Publié le 24 Novembre 2012

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Arrière-plan horizontal avec la Pierre du soleil ''calendrier Maya''

 

Ce poème d'Octavio Paz (1914-1998), Prix Nobel de littérature en 1990, parut d'abord sous forme de livre en 1957. À la fin de la première édition, on trouve la note suivante : «Sur la page de garde de ce livre apparaît le chiffre 585 transcrit selon le système maya de numération [...]. Il n'est peut-être pas inutile de signaler que ce poème comprend 584 vers de 11 pieds (on ne compte pas les six derniers parce qu'ils sont identiques aux six premiers : en réalité, le poème ne se termine pas sur ces vers mais il recommence). Ce nombre de vers correspond à celui de la révolution synodique de Vénus.» Après avoir ainsi justifié à l'avance la structure circulaire du poème – comme le calendrier aztèque qui lui donne son nom, Pierre de soleil n'a ni début ni fin, Octavio Paz revient sur la signification symbolique de Vénus, ce qui est aussi l'occasion pour lui de souligner la polysémie volontaire de ce texte qu'il a qualifié de «flux poétique» : «Associée à la Lune, à l'humidité, à l'eau, à la végétation naissante, à la mort et à la résurrection de la nature, la planète Vénus était, pour les anciens Méditerranéens, un complexe d'images et de forces ambivalentes : la Dame du Soleil, la Pierre conique, la Pierre brute (qui rappelle le „morceau de bois non dégrossi“ du taoïsme), Aphrodite, la quadruple Vénus de Cicéron, la double déesse de Pausanias, etc.» Par ailleurs, dans la mythologie mexicaine, Quetzalcóatl, l'insondable dieu de la nature, se change en planète Vénus lorsqu'il se jette dans un bûcher après avoir pris conscience de sa déchéance.

 

1.  Une quête initiatique

 

Pierre de soleil est donc d'abord le lieu de rencontre de deux mythologies, l'une d'origine préhispanique et indigène, l'autre née aux rives de la Méditerranée. Ainsi, si l'on s'en tient aux figures féminines qui peuplent ce poème, l'une renvoie à la déesse aztèque Coatlicue, dont la « jupe de maïs ondule et chante », et l'autre, multiple, rassemble certaines présences légendaires de la culture occidentale : « [...] j'ai oublié ton nom, Mélusine,/ Laure, Isabelle, Perséphone, Marie,/ tu as tous les visages, tu n'en as aucun,/ tu es toutes les heures et tu n'en es aucune,/ tu ressembles à l'arbre et au nuage,/ tu es tous les oiseaux plus un astre, /tu ressembles au fil de l'épée/ et au verre de sang du bourreau,/ lierre qui avance, enveloppe et déracine/ l'âme et la sépare d'elle-même. » Pierre de soleil renvoie, comme de nombreux poèmes de Paz, à une quête. Il s'ouvre d'ailleurs sur un périple amoureux, vers et à travers un « corps de lumière ». Il s'agit là d'un voyage initiatique, au terme duquel jaillit une première révélation : l'unité de la parole et du monde. L'aimée devient la médiatrice entre l'homme et la nature, l'amour sexuel se teinte de mysticisme, la dévotion ouvre sur l'érotisme. L'émergence du corps signifie aussi la présence d'un « instant » privilégié où, comme dans le cas de l'Aleph de Borges, le regard en vient à embrasser la totalité de l'univers.

 

2.  Le langage libérateur

 

Le poète chemine « comme un aveugle », « entre des galeries de sons », « à tâtons par les corridors du temps ». Au milieu de reflets où il se dédouble, il se précipite hors de lui-même, foule son ombre, succombe au vertige. Dans ces circonstances, la rencontre amoureuse avec l'Autre est une (re)connaissance de soi. C'est aussi, dans la plus pure tradition surréaliste, un acte de subversion par rapport à un environnement social aliénant : « aimer est combattre, ouvrir des portes,/ cesser d'être un fantôme avec un matricule/ condamné à la chaîne perpétuelle/ par un maître sans visage... » Brusquement, au milieu du poème, l'histoire fait irruption, sous la forme de ce qui est peut-être un souvenir personnel du poète : « Madrid, 1937 ». Les bombes pleuvent, les sirènes hurlent, les mères éplorées s'enfuient parmi les ruines. Comme s'il voulait échapper à ce temps de l'horreur, un couple se réfugie dans une chambre pour y faire l'amour. La rencontre érotique permet d'arrêter le temps et de lui redonner toute sa densité charnelle et prolifique. C'est aussi l'occasion d'échapper à toute une série de calamités, que Paz énumère avec une férocité digne de Goya, et de redonner au langage son double pouvoir créateur et libérateur : « tout se transfigure, tout est sacré,/ chaque chambre est le centre du monde,/ est la première nuit, le premier jour,/ le monde naît lorsqu'elle et lui s'embrassent... ».- Claude Fell

 


Pierre de Soleil, extrait


 

Un saule de cristal, un peuplier d'eau,

Un haut jet d'eau arqué par le vent,

Un arbre bien planté quoique dansant, 

un cheminement de rivière qui s'incurve,

avance, recule, vire et arrive toujours:

une démarche paisible d'étoile 

ou de printemps sans hâte.

 

Eau avec les paupières fermées

dont sourdent toute la nuit des prophéties,

présence unanime en houle,

vague après vague jusqu'à tout recouvrir.

verte souveraineté sans crépuscule

comme l'éblouissement des ailes

lorsqu'elles s'ouvrent en plein ciel.

 

Une présence comme un chant soudain,

comme le vent chantant dans l'incendie, 

un regard qui maintient suspendu

le monde avec ses mers et ses montagnes.

 

Corps de lumière filtré par une agate,

jambes de lumière, ventre de lumière, 

baies, roc solaire, corps couleur de nuage, 

couleur de jour rapide qui saute,

l'heure scintille et prend corps,

le monde est maintenant visible dans ton corps,

il est transparent dans ta transparence.

 

Je vais entre des galeries de sons,

Je flue entre les présences résonnantes,

comme un aveugle je vais à travers les transparences, un reflet m'efface, 

je nais dans un autre,

ô forêt de piliers enchantés,

sous les arcs de lumière je pénètre

dans les corridors d'un automne diaphane.

 

Je vais par ton corps comme par le monde,

ton ventre est une place ensoleillée,

tes seins deux églises où le sang

célèbre ses mystères parallèles,

mes regards te couvrent comme de lierre,

tu es une ville que la mer assiège,

une muraille que la lumière divise

en deux moitiés couleur de pêche,

un lieu de sel, de rocs et d'oiseaux

sous la loi de midi recueilli.

 

Vêtue de la couleur de mes désirs

comme ma pensée tu vas nue,

je vais par tes yeux comme dans l'eau,

je vais par ton front comme par la lune, 

comme le nuage par ta pensée,

je vais suivant ton ventre comme dans tes rêves.

 

Tu es pluie toute la nuit, tout le jour,

tu ouvres ma poitrine avec tes doigts d'eau,

tu fermes mes yeux avec ta bouche d'eau,

sur mes os tu fais la pluie, dans ma poitrine

un arbre liquide plonge ses racines d'eau,

 

Je vais par ta taille comme par une rivière,

je vais par ton corps comme dans un bois,

comme dans la montagne, 

sur un sentier qui aboutit soudain à un abîme.

 

Je vais par tes pensées effilées 

et à la sortie de ton front blanc

mon ombre précipitée se brise,

je recueille mes fragments un à un

et je continue sans corps,

je cherche à tâtons.

je cherche sans trouver, 

j'écris dans la solitude,

 

Il n'y a personne, 

le jour tombe, 

l'année tombe,

je tombe avec l'instant, 

je tombe au fond,

invisible chemin sur des miroirs

qui répètent mon image brisée.

 

Écriture du feu sur le jade,

écriture du vent dans le désert,

testament du soleil, grenade, épi.

 

Visage de flammes, 

visage dévoré,

visage adolescent et persécuté,

l'instant brûle 

et les visages successifs de la flamme 

ne sont qu'un seul visage.

devant le soir de salpêtre et de pierre,

armé d'invisibles couteaux,

d'une écriture rouge indéchiffrable,

tu écris sur ma peau, et ces blessures

comme un habit de flammes me recouvrent,

 

Je brûle sans me consumer, 

je cherche l'eau,

et dans tes yeux il n'y a pas d'eau, 

ils sont de pierre,

et tes seins, ton ventre, tes hanches

sont de pierre, 

ta bouche a un goût de poussière,

ta bouche a goût de temps empoisonné,

ton corps a goût de puits sans issue,

il n'y a rien en moi sauf une grande blessure,

un creux que personne ne parcourt plus.

 

Les masques pourris qui séparent l'homme des hommes, l'homme de lui même, s'écroulent pendant un instant immense 

et nous entrevoyons notre unité perdue, 

la détresse d'être, 

la gloire d'être encore,

le partage du pain, le soleil, la mort,

la stupeur oubliée de vivre.

Aimer est combattre, 

le monde change quand deux amants s'embrassent, 

les désirs s'incarnent, 

la pensée s'incarne, 

des ailes croissent sur les épaules de l'esclave,

le monde est réel et tangible, 

le vin est vin,

le pain retrouve sa saveur, 

l'eau est de l'eau.

 

Aimer est combattre, 

ouvrir des portes, 

cesser d'être un fantôme 

avec un matricule 

condamné à la chaîne perpétuelle

par un maître sans visage,

le monde change quand deux êtres

se regardent et se reconnaissent.

 

Aimer est se dépouiller de son nom:

"permets que je sois ta putain", 

ce sont les paroles d'Héloïse, 

mais il céda aux lois,

la prit comme épouse 

et comme récompense il fut châtré.

 

Mieux vaut le crime,

les amants qui se suicident,

l'inceste du frère et de la sœur, 

miroirs amoureux de leur ressemblance,

mieux vaut manger le pain empoisonné,

l'adultère dans des lits de cendre, 

les amours féroces, le délire,

son lierre vénéneux, le sodomite

qui, comme un œillet à la boutonnière

porte un crachat, mieux vaut être lapidé

sur les places que de tourner la noria

qui exprime la substance de la vie,

change l'éternité en heures creuses,

les minutes en prison, 

le temps en pièces de billon 

et en chiasse abstraite.

 

Mieux vaut la chasteté, 

fleur invisible qui se balance

sur les tiges du silence,

le difficile diamant des saints

qui filtre les désirs, 

rassasie le temps,

noces de la quiétude 

et du mouvement,

la solitude chante dans sa corolle,

chaque heure est un pétale de cristal, 

le monde se dépouille de ses masques,

et en son centre, vibrante transparence, 

ce que nous appelons Dieu, l'être sans nom, 

se contemple dans le néant, 

soleil des soleils,

plénitude de présences et de noms

 

Je retourne où j'ai commencé, 

je cherche ton visage,

je chemine par les rues de moi-même

sous un soleil sans âge, 

et toi à mon côté

tu chemines comme un arbre, 

comme une rivière.

 

Tu croîs comme un épi entre mes mains,

tu voles comme mille oiseaux, 

ton rire m'a couvert d'écumes,

ta tête est un petit astre entre mes mains,

le monde reverdit si tu souris 

en mangeant une orange,

le monde change quand deux amants, vertigineux et enlacés, 

tombent sur l'herbe : 

le ciel descend, les arbres s'élèvent,

l'espace n'est que lumière et silence,

espace ouvert à l'aigle de l'œil,

passe la blanche tribu des nuages.

 

Le corps rompt ses amarres, 

l'âme lève l'ancre,

nous perdons nos noms 

et nous flottons à la dérive 

entre le bleu et le vert,

temps total où ne se passe rien

que son propre écoulement heureux.

 


Octavio Paz

 

Un extrait de Pierre de Soleil, publié en 1957 

Traduction de Benjamin Perret

__________________________________________________________

Sources Universalis.fr & Pierre de soleil, Editions Gallimard 1957

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 16 Novembre 2012

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Photo : Larousse.fr - André Breton, lecture de Reine d'éclipse

 

 

Le vingt et unième siècle sera spirituel, ou ne sera pas

Andé Malraux

 

 

Aujourd’hui, en l’an où nous sommes, que de désillusions et d’échecs cuisants dans les esprits ! Que de tombeaux, de génocides, de terreurs qui rongent indéfiniment la planète terre ! Où sont passées les voix tumultueuses et sempiternelles d’André Breton et Tristan Tzara qui auraient pu nous éviter la boucherie de la deuxième guerre mondiale ? Cet Europe qui les a vu germer les nourritures terrestres de Gide, les correspondances, évocatrices et infinies entre l’intellect et la sensibilité chez Baudelaire, où a-t-il enfoui les trésors et le legs inaltérable de l’esprit ?
 
S’il faut poser de questions et s’en tenir à l’un des motifs le plus évident provoquant cette déchéance, c’est le rejet systématique de la spiritualité et la paresse des esprits traqués de toutes parts par la monotonie de l’existence et le piège de la réussite matérialiste tendu par les sociétés industrielles. Tout cela est bien loin ! La crise financière de et celle des années Bush en sont des exemples. Autant que pèsera sur l’épaule du monde – de l’Europe en particulier le fardeau capitaliste, on ne se débarrassera guère de la pourriture humaine.


Or, depuis la disparition des poètes voyants – qu’on appellera poètes maudits – la poésie comme activité psychique et introspectif a cessé d’apporter son humble eau au moulin de l’Europe. Elle n’est plus ce catharsis qui libère les penseurs européens du rhumatisme intellectuel et des théories capitalistes éculées. L’Europe ainsi que les grandes villes anglo-saxonnes et latino-américaines, devenus trop mécaniques et industrialisées ont perdu le sens de la création native du génie humain. Ils se sont enlisés dans les méandres d’une morale conventionnelle. En ce sens Paul Eluard avait raison de dire : « La poésie véritable est incluse dans tout ce qui ne se conforme pas à cette morale qui, pour maintenir son ordre, prestige, ne sait construire que des banques, des casernes, des prisons, des églises, des bordels. »
 
Au bout du compte la poésie requiert l’humain or l’Europe n’a plus d’humanité ou s’il en a, il l’a laissée rouiller et la poésie a toujours ses regrets et ses angoisses de vivre dans ce monde trop hébété par les théories nébuleuses du profit et de l’exploitation de l’homme par l’homme.
            
                                                                               
Glaude Japhet

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 14 Novembre 2012

«"Intranqu’îllités" est une émanation de Passagers Des Vents, première structure de résidence artistique et littéraire en Haïti, créée dans l’objectif d’offrir l’hospitalité aux imaginaires du monde entier.» Avec James Noël, Pascale Monnin et beaucoup d'autres... 


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Image : Le Nouvel Observateur 



« Revue publiée en Haïti par des écrivains haïtiens qui ont invité des écrivains venant de partout pour participer au nouveau printemps de la culture haïtienne après le séisme. Il y a une sorte de gaieté, une sorte de ferveur, une sorte de fiesta qui annonce le renouveau du printemps de la culture haïtienne et qui dit tout simplement qu’un peuple qui a produit quelqu’un comme Jacques Stephen Alexis ne peut pas mourir. »


Dany Laferrière

 À propos de la revue IntranQu'îllités

 Extrait de l’émission « Des kiwis et des hommes » du mardi 12 juin 2012 sur Radio-Canada.

 

 

Après sa sortie au Bozar de Bruxelles, son lancement à Saint-Malo au Festival Étonnants Voyageurs, sa présentation à Rome à la Villa Médicis, la Galerie du Jour agnès b. et Passagers des Vents vous invitent au lancement de la Revue IntranQu'îllités sera présentée par ses fondateurs : James Noël, pensionnaire à la Villa Médicis et Pascale Monnin, plasticienne. La lecture intranquille sera assurée par les acteurs François Marthouret, Garance Clavel, ainsi que certains auteurs.... La soirée sera temporisée par l'homme-orchestre Nicolas Repac.

 

Cette rencontre se fera en présence de Florence Alexis, Ernest Pignon Ernest, Edwy Plenel, Barbara Cardone, Francis Combes, Pia Petersen, Dominique Gillerot, Franscesco Gattoni, Gérald Bloncourt, Jean Luc Marty, Michel Vézina, Matthieu Bourgois, Yahia Belaskri et tant d'autres personnalités. 

 

Revue littéraire et artistique, IntranQu’îllittés fait la part belle aux imaginaires du monde en rassemblant dans son premier numéro une quarantaine de contributions avec des participants comme Ananda Devi, Charles Dobzynski, René Depestre, Valérie Marin La Meslée, Francis Combes, Sébastien Jean, Hubbert Haddad, Sergine André, Makenzy Orcel, José Manuel Fajardo, Michel Le Bris, Dany Laferrière, Mario Benjamin, Paul Harry Laurent, Yanick Lahens, Patrick Chamoiseau, Marvin Victor, Thélyson Orélien, Frankétienne…

 

La revue se propose d’être une boîte noire qui capte et rassemble les mouvements, les vibrations et autres intranquillités créatrices. Déconstruire les frontières, faire tomber les murs visibles et invisibles par le biais de l’imaginaire. Rendre compte de la beauté du monde envers (en vers) et contre tout, à travers les mots et toutes autres formes d’expressions artistiques de notre temps, tel est le but fixé par toutes ses voix intranquilles qui fourmillent ce beau rêve. Au-delà des frontières le plus souvent artificielles entre les disciplines de la création, seule compte à nos yeux la poétique, meilleure paire de lunettes pour regarder le monde ! 

 

Métro : Rambuteau ou Les Halles 

 

La Galerie du Jour

jour@agnesb.fr 

tél : 01 44 54 55 90 

 

IntranQu'îllités

passagersdesvents@gmail.com

S'inscrire à l'évènement via : Facebook 

 

Source : Le Nouvel Observateur

 

 

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Image : Le Nouvel Observateur

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 12 Novembre 2012

Un vendredi de novembre, il y a 10 ans, deux étudiants frappaient à la porte de l'écrivain Émile Ollivier. Ils voulaient l'interviewer pour un travail universitaire. L'écrivain s'est plié à l'exercice avec une grande générosité. Il leur a parlé de l'écriture et de la vie, de Montréal et de Port-au-Prince...
 
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Photo : Jacques Grenier
 

Rima Elkouri
Chroniqueuse du quotidien La Presse

 
C'était le 8 novembre 2002. Le 10, Émile Ollivier est mort, terrassé par une crise cardiaque. Il n'avait que 62 ans et toute une vie de combat contre la maladie dont il ne parlait pas.
 
En tentant de ranger sa vie dans des boîtes lors d'un récent déménagement, Patrice Beaulieu, un des étudiants devenu adulte, a retrouvé cette entrevue qui l'avait bouleversé. Une vieille cassette poussiéreuse, un travail de session annoté et tant de souvenirs. Le sentiment étrange d'avoir entre les mains les dernières réflexions de cet auteur qu'il admire. Le souvenir d'un écrivain généreux, mort trop tôt, laissant derrière lui des lecteurs orphelins et un roman inachevé (La Brûlerie, très beau roman posthume sur le quartier Côte-des-Neiges).
 
Patrice m'a envoyé cette entrevue comme on envoie un hommage à la mer, y voyant une belle façon de célébrer le 10e anniversaire de la mort d'Émile Ollivier. On y lit les dernières pensées de l'écrivain et sociologue d'origine haïtienne, forcé de s'exiler en 1965 après avoir été emprisonné sous le régime Duvalier. Moi qui regrette de n'avoir jamais eu l'occasion d'interviewer Émile Ollivier, j'ai eu le sentiment d'y découvrir un petit trésor posthume.
 
Dans cette entrevue, Ollivier parle de la littérature comme de son «luxe exquis» qui lui permet de se connaître, de se dévoiler à lui-même. Il raconte qu'il est toujours étonné à la fin d'une oeuvre de voir qu'il y avait «ça» en lui.

Qu'est-ce que vous voulez le plus communiquer par vos écrits? lui ont demandé les étudiants. «Je ne suis ni animateur de radio ni facteur! Ce n'est pas une question que je me pose! Pour moi, l'écriture est d'abord un vice. Il faut être insatisfait de l'ordre du monde pour se livrer à cette activité. Il me semble donc que j'essaie de témoigner de ma singularité et de mon expérience d'individu dans un monde qui m'apparaît chaotique, mais ce n'est pas de volonté délibérée.»
 
Avez-vous des inhibitions? «Comme tout le monde!», a répondu l'écrivain. «Oui, il y a des pannes sèches, mais aujourd'hui, je ne m'en fais plus. J'ai d'ailleurs de nombreux moyens pour les contrer: soit en relisant ce que j'ai fait la veille, soit en prenant des notes. Même quand on n'écrit pas, on écrit. Une fois, j'ai rencontré Gaston Miron et je lui ai dit: «Gaston, ça fait longtemps que tu n'as rien publié!» Et il m'a répondu: «Bien, je prends des notes!»»

À propos de l'avenir du livre et des jeunes plus portés vers l'écran que vers le livre: «Il y a, certes, plusieurs jonctions faites avec les médias électroniques, mais je ne suis pas prêt à dire que l'écriture est menacée. L'objet «livre» sera peut-être différent: dans l'antiquité, c'était un rouleau. Il deviendra peut-être un écran cathodique dans le futur, mais les gens vont continuer à l'utiliser.»
 
À propos des différences entre Montréal et Port-au-Prince en ce qui a trait à l'écriture: «Être écrivain en Haïti, ça n'existe pratiquement pas, car c'est un pays d'analphabètes - 85% du pays ne sait ni lire ni écrire. Quelqu'un qui veut être écrivain en Haïti doit écrire, s'éditer lui-même et aller vendre ses livres dans la rue. La plupart du temps, les gens qui achètent le livre le font plus pour aider l'écrivain que pour le lire.»
 
Ici, nous sommes gâtés, ajoutait-il. «Le Québec, c'est miraculeux, et il est vu de cette façon par l'extérieur. Comment un pays qui ne compte que sept millions d'habitants a pu produire autant d'écrivains, autant d'éditeurs et autant de lecteurs?»
 
Émile Ollivier, dont l'oeuvre est marquée par l'exil et l'errance, disait souvent qu'il se sentait «Québécois le jour, Haïtien la nuit». Avec humour, il se qualifiait de «schizophrène heureux». Dans un recueil qui lui rend hommage (1), son ami Dany Laferrière note que contrairement à beaucoup d'intellectuels haïtiens, Ollivier ne réduisait pas le Québec à Montréal. Il a vécu et enseigné en Abitibi. Ce pays l'impressionnait à bien des égards. Pour lui, il fallait savoir passer de l'exil à l'immigration.
 
«Je ne sais pas dans quelle disposition la mort l'a surpris, écrit Dany Laferrière. Comme un Québécois né en Haïti ou comme un Haïtien ayant vécu longtemps au Québec? Je crois qu'en définitive, ce qui compte, c'est cette oeuvre lumineuse qu'il nous a laissée, même si pour la mettre au monde il a dû faire de terribles sacrifices.»
 
OEuvre lumineuse, oui, qu'il est toujours temps de découvrir. Pour défier la vraie mort qu'est l'oubli.
 
 
Rima Elkouri
Chroniqueuse dans LaPresse
           
PS : Article déjà paru dans le quotidien La Presse
Publié dans la revue en ligne Parole En Archipel avec l'autorisation de l'auteure.
 

490870.pngRima Elkouri | Envoyez-lui un courriel   
Diplômée du Liberal Arts College de l'Université Concordia et titulaire d'une maîtrise en littérature comparée de l'Université de Montréal, Rima Elkouri travaille à La Presse depuis 1998. Elle est chroniqueuse depuis 2001.         

(1) Émile Ollivier : un destin exemplaire.
    Sous la direction de Lise Gauvin. Mémoire d'encrier, 2012.

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 9 Novembre 2012

Le monde se rappelle bien de Jacques Roumain, cet écrivain haïtien à portée universelle qui s’est révélé avec Emile Roumer, Carl Brouard et Philippe Thoby-Marcelin de l'École Indigéniste comme l’un des acteurs majeurs de la lutte menée par l’ensemble des écrivains haïtiens pour la défense et le rayonnement de la culture et de l’identité haïtiennes. ''La poésie comme arme'' est le titre de ce texte qu'il a écrit et publié le 9 novembre 1944 dans les Cahiers d'Haiti, et 68 ans après la revue Parole En Archipel a jugé bon de rediffuser ce texte en ligne, dans sa version intégrale; pour le partage du beau et du vrai.-

  

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Une enquête sur le destin de la poésie est assez nécessaire. La poésie fait partie de ce système idéologique dont les multiples reflets, qu’il s’agisse de psychologie, d’art, de morale, de philosophie ou de toute autre manifestation de l’esprit, présentent une réalité historique concrète.

 

La poésie n’est pas une spéculation idéaliste, un enchantement magique vu qu’elle reflète ce qu’en langage commun on appelle une époque, c’est-à-dire la complexité dialectique des relations sociales, les contradictions et les antagonismes de la structure politico-économique d’une société, à un moment déterminé de l’histoire. Une telle condition en fait un témoignage et un élément d’analyse de cette société.

 

Un titre ambitieux pour cet essai eût été celui-ci : « De Mallarmé à Mayakovsky. » Le cas du grand poète français et du génial poète révolutionnaire russe illustre, selon moi, ce que j’essaie de démontrer, et lui donne un singulier relief.

 

Mallarmé apparaît à une époque où la fortune progressiste du capitalisme a déjà atteint son point mort. La société bourgeoise entre dans sa phase déclinante et à la destruction des forces productives elle ajoute la négation des valeurs culturelles.


« Je m’enfuis et cherche mon refuge aux carrefours où l’on tourne le dos à la vie… »

 

chante Mallarmé. Et lui facilite la fuite, la construction solitaire d'une poétique étrange, l'exquise alchimie du langage et une sorte de fanatisme de sons purs.


Mais cette réinvention de la langage n'est pas une pure recherche esthétique: on y trouve aussi une tentative délibérée de nier le commun en se refusant à le comprendre. 


La langage n'est pas étrangère à la lutte des classes. Par exemple, le développement des forces sociales peut être facilement suivi depuis le XVIIe siècle jusqu'à la Révolution française à travers l'étude, dans la poétique, des périphrases stéréotypées qui avaient pour but de fuir le vulgaire, le plébéien, le populaire et par l'exclusion ou l'inclusion de certains mots qui montraient clairement le mouvement des classes dirigeantes. Observée sous cet angle, la poésie de Mallarmé est l'une de plus réactionnaires qui se connaisse.

 

Paul Valéry a exposé avec netteté l'attitude du poète qui s'isole du peuple et y trouve le motif d'un orgueil démesuré : « Il ne déplait pas à la minorité, dit-il, d’être la minorité. » Et l’une de ses trouvailles les plus heureuses se manifeste dans ces réflexions sur Mallarmé, le moins primitif des poètes, qui, « par l’accouplement insolite, étrangement sonore et comme stupéfiant des mots, par la splendeur musicale des vers et leur singulière plénitude donne l’impression de ce qu’il y a de plus puissant dans la poésie originale : la formule magique. »

 

Si toutes les ressources de l'intelligence, l'alliance de la syntaxe avec la pensée la plus raffinée et la recherche désespérée de la pure expression poétique doivent conduire à la  « synthèse de l'enchantement » primitif, c'est avouer une défaite.


Autour d'un tel étendard s'entrelacent le phénomène exposé, l'intuitionnisme et l'impulsion vitale d'un Bergson : l'expression négative de la raison par la société bourgeoise en composition. C'est comme si l'exploration des formes les plus élaborées de l'art musical nous transportait par une sorte de paléontologie à rebours, d'une fugue de Bach au thème archaïque du tambour primitif.

Il y a cependant un point qui distingue essentiellement la position de Mallarmé de celle des poètes et écrivains qui sont aujourd'hui les architectes de la pensée irréelle: Mallarmé en son temps, était exclu et ridiculisé par ce que l'on peut appeler la bonne société littéraire, c'est-à-dire l'académie, la critique bourgeoise, les piliers intellectuels du capitalisme, tandis que, aujourd'hui, ceux-ci accueillent les bras ouverts, les protagonistes de l'irrationnel et les derviches du spiritualisme.

C'est que, dans l'interrègne, le monde est arrivé à une croisée des chemins historiques. Les forces du capitalisme et du socialisme s'affrontent dans une lutte décisive.

A la veille d'une transformation historique fondamentale, la vieille société qui s'effondre trouve dans les constructions idéalistes la soumission aux idoles métaphysiques, le retour aux forces obscures de la mystique, les armes idéologiques de la contre-révolution.

Il faut examiner avec l'attention scientifique de l'entomologiste, les individus qui inventent des prétextes moraux pour entrer, par la porte de la cuisine, dans le camp des ennemis du peuple. C'est alors qu'on découvre le lamentable insecte petit bourgeois paralysé par l'angoisse abjecte, qui se réfugie dans la chrysalide de la poésie pure ou de la liberté de l'esprit, parce que le mouvement inexorable de l'histoire menace les intérêts de classe de ses patrons qui ont porté la production mentale au niveau d'un article de magasin.

Il faut en finir, avant tout, avec le mythe de la liberté du poète. Loin d'être, comme le prétend Valéry, un homme très ancien, le poète est surtout un contemporain, la conscience réfléchie de son époque.

Si sa pensée n'est pas action, le poète n'est pas libre. Il ne l'est pas s'il ne s'astreint à la nécessité impérieuse de choisir. De choisir entre Garcia Lorca et Franco, entre Hitler et Thaelman, entre la Paix et la Guerre, entre la Démocratie Socialiste et le Fascisme. Sa prétendue liberté s'achève dans ce qu'on pourrait appeler le complexe de Ponce Pilate, qui couvre tous les artifices de la lâcheté, du renégat. Le poète est à la fois témoin et acteur du drame historique. Il y est enrôlé avec sa pleine responsabilité. Et particulièrement dans notre temps, son art doit être une arme de première ligne au service de son peuple.

Je sais que beaucoup s'indigneront de ce qu'une telle mission soit assignée au poète. Parce que, pour eux, le poète appartient aux sphères transcendantes de l'instinct et, tandis que se joue le destin des hommes dans une formidable convulsion historique, il peut, retiré dans la propriété privée de sa solitude spirituelle, continuer à donner à la poésie le sens d'une chansonnette qui se balance entre les pôles traditionnels de l'érotisme et du rêve.

La nécessité humaine est la loi morale de l'esprit. L'une des choses qui me paraissent les plus admirables dans l'oeuvre de Lénine, c'est que l'auteur du Matérialisme et du Criticisme empirique, cet esprit encyclopédique, ce géant de la pensée, écrivit un pamphlet réclamant de l'eau bouillie pour le thé des ouvriers des tissages de Schulusselburg. Et Mayakovsky obéissait à la vraie mission révolutionnaire du poète lorsqu'il mettait son art au service de la lutte contre le typhus.

L'art du poète d'aujourd'hui doit être une arme semblable à un tract, un pamphlet ou un placard. Si au contenu de classe du poème nous pouvons allier la beauté de la forme, si nous savons apprendre les leçons de Mayakovsky, nous pourrons créer une grande poésie humaine et révolutionnaire digne des valeurs de l'esprit que nous avons la volonté de défendre.
 

 

Jacques Roumain
Texte paru dans les Cahiers d'Haïti, 9 novembre 1944.

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 9 Novembre 2012

Voici la transcription intégrale de Maud Blachier, de la rencontre avec Edouard Glissant organisée par le TOMA à la Chapelle du Verbe Incarné durant le festival d'Avignon, le 13 juillet 2009. L'écrivain Edouard Glissant, de la Martinique a poursuit une convalescence à Paris. Souffrant d'un malaise du coeur, Edouard Glissant a été  hospitalisé aux États-Unis, où il enseignait la littérature. Transféré dans une structure des Hôpitaux de Paris, où de nombreux Antillais exercent des fonctions dans le service public, Edouard Glissant ne s'était pas remis de son incident de santé et mourra a Paris. On le reconnaissait à sa voix légèrement chevrotante et ses regards en biais de rêveur éclairé. Passionné comme Aimé Césaire et Frantz Fanon par l'humanité, dans son acception universelle, Edouard Glissant est une des figures les plus importantes de la Martinique.


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Photo : Guyaweb 

 

CRISE COLONIALE - CRISE MONDIALE

 

Marie-Pierre BOUSQUET :

Bonjour. Merci d'être toujours aussi nombreux pour accueillir Edouard Glissant. J'excuse Greg Germain qui est retenu dans une réunion et je ne prendrai pas la lourde tâche de présenter Edouard mais en tout cas de l'accueillir, de le remercier de sa présence fidèle. Il y a quelque temps, lorsque nous avons parlé de cette matinée de la semaine du Tout-Monde, on souhaitait, nous à la Chapelle du Verbe Incarné, parler de ce qui s'est passé aux Antilles cet hiver et Edouard nous a dit qu'il souhaitait pouvoir réfléchir avec vous à ce qui s'est passé là-bas, ce qui continue, à la situation particulière qui a soudainement envahi nos postes de télévision, vos postes de télévision, en apportant un regard différent sur, peut-être, sur ce que vous avez pu penser des Antilles auparavant, et Edouard a voulu ouvrir sa réflexion et l'avancer plus loin sur le monde avec vous. Voilà, donc Edouard, merci à toi. Je te laisse la parole.
     

Edouard GLISSANT :

                 

Merci Marie-Pierre.

     
Je dois d'abord remercier Marie-Pierre Bousquet, Greg Germain, la Chapelle du Verbe Incarné, à qui je suis fidèle mais qui me sont fidèles aussi. Et je vais essayer de discuter avec vous d'un problème politique. C'est toujours compliqué de discuter de problèmes politiques, étant donné que beaucoup d'entre nous ont des positions partisanes, c'est-à-dire, ont déjà une idée du parti qu'ils doivent prendre dans leur pays et dans le monde et c'est toujours difficile de réunir plusieurs opinions et plusieurs tendances de pensées.


Ce que je voudrais essayer, c'est de dépasser ces positions pour voir ce qui se passe en fonction de la dimension au monde. Parce que le monde s'impose aujourd'hui à nous comme une dimension nouvelle. Je ne dirai pas que nous le voulions ou non, parce que ce serait embêtant de dire cela. Le monde s'impose à nous comme dimension et heureusement, parce que ça change nos perspectives et, quelles que soient notre opinion ou nos positions politiques, ça change notre conception de la manière d'aborder et de concevoir le politique.


Alors, vous connaissez ma position que j'essaierai de partager avec vous, qui est que le politique n'est valable que s'il ressort d'une poétique. C'est une idée tout à fait nouvelle, parce que quand on dit une poétique, tout le monde pense "ah, il écrit des poèmes, comme les jeunes gens qui, à 17 ans, font des poèmes parce qu'ils veulent exprimer leur être, etc.". C'est un peu ça, parce qu'il ne faut pas mépriser cette naïveté, mais ce n'est pas seulement ça. La poétique, c'est une intuition du monde et ça, c'est beaucoup plus grave que la diction, l'écriture, la récitation de poèmes ou de poésies, etc. La poétique, c'est l'intuition et la divination de notre rapport à nous-mêmes, à l'autre et au monde. Pourquoi on appelle cela la poétique et pas, par exemple, le politique ? Parce que le politique fait intervenir une dimension sociale, de vie en société, de vie commune qu'il faut mettre ensemble, qu'on le veuille ou non -alors là, on peut dire, qu'on le veuille ou non. La poétique relève d'une situation particulière aux humanités d'aujourd'hui, qui est la solitude fondamentale de chacun de nous en face de la nécessité du rassemblement dans la mondialité.


Pourquoi y a-t-il une solitude fondamentale ? Parce que la constitution dans l'Histoire des communautés humaines s'est faite à partir d'un certain nombre d'accords tacites qui sont, par exemple, la religion, la conception de l'Etat, etc. qui déterminaient les morales. Aujourd'hui, il y a une individuation fondamentale, c'est-à-dire chacun de nous est un peu ramené à une sorte de solitude ; je ne dis pas à une solitude sur tous les plans mais en face des problèmes éthiques, moraux et sociaux. Par exemple, si on est catholique, on n'est pas obligé d'avoir la même opinion sur la question de l'avortement, de l'emploi des préservatifs, est-ce que les prêtres doivent être mariés ou non, etc. Il y a une dissociation du choix moral qui n'est plus rassemblé par l'unanimité du sentiment religieux ou civique. Par exemple, on n'est pas d'accord sur la laïcité. Il y a des conceptions presque religieuses de la laïcité, c'est-à-dire, intolérantes : on ne doit pas faire ça parce que c'est contraire à la laïcité, etc. Et chacun de nous est ramené à cette individuation. Ce qui caractérise les temps modernes, c'est que plus nous connaissons le monde et plus nous sommes ramenés à une espèce de nécessité qui est de décider par nous-mêmes, au fond de nous-mêmes, sans l'aide d'aucun système, religieux par exemple. Ca ne veut pas dire qu'on n'est pas religieux, ça veut dire que l'unanimité religieuse ne marche plus. Ce qui marche, c'est la foi personnelle et dans ce cas, il nous reste l'intuition et la divination de notre rapport à nous-mêmes, à l'autre, à autrui qui peut être notre voisin mais aussi à l'autre lointain, encore inconnu et que peut-être nous ne connaîtrons jamais mais qui est là, présent à nos consciences, à notre inconscient et au monde.


Alors, le monde, c'est quoi ? Le monde, c'est une vision, une intuition de ce qui s'est passé dans les histoires des humanités, et qu'est-ce qu'il s'est passé ? Il s'est passé deux choses : il s'est passé que les communautés se sont constituées les unes contre les autres ou avec les autres, d'où les guerres nationales, continentales, etc., et en même temps, avec un sentiment de rapprochement, ce qui a déterminé l'apparition de notions plus ou moins vagues sur lesquelles on ne peut pas mettre un contenu réel, comme par exemple, en Occident, la notion d'universel. On dit qu'il y a de l'universel pour nous rassurer parce qu'en même temps que les sociétés occidentales conquièrent le monde, avec tout ce que ça peut supposer comme ravages, comme massacres, etc., elles ont besoin de se justifier et par conséquent, elles vont dire : "on apporte la civilisation au monde." Pourquoi ? Parce qu'il y a un universel que nous prenons en charge et que nous assumons, etc. Et cet universel nous permet de dire qu'on civilise les Africains, qu'on fait évoluer les populations nouvelles des Caraïbes et des Amériques et que, par conséquent, on a collectivement une responsabilité, chapeautée par un certain nombre de notions comme celle d'universel mais aujourd'hui, ça ne marche plus. Chacun de nous est seul devant la chose. On ne peut plus dire : "en tant que Français, je participe d'un mouvement de civilisation du monde, etc." On ne peut plus le dire et on est obligés de se retourner sur son individuation pour essayer de considérer comment vivre, c'est-à-dire, connaître et respecter en même temps le monde. Non pas seulement d'un autre lieu à un autre point du monde, mais dans les rapports de tous les points du monde à tous les points du monde ; c'est ça qui est nouveau. Ce n'est pas de Paris à Jérusalem, comme écrivait Chateaubriand - je crois que c'est lui qui a écrit Itinéraire de Paris à Jérusalem; ce n'est pas d'un lieu à un lieu, aujourd'hui, c'est de tous les lieux possibles à tous les lieux possibles et ça crée une espèce de vertige en nous ; la connaissance du monde est un vertige. Ce n'est plus une projection, ce n'est plus de Paris à Jérusalem, c'est de partout à partout et cette dimension nouvelle fait que nous sommes obligés de réfléchir à la chose suivante : d'où ça vient ? Comment ça s'est fait ? Comment sommes-nous passés d'une conception de projection de ma communauté dans le monde à une espèce de divagation totale du monde ? On est tous les jours à Beyrouth, au Congo, en Amérique latine, dans les Cévennes, à Marseille, à Ouagadougou... On est tous les jours partout. Et il nous en vient ce vertige qui fait que nous sommes obligés de prendre notre temps : c'est ce qui s'appelle une individuation. Même si c'est une individuation partagée.


Mais de prendre notre temps, de balbutier, de chercher nos idées, de n'avoir aucune certitude préalable à tout, c'est la chose nouvelle aussi. On peut dire que par exemple, en Occident, le XVIe siècle, c'est la Renaissance, les idées nouvelles, le XVIIe, c'est le classicisme, la rationalité, le XVIIIe, c'est le siècle des Lumières, le XIXe, c'est la sensibilité du monde, c'est le romantisme, etc. En Occident, chaque période a sa ligne de force bien précise. Le rationalisme cartésien et classique n'a rien à voir avec les Lumières, Rousseau et Voltaire du XVIIIe ; ça peut être en continuité, ça peut être en opposition mais ça n'a rien à voir. Aujourd'hui, c'est impossible : nous ne pouvons pas définir une ligne de force de notre rapport au monde. Nous ne pouvons pas dire : "c'est comme ça" et de toute manière, si nous le disons, nous nous trompons parce que le monde est imprévu et nous surprend chaque jour. Chaque jour, nous essayons de comprendre ce qui s'est passé et chaque jour, nous sommes surpris.


Alors, ce que je voudrais étudier avec vous, non pas étudier mais ce que je voudrais discuter avec vous, c'est pourquoi cet imprévu, pourquoi cette surprise, pouvons-nous vivre dans l'imprévu. C'est-à-dire pouvons-nous concevoir que nous puissions agir dans l'imprévu. Parce que si nous ne pouvons pas agir dans l'imprévu, c'est quand même assez désespérant, c'est un peu, on se laisse aller, on est là, le monde est imprévu alors je me laisse aller, je ne fais plus rien, etc. Ce n'est pas ça, donc il y a un problème grave. Comment agir et assumer des responsabilités dans l'imprévu, dans l'inextricable du monde, dans cette chose qui nous vient de partout à la fois et qui fait que nous ne pouvons plus définir un territoire. Quel est le territoire dans lequel nous sommes maintenant ? C'est le territoire d'Avignon, de la France, de l'Europe, de la Méditerranée ? Nous ne pouvons pas définir avec rigueur notre situation dans le monde et ça, c'est aussi une donnée nouvelle. Le politique, c'était traditionnellement ce qui nous rassurait, c'est-à-dire, il y avait un combat pour la démocratie, par exemple en Angleterre, pour le système démocratique, il y avait le combat pour le rationalisme, le combat pour la conception providentielle et religieuse du monde, le combat pour les libertés nouvelles et le socialisme... alors, maintenant, pour et contre, et il y avait toute cette série... Mais aujourd'hui, même si nous continuons ces combats-là, nous savons qu'ils n'intéressent plus directement le sort et la situation du monde.


Alors, quels combats peut-on mener dans le sort et la situation nouvelle du monde ? Je vais essayer, comme je vous le répète, avec une pensée balbutiante, tremblante, pas sûre d'elle-même, qui me semble être la seule forme de pensée possible pour l'approche du monde... On ne peut pas approcher le monde avec des pensées systématiques, idéologiques ; on a essayé et on a vu les catastrophes que ça a entraîné, - il faut palpiter du palpitement même du monde, comme disait Aimé Césaire, il faut trembler du tremblement même du monde, pour essayer de comprendre et de voir ce qui se passe en nous, autour de nous et avec nous.


Alors, je conçois d'abord une totalité des lieux, puisque ça nous vient de partout. Et ce que j'ai essayé de construire jusqu'ici, c'est d'abord une poétique de la relation : ça nous vient de partout et il faut que nous établissions la relation entre partout et partout, entre tous les lieux et tous les lieux. Non pas entre un lieu qui serait le nôtre et d'autres lieux vers lesquels nous nous projetterions, mais entre tous les lieux du monde. C'est pourquoi je dis que cette poétique de la relation que j'essaie de défendre est intransitive ; ça veut dire qu'elle n'a pas d'objet particulier, elle va de tous les lieux à tous les lieux, et que chaque lieu est un différent. Alors ça, c'est une idée qui m'est très chère et que, je crois, je vais essayer de vous faire partager : c'est que le tissu du vivant et la toile des cultures ne sont pas imbriqués de semblable mais de différent. Et ça, c'est une notion très précieuse, parce que quand on imbrique le semblable au semblable, on clone, c'est un clonage ; ça veut dire que l'entité à qui on ajoute son semblable n'avance pas, n'évolue pas, ne change pas et que le changement, c'est la loi même du vivant. Par conséquent, nous sommes obligés de dire, de considérer que le tissu du vivant et la toile des cultures sont constitués d'imbrications de différents ; c'est ce qui est différent qui permet d'avoir comme résolution une troisième donnée. Alors, c'est quoi dans la chaîne, dans le tissu du vivant ? C'est le métissage. Il n'y a pas d'autre considération que celle-ci ; le métissage a des degrés infinis, il est entre une rive du fleuve et l'autre rive, entre une rue d'une ville et une autre rue, entre un pays et un autre pays, entre une race et une autre race, etc. Le métissage, c'est tout ce qui est différent quelle que soit la valeur de l'écart entre les différents et ce n'est pas seulement un métissage de races. Le métissage, c'est le métissage de tous les différents et si nous continuons, si nous essayons de concevoir ces métissages des différents, nous arrivons à quelque chose que j'appelle la colonisation.


La colonisation, c'est la rencontre et le choc, l'harmonie de différents qui s'attirent, se repoussent, se combattent, s'harmonisent, etc., avec un résultat inattendu. C'est l'inattendu, l'imprévu du monde, avec un résultat inattendu, imprévisible et qui dépasse les éléments constituants originels. Alors, ça, c'est extrêmement important parce que c'est absolument ce que le raciste n'accepte pas. Le raciste peut accepter que vous soyez dans votre semblable à côté de lui mais il n'accepte pas le mélange. Il n'accepte pas le fait de vous considérer comme un différent qui s'accorde avec sa différence ; ça, c'est le vrai racisme. Et c'est une des conditions absolues de notre monde, parce qu'il faut dire que la propension au racisme va augmentant dans le monde, que le refus de l'autre et, on peut dire, la haine de l'autre augmentent dans le monde au fur et à mesure que les racistes considèrent qu'ils sont menacés, c'est-à-dire, que la colonisation progresse. Toutes les villes du monde qui étaient des villes de colonisation, de Sarajevo à Beyrouth, etc., toutes les villes où il y avait des contacts, des communions, des rapports entre races, entre religions, entre cultures différentes ont été systématiquement prises comme cibles par toutes sortes d'intégrismes dans des camps différents, parce que le raciste a peur de la résolution nouvelle qui pourrait surgir des colonisations. Et cette situation fait que nous considérons aujourd'hui que ce sont là des éléments fondamentaux de ce qu'on appelle la mondialisation. On ne peut pas considérer la mondialisation si on ne la considère pas sous le double angle qui a amené les racismes en même temps qu'il a amené les colonisations, sous le double angle des colonisations et des capitalismes.


Les colonisations, d'une manière inconsciente, involontaire, ont amené la totalité monde : ce sont les colonisations qui ont ouvert le monde, qui ont fait qu'on a connu l'Asie, l'Afrique, etc., et c'était souvent à sens unique, parce que l'Afrique n'a pas connu l'Europe, l'Asie n'a pas connu l'Europe alors que l'Europe connaissait l'Afrique et connaissait l'Asie. C'était à sens unique ; mais ce sens unique n'était pas gênant du point de vue qui nous intéresse, du point de vue d'une poétique du monde, parce que les cultures africaines et les cultures asiatiques, les cultures américaines ont pressenti, ont eu l'intuition de l'Europe, de l'Occident, ont voulu d'ailleurs, le plus souvent, répéter, imiter l'Occident. Ce qui fait que les colonisations ont constitué la totalité monde. C'est ce qui permet qu'aujourd'hui, moi, je puisse être dans la même salle que vous. Ce sont les colonisations qui ont donné ça, et les capitalismes parce que les capitalismes, c'était la mise en évidence des richesses du monde, l'exploitation de ces richesses et leur transformation en produits de consommation pour "tout le monde". Vous pensez bien que quand je dis "pour tout le monde", ce n'est pas vrai mais ça veut dire que des produits, disons, des choses jolies, l'avocat, le clou de girofle, n'étaient pas connus ; la pomme de terre, ce n'était pas connu, et ça a été transporté par les capitalismes et c'est devenu produit de consommation, c'est-à-dire, entré dans le quotidien des peuples. Et ça, c'est quelque chose qui a permis une espèce de généralisation de la mondialisation. Alors, ces richesses arrachées, extorquées au monde avec le prix d'une pollution effrayante sur le monde, avec tout ce que ça entraîne comme déforestations, comme mort des rivières et des fleuves, etc., ces richesses sont transformées par les capitalismes et les techniques les plus modernes en produits de consommation. Le produit de consommation, c'est ce qui a en premier lieu - c'est la mondialisation - unifié les habitants de la Terre ; c'est-à-dire qu'un habitant privilégié du Danemark ou de la Méditerranée est devenu un consommateur aussi bien qu'un Africain dépouillé, affamé, etc., parce que même dépouillé et affamé, il est potentiellement devenu un consommateur.

 

Ce que nous pouvons dire, c'est que dans la mondialisation d'aujourd'hui, nous sommes tous des habitants possibles mais pas des habitants réels. Nous sommes tous des habitants possibles, parce que nous avons tous au-devant de nous quelque chose à réaliser que nous n'avons pas encore réalisé, c'est-à-dire, un partage du monde que nous n'avons pas encore fait. C'est-à-dire qu'il y a une partie du monde qui profite du monde et une partie du monde qui est opprimée par le monde, mais comme nous sommes tous oppresseurs ou opprimés ou neutres, parce qu'il y a une partie du monde qui est neutre effectivement, qui n'opprime ni n'est opprimée, nous sommes tous des habitants possibles et non pas des habitants réels parce que nous ne sommes pas encore entrés dans cette poétique de la relation, dans cette poétique du monde, dans cette intuition et cette divination de la capacité monde qui est en nous, et que nous en restons encore au stade de la non-consommation obligée ou de la consommation passive. Et à l'heure actuelle, nulle part dans le monde il n'y a une poétique du rapport de l'Homme aux richesses du monde, nulle part, que ce soit dans les pays capitalistes ou socialistes, etc. Il n'y a nulle part dans le monde une conception du rapport des humanités aux richesses du monde, un rapport véritable des humanités aux richesses du monde.


On a deux possibilités, là : revenir aux idées a priori, c'est-à-dire aux idéologies, qui étaient formidables - les idéologies avaient une grande possibilité d'idéaliser le monde ; pensez au nombre de communistes, des millions et des millions, qui ont donné leur vie pour un idéal qui était représenté par des tyrans comme Staline, pensez au nombre de gens qui ont donné leur existence, leur vie par idéal... Quand on dit : "Bon, les communistes...", mais pensez aux vingt-cinq millions de Russes qui sont morts pour ça, pensez à tous les Chinois, des millions et des millions, qui sont morts par idéal. Devant ça, qu'est-ce qu'on dit ? On se dit : "Mais ce n'est pas possible, que des gens aient pu sacrifier de manière si totale leur existence, l'existence de leur famille, de leurs enfants, etc." pour quelque chose dont nous pensons même aujourd'hui que c'était monstrueux. Et on se dit, il y a là quelque chose qui est ceci : il y avait une idéologie du monde mais il n'y avait pas une intuition du monde, il n'y avait pas une poétique du monde, parce qu'une poétique du monde qui détermine une politique du monde permet d'échapper aux rigueurs, aux fixités et, souvent, aux atrocités de l'idéologie comme concept. Et quand je réfléchis à cette situation, au fait que nous sommes tous des habitants possibles de la Terre et non pas des habitants réels, ça ne veut pas dire que nous sommes des zombies, des fantômes, etc., ça veut dire que nous n'avons pas encore assumé dans notre imaginaire le rapport réel au monde ; ça veut dire que nous sommes encore, chacun... chacun a ses problèmes, c'est vrai, non seulement ses problèmes individuels mais aussi ses problèmes collectifs : quand il faut réparer le système de répartition de l'eau dans une commune, eh bien il faut réparer le système de l'eau dans une commune, là on ne va pas dire une poétique, une intuition du monde ; il faut le faire, c'est un truc concret. Mais à partir de là, il faut faire autre chose : il faut faire non seulement un système de conduite d'eau dans une commune et puis que ça ne donne pas l'occasion à un vol, etc., mais il faut faire l'autre chose : mon rapport à toutes les communes du monde, pas mon rapport à toutes les communes de mon pays mais mon rapport à toutes les communes du monde, mon rapport à toutes les communes impossibles, à toutes celles qui n'ont même pas un puits dans un désert et mon rapport à toutes les communes, et si je ne fais pas ça, mon travail pour l'installation de l'eau dans ma commune, c'est très bien mais ça me coupe de mon travail de conception de ce que c'est que le monde dans lequel je vis. Et le monde dans lequel je vis n'est plus régi par des grands courants de volontés poussés par des civilisations conquérantes, c'est ça la nouveauté du monde. Les Etats-Unis sont la plus grande puissance du monde mais ils sont aussi fragiles que l'empire soviétique, ça peut s'effondrer en une journée, de même que l'empire soviétique s'est effondré en une journée parce que les empires ne sont pas éternels.


Alors, là, je viens de bric et de broc, j'en viens à quelque chose qui m'est cher : la seule alternative au fascisme qu'il y avait aux Etats-Unis, - parce qu'il y avait une naissance du fascisme : n'oubliez pas qu'à la veille de l'entrée en guerre des Etats-Unis à la Seconde Guerre Mondiale, 78 % des Américains pensaient qu'Hitler n'était pas si mal que ça et que s'il n'y avait pas eu Roosevelt, les Etats-Unis ne seraient probablement pas entrés en guerre, et...comment il s'appelle, celui qui a traversé l'Atlantique... Lindbergh. Lindbergh était un fasciste. La seule alternative au fascisme, parce qu'il y avait une forme de fascisme quotidien, domestique, paisible et d'autant plus terrifiant aux Etats-Unis, c'était la colonisation ; c'était le métissage, c'était le produit inattendu, imprévu et nouveau. Et ce produit inattendu, imprévu et nouveau, c'était Obama ; il n'y pas à sortir de là. La seule possibilité pour cette énorme puissance de ne pas verser dans le fascisme, c'était d'aller du côté de la colonisation. Je dis ça depuis un an à mes amis Noirs Américains et ils me disaient, le plus souvent : "No way, no way" ; ils ne veulent pas parce qu'ils pensaient qu'Obama n'était pas assez noir, de même que les Blancs pensaient qu'Obama était trop noir. Et la réalité, c'est que la seule possibilité d'esquive de cet énorme corps collectif des Etats-Unis, c'était ça, la colonisation, qui n'était pas encore faite et acceptée. Nous disons tous les jours, entre Little Italy et Chinatown, il y a une rue et que depuis deux siècles, cette rue n'a jamais été traversée par personne. Il n'y a personne qui est allé de l'autre côté et que, par conséquent, ce n'était pas la colonisation, c'était la juxtaposition de communautés qui partageaient le même idéal : le drapeau américain, le président des Etats-Unis, la Constitution, les Pères Fondateurs, etc., d'accord, qui partageaient cela mais qui ne se mélangeaient pas. Ma femme et moi nous avons vécu à Fort Lee, à côté de New York, dans un quartier où nous étions les seuls à ne pas être Coréens ; tout le quartier était coréen et c'était extrêmement paisible, parce qu'il y avait une mafia coréenne qui faisait la loi, alors personne ne vous attaquait dans les rues. Comme à Harlem, comment il s'appelle... Farrakhan, à un moment, a fait la loi. Mais, c'était des juxtapositions et maintenant, les Etats-Unis sont entrés dans la connaissance de l'imprévisible d'une colonisation parce que, qu'est-ce qui entre à la présidence des Etats-Unis, quelqu'un qui est né aux Etats-Unis mais dont le père est kényan, dont la mère est blanche ; qui a fait ses études en Asie, en Indonésie, etc. ; qui a vécu en Afrique, qui a vécu aux Etats-Unis... c'est la colonisation du monde, non seulement la colonisation raciale mais aussi la colonisation culturelle. Et je pense que c'est un évènement fondamental de l'histoire des humanités d'aujourd'hui.


Je suis un peu déçu des dernières déclarations d'Obama, parce que nous avons écrit un livre avec Patrick Chamoiseau qui s'appelleL'intraitable beauté du monde et qui étudiait le phénomène Obama, mais nous avons dit qu'il se pourrait que la fonction même de président des Etats-Unis pervertisse la qualité de l'homme Obama. C'est possible, qu'à exercer une fonction aussi importante et aussi absolue, on prenne de mauvaises habitudes. Mais ce qui est important, parce qu'il dit maintenant que ce n'est pas l'Occident qui a fait qu'en Afrique il y ait des soldats enfants, qu'il y ait la misère ici ou là...ce n'est pas vrai du tout ! C'est la colonisation... C'est embêtant ; mais ce qui est fondamental, c'est que l'élection d'Obama est un phénomène.


Ce n'est pas un acte politique, l'élection d'Obama, c'est un acte poétique, c'est-à-dire que c'est un acte par lequel la communauté des Etats-Unis cesse de vivre sur un non-dit fondamental qui était terrifiant, à savoir que les grands héros, les fondateurs de cette Histoire, - Washington, Jefferson... - étaient des possesseurs d'esclaves et que quand ils disaient : "Tous les hommes naissent libres et égaux", les Nègres n'étaient pas dedans. Parce que c'était des possesseurs d'esclaves et que Jefferson, sur son lit de mort, a refusé de libérer, d'affranchir ses esclaves, sans doute dans l'intention louable de ne pas faire du tort à ses héritiers, de ne pas leur enlever leur héritage. L'homme qui a fait la Déclaration des Libertés aux Etats-Unis a refusé d'affranchir ses esclaves sur son lit de mort. Et il y avait là un non-dit de l'Histoire américaine qui était fondamental ; une nation ne peut pas vivre avec ça éternellement et il est certain que l'élection d'Obama est une manière de rattraper l'Histoire américaine, de la compléter, de rattraper le non-dit et de compléter réellement cette Histoire américaine.


Ce que je veux dire, c'est qu'aujourd'hui l'Histoire, le mouvement du monde ne se fait plus avec de grands continents qui envahissent le monde, qui le réalisent comme les capitalismes et les colonisations ont réalisé la totalité monde, et qui l'exploitent, etc. Les grandes civilisations aujourd'hui se transforment en des multitudes de cultures et ce sont des cultures limitées qui font mouvoir le monde, et non plus des grandes civilisations. Je dis depuis longtemps que la Chine va s'archipelliser, que les républiques à la périphérie de la Chine vont se séparer du corps central - ça commence ces jours-ci-, et que les Etats-Unis vont s'archipelliser : déjà, la Californie est la septième puissance économique du monde, en dehors des Etats-Unis ; le Texas va sûrement avoir une sorte de volonté de se séparer. Ca ne veut pas dire qu'ils vont être séparés, opposés, ça veut dire que le continent, que les Etats-Unis vont s'archipelliser, la Chine va s'archipelliser et ce qui se passe, c'est que l'Europe s'archipellise. L'Europe s'archipellise, d'une part parce que des nations comme l'Allemagne ont toujours été des nations archipellisées et que, d'autre part, des nations comme la France s'archipellisent aussi. De plus en plus, il y a des réalités culturelles fondamentales ; il y a des réalités méditerranéennes, bretonnes, occitanes, catalanes, corses, etc. qui vont constituer des éléments et ce sont des petits pays. Je crois à l'avenir des petits pays. Si nous voulons résister aux méfaits globaux du capitalisme...

 

Pourquoi les capitalismes sont néfastes ? Parce qu'ils produisent tellement de revenus à partir de l'exploitation des richesses du monde que ces revenus donnent lieu à des spéculations financières. C'est ce qui s'est passé aux Etats-Unis, c'est ce qui s'est passé moins en France, c'est pourquoi elle a un peu échappé à la crise mais ce qui s'est passé dans la crise, c'est que les bénéfices accumulés à partir de l'exploitation des richesses du monde ont donné lieu à des jeux financiers, à des paris financiers qui ont marché, ont marché, ont marché, ont marché, ça a produit, ça a produit et puis un jour, ça s'est cassé et je mets au défi qui que ce soit de dire pourquoi ça s'est cassé. Parce que le système capitaliste, comme tous les systèmes mondiaux à l'heure actuelle, vit dans l'inextricable, dans l'inattendu et l'imprévisible. Je suis très amusé quand les pseudo-économistes les plus grands disent : "Dans un an, ça va s'arranger." Ca, c'est la bêtise la plus totale ; ça peut s'arranger demain matin, mais ça peut rester comme ça pendant vingt ans parce qu'il n'y a plus de décision prévisible, on ne peut plus prévoir ce qui va se passer et, à mon avis, notre seule possibilité de vivre dans cet imprévu et cet inextricable du monde, c'est d'organiser l'existence des petits pays. A mon avis, les petits pays ont plus d'avenir que les grands. Les grands pays sont producteurs de catastrophes et les petits pays sont peut-être amenés à être producteurs de vie, accordés à la vie du monde ; au fond, on peut dire la chose de la manière suivante : les grands pays sont des producteurs de catastrophes et les petits pays peuvent être des producteurs de réparations écologiques, de coexistence et d'harmonie avec le monde. Je crois que c'est ce que j'appelle une poétique de la mondialité réelle et je crois que c'est notre espoir, à l'heure actuelle.

 

Merci.

 

Par : Édouard Glissant

 

Crédit de publication : Maud Blachier   

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 8 Novembre 2012

Catherine Boudet, écrivain et poète
Honneur pour Catherine Boudet, écrivaine réunionnaise établie à Maurice et qui s’est vue décerner le Grand Prix de poésie Joseph Delteil. Cette récompense lui a été octroyée pour son recueil Les Laves Bleues dont, dit-elle, la plupart des poèmes sont consacrés à Maurice. La remise du prix aura lieu le samedi 8 décembre au centre historique de la Place Saint Ravy, à Montpellier, France, dans le cadre des 70e jeux littéraires méditerranéens.

 

Le Grand Prix de poésie Joseph Delteil consacre un manuscrit dont la sensibilité et l’écriture poétique suscitent une émotion profonde et durable. Des extraits du recueil primé ainsi qu’une présentation de l’auteure réunionnaise paraîtront dans le prochain numéro de la revue Souffles. Fondée par les poètes Robert Marty et Paul Bouges à Montpellier en 1942, Souffles est l’une des plus anciennes revues françaises de poésie et la plus ancienne du Languedoc. Elle est éditée par l’association Les Écrivains Méditerranéens. Elle compte parmi ses collaborateurs des poètes de renom tels que Mohamed Dib ou Blaise Cendrars…


Catherine Boudet est l’auteure de quatre recueils de poésie, Résîliences (L’Harmattan, 2007), Le barattage de la mer de lait (Ndze, 2009), Nos éparses nos sulfureuses (Acoria, 2010, préfacé par Ananda Devi) et Haïkons, petits poèmes à emporter (Kirographaires, à paraître, novembre 2012).

 

 

Article paru dans Le Mauricien

8 novembre, 2012

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 5 Novembre 2012

311134_3218009228276_1306305502_n.jpgLokandya    

 

Brève

Par une image surprenante ou même déconcertante, le poète est comme un homme qui est monté en un lieu plus élevé et voit autour de lui un horizon plus vaste où s’établissent entre les choses des rapports nouveaux, rapports qui ne sont pas déterminés par la logique ou la loi de causalité, mais par une association harmonique ou complémentaire, en vue de donner un sens. En lisant Pwent tete soley, un recueil de poésie en créole de Fortestson Fenelon dit Lokandya, publié aux États-Unis, chez Edu-cavision, je remarque qu’il n’échappe pas à cette fatalité littéraire. Ses mots s'arrangent, pour devenir des vers solides qui racontent notre vécu - PS : Par respect pour les non-créolophones, je reprendrai ces extraits créoles en français, sous peu, dans la dimension poétique propre, avec l'accord de l'auteur, mais en attendant on peut traduire; une traduction en créole haïtien est désormais disponible sur Google-traduction. 

 

Tout folim yo monte al jwenn soley / bel rev nan domi / bel koze m’pale chak jouk / bel plezi m’ganyen douvan jou / tout kache byen fon nan vant soley // Ou se boul soley mwen / ak ou / m’ganyen le mondyal / jwet pa’m ak pa’w / se trible tout andedan vant lavi / tik-tak, tik-tak, tik-tak, tik-tak, tik-tak… voup toup / men nan bouda lavi / tout late kanpe pou bat gro bravo / Ou se boul soley mwen / ou klere men’m vre rev nan domi / bo kote’w tout moun kadav / bouch nan bouch
nap soufle
nap gonfle lavi
nap gonfle blad lavi
nap gonfle trip lavi
nap gonfle bouda lavi / ou se boul soley mwen

 

Dans la poésie en créole de l’auteur de Nuits à deux battants (Edition Page Ailée), la parole écrite a deux fins : elle veut produire dans l’esprit du lecteur un état de conscience, et un état de joie. C'est une poésie émanant de la vie populaire et du quotidien. Dans un premier cas, les objets sont les choses primordiales, il s’agit de fournir une expression analytique exacte et complète, de faire progresser le lecteur par des chemins continus jusqu'à ce que le circuit du réalisme merveilleux et des hallucinations soit complet. Dans un pragmatisme bleu nuptial il nous fait découvrir la fulgurance du beau et du vrai avec une parole non heurtée ni distraite sans  cacher la folie des nuits iniques qui refusent toutes idées qui reviennent.

 

Aswèa tout folim yo pran lari / lonbraj mwen ale jwenn van / tout sa ki di / tout ti kont / tout tripotay / ajenou nan pye’m // Bri lannwit fè mikalaw nan tèt mwen / bri moun kap kriye mizè / bri ti moun ki grangou / bri lanmò / bri ti moun ki fèt / bri bal / bri koudeta / bri fèt / bri alsiis, isss, isss, isss, isss / tout pèdi nanm yo nan mitan lannwit / Aswèa lannwit gen tout koulè / koulè malè / koulè san / koulè lanmou / koulè lanmou ki pèdi fren nan vant simityè // Lannwit rele’m pa’m / ak li m’pran tout randevou / tout sekrè lannwit ekri sou po do’m / lannwit se mwen m‘se lannwit / love pou love nap teke / nap teke rive jouk nan simityè

 

Dans un second cas par les moyens des mots, comme le peintre par celui des couleurs et le musicien par ses notes, la poésie en créole de Fortestson ‘Lokandya‘ Fenelon se veut un spectacle, une émotion ou même une idée abstraite, un dit de non-dit, qui constitue une sorte d’équivalence à la solubilité de l’esprit. Ici l’expression devient sa marche principale. Il informe le lecteur, il le fait participer à son action créatrice. Il le place dans la bouche secrète de son esprit, une énonciation de tel objet ou de tel image qui est agréable à la fois à la penser qu’aux organes physique de l’expression.

 

Yon zetwal file / de file / twa file / yon latriye file / souf nou pa sispann kwaze nan gran chimen / chak bò lari pòtòprens / nou kase / randevou ak souf nou / nou kase randevou ak lanmou / nou kase randevou ak lanmò

Pa bò isit
bay soley la dlo nan je
moun di lanmò bonjou nan fason pa yo

Chak revèy sonnen / yon lè lanmò sonnen / Tak, tak, tak, tak, anmweeeeeee / Rèl la kreve almanak / yonn / de / twa / yon latriye deja pran kannte / yo pati / yo pati byen lwen kite zile a / yo pati / yon bann pati / yon bann ak yon pakèt pati / tout sekèy pran lari / tout lanmò pran lari / chak jou ki tanmen se yon dèy simityè

Des thèmes qui expliquent une grande partie de la poésie créole de Lokandya sont la nuit, l’amour, la vie, la mort, l'érotisme, la nature, la fuite du temps ou la beauté du monde. Ce sont des mots qu’il écrit et laisse aux battants de la porte de l’être aimée. Des thèmes qui guident une poésie et enveloppent une narration à une mesure solennelle et d'un progrès enchanté dont les visions les plus affreuses ne peuvent altérer l’intime et la souveraine douceur.

 

Nan pwent tete w / tout manti fè fon / venn nan kòw se chimen / ki mennen dwat nan panse gayak / ou se solèy mwen / lan pwent tete w / lavi a bay randevou / lavi a monte pye bwa

 

Parole bien faite, en meuble des attitudes physiques, une stylisation des attitudes verbales d'un discours et d'une conversation poétique. Il y a l’allure d’un homme qui discute, qui distingue et qui explique, éminemment approprié à la tournure d’esprit nationale qui résume la situation par des sentences bien frappées, une espèce de verbe et de proverbes. Pwent tete soley est une poésie fulgurante, une révélation de la poésie créole moderne, après des textes en créoles à succès comme, Boudalavi, Simitye pran lari, Folitoufonnen, Lanmoutoutouni. Dans un monde tout particulier, la poésie créole de Lokandya nous conduit à des endroits inhabituels. Une parole forte qui nous transporte le cœur mais aussi la tête. Un auteur qui nous invite à naviguer dans des vagues et à fureter des labyrinthes.-

 

Thélyson Orélien

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Rédigé par Parole en Archipel

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Publié le 1 Novembre 2012

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La rubrique | Poésie de bord

Bientôt un mois.

En octobre dernier, je me suis laissé traverser par les récifs d’une île flottante, à la dérive. Douce Idylle dans laquelle les nord-passants, en quête de bleu pur, plongent leur désir de chaleur pour y noyer la froideur de leurs jours nocturnes. Tantôt douce, sévèrement rebelle, tantôt têtue dans ses caprices de « Maîtresse de l’eau »

Sous la pluie tropicale, à l’arrivée, La Gwadloup a marché dans mon sang et ainsi fait battre mon cœur au rythme des pilons de café, d’épices, qu'on croit toujours trouver dans ce qui reste d’un quelconque héritage colonial. Une Gwadloup qui fut jusque-là inconnue à mes yeux, mes papilles, mes tressaillements de froid cyclonique et de créole parlant-chantant. Ses secrets sont les miens. Finalement, je la connais pour avoir depuis toujours pris un malicieux plaisir de mimer et de danser cette même transe « dos-bas » du vent. Loko, nous deux !

Quelle est donc cette île si ce n’est mien ? Si ce n’est que l’allongement inavoué, en puzzle, de ce qu'est mon propre coin de terre. Une saveur retrouvée et une volonté propre de nier la volonté de se reconnaître, s’identifier, se retrouver de l’autre côté d’une Caraïbe en quête d’elle-même.

Aujourd’hui encore, je me mets en marche, en route, au même rythme que la machine Gwadloup. Je me cherche encore. Elle se cherche encore. Je l’ai vue se chercher dans le caractère fort, rauque, de ses corridors, le va-et-vient de ses dames venues de toute part. La voltige de ses vagues, le regard de la vie luisant sur la mer…

La mer encore la mer.

La misère grimée pour tromper le vif d’un espoir debout.

Je me trouverai un jour, alors que la machine continuera de tourner dans le sens des Alizés. Je la trouverai. Et je dirai, je suis moi. Je dirai c’est bien elle…

 

Emmanuel Vilsaint

Comédien, dramaturge

Rédacteur dans la revue Parole En Archipel

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 1 Novembre 2012

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Nous traversons le Saint-Laurent
comme on tue le jour,
à petits coups de pierres frileuses.

Non loin du Vieux-Port, quelque part près de la place Royale, nous respirâmes soudain une odeur singulière. La jeune femme assise derrière moi, à l’endroit même où j’avais écrit une lettre à mon père, se leva et vint prendre place en face de moi.

Je humai l’air en regardant de part et d’autre du fleuve.

C’était une odeur humide et accablante, épaisse, presque vaseuse, semblable à celle qui monte d’un sous-bois marécageux, au fond d’une savane abandonnée. Un mélange d’eau, de terre et de plantes décomposées ; une senteur de boue, de varech, de mousse vieillie et de végétation noyée.

En arrivant sur le quai, nous découvrîmes un cours d’eau immense, aux eaux lourdes. Nous comprîmes tous les deux, sans avoir besoin de prononcer un mot, que c’était le Saint-Laurent.

La mère des fleuves.

Celui qui prend naissance dans les Grands Lacs, longe l’Ontario, traverse le Québec et rejoint l’océan Atlantique. Celui qui, dans sa partie ontarienne, dessine une frontière entre le Canada et l’État de New York. Le fleuve des peuples autochtones, des baleines et des bélugas. Un fleuve mythique, chargé d’histoires et de légendes, dont on disait parfois qu’il se confondait avec l’âme même de l’Amérique.

Après avoir gagné l’autre rive, nous prîmes la direction du pont Jacques-Cartier. La Mazda 3 nous conduisit jusqu’à un vaste terrain où s’étendait un stationnement presque désert.

Devant nous se trouvait la marina de Longueuil, posée au bord du fleuve. Quelques pêcheurs s’attardaient sur la rive. Un vieil homme, un peu à l’écart, regardait l’eau.

Il n’avait rien de particulier, sinon sa peau brune, profondément ridée, qui lui donnait un âge presque indéfinissable. Il ne parlait pas. Il bougeait à peine. Il semblait simplement attendre quelque chose du fleuve.

Nous descendîmes de la voiture comme on descend pour saluer une présence.

Il faisait chaud et humide. Le Saint-Laurent roulait lentement ses eaux troubles, avec cette lourdeur tranquille des choses qui n’ont pas besoin de se presser pour arriver quelque part.

Au bout d’un moment, je m’approchai du vieil homme et échangeai quelques mots avec lui.

Plus tard, lorsque nous eûmes repris la route, je tentai d’expliquer mon geste à ma compagne. Je cherchais mes mots, mais ils venaient difficilement. J’hésitais.

— Chaque fois, dis-je enfin. C’est toujours la même chose. Chaque fois que je vois un vieil homme assis au bord d’une rivière, de la mer ou d’un fleuve, il faut que j’aille lui parler. C’est plus fort que moi.

Nous avancions vers le pont Champlain. De là, la route devait nous ramener jusqu’à Montréal.

Pendant longtemps, je m’étais demandé pourquoi j’agissais ainsi. Je ne comprenais pas cette attraction. Je voyais un vieil homme au bord de l’eau et quelque chose, en moi, me poussait vers lui.

Mais ce jour-là, je crus enfin en connaître la raison.

Je me tus.

Le silence s’installa dans la voiture et se prolongea entre nous. Puis elle finit par me demander :

— Et quelle est cette raison ?

Je regardai la route devant moi.

— Maintenant que je veux te l’expliquer, cela me paraît un peu ridicule.

— Ce n’est pas grave. Dis-moi quand même.

Je pris quelques secondes avant de répondre.

— Tu vois ces hommes très vieux, assis au bord des fleuves ? Je crois qu’ils ne sont pas seulement là pour regarder l’eau. Ils viennent peut-être y mesurer ce qui leur reste de temps. Ils s’assoient devant le courant comme on s’assied devant sa propre vie. Ils regardent passer ce qu’ils ne pourront plus retenir.

Je marquai une pause.

— Peut-être qu’à leur manière ils narguent la mort. Peut-être qu’ils tuent le temps avant que le temps ne les emporte. Le fleuve devient alors leur miroir, leur chanson silencieuse, une façon d’amadouer la vie tandis que l’eau poursuit sa route.

Je ne sais pas si j’étais assez jeune pour comprendre cela, ou déjà assez vieux pour le pressentir.

— Et toi, pourquoi vas-tu leur parler ? demanda-t-elle.

— Parce qu’au fond de moi, il y a une ou deux questions que je voudrais leur poser depuis toujours.

— Lesquelles ?

Je regardai le fleuve disparaître derrière nous.

— Je voudrais qu’ils me disent ce qu’ils aperçoivent sur l’autre rive.

Je laissai passer un instant.

— Et s’ils ont découvert comment on fait pour traverser.

Thélyson Orélien

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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