Publié le 5 Septembre 2012

Critiques des livres d’Arnaud Delcorte, 

 par Benoît Pivert (*)

 


1) Le goût de l’azur cru (Le Chasseur Abstrait, 2009)


 

booksad1-copie-2« Pourquoi parler encore lorsque nos cœurs ont tout connu ? », interroge le poète Arnaud Delcorte. Peut-être parce qu’il y a du plaisir à trouver les mots pour dire la jouissance, parce que parler du désir est un moyen de le maintenir en vie et que se résoudre au silence serait comme un avant-goût de la mort. A travers son recueil Le goût de l’azur cru [1], Arnaud Delcorte a donc choisi de parler encore et d’ouvrir au lecteur ce cœur qui a déjà tant de fois tressailli et vibré, c’est-à-dire vécu. Si le poète a le goût de l’azur cru, c’est qu’il aime la vie quand elle a les couleurs intenses du bleu de Matisse ou de l’orient de Delacroix, cette vie qu’il croque à pleines dents tandis que ses veines palpitent d’un désir rouge sang. Il n’y a rien de pastel ni de mezzo voce chez Arnaud Delcorte. Au contraire, le désir est fait chez lui de bruit et de fureur. Ce qui fascine le poète, c’est la part animale de l’homme. Dans l’orgasme, c’est la bête qui hurle comme on hurle à la mort. Il n’y a plus de fierté qui tienne. L’être s’abandonne au plaisir comme on rend les armes. Nu et pantelant. Ce que le poète décrit, c’est l’urgence, l’impériosité du désir dans un corps inflammable. Il suffit d’un regard pour que le corps et le cœur s’embrasent, pour que soudain un homme se retrouve à poursuivre à travers le dédale d’une médina un pâtre ensorceleur. Et tant pis si l’ami ou l’amant qui est là s’avère incapable de comprendre et menace de partir. Chez Arnaud Delcorte, les personnages sont prêts à aller jusqu’au bout de la terre pour un regard entraperçu, pour cette lueur capable de faire reculer le désespoir. Pourtant, ces regards désirés, convoités, mendiés ne sont pas toujours lumineux. Beaucoup sont ténébreux, inquiétants, coupants comme l’acier, certains portent même « l’estocade » mais n’est-il pas délicieux d’être blessé ?

 

Chez Arnaud Delcorte, amour, désir et souffrance vont rarement l’un sans l’autre. La passion se mesure à l’aune de la souffrance infligée ou reçue. Faut-il y voir le signe d’un masochisme personnel, toujours est-il que le sujet lyrique qui s’exprime à travers les poèmes est le plus souvent dans la posture de l’esclave ou du chien, de l’humilié qui jouit de la douceur de l’offense. La douleur est consentie, recherchée. Elle est l’aphrodisiaque sans lequel la vie serait insipide. C’est elle qui permet au cœur de continuer à battre : Sans le poignard qui fouaille nos ventres / Sans la crainte de te perdre / Sans l’affirmation de la douleur / J’abdiquerais [2]. En cela, Arnaud Delcorte est un romantique. Ses personnages aspirent à être décentrés, déboussolés, arrachés par la souffrance à la morne répétition des jours semblables. Comme le René de Chateaubriand qui priait pour que se lèvent les orages désirés, les personnages d’Arnaud Delcorte guettent « les ouragans magnétiques »[3]et aspirent aux « dérèglements d’étoiles »[4]. Mais survit-on aux ouragans magnétiques ? La question semble de peu d’importance. Un « amour incendiaire »[5]vaut bien des steppes et des terres brûlées.


Peut-être l’amour fusionnel qui inspire tant de pages du recueil n’est-il qu’une expression de cet amour de l’informe, nostalgie de l’absence de la séparation originelle, volonté de se fondre dans l’autre avec la peur – mais surtout le désir secret – de s’y perdre. Arnaud Delcorte célèbre le mélange des corps, la fusion des semences. Ses corps n’ont qu’une hâte, c’est d’abolir dans des étreintes furieuses la distance qui les sépare, pour que les sangs et les salives se mélangent, pour que la lave qui bouillonne sous les épidermes ne forme plus qu’un épais torrent rougeoyant.


La recherche d’un amour fusionnel n’est qu’une des formes que revêt la quête dans les poèmes d’Arnaud Delcorte. Bien que les hommes mis en scène puissent apparaître comme prisonniers de la chair et esclaves du désir, combien de fois ne perçoit-on pas à travers leurs étreintes la soif d’un au-delà et le désir d’une élévation ? Ce qu’il y a au fond des gorges, c’est « cette fleur immaculée d’idéal »[6]. Par des chemins détournés, la poésie d’Arnaud Delcorte rejoint soudain la mystique. L’enthousiasme qui habite ces hommes que l’on croise au fil des poèmes est à prendre au sens étymologique de « possession par un souffle divin ou par la présence d’un dieu. » Il est un élan vers quelque chose qui nous dépasse. La chair n’est qu’un tremplin qui propulse vers quelque chose de plus grand. La poésie d’Arnaud Delcorte se fait « religieuse » encore dans la ferveur, dans l’attente du sauveur. Lorsque l’Autre survient, c’est, comme dans l’Education sentimentale de Flaubert, à la manière d’une « apparition ». Dans la sotériologie d’Arnaud Delcorte, le petit pâtre dans la médina est un jeune dieu : « Il nous promet des trésors enfouis / Des autels de rayons »[7]. Ailleurs, c’est un ange qui surgit et ouvre l’être à une dimension nouvelle : « Je le vis un beau jour / L’ange aux yeux finement bridés / Abreuvant généreusement les glaïeuls / Il serra ma main avec chaleur / J’expérimentai la naissance / D’une émotion supplémentaire / Entre plénitude et sérénité »[8]. L’autre devient le rédempteur, le thaumaturge dont l’imposition des mains délivre celui qui ploie sous le fardeau : « Tu recouvres d’un geste / Les instances du désespoir »[9]. Toute la création se prosterne soudain devant ce nouveau Christ venu éclairer la face de la terre : « La cendre des sacrifices miroite dans les rayons que tu découpes / Les fleurs de tilleul s’inclinent / Sur tes épaules »[10]. Chaque jour est une nouvelle résurrection.


Filant à travers son recueil la métaphore religieuse, Arnaud Delcorte fait du triangle du bas-ventre le « détroit du tabernacle »[11]. Certes, l’image eût été blasphématoire pour des poètes anciens comme Gryphius ou Hoffmannswaldau mais comme chez les baroques allemands on oscille sans cesse chez Arnaud Delcorte entre l’aspiration vers le haut et le poids de la sensualité. C’est ainsi que l’on passe sans transition du vocabulaire des mystiques à la langue de la chair car Arnaud Delcorte est aussi un explorateur des corps. Comme un Champollion, il en décrypte l’alphabet oublié, en déchiffre le langage hermétique, mystérieux. Il en étudie la géographie, le relief, les failles, les criques et les promontoires. Le souvenir de villes exotiques resurgit au contact des épidermes ambrés. Ses personnages se jettent dans les fleuves des corps pour remonter à la source, en acceptant que la noyade soit le prix à payer. Et c’est une fois encore cette nostalgie entêtante de la fusion originelle. Toutefois, bien qu’Arnaud Delcorte chante plus volontiers la passion charnelle, dévorante, obsédante, de son recueil l’amour serein, épuré, éthéré – sans être nécessairement mystique – n’est pas absent. On est parfois dans le voisinage de l’amour courtois. L’autre est élevé sur un piédestal. On convoque à son endroit les métaphores les plus flatteuses : « De toutes les mémoires / La tienne est mon seul habit. » Même s’il existe une curiosité insatiable pour de nouveaux regards, de nouveaux plaisirs, de nouvelles évasions, lorsque le désir parvient à se fixer et laisse au sentiment le temps de s’épanouir, c’est l’occasion de belles déclarations d’amour qui ravalent au rang de mirages toutes les tentations : « Il y a au monde une myriade de petites flammes impatientes / Et autant d’occasions de voir / Et d’aimer / Pourtant / A bien y regarder / Il n’y a vraiment que toi pour moi ». Qui eût cru que l’on pouvait avoir tout à la fois le goût de l’azur cru et celui de la sagesse ?


S’il fallait chercher à Arnaud Delcorte une parenté littéraire, on pourrait songer à Verlaine, le poète délicat des sanglots longs des violons de l’automne mais aussi celui des parfums musqués et des bas-fonds de la chair. Comme Verlaine, Arnaud Delcorte ne craint pas de plonger dans la fange car à l’en croire et en vertu d’une secrète alchimie, c’est « dans la fange [que] s’épanouissent les essences saturnales »[12]. La mélancolie qui affleure parfois est verlainienne encore. Elle naît de l’impermanence du désir, c’est l’inquiétude de l’après, le ver dans le fruit du plaisir, la peur de la chute après avoir connu l’azur. Certains poèmes d’Arnaud Delcorte ne sont pas non plus étrangers à l’univers poétique d’Else Lasker-Schüler qui a su dire les mille et une nuances de l’amour, de la passion, de la jalousie, du chagrin, de la peur de la perte avec quelques palmiers, le sable, le désert, l’oasis, le vent, le soleil et la lune. Certains vers d’Arnaud Delcorte auraient pu voir le jour sous la plume d’Else Lasker- Schüler : Il arpente l’espace qui m’entoure / Allumant des soleils à chacun de ses pas[13] ou encore Tu es comme nous tous / Rosée / A l’embrasement du premier soleil[14]. On pourrait songer encore à Bernard Delvaille né en 1931 à Bordeaux et mort à Venise en 2006. Il a, comme Arnaud Delcorte, le goût des voyages et des garçons, de ces compagnons d’une nuit qui sont « une variété douce d’absinthe »[15] (Retrouvailles, A. Delcorte). Ils sont tous deux des cosmopolites de la chair arpentant le globe en quête d’un regard, d’une caresse furtive ou d’une étreinte. Leur œuvre est jalonnée de villes qui sont autant de souvenirs de visages ou d’atmosphères comme ici Amsterdam sous la plume de Bernard Delvaille : Amsterdam – Rembrandtsplein / Je mourrai sous le ciel de l’aube / tel un enfant sans cœur / dans les reflets froids du matin / ô solitude[16]. Manhattan, Bruxelles, Gandhara sont chez Arnaud Delcorte des escales – titre du premier recueil de Bernard Delvaille. Il existe bien quelques différences. Dans Le goût de l’azur cru, les couleurs sont plus chaudes, les rencontres plus fiévreuses, les peaux plus cuivrées. Bernard Delvaille, lui, a le goût du Nord, de la Baltique, des brumes, des vastes et mornes plaines d’où des titres plus sombres comme Blues (1951) ou Le vague à l’âme de la Royal Navy (1979). Pourtant, ce que dit Alain Bosquet de l’œuvre de Bernard Delvaille s’appliquerait tout aussi bien à la poésie d’Arnaud Delcorte : « son œuvre développe les thèmes de l’amour et des amours, de l’errance et du voyage au loin et en soi »[17].Et il est jusqu’à cet autoportrait de Delvaille qui ressemble au visage d’Arnaud Delcorte tel qu’il se dessine à travers ses poèmes : « Il faudra dire que j’aurai aimé […] la mer, les bars et les garçons, et que le marin est mon frère, […] que j’aurai aimé les chardons bleus des sables, les roses jaunes, le genièvre et l’aquavit, les drapeaux, toutes les eaux, de canal ou de marécage, d’étang comme d’estuaire, de lac et de rivière »[18]. Il ne manque à cet inventaire que le goût de l’azur cru. Mais est-il bien raisonnable d’invoquer des affinités littéraires au risque de noyer dans le tumulte la voix unique d’Arnaud Delcorte ? Ce que l’on demande à la poésie en ce début du XXIe siècle, ce sont des métaphores inédites, des images vierges, des fulgurances surprenantes et c’est précisément ce que nous livre Arnaud Delcorte « à travers les cataractes lyophilisées de poudres multicolores, […] les yeux noyés dans l’involution des cumulus »[19]. Non, il n’est pas vain de parler encore même si le cœur croit avoir tout connu.

 

 

2) Ecume noire (L’Harmattan, 2011)


 

http://www.mollat.com/cache/Couvertures/9782296541597.jpgEcume noire vomie par les océans que les hommes ont souillés, écume noire des rêves d’ébène, caresse des flots qui s’offrent et se retirent, l’écume, insaisissable et impermanente, est le leitmotiv du dernier opus poétique en date d’Arnaud Delcorte. Plus encore que dans ses précédents recueils [1], le poète écrit, la rage chevillée au corps. Dans les premiers textes d’Ecume noire [2], la plume tremble de colère. Arnaud Delcorte dont la poésie est communion avec l’univers, fusion avec le ciel, la terre et la mer, a le cœur meurtri par les blessures que l’homme inflige au monde, superbe barbare qui pille, assassine et piétine. Il y a pourtant tant de splendeurs à décrire, tant d’ivresses à partager mais comment dire encore la beauté d’un monde chaque jour un peu plus défiguré par l’horreur ?

 

Arnaud Delcorte est un poète écartelé. Ecartelé entre extase et gravité. Sa poésie est une poésie du tiraillement entre l’abandon aux sens et la quête d’un sens pour surmonter l’apparente absurdité du monde. Fort heureusement, lorsque accablé il se promet de ne plus décrire la fureur elliptique des matins de juillet où l’orgasme prend à la gorge comme une résurgence, ce sont les sens qui finalement l’emportent et nous valent de somptueux poèmes. Malgré le titre sombre de son recueil, Arnaud Delcorte ne se fait pas le chantre de l’apocalypse. Malgré l’infamie, malgré les désastres, il veut contre vents contraires et marées noires garder foi en l’homme et espérer un sursaut salvateur. Pourquoi écrirait-il sinon ? Il faut être porté par l’espoir pour vouloir à la raison des lendemains rendre la vision des fous. Le poète veut croire en la possibilité / si ténue / soit-elle / l’éventualité / d’une étincelle. Mais Arnaud Delcorte sait aussi ce qu’il est en droit d’attendre des hommes. L’amour, on peut toujours en rêver…

 

Lorsque le spleen le gagne, c’est vers l’Orient qu’il se tourne. Il y a du Rimbaud chez Arnaud Delcorte. Le Maroc est son Abyssinie. Orient, terre de violence mais aussi terre de renaissance. Quand il parle de l’Orient, sa voix se fait envoûtante comme le son de l’oud dans la nuit du désert. Par chance, ils sont nombreux là-bas, les corps capables de faire surgir l’étincelle, corps cuivrés, corps offerts, oueds auxquels s’abreuve le poète pour désaltérer cette soif qui hante tant de pages. Mais Arnaud Delcorte sait aussi le mirage de l’Ailleurs et de l’Autre. Quand il ne se perd plus dans la géographie des corps, qu’il n’est plus happé par sa quête et que se distend le ressort du désir, il entrevoit alors ce qu’il cherche désespérément à oublier – et la sagesse a un goût amer :

 

J’ai beau chercher et chercher encore

Il n’y a pas d’ailleurs

Pas d’ailleurs

De toi

 

Et ne nous y trompons pas

Toi

C’est moi

 

Arnaud Delcorte entrevoit que du bruit et de la fureur du désir il ne restera rien. Que des cendres. On peut certes se réchauffer au contact des corps, mais l’autre ne fait jamais que se prêter. S’il s’abandonne, aussitôt il se reprend. Il est illusoire d’en vouloir garder autre chose que des mots :

 

Que puis-je garder de toi

Sinon l’ineffable saveur de l’instant

 

Que puis-je

 

Vraiment

 

Rien non sûrement rien

Ne reste

A la fin

 

Les mots parviennent à conjurer la douleur mais pour combien de temps encore ? On sent affleurer une angoisse, l’appel de l’océan, de la noyade comme fusion suprême, l’appel de l’écume : Etre écume / Puis d’écume devenir / Trace / Et absence. C’est sur ces vers que se referme le recueil. On espère pourtant que ce ne seront pas les derniers. Il faut souhaiter à Arnaud Delcorte ce qui le fait vivre et écrire : Mer sexe et soleil ta main sur le ciel ta main solitaire susurre le martyre mer sexe et soleil.

 

 

Benoit Pivert

Maître de conférences à l'Université de Paris XI 


 * Benoit Pivert est maître de conférences à l’Université de Paris XI où il enseigne l’allemand et l’expression et culture de langue française. Il travaille actuellement sur la littérature de langue allemande dans la Palestine des années 1930-1940 et poursuit son exploration des diverses formes du mal être, notamment à travers des recherches sur les récits sombres et tourmentés de l’écrivain Hermann Ungar (1893-1929).


 

[1] Arnaud Delcorte, Le goût de l’azur cru, Le chasseur abstrait éditeur, Mazères, 2009.

[2] Ibid. p. 33

[3] Op. cit. p. 49

[4] Ibid.

[5] Op. cit. p. 22

[6] Ibid. p. 31

[7] Ibid. p. 29

[8] Ibid. p. 68

[9] Ibid. p. 84

[10] Ibid.

[11] Ibid. p. 72

[12] Ibid. p. 80

[13] Ibid. p. 66

[14] Ibid. p. 30

[15] Ibid. p. 26

[16] Bernard Delvaille, Désordre, Paris, Seghers, 1967, cité d’après http://www.florilege.free.fr/florilege/bd/index.htm

[17] Source : http://tomblands-fr.blogspot.com/2009/02/biographie-et-bibliographie-de-bernard.html

[18] Bernard Delvaille, Journal, cité d’après http://tomblands-fr.blogspot.com/2009/02/biographie-et-bibliographie-de-bernard.html

[19] Le goût de l’azur cru, p. 79-80.



[1] Notamment Le goût de l’azur cru, Mazères , Le chasseur abstrait éditeur, 2009, et Toi nu(e) dans le linceul étoilé du monde, Mazères, le chasseur abstrait éditeur 2010.

[2] Paris, l’Harmattan 2011

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 3 Septembre 2012

ZemesFabianCover22mai.jpg  « Mon cahier tacheté

  de sperme

   j’écris de travers

  pour saigner l’œil

  du bourreau…

  Mon poème

  est une écharde

  tesson d’âme

  bleue… »


Dans une prison de jeunesse, les murs de la folie s’érigent en fil d’Ariane et dissimulent un fleuve où viendrait nager le plus intrépide. Ce rempart d’actes impulsifs, parfois réfléchis, est une succession de sentiments sous couleur poétique. Une chute de paupières d’un bruit d’encre. Confus. Laconique. Cru. Téméraire.

 

Nous sommes en deux mille neuf. À l’âge de la publication de Séquences d’une confusion nue. Une première publication de Fabian Charles – alors couvé sous seize printemps – aux éditions Page Ailée, éditions Zémès. Preuve incontestable d’un besoin d’écrire. Méditer à travers l’œil du cyclone. Œuvre inégalalée en beauté. À tenir compte des mots de paon, choisis dans un glissement d’inspiration. Mature. Aux yeux de chat. Langue pendante. Griffes acérées.

 

L’objectif de ces vers s’inscrit effectivement dans une idée d’égarement. L’auteur, dans sa fougue de publier et de transcender l’écriture, se met à entrelacer les doigts des étoiles tout en privant ses yeux d’images; expectorer sa colère, un index pointé sur les lèvres; inventer des mots pour parler d’un écrivain chaotique; maudire l’incompréhension des autres dans une écriture de travers. La plume de Fabian Charles, prise d’un sentiment d’incomplétude, ne sait à quel saint se vouer. Toutefois, au-delà de toute plainte inarticulée, on accorderait à sa verve cette assurance, cette hardiesse d’aller aux confins de l’impossible, en quête d’un abri où loger sa solitude. Défier le bourreau. Déchirer le ciel. Se créer un univers. Donner vol à ses rêves.

 

La poésie, retenue comme genre, débute par une épigraphe. Une trentaine de cris hachés au seuil de l’incertitude, en butte à une modeste nudité. Si Fabian Charles se dépouille à la pleine lune, c’est pour faire de l’ombre sa lanterne; l’imaginaire, sa cocaïne, l’âme sur papier, son miroir de vérité. L’auteur est possédé – volontairement peut-être – d’un véritable démon de conscience. Sa plume, saignant de rage, de pleur, de haine, de douleur, de sens – par ailleurs, invite à accorder foi à certains vers : « Mon poème est une écharde, tesson d’âme bleue… », « J’écris de travers pour saigner l’œil du bourreau… » Faut-il croire que Fabian Charles se défend ou se condamne d’avance? Son souffle est-il entré par effraction dans le champ de la poésie? S’écarte-il du normal pour mieux tergiverser?

 

Séquences d’une confusion nue est pourtant cette mare d’encre qui reflète un poète de seize ans. Dans sa prison de jeunesse, son imagination se refuse à se hisser à mi- mât. Un désir d’être compris. Une liberté d’agir différemment. D’une variété de couleurs, Fabian Charles se complaît à peindre les murs de sa geôle d’enfance. Il éjacule, gonflé de volupté, à perdre de vue sa semence. Aucun respect pour la gravité. L’auteur se veut impavide. Il casse, réinvente les mots. Impitoyable.

 

On est pris d’une étonnante admiration pour un jeune poète qui, honnêtement, a su justifier l’expression de sa plume. 

 

Martine FIDELE

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Article paru cette semaine dans Le Nouvelliste 

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 1 Septembre 2012

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© Anca NICOLAU - Crépuscule/Dusk. De la rencontre du réel et de l'imaginaire.

 

 

« À l’aube des grands crépuscules

   La nuit est mienne ».

 

Est-ce le crépuscule en Syrie ? Là où le ciel devient rouge et qu’on ne tue pas seulement à l’arme blanche. De l’autre côté du globe, pour les peuples pacifiés qui veulent donner l’exemple, le ciel est rose et blanc. La vie est rose. On entend chanter Edith Piaf. Le lecteur de ce texte est beau. Une fleur se dépose sur ses lèvres. Qui sera le prochain prix Nobel de la paix ?

 

Nous inaugurons, Parole en Archipel, une levée de voile en littérature. Thélyson Orélien a une plume séduisante. « La nuit est mienne/ Quand tout bouge/ Quand tout dort », « Le flot/ De tes lèvres/ Coule dans les miennes ». Nous prônons l’union des corps, la réunion des lèvres, des nouvelles voix. Ici, il n’y a pas de Babel car nous atteindrons notre but. « La vie est belle/ Laide/ Douce Aigre/ Les langues décident ».

  

À l’aube du sommeil paradoxale. Nous ne sommes pas surréalistes ni néo-surréalistes, si cela c’est une ambition nous ne l’avons pas. Relisez nos textes une première fois, captez l’imaginaire, et relisez les une deuxième fois, c’est de l’ultraréalisme. Paroles en iles-mondes pour déclasser toutes aires géographiques. « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir...» Ce n’est pas du Césaire non plus. Certains critiques pour déterminer un nouveau mouvement et ne pouvant pas le cerner, le compare à un ancien. Nous disons comme Apollinaire : « À la fin on est las de ce monde ancien ». Nous acceptons toutes critiques. Car ce n’est que par la critique que l’homme s’améliore. C’est une césarienne de la littérature.

 

« Pourquoi si mous ? Ô mes frères, je vous le demande, moi : n’êtes-vous donc pas — mes frères ? » Nietzche l’a si bien dit. Quand on fait face à une civilisation de montres molles Daliniennes. Il faut des voix qui s’élèvent plus haut que le vent, plus haut même que le spiralisme. « Et si votre dureté ne veut pas étinceler, et trancher, et inciser : comment pourriez-vous un jour créer avec moi ? ». Le marteau parle, oui, mais grâce nous ne sommes plus entre le marteau et l’enclume communiste. Nous sommes en pleine démocratie.

 

« Je dirais. Je parlerais. J’aurais pu écrire la sobriété. » « Ce foisonnement qui m’invoque aux chaleurs de l’âme. L’étendard ira à l’homme qui a fait ses preuves./ Allez ! Crierai-je comme un enfant sans père. Rarement je le pense en l’imaginant, en ayant vécu la muse me salue en saison nuptiale. » «On ira/ On le connaîtra/ On le croira peut-être/ À l’avant-garde/ L’immense folie de la victoire/ C’est l’espoir » «On en a parlé/ On est foutu/ On crie la perle/ On fend l’espace/ Je les inhale toutes ces douleurs./ Tous ces ressentiments/ Je refuse les maux de tête dans le poème/ Par toute mon amour pour la clarté » «  Je la veux ma parole qui fait rire/ Récuser le non-sens » « Et je refuse ce paternalisme conformisme/ Rassurant et rétrograde qui infantilise/ Vouloir à tout prix apprendre la bonne manière/ De se conformer à son système/ Sorte d’adoubement/ D’allégeance requise avant l’acceptation. » Oui, Thélyson.

 

Le lecteur doit comprendre que la nouveauté n’est pas un trésor occidental, américano-européen. Que le Nord entre dans le Sud et que le Sud entre dans le Nord. En pleine dérive des continents, on veut me faire du maternalisme, si je suis un être fragile, oh madame, que je frémisse de mon réveil. Je fais allusion au dernier article publié sur le blog avant celui-ci. Si on ne décèle pas dans l’anonymat dans lequel nous sommes, qui sont les coupables de notre crise universelle en ritournelle. Si nous ne trouvons pas de solution à notre crise identitaire collective. A la séparation Nord, Sud, richesses, pauvreté, tiers-monde, quart-monde. Si nous continuons en pleine démocratie à passer comme la ville de Césaire inerte, à côté de son cri. Cela veut dire que nous préférons la mort à la liberté.

 

La poésie de Thélyson fait partie de cette poésie qui ne se tait pas. De cette poésie qui est si libre imaginairement qu’elle peut par ses métaphores remonter l’inconscient dans le conscient, éviter les névroses individuelles et collectives. J’imagine que quand on ne veut pas comprendre on ne comprend pas. Ouvrons nos antennes. Activons-les. Stimulons-les. Et captons le surréalisme, captons la négritude, captons la poésie classique et fusionnons-les. Oui, madame, vous avez tout à fait raison. « tantôt réel/ tantôt fiction/ réelle fiction/ fiction réelle/ voire les deux à la fois lorsqu’elles se confondent/ tu ne peux d’autre part retenir que l’un des mirages de la terminologie bergsonienne d’inventorier le temps pour créer la faculté/ de re-mémoriser l’oubli ».

 

Ce que nous pouvons capter de la poésie de Thélyson Orélien, des hommes en bleu de la poésie d’Anderson Dovilas, c’est qu’elle est rupture. Dans le dernier livre, Anonymat, paru chez L’Harmattan, il y a rupture. De l’aube au crépuscule *, il y a rupture. La parole se fait enfin chaire(ère). La poésie d’Arnaud Delcorte est de ceux-là. Quand certains écrivent pour attendre un prix Nobel qui ne vient jamais nous écrivons la victoire sur l’avenir, espérons-le. « Elles font paraître nos vies un peu dénudées parfois, et alors mon romantisme invétéré me suggère une image de moi-même en train d’avancer péniblement dans la nuit; souffrant au plus profond de mon être, stoïquement, luttant pour me frayer un chemin jusqu’au bout de ma course. » « Je me sens une fois de plus stabilisé à ma moelle épinière, qui est toujours le pivot de mon être. » Et oui, qui veut le prix Nobel de la Paix, prépare la guerre.

 

 

Fabian Charles, Olympus Mons             

01-09-2012

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* ''D'aubes et de crépuscules'' Poésie et prose poétique,

par Thélyson Orélien, en attente de publication de deux éminents éditeurs.-  

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 1 Septembre 2012

 

Anonymat-et-signature_large-copie-1.jpgPoète sans âge, mais aussi sans nom, si l’État Civil avait donné son aval, la preuve en est, le titre de son livre qu’il nous présente ici : «Anonymat»  avec ce A privatif de son identité.

 

Sans âge, sans nom, avec une dangereuse fascination pour le Non Être. 

 

Poésie paradoxale comme l’est son auteur, mais aussi faisant allusion à cet état particulier du sommeil au cours  duquel les rêves dont on se souvient se produisent. Fabian Charles esquivant les questions concernant son âge, s’est par là même, auto proclamé «venu d’une autre planète.»

 

On pourrait imaginer que l’auteur dans une sorte de rêve éveillé, accueille des images que l’on croirait issues d’un tableau de Salvador Dali :

 

Le portrait d’une souris

Marche sur un verre d’alcool

Ton clitoris

Envahit les chênes 

 

Ou de René Magritte :

 

Indigné je resterai

De ces capitalistes qui ont la cravate nouée

Jusqu’à leur

Pomme d’Adam 

  

Ici le symbolisme rejoint le politique sans équivoque. L’auteur nous donne les clés de son œuvre qui peut paraître déroutante de prime abord :

 

J’ai vécu la décroissance des idées

Du rêve

Pour ensuite traverser le génocide du réel 

 

C’est par le biais de l’imaginaire que Fabian Charles, rejoint la révolte des poètes de sa génération, révolte qui est l’apanage de la jeunesse. Il l’exprime d’ailleurs d’une manière violente :

 

Madame la Présidente

Veuillez détacher les lames de rasoir

De votre sexe

Pour la naissance d’un monde propre 

 

Le sexe n’est pas le propos essentiel de Fabian Charles, bien qu’il l’évoque souvent de manière tendre ou inattendue . Il est pour lui lié à la naissance :

 

Je n’existe pas

moi-mâle

d’origine mâle 

 

Suis-je cet être entre le néant et l’absolu 

la révolution de mon identité propre 

 

En posant les questions de l’existence, de l’identité, il y répond aussitôt :

 

Vous savez je suis du temps

de la grande flotte haïtienne

 

en rupture avec le passé

Le temps coincé dans les chaînes de l’esclavage 

 

Serait-ce l’un des explications du tourment existentiel de l’auteur. Car la seule façon de nier, d’effacer un héritage trop lourd, d’oublier une histoire nationale particulièrement déchirante, est le refus de la vie, le regret d’être présent au monde.

 

Combien de fois serai-je poète sans issues

Confus

Captif d’une araignée cérébrale

 

je meurs de n’être pas né 

 

Qui évoque étrangement :

 

Je meurs de ne pas mourir

Je vis sans vivre pour moi 

 

Du poète mystique, et religieux : Saint Jean de la Croix

 

Après l’approche que j’ai tenté de faire d’un poète du 21 ème siècle, qui ouvre la voie avec la force d’un langage, où la profusion des mots et des images, sert une  pensée précise et incisive, je vous invite à poursuivre seuls la découverte de cette œuvre un peu hors normes.

 

Il vous faudra grâce à la riche mosaïque que Fabian Charles vous propose, recomposer ses thèmes : historiques, et  socio-politiques entre autres

- cerner ses désirs les plus secrets

- réfléchir à ses aphorismes,

- déterminer le sens de ses traits fulgurants d’un néo-surréalisme venu de l’autre bout du monde.

 

De ce poète sensible et tendre, fragile mais  libre , de toutes les fibres de son corps, vous saurez qu’il dénonce les travers de notre temps, les outrances, les souffrances qui en résultent. Il le fait avec élégance, hésitation parfois , comme un peintre qui suspend son pinceau pour donner les dernières touches à son œuvre.

 

Alors la liberté qu’il prend parfois avec le sens, n’est que le reflet du miroir désaxé  du monde contemporain auquel nous ne pouvons nous soustraire, ni apporter de réponse.


Vous vous apercevrez enfin  que tout s’inscrit, brisures de pierres multicolores, dans cet ANONYMAT magistral, intemporel, qui nous laisse un message universel.

 

 

                                                                     Denise Bernhardt

                                                              Sociétaire des Poètes Français 

                                                             Montmorency le 1er Septembre 2012 

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 29 Août 2012

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« Tout commence par le vide »

 

Quand on voit débouler ce plutôt grand homme à l’élocution mesurée, voire lente, on ne se doute pas de ce qu’il a dans le ventre. Son origine mélangée n’est pas devinable. Pas plus que son histoire. Il est en transit à Paris comme il pourrait être à Los Angeles ou à Bombay. Il est jeune mais son attitude dément la jeunesse. Ses paroles sont choisies car il ne souhaite pas heurter mais on y sent poindre la résolution. L’homme est calme.  Sa fougue il l’écrit.

 

« Tout commence par le vide »

 

Entrée du poète en pied de nez à l’Evangile dans un texte où « les toiles d’araignées / s’étirent dans des bouteilles d’eau » sous « la main désarmée / d’un dieu / conscience sans parole ». Ses mains à lui sont « blanchies / pour nous rendre l’enfance ». Une entrée en matière qui donne le ton.

 

Qu’il soit d’Haïti ou de Mars, Fabian Charles est un homme du monde, un homme de son millénaire, homo urbanus qui questionne les frontières et les genres et, à l’inverse de l’image polie, lumineuse et consciencieusement marketée du «métrosexuel»3 qu’on a essayé de nous vendre à défaut d’autre chose, son questionnement est pétri de douleur, d’inquiétude et d’incertitude. Il ne renie pas à l’homme et à la femme moderne leur part d’ombre, leur profondeur. À sa manière détournée, il questionne l’homme qu’il est, et l’humain, non vraiment en creusant l’histoire mais en puisant au présent et à cette courte traîne de souvenirs qui brille derrière lui (Nous ne sommes plus à la page 68 / ni 86 / ni aux temps des printemps arabes / ici nous ne connaissons qu’une saison). Il y a du dandy en lui, il le sait et il le revendique (Artiste=Dandy), toujours cherchant le juste équilibre entre superficialité et profondeur (on m’a donné nom de poète / pour que je perde tout nom de plume), entre honnêteté et exhibitionnisme, voyeurisme et gravité. Un jeune homme qui prétend qu’il «rêve d’être un adulte / pour déshabiller les écolières ». À l’intérieur du poème, Fabian Charles  joue consciemment avec son image comme le chat avec la souris.  Il s’expose sans se montrer, révèle sans se révéler. Souvent même il brouille les cartes, peut-être pour préserver un certain anonymat.  Peut-être, poète dépersonnalisé, garçon-miroir, pour nous renvoyer nos images, notre image, ou nous faire voir comme la Pythie. Il nous dit d’ailleurs qu’il est né « avec une coiffe ». À nous donc de savoir lire entre les lignes.

 

Derrière cet « Anonymat », Fabian Charles joue de symboles, religieux ou profanes, et de fétiches. L’un d’eux est cette pomme d’Adam, indice de notre masculinité qu’il fait se « bloquer dans notre gorge / pour permettre de crier plus fort », jouet d’une Ève qui comme dans le tableau de Magritte peut masquer la forêt, à moins que ce soit l’inverse, Ève cherchant l’anonymat dans la luxuriance (ton clitoris / envahit les chênes), sur le sexe de laquelle il voudrait « coudre un nuage ». Et qui est vraiment cette Ève, femme-mystère ou mystère de la femme s’invitant dans bien des poèmes ? Figure de la Bible ou du Vodou ; Erzulie Freda, l’amoureuse tendre, ou Erzulie Dantor, la passionaria ? Femme à la fois amante, siège de la gestation et médium de l’osmose entre les sexes. Femme-jumelle et sempiternel objet d’interrogation avec qui il transgresse les frontières dans une esthétique de l’ambiguïté qui peut rappeler Genet, jusque dans l’artifice (mon pantalon / s’est mouillé dans mes menstruations ; je me suis fait poétesse matérialiste).

 

mes seins

accolés aux tiens

s'allaitant à l'infini

 

Les seins. Ceux de la femme et de l’homme rendus indiscernables. Ceux d’autrui et les siens.  Seins et sexes parcourent le poème tantôt dans les jeux de l’amour, tantôt dans la profondeur de la tragédie (le ruban rouge du sida / enveloppe la citadelle de New York / s’enroulant sur le sexe pur et sain des Haïtiens). Qui du reste ne sont jamais très éloignés l’un de l’autre dans le texte. Ses fétiches, le poète les brandit ailleurs dans l’acte d’insurrection face à un pouvoir aveugle ou insane (madame la présidente / veuillez détacher les lames de rasoir / de votre sexe / pour la naissance d’un monde propre). Comme le dit Lawrence Ferlinghetti, « le poète est celui qui détient l’éros, l’amour, la liberté, par conséquent il est l’ennemi naturel de l’état policier, il est l’ultime résistance. » 

  

Fabian Charles rend au poème des fragments d’information, des fragments de présent ou d’histoire, digérés et transformés par son regard et par sa main, en témoin direct du brouhaha culturel, dans une appropriation qui rappelle un Basquiat, voire parfois un Neo Rauch lorsqu’il laisse poindre les élytres de l’inconscient (débordement de chiens / sur spermatozoïdes / toute nouveauté est folie.)  Le kaléidoscope d’un monde explosé reflété par le poème. Nourri de multiples références à la culture populaire, de la plus légère à la plus prégnante (pourtant tout n’est qu’étranges fruits / pendus aux arbres). En passant il assène son identité et celle d’un peuple : « je suis Haïtien donc beau ». Et n’oublie pas son histoire, qui s’immisce par bribes où on ne l’attend pas (que Vertières soit plus magique que Waterloo). Il tente de faire sens du brassage anarchique de cette histoire, des histoires, préalablement mises à plat et à égalité, comme il se doit, dans le creuset de ses paumes. Les yeux de Fabian Charles sont des fenêtres grandes ouvertes sur un monde où les avions déchirent l’azur dans le vacarme pour débarquer leurs flots de touristes au milieu des peuples qui crèvent de faim, où des hommes jouent du fusil sur des enfants et pissent sur des cadavres. Un monde où l’artiste en vogue exhibe un dictateur agenouillé en prière ou un pape écrasé par un météore. 5  Où en fin de compte la télévision aura vaincu la révolution.

 

On lit plusieurs des poèmes comme on visite la scène d’un crime irrésolu. Parce qu’insoluble. L’auteur joue avec les références et les modèles, peut-être pour s’y mesurer, comme nombre de grands artistes avant lui (la perte du je / le devenir autre). Mais l’agglomération laisse perplexe à première vue car le tableau fourmille de détails et la pensée est hautement non-linéaire quand elle n’apparait pas surréaliste. C’est peut-être là une des forces de ce recueil, qui près d’un siècle après le mot d’Apollinaire et l’aventure de Breton nous suggère qu’à travers le flot d’informations simultanées et contradictoires, à travers la multiplication du moi en d’innombrables avatars virtuels, à travers la répétition quasiment automatique, à une cadence extrême, des évènements et des exactions (même le climat s’emballe), ce monde est devenu un théâtre surréaliste où tout ce qui était auparavant refoulé ou rangé s’expose ouvertement et chaotiquement, à la vitesse de la pensée ou de l’électron.    

 

Un monde enfiévré auquel l’homme paie à son insu un lourd tribut. Et le poète ailleurs vif, à la langue dopée par le mouvement et le choc des couleurs, laisse alors la place à la gravité ou cède à une lassitude qui semble issue du fond des âges. 

 

moi pauvre homme perdu dans le vingt et unième siècle

je ne puis me porter à aucune affirmation

aucune certitude

 

à propos d’un monde possédant

une vitesse

supérieure à la mienne

 

Il nous donne ainsi de très belles pages. Des images lapidaires en connexion forte avec l’être, le néant et le secret murmure de l’univers ailé qui réinvestit la parole. 

 

Roses noires

laissent épines

sur dos noirs

  

la nuit quitte les dimensions


strass d’abeilles

sans rayures

cacochymes

 

Le poète nous assure que « Le ciel est rouge à Athis Mons », banlieue parisienne dont le nom évoque l’Olympus Mons de Mars, vision altérée ou nostalgie d’un ailleurs. Qu’il soit d’Haïti ou de la planète rouge, Fabian Charles élève une voix nouvelle et sûre dans notre atmosphère. Une voix qui fait vibrer la vie, même dans l’air raréfié. Une voix qui réitère ce mystère tonitruant de la vie. 

 

Arnaud Delcorte

Bruxelles, le 1er Avril 2012

 

 


ANONYMAT                                         

Poésie - L'Harmattan

Charles Fabian

Nombre de pages 132

ISBN 978-2-296-99352-5

 

« Les yeux de Fabian Charles sont des fenêtres grandes ouvertes sur un monde où les avions déchirent l'azur dans le vacarme pour débarquer leurs flots de touristes au milieu des peuples qui crèvent de faim, où des hommes jouent du fusil sur des enfants et pissent sur des cadavres. Un monde où l'artiste en vogue exhibe un dictateur agenouillé en prière ou un pape écrasé par un météore. Où en fin de compte la télévision aura vaincu la révolution.», Arnaud Delcorte


Lien pour acheter le livre 

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1 « Life on Mars? », David Bowie, 1971.

2 « Au commencement était le verbe », Évangile selon St Jean.

3 « The new dream target market of advertisers », Mark Simpson, 2003.

4 Lawrence Ferlinghetti, « Poetry as insurgent art », 2007.

5 Maurizio Cattelan, « Him », 2001, et « La nona ora », 1999.

6 Gil-Scott Heron, « The revolution will not be televised », 1970.

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 26 Août 2012

*Cette nouvelle dédiée au Souvenir de la Traite Négrière et de son abolition, qui vise à inscrire dans la mémoire collective la tragédie de la Traite et surtout la révolte des esclaves du début du XIXè siècle en Haïti. Révolte qui a joué un rôle déterminant dans l'abolition de l'esclavage à travers le monde.


 


À la mémoire de Gwo Jo Alexis

 

 

JCI-copie-1.jpgC’est un grand édifice éclectique en haut d’une colline dédiée à la sainte patronne de la ville la plus importante au pays du Petit caporal. En forme de croix grecque,il est chapeauté par une coupole surmontée d’une tourelle qui l’éclaire par le haut. Sur le fronton, on peut lire cette légende : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante». Il s’y passait depuis quelque temps des choses bizarres. Parmi les nombreux étudiants qui fréquentent le quartier, certains disaient avoir remarqué que, tard dans la nuit, des guirlandes de couleur semblaient envelopper les imposantes colonnes qui en font le tour. D’autres prétendaient avoir entrevu à travers les fenêtres du sous-sol une lueur sombre qui sourdait après le coup de minuit, comme si on aurait allumé un grand feu dans la crypte.

 

Quel crédit accorder à ces divagations d’universitaires surmenés, connus pour leurs tours pendables, réputés pour leurs élucubrations sur le sexe des anges,  célèbres pour leurs conjectures farfelues au point d’en perdre leur latin? Les examens de fin d’année approchaient et ils avaient probablement décompressé à l’aide de généreuses tournées de vins mauvais. Par le passé, certains avaient déjà vu le roi Philippe Auguste revenir des croisades à la tête de sa troupe de chevaliers et d’autres, des sorcières se poursuivant sur des balais dernier cri. Les gardiens de l’édifice, qui n’avaient rien remarqué, recommandèrent quand même à la direction de l’établissement d’aviser le commissaire de police du quartier, question de se couvrir au cas où ces petites fumées signaleraient un véritable feu.

 

Nouveau à ce poste, le commissaire tenait à éviter tout faux-pas. Il avait vu cette affectation comme un test, peut-être déterminant pour son avenir. Il estima qu’il était préférable d’agir, même si toute cette histoire lui paraissait peu crédible. Il convenait de recueillir les témoignages avec soin, de promettre de s’occuper de cette affaire, et d’essayer de mettre une sourdine aux racontars.

 

La rumeur était née autour de l’équinoxe de printemps et elle continuait son chemin, indifférente à la dérision. Un élément nouveau vint même la renforcer. Des passants disaient avoir ressenti au cours de certaines nuits d’étranges vibrations saccadées marquant un rythme lancinant.  Puis des personnes de toutes conditions se mirent certains soirs à danser devant le grand édifice, sans qu’on puisse comprendre quelle mouche les piquait. Elles s’arrêtaient brusquement, comme si elles entendaient des voix ou une musique.  Elles se tournaient vers les grandes colonnes qu’elles saluaient d’une révérence puis, arrangeaient leurs vêtements comme pour se déguiser. On avait alors l’impression que chacun incarnait un personnage s’exprimant par le corps plutôt que par la parole et que chaque mouvement était une invocation. Ces danseurs improvisés devenaient capables d’exécuter avec élégance des figures de chorégraphies vraiment sophistiquées. Ils pouvaient tourbillonner, agiter leurs épaules avec frénésie, donner des impulsions équivoques à leurs bas ventres, secouer leurs membres dans tous les sens, frétiller, se mettre à trembler et se déchaîner, comme agités par des exhalaisons magnétiques. Des danses sauvages et saccadées, des danses sinueuses et langoureuses, des danses qui semblaient venir du fond des âges et faisaient vibrer leurs corps sans aucune retenue. Quand ils s’arrêtaient, épuisés, ils ne se souvenaient de rien et étaient incapables de fournir la moindre explication sur l’étrange rituel. 

 

Plus inquiétant encore, ces curieuses manifestations affectaient le commun des mortels, des pères et mères de familles tout à fait ordinaires, peu portés sur le pelletage de nuages. Cela devenait sérieux. Le commissaire de police  comprit que le temps d’agir était arrivé.  Il fit rapport à ses supérieurs et prit des dispositions pour circonscrire le phénomène. Il commença par limiter l’accès des abords de l’édifice à la tombée de la nuit et renforça les patrouilles dans le secteur. Il fit intensifier l’éclairage du bâtiment de manière à estomper les illusions d’optique qui pouvaient suggérer un quelconque feu intérieur ou des coloris sur les colonnes.

 

Mais la rumeur était encore là, tenace et obstinée. Des personnes continuaient à venir le soir ; elles restaient calmement derrière les barrières et regardaient en silence l’édifice brillant de ses mille feux. On ne saurait dire si elles apercevaient encore des spirales de couleur ou les reflets des flammes d’un quelconque feu intérieur mais certaines se mettaient parfois à danser. Les policiers les emmenaient alors discrètement, pour ébriété sur la voie publique. Les autres les regardaient tranquillement, sans essayer de s’interposer, sachant qu’elles seraient bien vite relâchées, faute de preuves.

 

Cela n’en devenait que plus inquiétant. Ces gens étaient trop sages. On leur disait de partir et ils partaient.  Ils revenaient tranquillement ou se regroupaient un peu plus loin, fixant le bâtiment, comme hypnotisés. Ils ne buvaient pas, ne criaient pas, ne faisaient pas de tapage, ne salissaient pas la chaussée. Ils étaient là sans rien revendiquer. Ils se contentaient d’être présents et de regarder. Cela devenait intolérable et ne pouvait pas durer. Il fallait attaquer le problème à la source.

 

Le commissaire et le responsable de l’édifice réunirent un groupe consultatif formé de spécialistes de différentes disciplines. Ils se retrouvèrent devant un assemblage hétéroclite d’egos surdimensionnés mais l’hypothèse avancée par la psychologue fut finalement retenue : on était devant un cas d’hystérie collective provoquée par les agissements d’une secte encore inconnue qui voulait frapper l’imagination du public par une action d’éclat. Dans la conjoncture économique difficile que l’on traversait, ces faux prophètes profitaient du désarroi des gens pour exacerber leurs angoisses au point de provoquer chez un certain nombre d’entre elles des expressions psychosomatiques à l’aide de  stimuli visuels et sonores.

 

Cette piste ne mena à rien. Or, il fallait absolument trouver. C’était encore l’été. On était en plein mois d’août mais quand les étudiants reviendraient, la situation pourrait dégénérer rapidement. Il fallait pousser plus loin les recherches. Le physicien proposa d’attendre la prochaine lune nouvelle pour tenter une expérience vu que c’est à cette époque que les manifestations semblaient plus fréquentes selon les rapports. Ce serait dans la nuit du 22 au 23 août. La pluie d’étoiles filantes des Perséides provoquée par la traînée de la comète Swift-Tuttle atteindrait alors son maximum, mais la lune et la pollution lumineuse les empêcheraient de toutes façons d’admirer ce phénomène.

 

Le moment venu, on éteignit les projecteurs qui éclairaient l’édifice et ce fut une véritable féerie. Des couleuvres de lumière de toutes les couleurs s’enroulaient et se poursuivaient autour des colonnes majestueuses du bâtiment et on distinguait la lueur assurée d’une flambée provenant de  l’intérieur même de l’édifice. Il fallut se rendre à l’évidence : il se passait des choses bizarres dans cet immeuble.  On ralluma bien vite les projecteurs.

 

Le groupe se dirigea vers l’intérieur. Il emprunta l’imposant escalier qui conduit à la chapelle souterraine, plutôt spacieuse mais relativement vide.  La lueur était là, discrète mais bien nette. Le foyer était situé devant une plaque proche du caveau XXVI, sur laquelle on pouvait lire l’inscription suivante : « À la mémoire de Toussaint Louverture : Combattant de la liberté, artisan de l’abolition de l’esclavage, héros haïtien mort déporté au Fort-de-Joux en 1803 ».

 

L’anthropologue intervint immédiatement. Il demanda  de faire appel au doyen des fonctionnaires du Ministère de la Marine, le mage Médéric Louis Élie. Personne n’en avait jamais entendu parler mais il insista tellement que le commissaire finit par en référer à ses supérieurs. Une heure plus tard, le groupe reçut la visite d’un juge qui les assermenta car l’existence du mage était un des secrets les mieux gardés.

 

Quand survinrent ces événements, Médéric Louis Élie était âgé de plus de deux siècles et demi. Il avait vécu en Haïti mais était un sang-mêlé né à la Martinique. Il avait « passé la ligne » en confortant les principales préoccupations des colons, la nécessité du maintien de l’esclavage et de la discrimination raciale. Protégé de Talleyrand et de  l’Impératrice Joséphine, il occupait depuis 1816 un petit bureau au troisième sous-sol d’un élégant immeuble de la Place de la Concorde, l’Hôtel de la Marine. Un de ces curieux retours de l’Histoire car il avait fait partie des émeutiers qui avaient attaqué ce bâtiment pour s’emparer des armes qu’il contenait, au matin du 13 juillet 1789.

 

Il ne s’occupait que du dossier d’Haïti, qu’il appelait encore Saint-Domingue. Il était considéré comme un des meilleurs spécialistes de ce coin de terre et son œuvre encyclopédique était réputée incontournable pour l’étude de ce pays. Il avait décidé qu’il ne mourrait pas avant d’avoir assouvi sa revanche d’outre tombe sur le vieux nègre dont le nom figurait sur cette plaque. Ce dernier avait gagné la première manche de façon posthume quand Haïti conquit son indépendance en 1804 mais il n’avait pas dit son dernier mot. Il poursuivait la lutte par tous les moyens nécessaires. Il avait remporté de nombreuses batailles mais n’arrivait toujours pas à gagner la guerre ! 

 

Il avait décidé récemment de changer son approche. Il enfermerait l’esprit du vieux nègre pour l’anéantir définitivement. Il l’envelopperait du linceul de sa sollicitude et l’ensevelirait sous un monceau d’honneurs. Il le réduirait aux yeux de ses descendants à un rôle d’auxiliaire dans la grande histoire qu’il écrivait depuis plus de deux siècles et sa victoire serait alors éternelle.  Il rendit accessible à quelques chercheurs son immense collection de documents conservée au ministère de la Marine (il disait encore « Ministère de la Marine et des Colonies ») et inspira plusieurs ouvrages qui montraient sous un jour nouveau son adversaire séculaire. Puis, il fit entrer le vieux nègre dans le grand temple mais la plaque n’était qu’une étape. Il projetait d’y faire transférer sa dépouille et avait planifié une impressionnante cérémonie pour l’occasion. Un seul problème pouvait sembler de taille : il n’y avait pas de dépouille !  Ce détail ne pourrait cependant pas faire échouer son projet.

 

Le vieux nègre avait été inhumé dans la cour de sa prison. Par la suite, ses restes avaient été mêlés à la terre utilisée comme remblai à l’occasion de travaux dans le fort  or, il faut au moins une partie du corps pour recevoir les grands honneurs. Cependant, la vérité est ce que les experts déclarent être vrai! Et il avait les moyens de convaincre quelques experts du service inestimable qu’ils rendraient à l’Empire, en certifiant que des fragments d’os extraits du site provenaient bien de la dépouille du vieux nègre. L’État saurait reconnaître et apprécier leur contribution. Au pis aller, toute règle comporte des exceptions qui ne font que la confirmer. Et il avait l’autorité voulue pour décider quel cas pouvait être une exception  dans cette situation.

 

Le mage, qui ne subissait plus les effets de l’âge depuis 1816, arriva peu après, vêtu comme toujours à la mode Empire, redingote noire avec revers en pointe, cravate blanche et escarpins à boucle. Il rejoignit le groupe dans la crypte et salua chacun d’entre eux.  Quand il s’approcha de la plaque, la lueur sembla devenir plus intense. C’était comme si le vieux nègre l’avait reconnu et le fixait d’un regard soutenu. Il recula en tremblant un peu. Il se rappela de cette autre nuit du 22 au 23 août, en1791, au cours de laquelle les esclaves de Saint-Domingue se révoltèrent. Il crut discerner dans cette crypte la lueur de leurs torches dans les champs de canne à sucre de la Plaine du Nord. Il prit l’anthropologue par le bras et invita le groupe à remonter au niveau supérieur.

 

Ils traversèrent la grande salle avec ses colonnes doriques et remontèrent le majestueux escalier. Le mage réfléchissait à toute vitesse durant le parcours. Une de ses erreurs avait sans doute été de placer la plaque du vieux nègre pas loin de celles d’autres  figures de la lutte contre l’esclavage, comme Delgrès, le héros guadeloupéen. Il eut été préférable de l’isoler pour l’affaiblir…  Quand le groupe s’arrêta près du centre de la nef, le mage se mit à parler doucement. Il leur exposa rapidement sa mission sur terre. Il leur expliqua que le vieux nègre avait transformé l’édifice en temple vaudou. Il avait convoqué le panthéon des divinités de l’Afrique et de la Caraïbe et elles étaient toutes venues le protéger. Les grandes colonnes étaient devenues autant de chemins permettant aux esprits de pénétrer dans le monde des vivants.

 

Il lui fallait gagner du temps pour apaiser cet esprit rebelle et le surprendre une fois qu’il aurait baissé un peu sa garde. Il envisageait quelques concessions et gestes symboliques forts, tout en renforçant la collaboration avec ses alliés, à l’intérieur comme à l’extérieur de Saint-Domingue. Dans un mois, ce serait l’équinoxe d’automne, le moment de l’année où les ténèbres peuvent triompher sur la lumière. Ce 22 septembre, il convoquerait une assemblée de grands druides auprès de laquelle ses maîtres à penser l’avaient introduit deux siècles plus tôt. Les grandes colonnes de l’édifice pourraient alors devenir des pierres sacrées capables de contenir un moment les génies protecteurs du vieux nègre, juste le temps de régler définitivement cette affaire. Il pourrait ensuite mourir en paix, son devoir accompli.

 

Tandis qu’il exposait son plan, le groupe commença à ressentir d’étranges vibrations. Très subtiles au début, elles se précisaient et gagnaient en intensité au point où le mage put distinguer nettement le rythme d’une chanson du pays de son adversaire de toujours, dont le titre, « La vie du vieux nègre », l’avait intrigué. Les vibrations semblaient reprendre en cadence, un passage qui disait : « Le vieux nègre ne traverse pas la vie sur des semelles cousinées. Il ne faut pas blâmer les damnés de la terre si celle-ci est ronde».

 

Un policier avisa le commissaire par radio que dehors, les danseurs étaient si nombreux qu’il était impossible de les emmener tous. Des touristes s’étaient mis de la partie, pensant que cette atmosphère d’allégresse relevait de quelque sympathique rituel local du milieu de l’été.  Le rythme s’accentua et même des gardiens  se mirent à danser à l’intérieur de l’édifice. Le mage leva  les yeux comme pour implorer le ciel.  Il s’aperçut alors avec stupeur que le pendule géant qui servait à prouver la rotondité de la terre, ainsi que sa rotation sur elle même, s’était détaché. Il s’était mis à osciller en marquant la cadence de la chanson.  C’était donc ça le hochet sacré qu’utilisait le vieux nègre pour ses invocations !

 

Le mage comprit qu’il ne pourrait jamais disposer d’un mois et qu’il lui fallait trouver une solution radicale cette nuit même. Alors, le long câble d’acier accroché à la voûte se rompit et la lourde sphère qu’il retenait se dirigea droit sur le groupe qui se dispersa rapidement. Médéric Louis Élie resta figé, comme cloué sur place. Seul l’anthropologue l’entendit murmurer : « Trop tard » !

 

Jean-Claude Icart

 


 

Note biographique : Jean-Claude Icart a œuvré longtemps dans l’action communautaire, la formation des adultes, la coopération international et la recherché universitaire. Ses principales publications portent sur les questions d’immigration et de refuge, les relations interculturelles, le racisme et les droits humains.

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 25 Août 2012

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Par Estelle Cambe
 
Un an a passé depuis la parution d’Haïti délibérée de Jean Morisset chez Mémoire d’encrier. Cet essai de voyage a certes fait quelques vagues mais pas assez de sel à mon goût. La Grande bibliothèque du Québec a tenté en vain de s’en emparer, il s’est enfui des archives nationales.
Affichant une humeur débonnaire avec, à ses pieds, un pot de peinture et un ballon tagué, il a fait le mur en direction du large, grimpé sur le bastingage et mis les voiles sur Hispaniola. Je l’ai aperçu lors d’une séance de signature à la fondation Africa America et me suis demandée si le monde avait réalisé de quoi il s’agissait. Pouvait-on vraiment s’imaginer ce que c’était ?
 
Certainement pas un bouquin jetable, abandonné sur la plage après une trop forte exposition au soleil. Plutôt un objet-marchandise livré par voie fluviale, parmi les bouteilles de rhum, la mélasse et les peaux tannées. Un trésor qui s’échange entre le Nord et le Sud dans la cale d’un navire. Comment ne pas métaphoriser ou sémaphoriser l’aventure géopoétique de Jean Morisset, passeur de gué avant de textes, aux aguets d’une lumière toujours miroitante ?
 
Dans ce livre où on l’on navigue entre les pôles, la géographie devient une cosmogonie identitaire. Elle remonte aux rêves de l’enfance et au souvenir des ancêtres coureurs des bois et des mers qui ont traversé les Amériques en faisant sauter les barricades et autres pylônes électriques. Morisset libre penseur procède du libre voyageur, portant ses pas de géant d’un bout à l’autre du continent, bien au-dessus des lois, des découpages administratifs et des barrières mentales.
 
À la recherche de son autre moi, il a trouvé en Haïti des visages frères et une langue sœur, un vocable commun, des noms de familles dans les annuaires téléphoniques où figure le sien.  Confidences et témoignages, anecdotes et analyses rapprochent dans ce livre les univers créole et métis canadien. On y assiste au mouvement d’une double réverbération adressée aux autochtonies renaissantes. Haïti et le Québec ont tissé leurs destinées entre Port-au-Prince et Côte-des-neiges à Montréal. Dans les cafés et les restaurants du tout-monde, les écrivains ont rallumé les étoiles et fait renaître l’espoir d’entendre et de revoir cette belle amour humaine.-
  
Estelle Cambe.-
 

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Estelle Cambe a étudié à Paris, voyagé et enseigné en France, en Angleterre et en Espagne. En 2011, elle soutient une thèse de doctorat à l’Université du Québec à Montréal sur la Postérité de Louis Riel ou L’émergence d’une littérature de l’Ouest canadien dans la francophonie nord-américaine. Elle a publié un article sur Le soleil du lac qui se couche de J.R. Léveillé et donné une conférence sur la figure du Métis dans l’œuvre de Paul Savoie à l’Université de Saint-Boniface où elle poursuit des recherches en anthropologie sur les Métis et le métissage.


     
   
Publications :
  • «Critique institutionnelle d’un roman du Manitoba français : Le soleil du lac qui se couche de J.R. Léveillé», Loxias, revue de littérature française et comparée, n°30, Université de Nice, août 2010. En ligne.
  • «La figure du Métis canadien dans l’œuvre de Paul Savoie», Études canadiennes/Canadian Studies (France), n°71, 2011, p. 46-57.
  • « Les Métis, l'oralité et l'institution littéraire de l'Ouest canadien », Les institutions littéraires en question dans les francophonies canadiennes, Québec, Université Laval/ CEFAN. En préparation.
  • La construction identitaire du Métis dans la littérature franco-canadienne, Université Saint-Boniface, Chaire de recherche sur l'identité métisse, stage postdoctoral. En préparation.
Conférences :
  • « Lieux et production artistique : le cas du Manitoba », Table ronde sur l’imaginaire du Nord, organisé par Daniel Chartier, Université du Québec à Montréal, 29 octobre 2010.
  • « Figure historique et figuration imaginaire du Métis chez Paul Savoie », Acfas-Manitoba, midi-conférence, Université de Saint-Boniface, 22 septembre 2011.
  • « Stratégies d’écriture et institutions dans l’Ouest : entre résistance et accommodement », Les institutions littéraires en question dans les francophonies canadiennes, organisé par Benoit Doyon-Gosselin, Université Laval, 20-22 octobre 2011.
  • « La culture orale des Métis et la littérature franco-manitobaine », Les identités autochtones, organisé par Alain Beaulieu, Université du Québec à Montréal, 2-3 mai 2012.

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 24 Août 2012

tele-anacaona

Après plus d’une soixantaine d’année de diaspora aux Etats-Unis, les haïtiens ont eu pour la première fois une chaine de télévision disponible sur satellite et qui est reliée aussi par d’autres espaces médiatiques dans la caraïbes.

Télé-Anacaona la fierté haïtienne en terre étrangère


Télé-Anacaona est installée sur 8000 m2 et dispose d'un staff compétent et motivé. Ce studio bien équipé se trouve à Orlando et à West Palm Beach, et pour parler en mot précis c’est le joyau  haïtien de la Floride. De ce fait, cette réalisation nous met dans l’obligation de pencher sur le cas des haïtiens qui pratiquent le journalisme à la diaspora depuis un bon nombre de temps. A une époque où les images jouent un rôle important, décisif pour influencer les gens, comment comprendre que la communauté haïtienne est-elle restée dans l'ombre depuis plusieurs années?

La communauté haïtienne est considérée aux Etats-Unis, comme la plus faible, ou du moins comme un marché libre, et que n’importe quel businessman étranger peut compter facilement sur cette clientèle. On dirait que nous sommes condamnés à nous livrer aux autres au lieu de nous rendre utile pour supporter nos compatriotes : Il suffit pour s'en convaincre d'observer que les différents présidents américains n'ont jamais investi dans les medias haïtiens. Et plusieurs raison peuvent justifier cette position.

D’abord, en termes de radiophonie, nous n'avons pas de créneau en modulation de fréquence (bande FM). Quelques rares haïtiens à Miami ont payé des heures sur les stations américaines et espagnoles. Nous avons aussi des stations haïtiennes disponibles 24/24 avec des distributeurs spécifiques, une pratique qui n’a aucune valeur à l’heure actuelle pour les occupants de la Maison Blanche. Ensuite, il y a les radios du soir où les Espagnols partagent le jour avec les présentateurs haïtiens sur la Fréquence Am (une réalité de chauve-souris). Sans compter la montagne d’incompétence qui sévit sur les ondes de nos stations. En ce sens, ils n’ont pas besoin d’utiliser la presse haïtienne de la diaspora, s’il en existe une pour trouver le vote des haïtiens d’origines. Parce que même ceux qui vivent en dehors du pays, n’ont pas dépassé jusqu'à présent cette croyance du blanc faiseur de bonheur.

Autre question à se poser, comment se fait-il que le congrès américain des élus régionaux, reste comme un défi pour nous? Tandis que nous sommes plus que deux millions de déplacés et plus d’un million de naturalisés sur le territoire des Yankees. A ces mots, il faut souhaiter longue vie à Télé-Anacaona. Et lancer encore une fois un appel à la solidarité et à la création d’entreprise de valeur pour relever l’image d’Haïti à l’étranger.

 

Anderson Dovilas
 

Orlando. USA

dovilasanderson@yahoo.fr

 

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 23 Août 2012

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Je commencerai ce texte avec une remarque d’Ulrick Fleischman dans son petit volume intitulé « Écrivain et société en Haïti » En nombre croissant, nous indique-t-il, les auteurs haïtiens parviennent à publier leurs œuvres à l’étranger ou par la branche haïtienne des maisons étrangères. Ce fait tient (certes) au renouveau de l’intérêt pour les littératures du tiers monde, et aussi aux efforts de la France et du canada en faveur de la francophonie... Les conséquences de cette internationalisation sont difficiles à prévoir, mais on peut craindre qu’elles ne soient pas uniquement positives.


Il précise également dans les mêmes paragraphes que l’auteur est porté, au détriment de ses propres aspirations sociales et des besoins de son pays à traiter des sujets à tendance plus universelle. Je ne tiens pas à assumer ce second aspect du propos ici. Néanmoins, la prime remarque reste pertinente et fait pendant, d’un point de vue esthétique, à ma préoccupation exprimée la semaine dernière de savoir comment devenir écrivain en Haïti aujourd’hui. Car si la publication à l’étranger reste le moyen le plus évident, il n’est pas farfelu de se demander dans quelle mesure ce raccourci a des incidences esthétiques, non seulement dans le choix thématique des écrivains, mais surtout dans la manière de traiter le texte qui sera soumis aux lecteurs.

  
Pour qui écrit-on ? : Construction de sens et public cible


Si tant est que la littérature est la caisse de résonnance d’une société, en tant qu’art dont le médium du langage condamne à travailler dans la construction et les déconstructions de sens, il devient théoriquement impossible d’échapper à la question de savoir qui produit du sens pour qui. Autrement dit, l’écrivain littéraire, quand il est pris dans l’engrenage malicieux du matériau sur lequel il travaille et du façonnement qu’il veut en tirer, avec qui partage-t-il le code nécessaire pour rentrer dans ce nouveau lieu que constitue l’œuvre qu’il propose ?

  
C’est dans cet angle précis que la lecture et l’écriture deviennent le coefficient d’une même tentative de s’inscrire dans la réalité en s’y échappant. Que le lecteur et l’écrivain deviennent des compagnons dans un dialogue apparemment à sens unique, mais peu s’en faut, concernant un monde qu’ils sont censé partager. Et leur parole sur ce monde les inscrit dedans en le leur mettant sous les yeux. Sauf que l’invitation à partager ne relève qu’à l’auteur qui met l’univers qu’il façonne sur la piste de celui avec qui il veut parler. C’est ce lecteur anonyme dont il attend le secours pour sortir de l’engrenage malicieux, pour que son texte en vienne à exister, qu’il convient ici d’appeler public, ou de préférence, lecteur cible.


 Je dois le titre de ce chapitre à J. P. Sartre qui en fait le deuxième de son traité « Qu’est-ce que la littérature ? ». Je lui concède également la tendance à considérer qu’une œuvre littéraire, dans le sens du moins qu’on en parle ici, est un acte « allusif ». Ce qui implique non seulement que les signes de l’écrivain signifient au lecteur, mais surtout, qu’ils « contiennent en eux même –comme tous les ouvrages de l’esprit dirait Sartre – l’image du lecteur auquel ils sont destiné ». L’ampleur d’un tel propos est de dire tout bonnement que l’auteur, non seulement il s’attend à une catégorie de lecteur, mais s’adresse en particulier à cette catégorie là. Il en a comme une image mentale. Ce qui revêt d’une double importance. Théorique : le lecteur est déjà présent quand l’écrivain écrit, ce que celui là fait comme sous son regard. Pratique : L’écrivain choisit apriori ses lecteurs en fonction de ses « objectifs » (contraintes et préoccupations), à la fois esthétiques et personnels. Cette double importance s’actualise ici en une seule question : Considérant les contraintes éditoriales qui expatrient la quasi-totalité des publications d’œuvres littéraires reconnues, pour qui écrivent les écrivains haïtiens ?


Le regard de l’autre


Il est difficile d’attester jusqu’à quel point une œuvre est démangé par les regards qui sont apriori posés dessus. Ce serait prétendre sonder par une proposition générale les âmes de tous les artistes d’un contexte donné. Autant qu’il est difficile de travailler sur le motif du choix d’un écrivain, qui d’ailleurs n’est pas obligé d’en avoir fait qu’un seul. Déjà que cette question d’intention d’écriture ou de motif esthétique tient la route plus longtemps avec les récits longs qu’avec la poésie, par exemple. Encore faut-il y mettre la dose de précaution et de ressources théoriques nécessaires pour délimiter de quoi il s’agit.


Indices de translation littéraire  

 

Il y a d’abord les notes de bas de page. C’est très souvent le problème de la langue qui y est posé. Quand dans un roman il y a des mots et des expressions créoles (ou d’une autre langue « autochtone ») mis en italique ou entre guillemets et qui font ensuite l’objet d’explication en bas de page, il me parait évident que ce travail tend la main et joue son propre rôle de traducteur.


 Il y a les explications descriptives. C’est le problème de l’allusion dans le sens de l’univers matériel qui y est souvent posé. Rarement en note de bas de page, les explications introduites dans le corps d’un texte littéraire faisant référence à un objet bien connu et à son usage, mais qui insistent pour décrire comment les gens «d’ici » en font usage, se rencontrent assez souvent. Leur cumulation n’est pas toujours très agréable à un lecteur qui partage le même milieu.


Il y a également les explications démonstratives, ou étalage de faits connus. C’est encore le problème de l’allusion, mais pris dans le sens de l’imaginaire et de l’histoire. Le texte, quand il met des personnages en situation ou qu’il rapporte des faits, il précise en discours ce que de tels faits impliquent pour les personnages et à quoi dans l’imaginaire et l’histoire collectifs font-ils écho.

     
Reste encore un certain nombre d’indices qui révèle, à mon sens, de ce que j’ai appelé plus haut une translation littéraire. Si certains peuvent rendre la lecture éprouvante pour des lecteurs « locaux », c’est pour les mêmes raisons qu’ils facilitent la lecture à d’autres lecteurs ou aux « lecteurs autres ». Néanmoins, faut-il aussi préciser que ces indices peuvent également servir de figure de style. C'est-à-dire que pour qui les manie bien, ils engagent en peu de chose la qualité littéraire du texte. Ils peuvent même servir d’atout, la littérature étant avant tout un espace de création où il convient, par conséquent, de faire avec les différents obstacles ou situations.


Le dernier des indices


La question est même tautologique de savoir en quoi la publication à l’étranger influence les œuvres littéraires haïtiennes. Car la réponse la mieux articulée, qui serait également le meilleur indice de translation littéraire, c’est de répondre que c’est tout bonnement le fait qu’elles soient publiées avant tout et en dernière instance à l’étranger. Et cette réponse aurait une double pertinence, d’abord parce que le texte, en général, a été écrit pour être publié à l’étranger, d’où une image mentale supposée du lecteur potentiel. Ensuite, parce qu’après le texte demeurera bien rare, et parfois complètement absent en Haïti même. Dans ces conditions, la littérature haïtienne se donne à voir un peu plus qu’elle n’est dans un rapport authentique entre un auteur et un lecteur qui partagent une mêmeté imaginaire et historique. Théoriquement, elle se lit donc dans un contexte décontextué. C’est toujours un vent d’ailleurs. Avec tout ce que cela implique d’altérité, d’aléa et de délocalisation.


Je persiste donc à soutenir qu’il sera salutaire pour la littérature haïtienne contemporaine de s’investir toute entière dans l’entreprise éditoriale. De professionnaliser ce secteur là. De contribuer à faire des écrivains pour parler d’abord nos paroles, que nous comprenons (dans le sens premier du mot : prendre ensemble) sans sur-traduction. Car s’internationaliser sans ancrage et à cause d’un déficit, c’est un peu « perdre notre restant d’âme ».


J’encourage en ce sens les récentes tentatives éditoriales citées précédemment. Toutefois, je proposerais qu’on soit beaucoup plus ambitieux de ce coté là. Vue la rareté des librairies, il faut d’un autre dynamisme et d’autres stratégies de diffusion. On fera alors probablement face au problème maintes fois souligné de lecteur potentiel en Haïti.
 

Qui est prêt à lire quoi ? Ceci est l’objet d’une autre réflexion.

Jean Néhémy PIERRE

 

Crédit-photo : lapetitehaiti.wordpress.com

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 11 Août 2012

  102è Année - Un siècle d’information - www.lematinhaiti.com -    10 Aug 2012-19h14
Les îles des Caraïbes, par définition, espace très prisé des voyageurs en quête de soleil et de plages de sables fins ont longtemps été considérées comme une région politiquement, culturellement et linguistiquement fragmentée , ayant un fond unique mais varié.
20/07/2012  

http://www.lematinhaiti.com/img_sys/leslesdescarabesculturellement.jpgLes îles des Caraïbes, par définition, espace très prisé des voyageurs en quête de soleil et de plages de sable fin, ont longtemps été considérées comme une région politiquement, culturellement et linguistiquement fragmentée, ce qui lui donne un fond unique, mais varié. En raison de la longue colonisation des nations des Caraïbes, il y a un débat permanent sur les pays qui composent l'espace caribéen. Certains intellectuels insulaires plaident pour l'inclusion d'un nombre de pays latino-américains dans les Caraïbes sur la base de la similitude apparente des cultures de ces pays, y compris ceux qui étaient auparavant sous la domination néerlandaise. Sont les piliers de la culture littéraire des Caraïbes : Haïti (Jacques Stéphen Alexis, Jacques Roumain, Jean Price Mars, René Depeste, Dany Laférrière), Cuba (Nicolas Guillén), Porto-Rico (Luis Matos Paléso), Guyane française (Léon Gontrand Damas), Martinique (Aimé Césaire, Édouard Glissant), Jamaïque (Louise Bennett), Trinité (CLR James), Sainte-Lucie (Derek Walcott ), Guyane (Wilson Harris) et caetera.


Colonisés d'abord par l'Espagne, l'Angleterre, la France et la Hollande dans les XVe et XVIe siècles, toutes les influences associées à la culture de l'esclavage et de la tyrannie politique ont continué même après l'indépendance dans la plupart de ces pays, donnant lieu à une littérature profondément préoccupée par les questions de l'identité culturelle et ethnique; la politique, la construction ou la reconstruction des nations. La nécessité de former une identité culturelle, régionale, distincte de leurs ancêtres colonisés a conduit de nombreux intellectuels antillais à développer l'idée des Nations Unies des Caraïbes. Bien que cette notion ne soit pas encore devenue une réalité politique, mais il y a un point commun du point de vue culturel à travers les îles de la Caraïbe qui relie ces sociétés de façon très fondamentale. Une partie intégrante de cette assimilation culturelle a commencé sur les plantations esclavagistes, où une culture commune de création et d'expression se faisait sentir, culture qui continue à prospérer même aujourd'hui. Commençant dans un premier temps par des Amérindiens de la tribu des Arawaks et des Caraïbes (gravures, pétroglyphes, créations vodouesques, areytos, hymnes religieux et/ou spirituels). Les expressions créatives des immigrants africains ont survécu à l'ère de l'esclavage, jusqu'au XXe siècle, où on les a toutes retrouvées dans certaines oeuvres d'écrivains tels que Jean Price Mars, Jacques Roumain, Edward Kamau Brathwaite et Lamming George.


En plus des personnes d'ascendance africaine, les îles des Caraïbes sont également une maison aux auteurs espagnols et néerlandophones, dont de nombreux écrits reflètent largement les préoccupations relatives à l'identité régionale et culturelle, à la fois dans la prose et la poésie. Un axe principal dans l'écriture de langue espagnole qui a pour nécessité l'articulation des prises de conscience face à l'existence continuelle des inégalités sociétales, les auteurs de langue espagnole des Caraïbes utilisent le plus souvent des stéréotypes coloniaux dans leurs écrits pour mettre en évidence toute prise de position. L'agitation politique et les conflits qui continuent d'affliger de nombreuses îles des Caraïbes ont également forcé un grand nombre de ces auteurs à quitter leur pays natal pour les États-Unis, le Canada, l'Europe et d'autres parties du monde.

 

 Au début, la littérature des Caraïbes était clairement une littérature de l'exil, puisque la plupart des auteurs qui écrivaient à ce moment-là avaient fui leur pays d'origine pour échapper à des sténoses politiques qui leur étaient imposées par leurs nations dominantes ; on peut citer des écrivains, tels qu'Émile Ollivier, René Depestre, Reinaldo Arenas, Dany Laferriere, Carlos Guillermo Wilson, Gérard Étienne, Alejo Carpentier, Gérard Bloncourt, et tant d'autres. Bien qu'ils aient continué à écrire sur leur pays d'origine, ils ont également incorporé leur vie dans leur pays d'adoption par le biais de leurs oeuvres. Bien que modernes, les écrits expatriés en provenance des Caraïbes continuent d'être préoccupés par l'état du pays d'origine, le discours s'est élargi pour inclure d'autres préoccupations au sujet de leurs expériences en terres étrangères. Beaucoup de ces écrivains utilisent aussi la langue d'adoption pour s'exprimer.

 

La littérature contemporaine des Caraïbes n'a pas une tradition indigène. La civilisation précolombienne (Indiens d'Amérique) a laissé peu de gravures rupestres ou des inscriptions (pétroglyphes), et leurs traditions orales n'ont pas survécu à la colonisation du 16e siècle espagnol. On retrouve aussi une carence de tradition écrite chez les Africains de l'Ouest qui les ont remplacés. La littérature des Caraïbes depuis plusieurs siècles fut une émanation et l'imitation des modèles des puissances coloniales: Espagne, France, Grande-Bretagne, et Pays-Bas. Donc, les écrivains de la Caraïbe n'étaient pas conscients de leur propre environnement, jusque dans les années 1920, cependant que le défi d'une forme distinctive littéraire ait été accepté. Puis, dans le cadre de modernisme hispano-américain, espagnol et français, les écrivains des Caraïbes ont commencé à rompre avec des idéaux européens et à s'identifier à leur réalité. Les dirigeants de ce mouvement, principalement des poètes, étaient: Luis Matos Palés (Porto Rico), Jacques Roumain (Haïti), Nicolás Guillén (Cuba), Léon Damas (Guyane française), et Aimé Césaire (Martinique). Jean Price-Mars, un ethnologue haïtien (Ainsi parlait l'oncle, 1928), a déclaré que son but était, derestituer à son peuple la dignité de son folklore dans un discours finement exprimé. Aimé Césaire dans Cahier d'un retour au pays natal (1939), construit dans des formes poétiques des éléments rythmiques et tonals de l'archipel Caraïbes, les rituels et les formes linguistiques, en utilisant les techniques surréalistes et symbolistes.

Dans les îles britanniques, le développement de la littérature nationale après 1945, a apporté sa propre contribution dans le roman dialecte populaire: Vic Reid, New Day(1949), Samuel Selvon, A brighter Sun (Un Soleil plus brillant, 1952) et The Lonely Londoners (Les Londoniens solitaires, 1956), George Lamming, In the Castle of My Skin (Dans le château de ma peau, 1953), et de VS Naipaul, The Mystic Masseur (1957) et A House for Mr. Biswas (Une Maison pour Monsieur Biswas, 1961), entre autres, et dans la poésie de Louise Bennett (Labrish, 1966).

Paradoxalement, le développement de la Caraïbe anglophone a été officiellement conservateur, mais en un travail «ouvert» plutôt que d' expression autochtone, ou indigène, dans le travail de CLR James (Trinité) et la poésie de Derek Walcott (Sainte-Lucie). Dans les romans de Wilson Harris (Guyana), le symbolisme et les techniques surréalistes de la modernité réapparaissent, et la poésie de Edward Brathwaite Rights of Passage (Droits de passage, 1967), Masks (Masques, 1968), Islands (Les Îles, 1969) tente de réaffirmer la place de l'Afrique dans les Caraïbes.

Quelques grandes voix de la littérature caraïbéenne:

Aimé Césaire, Earl Lovelace, George Lamming, Malcolm de Chazal, Léon-Gontran Damas, René Despestre, Édouard Glissant, Jacques Stéphen Alexis, Gilbert Gratiant, Marie Vieux Chauvet, Édouard Maunick, Dany Laférierre, VS Naipaul, Anthony Phelps, Daniel Maximin, Jacques Roumain, Maryse Condé, Mervyn Eustace Morris, Colville Norbert Young, Émile Ollivier, René Vázquez Díaz, Frantz Omar Fanon, Frankétienne, Severo Sarduy, Saint-John Perse, Lyonel Trouillot, Virgilio Piñera Llera, Jean Price Mars, Louis-Philippe Dalembert, Joseph Zobel, Guy Tirolien, Georges Castara, Gaspar Octavio Hernández, Patrick Chamoiseau, Berthène Juminer, Rodney Saint Éloi, Gisèle Pineau, André Schwartz-Bar, Simone Schwartz-Bart, Edris Saint-Amand, Luis Rafael Sánchez, Derek Alton Walcott, Vic Reid et caetera.


Thélyson Orélien

Blogueur, chroniqueur et poète

lien : Le Matin

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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