang de l'oubli est d’une grande simplicité et je me ferai le devoir de l’illustrer avec des vers tirés du recueil. Quand j’ai reçu le manuscrit, je me suis d’abord demandé ce qu’il pouvait en être vraiment. Ma première lecture pourtant me ravisa. J’avais en main un ensemble de textes assez courts dont la plupart  lavés de larmes font référence au titre du recueil. Le sang de l’oubli y circule. J’ai pu lire des « Mémoires miroir ovale / qui se dépoussière / dans la valse du temps », j’ai observé que chaque texte constitue un tableau dans lequel émerge le sang oublié d’un moment révolu, mais marquant, que l’auteur ne peut pas se permettre de laisser dans le secret des dieux. Il veut continuer sa route « Vers d’autres départs de rêves ». Il ne jette pas au hasard ses désirs intimes. « L’émoi brise les dernières balises / de ma lampe », C’est dire que les textes sont inscrits dans une réalité faite du vécu de l’auteur.


Jean Mino Paul se dit vouloir faire un simple coup d’essai, pourtant il a réussi son coup de maître. Que c’est beau de pouvoir approcher le grand Art  avec tant d’humilité ? Certes les vers de Jean Mino Paul peuvent arpenter sans crainte les avenues de la poésie haïtienne pour côtoyer la sincérité de Durand, poète désinvolte apprivoisant une poitrinaire (Ma vie s’arrête/ pile /entre ta chair /et ta blessure) ; ou Carl Brouard sur du ruban rose (Tes yeux : éclair. / Un lever de soleil / sur un horizon de larmes). Jean Mino Paul trouve assez souvent à produire des tournures enviables.


Aujourd’hui, les jeunes de la génération de Jean Mino Paul se frayent difficilement  une voie auprès des tenants du secret de la muse. C’est pourtant comme un bateau ivre avec les voiles remplis de vent que l’auteur de  Le sang de l'oubli vogue vers l’azur du triomphe de la pensée. Les vers de Jean Mino Paul font observer qu’il n’est pas tant nécessaire pour évoquer de grandes émotions d’utiliser de grands discours. Il suffit que l’on soit en mesure d’expliquer ses ressentiments tels qu’on les vit au-dedans de soi.

   

La poésie de Jean Mino Paul est vivante et libérée de toutes illusions. C’est d’ailleurs pour cela qu’il fait saigner l’oubli afin que le pouls des remords se dégonfle. Elle laisse échapper quelques aspirations à une conscience nouvelle en se libérant aussi d’obsession.  C’est une poésie sensuelle  qui semble des fois puiser dans la métaphysique. «  Mon âme est une effigie de larmes », écrivit-il. Une âme qui veut se dépoussiérer  dans la valse du temps. Si l’auteur  veut bien me prêter son expression !  La poésie de Jean Mino Paul est féminine et sensuelle« Tu frémis / la nuit s’ouvre au bonheur », telle est la passion de l’auteur pour son âme aimée àlaquelle il dit « L’ombre / de ton ombre / habite mon corps ».


Je suis certain que Jean Mino Paul le sache autant que moi, Le sang de l'oubli n’est qu’un début qui promet un avenir tout couvert de soleil. « Je suis d’Haïti », le soleil de cette fierté !

 

Bonne route voyageur solitaire « Pieds-nus/ dans le sentier/ Oublier. » !

 

Jean Rony Cinéus

Le sang de l’oubli, Éditions Ruptures, New York, 2012,74 pages,

ISBN : 978-0615626468,

Library of Congress : 2012906245,

Dépôt légal : 12-03-101,

Bibliothèque Nationale d’Haïti

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 23 Avril 2012

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Entre l’appréhension de la vie en spirale et un désespoir vidé de tout sentiment excessif se situent deux œuvres, l’une à l’opposé de l’autre dans le style et dans le tempérament des auteurs. L’un est un démiurge vantard et honnête qui s’applique beaucoup plus à se compléter spirituellement à l’aide de la page qu'à partager une impression de la réalité avec le lecteur. L’autre est bien ancré dans le réel à la manière du torrent des écrivains haïtiens actuels.

Le testament des solitudes fait place à une écriture à la fois retenue et dépouillée de sentiments, l’auteur ne fait qu’un constat imaginaire à la manière d’un Dany Laférrière mais s’enfonce encore plus dans une description du dedans résumée par la première phrase : les terres ont l’air sans borne ici. Tout donne ici une impression d’infini désertique, de savane qu’Emmelie Prophète refuse d’oublier. Une terre où même la guerre ne veut rien dire où on est obligé d’être des vivants passifs. Une écriture quand même vidée de tout jugement ou engagement littéraire qui évite l'arbitraire des yeux des lecteurs qui pour la plupart cherchent souvent une thématique, une soi-disant objectivité conventionnelle des sentiments.

 

Encore une histoire de femme comptée par trois générations qui sont le squelette sous la chair du pays, le féminisme ébauché par tant de livres et tant d’écrivains haïtiens tels que Emmelie Prophète, Yanick Lahens et Pierre Clitandre une histoire de souffrance inextricable au soi. Mais ces mêmes écrivains, par peur de saleté et par envie extrême de maniaque pudeur nous fait perdre malgré tout le goût de suif que nous a présenté la fameuse Niña Estrellita.

Voici pourquoi notre cher Franketienne traîne autant dans la fange. Par esprit de révolte franche face à toute utilisation de gant pour modeler la littérature, elle doit être dite avec des mains non lavées in contrario d’un James Noël ''Je suis celui qui se lave les mains avant d'écrire...'' qu'il a lui-même introduit.

La littérature est l’espace où tout se dit, où l’on peut enfin discuter des goûts et des couleurs. Et Frankétienne parle d’un oiseau couleur de peur qui s’obstine à voler avec un sexe bien érigé pour un avenir fantasmagorique d'Haïti tout en s’interrogeant sur la base de la littérature en inventant des mots, une langue pour donner une identité nouvelle à d’autres pays, ce qui donne à son écriture une étiquette éclectique capable d’être promue par l'Unesco en faveur de la paix des pays unis. Mais ce grimoire que le génie de Frankétienne fructifie est souvent trop abstrait et trop obscur pour le commun des mortels, il nous repousse. 

Deux textes d’écrivains qui ont peut-être fini de découvrir leur manière d’écrire et qui écrivent du brouillon ou du soigné, qu’importe. Pour que les mots fassent vivre des événements nouveaux.-

Fabian Charles

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 22 Avril 2012

22 avril 1922 - 22 avril 2012 (Jacques-Stéphen Alexis aurait eu 90 ans)  

Jacques-Stéphen ALEXIS (1922 - 1961) est né le 22 avril 1922 aux Gonaïves (Haïti). Son père, Stéphen Alexis, historien, journaliste et diplomate, est aussi l’auteur du roman Le Nègre masqué (1933). Après des études au Collège Stanislas, à Paris, Jacques-Stéphen est de retour en Haïti en 1930, où il poursuit ses études au Collège Saint-Louis-de-Gonzague, puis à la Faculté de médecine. Il fait la connaissance de Jacques Roumain en 1940, adhère au Parti communiste haïtien, fonde La Ruche, journal d'opposition, et joue un rôle important dans la révolution de 1946.

À nouveau en France, il mène de front une triple activité: professionnelle (il se spécialise en neurologie), politique (il s’inscrit au Parti communiste français en 1949) et littéraire (il fréquente Aragon, des écrivains de la Négritude et des écrivains latino-américains). En 1955, Gallimard publie son premier roman, Compère Général Soleil, dont le succès est immédiat. Il rentre en Haïti.

En 1959, il participe au XXXe Congrès de l'Union des Écrivains Soviétiques et il est reçu ensuite par Mao Tsé-toung, en Chine. Dès son retour en Haïti, constatant que le régime duvaliériste s’était transformé en dictature totalitaire, il repart pour Moscou et pour la Chine, dans le but de former un corps expéditionnaire afin de renverser Duvalier. En avril 1961, il est à Cuba, d’où il s’embarque pour Haïti avec quatre camarades. Dénoncés dès leur arrivée, les membres de l'expédition sont arrêtés, torturés, exécutés. La mort de Jacques-Stephen Alexis n'a jamais été officiellement reconnue par le régime haïtien. 
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Sources : Léon-François HOFFMANN, Littérature d’Haïti, Vanves, EDICEF/AUPELF, coll. « Universités francophones », 1995, 288 p. ; sites Littérature des îles - Île en île, Wikipédia.


Bibliographie



Romancero aux étoiles, Paris, Gallimard, 1960

L'Espace d'un cillement, Paris,Gallimard, 1959

Les Arbres musiciens, Paris, Gallimard, 1957

Compère Général Soleil
, Paris, Gallimard, 1955







Hommage de Stanley Péan


Le Vieux Vent Caraïbe porte l’écho de bien des rumeurs au sujet de Jacques-Stéphen Alexis. On sait que cette étoile filante des lettres haïtiennes, né le 22 avril 1922 dans la ville des Gonaïves, était le fils du journaliste et romancier Stéphen Alexis [1889-1962], fondateur du journalL’Artibonite et auteur du roman Le Nègre masqué (1933). Aux antipodes de ces sanmanman, dont les méfaits ternissent l’histoire de mon amère patrie, Jacques-Stéphen Alexis aurait pu se réclamer de nombreux pères et parrains. La légende l’inscrit par sa mère dans la filiation directe de Jean-Jacques Dessalines, premier chef d’État haïtien, qui proclama l’indépendance aux Gonaïves justement, le 1er janvier 1804. Et l’on sait aussi l’influence considérable qu’exerça sur lui son aîné Jacques Roumain [1907-1944], initiateur du roman haïtien moderne en quelque sorte, dont le célèbre Gouverneurs de la rosée compte parmi les chefs-d’œuvre de la littérature francophone.

Inscrit à dix-huit ans à la Faculté de médecine de Port-au-Prince, le futur maître à penser du « réalisme merveilleux » en Haïti se fait remarquer avec un essai sur le poète Hamilton Garoute. Militant actif dans des organisations étudiantes, Alexis fonde, avec quelques condisciples, La Ruche, un groupe très marqué par les Surréalistes, qui s’est fixé pour mission l’avènement d’un printemps littéraire et social et la chute du gouvernement corrompu d’Élie Lescot. C’est à cette époque, au milieu des années quarante, qu’il fait paraître ses fameuses « Lettres aux hommes vieux » qui ébranlent l'opinion publique et contribueront à provoquer la révolution de 1946, au terme de laquelle tombera le régime Lescot. Leaders étudiants de cette révolution, Jacques-Stéphen Alexis et son contemporain René Depestre sont éloignés du pays.

Poursuivant ses études de médecine à Paris, Jacques-Stéphen Alexis participe au Premier Congrès des écrivains et artistes noirs en 1956 à La Sorbonne, avec une conférence historique sur le « réalisme merveilleux des Haïtiens ». Au pays natal, il a déjà acquis au sein de l’intelligentsia haïtienne une réputation d’écrivain de tout premier plan, notamment grâce àCompère Général Soleil, ambitieuse fresque historique et illustration de sa théorie qui révèle à la fois l’influence du Cubain Alejo Carpentier et de Jacques Roumain (qu’on reconnaît sous les traits du personnage du gauchiste Pierre Roumel). Suivront Les Arbres musiciens (1957), chronique de la croisade « anti-superstitieuse » menée conjointement par le gouvernement Lescot et le clergé catholique contre le vodou et ses adeptes ; L'Espace d'un cillement (1959), premier volet d’une pentalogie, hélas! inachevée, sur les cinq sens ; enfin, Romancero aux étoiles (1960), un recueil de contes et de nouvelles, dont l’une m’a inspiré certains éléments de mon roman Le Tumulte de mon sang (1991). Tous publiés chez Gallimard, les livres d’Alexis témoignent de son amour proprement charnel pour son pays, pour son peuple et pour la langue française, de son engagement humaniste indéfectible et de son attachement à ce qu’il appelait la « grande amour humaine ».

Il va de soi, pour moi, d’idolâtrer Jacques-Stéphen Alexis, dont l’écho des exploits est parvenu jusqu’à mes oreilles d’adolescent haïtiano-québécois élevé au Saguenay, comme quoi le Vieux Vent Caraïbe souffle là où bon lui semble. Il est facile de vénérer l’écrivain doublé de l’homme d’action qui fonde et dirige le Parti d'Entente Populaire, une formation politique qui s’oppose au sanguinaire régime de François Duvalier. Au fil de ses va-et-vient entre Haïti et l’étranger (Union Soviétique, Chine, etc.), Alexis cherche des alliés politiques pour organiser la lutte contre le dictateur. Après une escale à Cuba, il débarque clandestinement en Haïti avec quelques complices, mais il est vite capturé, torturé et probablement assassiné sans qu'on n'ait jamais pu rassembler avec certitude les circonstances de sa mort. Il n’avait que trente-neuf ans.

J’admire aussi Alexis pour sa carrière fulgurante, pour la rigueur de sa pensée esthétique et politique et pour son destin héroïque. Mais je dois reconnaître avec le recul qu’Alexis trop jeune martyr vaut infiniment moins qu’un Alexis qui aurait atteint son plein potentiel d’écrivain et de personnage historique. Je reste inconsolable de cette tragédie qui a ravi à Haïti et au reste du monde cet homme droit, profondément épris de la vie, de la justice, de la solidarité. Ils sont toujours trop peu nombreux de cette trempe ; d’où l’inexpugnable sentiment de deuil qui m’étreint encore aujourd’hui quand le Vieux Vent Caraïbe chuchote son nom à mon oreille…


Stanley Péan


Extrait de Compère Général Soleil


« La nuit respirait fortement. Il n'y avait pas de monde dans la cour. Pas un chat. Alors cette ombre plus noire que la nuit joua des pattes, tel un coryphée papillonnant. L'ombre lissait son corps dans le devant-jour, par à-coups, telle une puce.

Cette nuit-là, le vieux faubourg était bleu-noir. Tout le quartier Nan-Palmiste, qui pourrit comme une mauvaise plaie au flanc de Port-au-Prince, baignait dans un jus ultra-marin, une vraie soupe de calalou-djondjon. Des voiles violâtres, annonciateurs d'aurore, plaquaient le ciel d'ébène. Et l'homme d'ombre ondulait, se lissait, faufilant à pas pressés dans la cour. Le devant-jour était frais, très frais ; les masures semblaient presque roses.

'Non..., non, pas un homme, pas une chatte !', songea Hilarion. Il rit, et ses dents marbres luirent dans l'ombre.

Ce nègre était presque nu, presque tout, tout nu. Un nègre bleu à force d'être ombre, à force d'être noir.

Il continuait d'avancer.

Une frisée, une chouette-frisée, ricana sinistrement sur la nuit. Le nègre trembla à ce signe de mauvais augure ; tous ses cheveux tressaillirent, mais il continua. Hilarion, en effet, n'avait pas son bon ange, il songeait si fort, que les réflexions sortaient tout haut de sa bouche. Hilarion parlait tout fort dans la demi-nuit. Tout haut, comme les fous, dont la bouche n'a point de paix.

Car, il ne faut qu'une petite miette, pour qu'un pauvre malheureux devienne fou. La misère est une femme folle, vous dis-je. Je la connais bien la garce, je l'ai vue traîner dans les capitales, les villes, les faubourgs de la moitié de la terre. Cette femelle enragée est la même partout. Par elle, dans les haillons de tous les crève-la-faim, il y a un poignard d'assassin, ou de fou, c'est la même chose. Femelle enragée, femelle maigre, maman de cochons, maman de putains, maman de tous les assassins, sorcière de toutes les déchéances, la misère, ah ! elle me fait cracher !»
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Source : Blog Gwadiary - La gwada et moi

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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