Publié le 25 Septembre 2012

outremonde.jpg

 

J’ai entendu dire que ce monde

N’est pas ce qu’il était auparavant 

Que les enfants n'auraient point d’azur

Que la terre n’irait pas loin

Et d’ombre à d’eau

Le silence est un acronyme

De regard jumelé de mauvaises expressions

 

Depuis des siècles

Les hommes ont toujours migré sur le temps

De la Guinée au nouveau-monde

Du Zimbabwe à l’Alaska

Nous avions sculpté des vagues

Pour les musées des villes modernes

 

 

Le mal et le bien existent par nos mots

Qu’en est-il de la vérité

Est-elle devenue une entité

D’intérêt porté disparu

 

Le rouge et le noir

Saignent

Le noir et le noir

Sont éloignés

Par complexes de ressemblance

Et par évidence d’un vivre forcé

Nous avons mal

De toutes les couleurs

 

N’était-ce pas ce tronc d’âme

Pour dompter les champs

Pour manger la chaîne

Pour amortir les fouets

Que seraient les grandes architectures

Des destinations touristiques?

 

N’était-ce pas leurs sueurs

Pour rouiller leurs os

Leurs danses

Dans les siestes de l'autre

Leurs chaires au bon repas

Que seraient les grandes avenues d'aujourd'hui?

 

Ils étaient sans dimanche

Sans jour de fête

Sans congé maternel

Ils étaient nus dans le froid

Brûler par le soleil

 

Ils étaient des mangeurs de grêle

Des dompteurs d'acier

Et des faiseurs de liberté

Leurs veines ont cousu

Les chemins de fer

Leurs cris ont fait

La bonne musique

Et leurs pas ne chaussent pas

Lestraversés historiques

 

 

Anderson Dovilas,

 

Rédacteur de Parole en Archipel

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 23 Septembre 2012

http://www.narosnews.fr/IMG/arton885.jpg
 
C'est intercalé
avec des discours de Patrice Lumumba...
 
Les yeux sont les fenêtres de l’âme. Quand je t’ai vu pour la première fois, j’ai vu une œuvre d’art. Une photographie un peu Pop art, mais avec des rayures. Je ne sais pas trop ce que j’y ai trouvé de si poétique, c’est indéfinissable. Je t’ai imaginé mince, maigre même. Je n’ai pas imaginé que ces yeux pouvaient être remplis par la tête héroïque qui est juxtaposé à ton cou, tel un buste de marbre, une statue grec ou une représentation d’un de nos guerriers de l’indépendance.
 
Nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va nous mener à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Ta poésie m’a parue grande dès les premiers vers lus. J’y ai vu se dérouler une question d’éternité, de mer sexe et soleil. «Elle est retrouvée./ Quoi ? - L'Eternité./ C'est la mer allée/ Avec le soleil.» Nous dit Rimbaud. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions nègres. «Il y a une carence de nègre/ la ville est peinte en blanc-vide/ où sont passés nos fous-poètes» me dis tu.
 
Et tu m’insultes, tu me traites de blanc. D’homme sans couleur. Tu me dis même que je danse comme un Anglais. Cela veut dire quoi ? - J’ai rêvé de toi hier soir et tu débarquais sur mon ile comme à une immense rade de bateaux. Au port aux princes. Ce n’est plus anglais qu’on dit, on dit américain lui dis-je. Elle m’apprend à danser le compas.
 
De tous les avatars que nous traversons durant notre passage terrestre, que restera-t-il sinon cette parole mille fois enroulée et déroulée, et quelques gestes qui nourriront les légendes? *
 
Tu es belle lui dis-je. Sois belle et tais-toi. Ne me traite pas de sale blanc. Je préférerais être traité de sale nègre. Cela revient au même me dit-elle. La fin ne justifie pas les moyens. Nous nous vouvoyons presque. Je dis tu à tous ceux que j’aime, ris-je. Elle me fait signe de ne pas rire trop bruyamment. On ne fait pas cela dans les familles civilisées. Je ris de plus belle et elle me gifle.
 
Tu ne sais pas danser ! Elle s’exclame. Je suis fatigué de danser. Qui est homme, qui est femme ? Qui est blanc qui est noir ? On dirait le roi du Pop quand je danse. Le roi du Pop est mort. Je suis une espèce en voie de disparition. Espérons-le dit-elle. Sois belle et tais-toi.
 
Je veux un baiser. Quelle genre de baiser ? Un baiser français, un baiser anglais, un baiser américain plutôt ? Je ne baise pas comme tu baise s’explique-t-elle. Nous revisitons notre histoire nationale, de peuple à la fois indépendant et colonisé. Je ne suis pas fils de blanc madame, je ne saurais être blanc.
 
Je ne baise pas comme je danse, je lui réponds. -Ne me traite pas comme une prostituée. Ni pute ni soumise. Tu parles d'Haïti ? –Non, je te parle de l'Afrique. Du berceau de l’humanité. La terre ne tourne pas ronde. Je t’aime à m’inventer la liberté me dit-elle au final.
 
Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu'il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir : accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses ; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même.
 
Elle pose sa main sur la mienne. L’union fait la force. Je me sens bien dans ta chaleur. Je me sens bien sous ta protection.
   
Fabian Charles
Rédacteur de Parole en Archipel 
 

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 21 Septembre 2012

http://www.tv5.org/cms/userdata/c_bloc/51/51946/51946_vignette_publi.jpg

© Écrivains francophones en Afrique, aux Antilles et dans les Caraïbes de passage à Paris, (Image TV5 Monde)

 

Regard sur la Francophonie et les rapports Afrique-caraïbe

 

Les faits restent déterminants et visibles dans les perspectives sociétales, ils ont aussi leurs rôles à jouer en tant qu’entité indissociable aux concepts. France-Afrique, Francophonie, littérature-monde etc. n’est autre que pour dire, que les barons de l’histoire qui sont toujours intervenus sur la pensée et le devenir des autres ne veulent pas perdre la main-mise à l’heure de l’accélération technologique. On s’en souvient très bien du Commonwealth. Aujourd’hui Haïti est placé au cœur d’une Francophonie qui représente ce que la France aurait pu laisser à ces colonies, en termes d’institution (je parle de la langue). Tandis que bien au contraire, cette première redevance historique montre de préférence, l’échec des rapports existant entre colonisant et colonisées.


On se demande est-ce juste de faire référence à l’histoire quand il faut analyser les relations France-Haïti et France-Afrique  ? Il est évident et même plausible de remonter le passé pour comprendre qu’aujourd’hui ces beaux mots ne sont que des falsifications d’une réalité à laquelle l’hégémonie apparaît invisible et déterminante. Et comprendre tout cela, revient à questionner l’essence même de la Francophonie. Je vais tenter à partir de deux préoccupations. En ce sens, je dirais ne serait-il pas mieux de parler de deux types de Francophonie  : La Francophonie littéraire et la Francophonie politique.

 

La Francophonie littéraire

 

La Francophonie littéraire donne l’opportunité à des pays non francophones d’intégrés cette communauté, en passant par leurs écrivains et par certains œuvres majeurs produits traduits en français. Dans ces pays là littérature est beaucoup plus francophone que le peuple, parce que si on veut parler d’une population francophone, on aura à citer en général le nom de quelques grands auteurs pour justifier la Francophonie de ces nations. Et nous pouvons même prendre à titre d’exemple les pays du Maghreb (Rachid Boudejra, Tahar Benjelloun, Abdelatif Laâbi). Aussi le protectorat de l’Etat Français qui existe au Maroc depuis 1912 a suffi pour justifier la présence de cette zone au sein de cette famille. Dans ce cas, peut-on parler de l’existence d’une littérature sur commande  ? Ou du moins d’une littérature avec une double visée, les élites du terroir et les relations avec l’extérieur (assaut contre l’impérialisme)  ? Parce que si la Francophonie n’a rien apporté au peuple en termes d’agir sur les effets immédiat de langage. Elle a permis aux intellectuels engagés de critiquer ouvertement le néocolonialisme et de conscientiser les gens en même temps par un message indirect sur la crise identitaire. Un problème que l’Afrique doit résoudre ainsi que la Caraïbes. Le seul fait que leurs  œuvres ont été acceptées, permet aux colons de reconquérir ce lieu d’influence et de les contrôler à tout jamais.  Et les grandes maisons d’édition et les prix littéraires sont deux grandes machines à contrôle en ce sens. Dans un premier temps ils ont le pouvoir de censurer les œuvres. Et d’offrir d’autres opportunités à ces écrivains. Nous pouvons citer l’exil, devenir des personnalités influentes, opportunités économiques etc. parfois on s’en sert des réflexions de ses auteurs contre eux. En termes d’application des idées contraires dans leurs propres pays. Parce que les approches anticolonialistes donnent d’autres approches anticolonialistes beaucoup plus madrées. D’où la Francophonie littéraire permet à la Francophonie politique d’atterrir.

 

La Francophonie politique

 

La Francophonie politique est très complexe et voilée en même temps, on ne peut l’aborder de  n’importe quelle manière. D’abord il faut distinguer celle de l’Afrique et celle de la Caraïbe pour ne pas plonger dans la fausseté. En suite, essayer de rapprocher les réalités de la Francophonie    de cette zone en tenant compte de l’approcheSocio-historico-politique. Sur le plan historique, on va revenir avec les considérations coloniales, parce que les Antilles font parties de ce nouveau monde envahit par le Européens au XV siècle. Et que la colonisation de ces territoires a été à l’unanimité. Donc les Antilles ont été colonisées et n'ont pas été décolonisées, malgré les différents mouvements de protestation qui ont lieu dans cette zone. Ceci dit que, la révolution haïtienne de 1804 a eu des conséquences directes sur les colonies avoisinantes et sur les colons qui devraient mettre en place une politique de contrôle. En passant par des stratégies de blocage et de dénigrement contre ces rebelles et d’augmenter du même coup leurs effectifs pour empêcher de nouvelles pertes. Et c’est ce qui va justifier les interdictions d’échanger entre Haïti et l’extérieur pendant de nombreuses années, pour empêcher cette première république nègre, qui a posée le problème de la colonisation  avant l’Afrique mère de rester debout devant les autres. Donc, il a fallut à ce peuple après avoir gagné sa liberté de déclarer la guerre inconsciemment avec le reste du monde, tout simplement parce qu'on aurait dû éviter cette tragédie dans l'histoire de l’humanité, et aujourd’hui encore cette lutte  est beaucoup plus acharnée avec la communauté internationale. En ce sens, nous comprenons que la Francophonie d’Haïti est une Francophonie précaire, physique, qui apparaît comme le sauveur de la création littéraire de la métropole sans pour autant épargner la Francophonie de ses contraintes de perdurer (et ceci est une considération au sens stricte). Je dis précaire, parce qu’au principe de l’influence économique cette langue sera catégoriquement mise en utilisation restreinte ou spécifique. Si nous regardons les subventions et l’implémentation des Projets de la France, ils flottent sur la tête d’une couche et meurent dans le cachet d’une autre (et cette couche est à la fois rebelle et minoritaire, difficile à convaincre). L’intérêt d’un jeune lettré se penchera plus vers l’anglais à cause de l’invasion des ONG américaines. Parce que la France ne subventionne que les mêmes têtes. Physique, parce que les journaux, la correspondance administrative, dans quelques très rares familles et la production des œuvres littéraires sont considérées des hauts lieux de la Francophonie d'aujourd’hui. On ne peut pas compter sur l’éducation unilingue, puisque des réflexions montrent que ce n’est possible en Haïti. Ceci dit, elle est en faiblesse, parce que sa mission n’est ni d’apprendre à lire au gens, ni de les alphabétiser aussi, mais de préférence, de resserrer les liens de nouvelle métropole et de nouveau colonisé. Ce qui jusqu'à présent apparaît très claire pour la majorité des intellectuels du sud. Maintenant, regardons la Francophonie dans les DOM-TOM. Sur le plan politique, c’est une Francophonie de parenté, génétique, puisque ces catégories d’Antillais n’a d’identité francophone qu'à partir de l’adjectif d’outre-mer. Et s’ils voulaient se révolter en se lançant vers une quête identitaire, ils auraient le cauchemar d’Haïti comme preuve d’indépendance qui n’a pas servi à grande chose. Sans oublier la communauté espagnole où la Francophonie apparaît comme l’Europhonie ou le moyen de réconcilier ces terres à l’histoire de la conquête Européenne.

 

Si nous jetons notre regard sur l’Afrique. Je dirais que les mêmes causes qui conduiront à l’échec de la Francophonie dans certains endroits de la Caraïbe, aboutiront presqu’au même résultat en Afrique. D’ailleurs en termes de contradiction elle ne fait que les renforcer, en facilitant une distinction foncière entre les classes. Dans ce cas, on le voit comme un déjà-là qui aujourd’hui a été renforcé par d’autre stratégie d’emprise.  En effet, mise à part des colloques et des quelques rares récupération en milieu littéraire, elle a servit à quoi  ? On pourrait même affirmer que cette Francophonie devrait passer par la Créolophonie, de telles sortes que, cette relation de nature historico-linguistique ne serait pas une relation de résistance et d’affrontement. Mais, une relation de croisière qui déboucherait sur la mise en place du bilinguisme en tant que politique de fonctionnement et de gestion d’insécurité linguistique. Parce que la Francophonie ne fera jamais chaire dans certains pays de cette zone vue la pertinence de la diglossie, qui projette la langue seconde comme un danger pour le corps physique sociétale. D’ailleurs il n’y a pas une Caraïbe avec des vecteurs politiques intacts et unifiées, qui ne soit pas téléguidée par des mains invisibles, on aurait trop d’exemple à éclairer cet argument. Donc, on pourrait déjà avancer  l’idée que cette contradiction est encore pire en Afrique. D’où la Francophonie est allée chercher une Afrique à création Francophone, au lieu de contribuer à une Afrique à vocation Francophone.

 

Néocolonialisme et Littérature dans les pays du Sud

 

Pourrait-on voir le livre aujourd’hui comme un vecteur culturel  hors de l’exploitation du néocolonialisme ? Ou du moins extraire la Francophonie d’un espace politique qui lui est déterminant ? À cet effet, il faut opposer production et consommation. Et on aura l’impression que dans les pays du Sud, les auteurs se renouvellent beaucoup plus que les lecteurs. Par exemple les fins lecteurs de poésie sont devenus plus tard des poètes, de roman plus tard des romanciers etc. ceci dit qu’en termes de consommation, la survie de la littérature du Sud semble t-il dépendre en grande majorité de l’extérieur. D’ailleurs, le système des notes de bas de page, et celui du glossaire permettent à un étranger d’entrer dans le texte par le biais d'une proposition de définition mise en contexte. Autre que ces préoccupations il y a aussi la langue qui ouvre le champ à un public au delà des frontières culturelles. En effet, si la littérature ne peut nourrir les auteurs du Sud, elle est en quelques sortes source de déverrouillage culturel et d’inspiration conceptuel. Pour raffiner le dialogue Nord-Sud en terme d'ouverture et de contrôle de l'espace Géolitteraire. Pour s’énoncer clairement, tous les moyens d’assujettissements d’un peuple se trouvent dans ses vérités littéraires et ceci est incontournable. Tel est le destin de cette zone qui pense à s’ouvrir  sur le monde malgré ses nombreuses déchirures, et de faiblesse bénéfice de l'autre. Il n’y a de littérature possible sans les perspectives des siècles, sans penser à l’articulation des rapports de proximité qui existe au sein de la population lui-même. Et cette littérature est aussi vraie que le chant du coq dans les mornes, que l’odeur de la tisane contre le froid, et ce message est codé, indéchiffrable, et connu par tous en même temps. Parce qu’elle émane d’un langage vivant mais inconscient. Voilà toute une richesse, inexploité par ses ayants-droits, qui fait toute la beauté de la littérature universelle, sans pour autant servir à grande chose là où elle a été exhumée. Si nous prenons l’exemple de la Négritude, de la littérature Anticoloniale, de la Negro Renaissance etc. le dualisme exploiteur/ exploitée à toujours fait surface. Ce qui a ouvert la voix au néocolonialisme de puiser de nouvelle méthode de domination. Et ces méthodes ont été rendues chaires dans le vide qui s’impose aux problèmes d’institutionnalisation littéraire de ces hauts lieux de réflexions critique et de remise en question de tout un système de partenariat truqué. Donc, les luttes menées par ces analystes n’ont servi qu’à renforcer la machine coloniale. A tel point qu’aujourd’hui la métropole historique est encore la métropole culturelle. Ces démarches montrent clairement qu’en lieu et place de la Francophonie, ce serait mieux de l’appeler Culturophonie. Parce qu’on ne peut en aucun cas mettre à l’écart les éléments extralinguistiques qui sont des véritables entités sur lesquels le tourisme fait ses valises.

 

 

Nul doute que les politiques culturelles qui se propagent un peu partout dans les pays du Sud à travers des colloques internationaux traitant des thèmes sur l’universalisme culturel, le nouvel ordre mondial, le multilinguisme etc. ne sont que des recherches d’opportunités et de métamorphose de concept. Puisqu’on tente toujours à projeter un patrimoine, un dénominateur commun dans ce que l’on dit universel. Parce que si la culture permet de s’identifier à un groupe, de se sentir différent d’un autre, le pluralisme culturel rend la vision du monde opérationnelle avec le connu qui cherche son inconnu.

                                                                                                

Anderson Dovilas

Linguiste-Ecrivain


Image TV5 Monde : « Sept écrivains étaient de passage à Paris au mois de mars 2010. Nous les avons rencontrés et ils nous ont offert de mieux découvrir les richesses de la littérature francophone en Afrique, aux Antilles et dans les Caraïbes » 

 

Suzanne Dracius – Martinique 
Sylviane Vayaboury – Guyane 
Michèle Rakotoson – Madagascar 
Mambou Aimée Gnali – République du Congo 
Venance Konan – Côte d’Ivoire 
Boniface Mongo-Mboussa – République du Congo 
Yusuf Kadel – Île Maurice   

 

R É F É R E N C E S  B I B L I O G R A P H I Q U ES

CASANOVA, Pascale ; La République mondiale des lettres, Paris, Seuil, 1999.

CHEVRIER, Jacques ; Littérature nègre ; Paris, Armand Colin, 1984.

BOURDIEU P. et PASSERON J.-C, Les Héritiers, Paris, Éd. de Minuit, 1964.

CAUNE J., La Culture en action, Presses universitaires de Grenoble, 1992.

MALRAUX Α. La Politique, la culture, Paris, Gallimard, Folio, 1996.

DUBOIS, Jacques ; L’institution de la littérature. Paris, Nathan-Bruxelles, Labor, 1978.

ESCARPIT, Robert ; Le littéraire et le social. Éléments pour une sociologie de la littérature ; Paris, Flamarion, 1970.

MOISAN, Clément ; Qu’est-ce que l’histoire littéraire ? Paris, PUF, Littératures modernes, 1987.

VIALA, Alain ; Naissance de l’écrivain ; Paris, Minuit, 1985.  

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 19 Septembre 2012

 http://ecrits-vains.com/projecteurs/daniel_leduc/daniel_leduc01.jpgLe lierre pourrait creuser la pierre, s’immiscer dans les anfractuosités du mur, dire combien la vie s’agrippe, quel que soit son destin. Ses tiges, au milieu des entrenoeuds, pourraient se cramponner, à la façade du jour. Et de ses fleurs pourraient naître des baies, dont les grappes défieraient les couleurs de la ville. Le lierre pourrait grimper ; tutoyer le soleil.

 

Que faut-il donc, pour aller plus haut ? Sinon

Soupeser les nuages ?

Je n’ai de ciel,

Que la teinte des vents.

 

Par le lacis de la vieille ville, les rues sont un cerveau.

Circonvolutions / synapses. Axones / neurones.


J’ai le désir de marcher à perte,

dans les ruelles

aux caniveaux errants ;

imaginer ces milliards de pas

qui ont tracé leur siècle

(et nous descendrons

encore

des squelettes de la terre) ;

marcher dans les empreintes,

pour emprunter les voies…

 

Il n’y a pas de repère non,

hormis l’ombre qui croît.

Le siècle

est un mystère.

      

 E ntre iris et rétine, j’ai la ville dans les yeux,

aux clartés insomniaques, j’ai la ville dans les yeux.

 

Les femmes accomplissent

le soulèvement du jour,

ainsi qu’on soulève

la question.


Le temps

n’est plus à perdre,

mais à changer de ciel.


Par delà les contours,

c’est toujours

la ville

qui opère – dans les mémoires – toujours.

 

Le temps est une ville.

Dans un regard lointain

 

le temps

 

LA DÉCHIRURE DE FEU CHAUFFÉE

avec des ciels à travers le monde.

Paul CELAN


Apprenez à connaître ce qu’il y a d’erreurs dans vos axiomes.

Apprenez donc les multiplications de vos vertiges.

 

Je sais conter mon enfance auprès des arbres.

Ce que j’ai vécu,

la ville s’en souvient-elle ?

Et les visages croisés,

où vont-ils aujourd’hui ?

 

Dans le secret des livres,

la ville compte ses pierres,

une à une,

histoire d’assimiler ses heurs

et ses malheurs,

une à une

compte ses pierres.

 

Le secret,

c’est dans le nombre –

zénith et nadir abolissant toute ombre.

 

Peut-être ya-t-il à raconter l’enfance,

alors que le soir

tombe

sur les vagues ou les flambeaux ?

 

Agitez donc une lanterne :

la vie / tourbillonnera – ballerine !

 

Et que dire de l’Onyx ; des pierres de songe

auxquelles on se confronte

chaque nuit

dans l’opaque du sommeil ?

Et qu’entendre du Zircon

dans sa mémoire terrestre,

magmatique et doyenne ?

 

Je pense la ville

comme autant de désirs

sur un corps de pierre.

En chaque homme,

des rues s’insinuent

qui conduisent au crépuscule.

 

Précieuse serait la ville

ceinte

d’espaces

sans distance

ni frontière.

La ville –

éven-

tuelle.

 

Le rougeoiement du ciel sur cette ville éclatante et furtive (ici ne passent que des regards fuyants) ; les râles et pétarades sur des chaussées conduisant au soleil (moins de pesanteur, paraît-il, vers le Sud) ; les discours ensablés, déjà aux terrasses des cafés qui percolent…


J’ai souvenir de nuits à écrêter le monde ; « table rase », disait-on,

« pour engager la vie » ; souvenir de nuits à émonder le monde…


Que circule cette ville, comme circule notre sang.

La nuitée veille, tranquille –

là où passent les pas… 

sans palabres.

 

La ville ne respire qu’avec le vent – combien les murs s’asphyxient-ils, souffle coupé par le hachoir des vrombissements. Comme une peau les trottoirs se rassurent contre la paume de la nuit.

 

J’ai caressé des femmes aux rivages indomptables, et je me suis hissé, pour crier « Terre ! » 

 

La ville ne respire que par autonomie. Elle s’allonge auprès de la campagne, pour façonner son antre…

 

J’ai caressé des femmes rebelles qui m’ont appris le feu ; sa chaleur, son élan ; sa vérité femelle.

 

La ville ne dort que d’une oreille.

De l’autre elle perçoit l’océan. Qui en chacun. Respire.

 

De la chair, il t’en faut dans les mots

pour agréger la ville. De la viande, dans tes mots,

gorgée de lard

qui barde. De la

venaison au fumet si sauvage,

qu’elle s’embrase

dans le gosier.

 

Tu écris, comme on fume

la terre. Le cerf brame

dans tes marges. Le hêtre blanchit,

enraciné dans la peau

de tes phrases ; la ville

 

suinte

de sève.

Les femmes

sont nos feux vers…

 

Il y a de l’elles

sur les pourtours /

sur les tours et les grèves…

 

Linsomniaque qui dort en chacun de nous

construit des rêves

qui ne tiennent

ni debout

ni couché au fond d’un puits.

Il est des pensées nocturnes plus profondes que les gorges du monde ; des pensées sur la vie qui défilent dans les villes – débottées.

Et le guetteur, à l’ombre des synapses,

lance vers le futur

des érections tangentes.

 

Ce qui s’écrit sur la page

s’écrie

d’abord

dans les circonvolutions obscures.

 

La ville – paraphe – chaque rue –

chaque – émotion – pas -

sagère –

gravée ou fugitive –

signature esquissée

ventre de la vie.

 

La ville n’a pas d’architecture ; elle possède des strates de mémoires que compulsent les architectes, dans l’observation ou dans l’oubli ; la ville est un brouillon qui s’organise selon les lois et les principes ; les artistes, tant bien que mal, distillent ; et la ville, dense, ne se découvre qu’en cette brumeuse chorégraphie.

 

J’arpente, c’est une pensée qui marche ; j’arpente les caves et les soupentes, les trottoirs et les toits, c’est une pensée qui pousse.  Je sillonne jusqu’au champ de vision, là où la limite s’égare, où elle n’est plus concept mais vague qui s’échoue. Je sillonne dans les ruelles, parcours ma vie, mes livres ; et je fréquente.

 

Que la ville a d’angles à mesurer ; d’azimuts, de latitudes ; de longitudes et de diamètres !

Que la ville est encerclée ! – par elle-même encerclée !

 

Que je m’étonne de l’apparence

quand elle soulève tant de poussière !

Que je me dé-

concerte !

 

Dans la ville quelques musiciens tentent de tempérer la monotonie des sons et des formes. Fréquemment sont-ils chassés, comme de vulgaires insectes.

 

Les putains, elles aussi sont traquées ; de même que les clochards célestes ; les SDF, les sans-papiers…

Trop souvent la ville ressemble à une nappe, nette, trop bien repassée – la vie – ne doit faire aucun pli !

 

Le journal, froissé par les lourdeurs du monde, me tombe des mains.

Je ramasse ce qu’il y a de souffrance, le dépose sur un banc, à côté d’une jeune guitariste.

S’élève un blues, qui donne aux murs,

des trouées, pour l’espoir…

 

«Que sait-on de notre ignorance ?», se demande un piéton, bousculant un aveugle. «Que voit-on de transparent ?».


Je pense à cette matière sombre qui constituerait une part non négligeable de l’Univers, à ces éléments non-baryoniques, aux multiples dimensions[1] -- et le vent qui feule contre mes persiennes devient un langage crypté – et la nuit n’a d’obscur que son nom – et tout ce qui pense [ici] ignore tout ce qui pense [ailleurs] – et l’océan n’est qu’une larme (de rire ou de pleurs) d’où émerge l’étrange vague du temps – soupir sans souffle…

 

La ville ne me dit rien, qui sache se faire entendre.

La ville a pour nature, de n’en avoir. Point.

 

Lenfant observe le fleuve qui scinde la ville en deux fractions égales. Il ne sait quelle rive choisir. L’une s’apparente à une usine, à une fourmilière d’où émergent dix mille percussions / voix outils / retentissant comme cymbales et tambours. L’autre rive murmure ; elle murmure autant qu’il est possible ; quasiment imperceptible, ce murmure ; peut-être des pensées ; des grattements infimes ; des questions sans réponses, ce murmure ; de la pluie ; dans un ciel ni rouge ni tournoyant…


“Les deux hémisphères cérébraux sont deux structures quasiment symétriques, reliées entre elles par des fibres nerveuses appelées commissures.”


Entre mes lèvres un murmure, retient l’enfance ; amplification du sens, peu à peu ; le son se répercute, bruit de cymbales ; la nuit recouvre, les tentations du jour…

 

Les ruines, prolongement de la mémoire, se reconstituent par le manque. Chaque ville, chaque vie, chaque passé a ses ruines. Il en demeure pas moins… les vestiges parlent, du plus loin de l’absence.


On se construit sur des bases, mais aussi sur des creux ; sur du ferme, mais aussi du mobile ; du meuble, où se rencognent les symboles et les mythes ; de l’instable, dont découlent les flots et les laves, qui nous charrient vers le possible.

La mouvance crée le geste –

la geste

du jour présent.

 

De même que le tonnerre, “l’arbre est subversif”[2] – mais son temps s’enracine dans le ciel ; et les autres natures le poussent à la confrontation, au sursaut perpétuel. Que la ville ait des arbres, cela permet la révolte du corps, l’envol des pensées. Que l’on en plante un, et le désir s’accroît. Qu’un seul se déracine, et le courage s’estompe.

 

La ville est une branche sur laquelle s’articulent pistons et rouages. Forte ou fragile, selon qu’elle résiste ou qu’elle ploie. La ville s’ouvre, lorsqu’elle bourgeonne enfin.

 

Et je respire, comme la foudre.

Je me plante

où les oiseaux sont rois.

 

 

Daniel Leduc



          [1] Théorie des cordes.

          [2] Paul Rebeyrolle.


 

Repère : Écrivain et poète, Daniel Leduc a suivi des études supérieures de cinématographie et a exercé des activités de critique et chroniqueur littéraire, artistique, musical ou cinématographique. A son actif s'inscrivent une trentaine d’œuvres publiées dans les domaines de la poésie, de la nouvelle, de la littérature jeunesse. Parmi celles-ci on peut citer L’Homme séculaire (Prix René Lyr), La Respiration du monde, Territoire du poème, Le Livre des Tempêtes, Le Livre des Nomades, Le Livre de l’Ensoleillement, Partage de la Parole, Aux Fils du Temps (nouvelles), Pierre de Lune (jeunesse), L’Homme qui regardait la nuit (jeunesse), Le miroir de l’eau (jeunesse), La terre danse avec toi (jeunesse). Ses textes, traduits dans une quinzaine de langues, figurent dans de nombreuses anthologies françaises ou étrangères.-  

 

  

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 18 Septembre 2012

anthony-phelps-lecture.jpg
Nomade je fus de très vieille mémoire, Anthony Phelps • Éd. Bruno Doucey • 240 pages

 

 

« Mon pays que voici » (1968), le livre-culte du poète Anthony Phelps tendrait à éclipser la connaissance ou la popularité des autres œuvres littéraires de l'auteur. C'est peut-être ce qui a motivé la publication de « Nomade je fus de très vieille mémoire », une anthologie personnelle de l'œuvre poétique d'Anthony Phelps. Que cette hypothèse soit vraie ou fausse, la publication de ce texte est venue à son heure puisqu'elle a permis au poète de se voir décerner le prix de poésie du 14ème Salon international du Livre insulaire de Ouessant, en France, le dimanche 19 août dernier. Rappelons que le Salon international du Livre insulaire est consacré à la littérature insulaire et a pour objet la promotion de la culture insulaire. Il est organisé depuis 1999 par l'Association Culture, arts et lettres des îles (CALI).

 

Ce n'est pas la première fois qu'un écrivain haïtien se voit attribuer un prix du Livre insulaire de Ouessant, en France. Durant les quatorze années d'existence de ce prix qui récompense dans toutes les catégories littéraires une œuvre écrite par un écrivain francophone originaire d'une ile, neuf écrivains haïtiens ont été couronnés, dont huit dans la catégorie «poésie» et un dans la catégorie «fiction». Ce sont : dans la catégorie «poésie», Jean-Max Calvin, pour son recueil, « La pluie et ses tambours » (2002) ; dans la catégorie «Fiction», Gary Victor, pour son roman, « À l'angle des rues parallèles » (2003) ; dans la catégorie «poésie», Davertige (Villard Denis), lauréat du Grand Prix du Livre insulaire – Prix des îles du Ponant, pour son livre « Anthologie secrète » (2004) et, toujours dans la catégorie «poésie», la même année (2004), trois auteurs, Georges Castera, Claude Pierre et Rodney Saint-Eloi, pour leur ouvrage, Anthologie de la littérature haïtienne : un siècle de poésie, 1901-2001; dans la catégorie «poésie» Grand Prix du Livre insulaire--Prix des iles du Ponant, Frankétienne, pour son « Anthologie secrète » et, plus généralement, pour l'ensemble de son œuvre (2005) ; dans la catégorie «poésie», Robert Berrouët-Oriol, pour son recueil, « Poème du décours » (2010) ; et puis, dans la catégorie «poésie», Anthony Phelps, pour son recueil, « Nomade je fus de très vieille mémoire » (2012).

 

Le poète et romancier Josaphat Robert Large a proposé de désigner l'année 2012, l'année Phelps afin de rappeler la domination intellectuelle et morale que Phelps a exercée dans le domaine de la création littéraire et de la rectitude politique durant cette année. Qui ne se souvient en effet de l'avertissement salutaire que nous a lancé Anthony Phelps quand il a refusé la décoration présidentielle qui lui avait été attribuée en juin dernier, afin de protester contre l'impunité politique dont jouit l'ancien dictateur Jean-Claude Duvalier rentré au pays en janvier 2011 et narguant ce peuple que lui et son bourreau de père ont tant fait souffrir pendant près de trois décennies ?  


Autre marque de l'emprise du poète durant cette année 2012 : l'attribution du prix de poésie du 14ème Salon international du Livre insulaire de Ouessant pour son recueil « Nomade je fus de très vieille mémoire ». Ce livre se présente comme une « anthologie personnelle » dans laquelle le poète a rassemblé des extraits d'une vingtaine de ses recueils de poésie publiés sur un espace d'une cinquantaine d'années, entre 1961 et 2011. Le lecteur peut évaluer la progression de l'art poétique d'Anthony Phelps et des thèmes fondamentaux qui ont jalonné sa trajectoire de poète : le pays natal, qu'il aime « comme un être de chair », mais dont les « enfants sans mémoire » pratiquent « la délation et la servilité »; l'exil qui le perce profondément :
 


Ah cette douleur du Pays absent
Lancinante comme une écharde

sa ville natale, Port-au-Prince, qui l'attend désespérément mais qui se perd à la dérive :

j'écoute ma Ville s'en aller
cette Ville derrière le brouillard
Port-au-Prince fleur d'éclipse et de marécages
Port-au-Prince becquetée d'oiseaux de proie
Port-au-Prince opprimée
Port-au-Prince aux dieux noirs
à cheval sur l'Occident
dieux aux couleurs d'Archange et d'Immaculée
Port-au-Prince refoulée aux confins de l'ombre
rejetée en marge

Anthony Phelps, Emile Ollivier, Gérard Etienne, Lyonel Trouillot font partie de ces quelques écrivains haïtiens qui ont chanté, célébré et décrit Port-au-Prince avec une ferveur remarquable. En attendant qu'elle soit rebâtie après la dévastation qu'elle a connue en janvier 2010, il faudra que les amoureux de la capitale s'en remettent aux pages célèbres de ces écrivains pour se remémorer cette ville fascinante. Mais, les accents passionnés pris par le poète Phelps pour célébrer Port-au-Prince resteront peut-être inégalés dans les lettres haïtiennes.

Autre thème central dans la poésie de Phelps : la mémoire. L'ouvrage de Phelps qui a été primé tire son titre d'un poème intitulé «Nomade je fus » qui a paru dans le recueil « La Bélière caraïbe » en 1980. En fait, le dernier vers du poème « Nomade je fus » est exactement le titre du recueil : Le poème se termine ainsi :
Nomade je fus de très vieille mémoire.

De toute façon, on se demande si la thématique de la mémoire ne serait pas la constante régulatrice de la poésie d'Anthony Phelps tant elle domine l'œuvre du poète. La mémoire engendre sa longue remontée dans un chant majestueux, tour à tour noble, mélancolique, lent, à travers ces vers :

Je continue ô mon Pays
ma lente marche de poète
et je remonte lentement le lit de ton Histoire
avec dans la mémoire la noblesse de tes enfants

 
Cette même mémoire peut se dérouler dans un espace plus personnel qui fasse appel à l'enfance et au temps enfoui des souvenirs tenaces :

 

Passé de mémoire d'ange que je décrypte
Sous les poils crépus des mots sirènes
Et les rognures du temps
Je remonte le fil des contes crépusculaires
Ponctués de déesses marines
De maitres de carrefours

Bien sûr, l'amour occupe une place de choix dans cette anthologie personnelle. En témoigne ce magnifique poème intitulé Hélène aux yeux de grenier tiré du recueil Motifs pour Le temps saisonnier publié en 1976. Le quatrain qui suit demeure pour moi l'un des plus beaux de sa déclaration d'amour à sa compagne Hélène.

Hélène ceinte de médailles
Têtes d'Achille en vieil argent
La pluie sexuée a tes cheveux
ta main soyeuse ta transparence
Puis, plus loin, le poète écrit ceci :
Tu es mon endroit
je suis ton verso
vice versa
L'orage entre nous deux
Ne consumera rien d'essentiel

Cette anthologie personnelle de Phelps révèle les préférences du poète pour les textes poétiques de sa longue production littéraire, mais on peut s'interroger sur ce qu'il lui a coûté personnellement pour choisir, éliminer, retenir des pans entiers de sa propre création. Comment un créateur arrive-t-il à se débarrasser des fruits de sa création pour garder ce qu'il va représenter comme le meilleur de ce qu'il a enfanté ? Tel est le dilemme auquel fait face n'importe quel créateur lorsqu'il construit son anthologie personnelle. Mais, pour nous lecteurs, il restera un recueil « Nomade je fus de très vieille mémoire », c'est-à-dire le meilleur de la longue production poétique d'Anthony Phelps, tel que le poète lui-même se le représente, une poésie pour les vrais amoureux de rythme, de recherche et de richesse lexicales, de chant somptueux et majestueux qui donne cette impression d'infini et de sacré que seule la vraie poésie peut procurer.

 

Hugues Saint-Fort

Extrait de la Chronique ''À haute voix'' in Tout Haiti. (Insertion demandée)

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 17 Septembre 2012

 

http://www.politique-actu.com/files/34660-eisenhower-1bb,bWF4LTY1NXgw.jpg

Manuel de Dieguez, est l'un des plus grands philosophes contemporains.

 

Par Manuel de Dieguez 

 

La balance à peser le génie littéraire

 

En 1985, L'Express publiait un article selon lequel Claude Simon, prix Nobel de littérature, faisait honte aux lettres françaises ; le 20 octobre 2008, Le Monde publiait sous la plume d'un professeur de lycée une analyse de l'écriture de J.M.G. Le Clézio pour conclure à la pauvreté stylistique de cet auteur et pour juger, en conséquence, foncièrement imméritée la distinction suprême dont les académiciens de Stockholm avaient eu le grand tort de l'honorer. Il faut admirer la perfection du moule professoral républicain . Son excellence dans la pesée des copies des élèves dont il garantit la formation lui permet d'appliquer sans frémir des critères scolaires infaillibles à la pesée du génie de Sophocle ou de Shakespeare . A ce titre, Balzac était-il le premier de sa classe? Quant à Ionesco et à Beckett , le critique littéraire irréfutable de l'époque avait jugé sans intérêt Les Chaises et Rhinocéros du premier, En attendant Godot du second.

 

Comment juger un grand écrivain sans s'interroger sur la nature et sur la spécificité du génie d'Homère ou de Cervantès, de Sophocle ou de Shakespeare, de Molière ou de Balzac ? Mais s'il n'existe aucun champ de la réflexion plus déserté que celui de la pesée du génie humain en général et du génie littéraire en particulier, sans doute faut-il en attribuer la cause à la difficulté de fabriquer dans nos écoles les plateaux et le fléau de la balance qui pèserait la densité et le poids d'Eschyle, de Molière ou de Swift.

 

Et pourtant, le grand écrivain, lui, reconnaît le génie littéraire de ses pairs au premier coup d'œil; et il n'en revient pas de vivre parmi des aveugles. Comment, se demande-t-il, une évidence si aisée à constater ne leur saute-t-elle pas aux yeux? Victor Hugo salue en Balzac l'un des plus grands génies de la littérature mondiale, Voltaire s'incline devant le génie de Shakespeare, bien que l'œuvre de l'auteur de Candide ne ressemble en rien à celle du grand Anglais, Anatole France, l'ironiste raffiné de Thaïs, consacre une tournée de conférences en Amérique du Sud à seule fin d'expliquer le génie de Rabelais aux Argentins, alors que l'auteur du Gargantua n'était nullement compris de tous en France au début du XXème siècle, Valéry théorise le génie de Léonard de Vinci et de Mallarmé et introduit la notion d' "univers mental" dans la critique littéraire à l'occasion de son éloge d'Anatole France, auquel il a succédé à l'Académie française. Bien plus : le talent littéraire, même moyen, a les narines suffisamment fines pour flairer l'odeur des géants: André Gide salue le génie romanesque de Simenon, André Maurois renonce au genre romanesque - malgré les éloges unanimes que Climats lui a valus - parce que, dit-il, ses personnages n'ont pas "l'épaisseur" de ceux de Balzac. Qu'est-ce que "l'épaisseur" en littérature? Pourquoi d'Artagnan ou Portos, ces personnages imaginaires en diable, ont-ils l'épaisseur de la vie qui font saluer à Victor Hugo le génie d'Alexandre Dumas un siècle avant qu'il n'entre à la Pléiade? Sans doute faut-il un regard transprofessoral pour distinguer "l'épaisseur" de la minceur d'un héros de fiction. A quoi la "compacité" du Quichotte ou de Hamlet tient-elle donc ?

 

Qu'est-ce que "l'épaisseur" d'un personnage ?

 

En 1901, le sens olfactif des académiciens de Stockholm leur a fait préférer Sully Prud'homme à Tolstoï , parce qu'à leurs yeux la grandeur littéraire tenait exclusivement à l'esthétique de la langue et non point à un "engagement", comme on ne dit que depuis Jean-Paul Sartre, c'est-à-dire à l'enregimentation aveugle dans une "cause" totémique jugée digne d'éloge à telle époque, mais dont l'uniforme et les galons demeurent indignes de "l'engagement" des grands écrivains. Car le premier trait des Titans de l'écriture n'est pas de se trouver ficelés à la manière des écrivains marxistes au tissu et aux coutures de telle ou telle chasuble, mais d'empoigner à bras le corps une Clio aux décorations douteuses, afin de changer son blason maculé en la substance même de leur œuvre.

 

Le génie littéraire se rend reconnaissable à la chair de la langue qui charriera le monde et le fera marcher à son pas. Balzac inspecte la fourmilière, Shakespeare met son lecteur à l'école du tragique des peuples et des nations, mais tous deux observent l'humanité réfléchie dans le miroir de l'histoire et de la politique. L''épaisseur" enfante une voix dont le souffle et la respiration semblent non seulement épouser la grandeur et la fatalité du temps simiohumain, mais en accoucher . Guerre et Paix est engagé dans le surplomb tolstoïen, Crime et Châtiment dans le surplonb dostoïevskien, Antigone dans le surplomb sophocléen, et ces surplombs-là, comment seraient-ils une "matière d'enseignement" dans les lycées de la République, comment mettrait-on l'éducation nationale à l'école du génie littéraire?

 

La Visite de la vieille dame, La Peste, Le Voyage au bout de la nuit, quelle "épaisseur" de leur surplomb face à la minceur de Les Prisonniers d'Altona, Les Mains sales, Le Diable et le bon Dieu, Les Chemins de la liberté ! Le Hamlet de Benjamin Constant s'appelle Adophe, l'enfer de Gide, Les Caves du Vatican, seul le d'Artagnan d'Edmond Rostand, Cyrano, soutient la comparaison avec son archétype. Qu'on me cite une seule grande œuvre qui ne soit l'expression d'un pacte mémorable de la planète des singes avec une parole qui transporte cette espèce schizoïde dans un ailleurs vertigineux!

 

Esquisse d'une balance à peser les géants du langage

 

Le génie littéraire est né avec Homère. Voilà le fiat lux de l'alliance de l'animal dichotomisé avec l'amour et la guerre, de la politique avec le théâtre des dieux, de l'orgueil avec le sacre de la mort, du poète avec les Nausicaa, les Béatrice, les Isé qui présenteront à leur Orphée l'offrande de leur immortalité. Mais imagine-t-on un Eschyle qui ne se collèteront pas avec l'histoire et la politique de tous les temps, un Sophocle qui ne plongerait pas Antigone dans le sang immémorial des cités, un Aristophane qui ne ferait pas débarquer le sarcasme sur les autels, un Cervantès qui ne ferait pas accoucher le christianisme d'un Quichotte et d'un Sancho Pança de la sainteté, un Molière dont le Tartuffe ne radiographierait pas le chimpanzé au masque d'ange, un Swift qui ne décrirait pas la guerre des géants et des nains, un Shakespeare sans Hamlet sur les terrasses d'Elseneur de l'Histoire, un Balzac sans son microscope d'entomologiste des diverses espèces d'insectes dont les sociétés font leur carapace, un Rabelais qui n'aurait pas élevé la langue française au rang de rivale du démiurge de l'Iliade?

 

Mais si le génie littéraire ne s'éclaire qu'à la haute école d'une philosophie spectrale de l'Histoire et de la politique, quels sont les pactes secrets qu'il conclut avec les grands historiens, les grands chefs d'Etats et les grands philosophes? Car enfin, les Tacite, les Thucydide et même les Tite-Live se mesurent avec les convulsions des empires et, les vrais hommes d'Etat regardent les nations comme des personnages de théâtre divisés entre leur terre et leur ciel. Quant aux philosophes, depuis vingt-cinq siècles ils observent les entrelacs des corps avec les cerveaux. Qu'est-ce que Platon, sinon le spéléologue dont la lanterne diogénique s'appelle la dialectique et qui vous peint l'alliance des hommes avec les symboles qu'ils incarnent, qu'est-ce que Descartes, sinon l'Ulysse de la philosophie qui monta vaillamment sur l'esquif du bon sens et qui crut piloter le ciel et la terre à la clarté de ses "lumières naturelles", qu'est-ce que Kant, sinon l'artisan qui vous présente le canevas des catégories innées de l'entendement du simianthrope et qui vous articule les coutumes imperturbables de la matière avec l'intelligibilité censée jaillir de la rencontre des ritournelles de l'univers avec leurs propres redites, qu'est-ce que Locke et Hume , sinon les premiers scrutateurs des alliances suspectes que les routines du cosmos scellent avec le régiment des causes locales ou universelles et qui se sont demandé où la déesse Causalité peut bien cacher ses appas et ses atours, sinon dans les encéphales, puisque aucun microscope et aucun télescope n'ont jamais aperçu une cause en tant que telle trottiner ou courir à bride abattue dans le cosmos.

 

La philosophie et la littérature

 

Peut-être commençons-nous de comprendre pourquoi l'Occident n'a pas de philosophie des mystères et des arcanes du génie littéraire; car il n'est pas de regard sur la politique et sur l'histoire, pas de regard sur la condition des évadés de la zoologie, pas de regard sur les peuples et les nations en route vers leur humanité sans un globe oculaire qui embrasserait les aventures conjointes d'Homère et de Platon , de Rabelais et de Kant. Mais pour cela, il faut entrer dans la vision commune aux prophètes et aux grands écrivains ; car tous deux se révèlent des messagers et des médiums d'une espèce au cerveau biphasé.

 

Qu'est-ce donc que la "vision"? Nous touchons ici le fond du problème anthropologique que pose l'incapacité viscérale dans laquelle se trouve l'enseignement français des Belles Lettres de jamais comprendre goutte au génie littéraire : non seulement nos professeurs de littérature n'ont pas reçu de "formation philosophique" et nos apprentis-philosophes de "formation littéraire", mais il leur faudrait apprendre une autre philosophie que celle qui se trouve enseignée dans les écoles et qui se trouve amputée d'avance de la connaissance des plus grands philosophes, qui s'appellent Cervantès, Swift, Molière ou Sophocle. Mais sitôt que vous vous attachez à étudier le cerveau de Rabelais, de Balzac, de Cervantès , de Swift ou de l'auteur de La Colonie pénitentiaire, vous provoquez une levée de boucliers des petits esthètes de la langue, qui vous reprochent aigrement de vous éloigner de leur définition de la littérature au sens linguistique du terme, alors qu'un grand écrivain ne se rend intelligible que dans le miroir du monde dont sa langue est porteuse et qui véhicule sa vision. Or celle-ci n'est accessible qu'au regard d'une anthropologie philosophique.

 

Mais l'inverse n'est pas moins vrai . Si le philosophe n'est pas en mesure de contempler le genre humain dans le caléidoscope de la grande littérature, comment porterait-il un vrai regard sur l'espèce à laquelle il appartient ? Du coup, il soustrait au champ philosophique tout l'arpentage du véritable territoire de la pensée. Alors, ne voyant plus les silhouettes de Platon ou de Descartes réfléchies sur la rétine des grands visionnaires de l'humanité, il ne peut qu'ignorer la portée anthropologique de leur pensée, alors que toute la philosophie occidentale est née de l'anthropologie de Platon ; car non seulement ce dramaturge des encéphales vous montre des personnages en chair et en os, mais il vous les peint ficelés à leur manière de s'imaginer qu'ils pensent . Le désastre d'une éducation nationale qui sépare l'enseignement du génie de la philosophie de celui du génie de la littérature et qui produit des professeurs privés de regard sur l'homme et sur l'histoire est une maladie que l'Allemagne se garde bien d'imiter : Goethe et Schiller étaient des lecteurs assidus de Kant et la critique littéraire d'outre-Rhin continue de peser avec les moyens du bord la philosophie des vrais écrivains jusque dans la grande presse et dans les émissions radiophoniques.

 

Brève histoire de l'enseignement scolaire de la littérature

 

Sous la troisième République, le manuel scolaire le plus officialisé était "le Lanson", qui s'inscrivait dans la politique de la laïcité républicaine. On y apprenait que, depuis la Renaissance, la littérature française était devenue le creuset mondial des progrès de l'esprit critique, ce qui rendait difficile la lecture de Sous le soleil de Satan ou du Partage de Midi. La défaite de 1940 a vu les mille pages de Ch.M. Desgranges succéder au huit cents du Lanson. Mais ce manuel, fort louable pour l'époque, en était déjà à sa trentième édition, de sorte qu'il n'avait rien de vichyste et de catholique - simplement, il portait sur la grande littérature un regard de bourgeois à la fois incrédule, épaté et de sens rassis: "Balzac est peut-être avec Molière, osons le dire, avec Shakespeare lui-même, le plus grand créateur d'âmes. (…) La correction de ses épreuves lui prenait plus de temps que la rédaction de son roman; car ce roman, il l'augmentait, il le surchargeait, il l'étouffait par des additions écrites aux immenses marges de ses huit ou dix épreuves successives." On était loin de l'édition des vingt-six rédactions de la Jeune Parque et de l'examen à la loupe des manuscrits de Proust.

 

Après la Libération, la critique littéraire s'est trouvée emportée dans la sotériologie marxiste. Un Roland Barthes se dressait en Procureur de la République des Lettres pour accabler, le bréviaire de Lénine à la main, le laxisme idéologique de Michelet et son train de vie petit bourgeois. Puis les procès de Moscou déplaçaient le siège du Ministère public: il appartenait désormais aux esthètes de l'écriture de rédiger le nouvel acte d'accusation. Aussi, en 1960, mon L'Ecrivain et son langage tombait-il dans le piège d'un malentendu riche d'enseignements scolaires : d'un côté, mon histoire critique de la critique, déclenchait un retour unilatéral à la seule étude du style des grands écrivains, de l'autre, j'inaugurais à mon corps défendant un nouveau tribunal, celui d'une tiédeur qui ne tournait le dos à la politique et à l'Histoire que pour fournir un bouclier à la dérobade craintive des Ponce Pilate de la littérature. Cette école règne encore de nos jours, parce que les déçus d'une eschatologie politique n'ont pas retenu de ma modeste réflexion le souci d'étudier la démiurgie linguistique des grands écrivains que j'avais développée la même année dans mon Rabelais. Puis, en 1965 , mon Essai sur l'avenir poétique de Dieu tentait de démontrer sans davantage de succès que les grandes voix des Bossuet, des Pascal, des Chateaubriand, des Claudel n'avaient pas de théologie commune et que nos quatre mousquetaires du christianisme français cultivaient quatre divinités aussi incompatibles entre elles que Zeus, Osiris, Wotan et Mithra.

 

Je m'excuse de cette brève parenthèse : elle se trouve malheureusement indispensable à la compréhension d'une critique littéraire réfugiée dans l'Abbaye de Thélème de l'esthétisme. Mais notre siècle attend les Molière, les Balzac, les Shakespeare, les Swift, qui raconteraient la vassalisation larvée d'une civilisation européenne désormais placée sous le sceptre d'un empire étranger.

 

- La politique est-elle un emploi ou un appel ? Helmut Schmidt, Ausser Dienst, eine Bilanz (éd. Siedler, Stuttgart 2008) , 27 oct. 2008

 

Les langues agonisent de ne plus empoigner l'histoire à bras le corps. Où sont les écrivains grecs qui auraient raconté la tragédie d'un hellénisme placé sous le joug de Rome, où sont les écrivains latins qui auraient peint le naufrage de la civilisation de la Louve sous les coups des barbares ? L'Occident se replie dans l'Eden d'une démocratie mythique comme les Romains du IVème siècle dans La Cité de Dieu de saint Augustin.

 

Une espèce vocalisée

 

L'anthropologie philosophique observe une espèce dont la boîte osseuse se trouve dédoublée entre le réel et le spéculaire. Elle enseigne que la haute écriture est l'arme que fourbissent les encéphales supérieurement dichotomisés entre le monde tenu pour "réel" et la "vision" médiatrice à laquelle on n'accède que par l'intercession d'une langue d'une seule coulée ou cent fois remise sur le métier. Seul Albert Thibaudet a tenté d'esquisser une réflexion sur cette question. Mais sa distinction entre les "laboureurs" de l'écriture et ceux dont la plume accouche toute seule et d'un seul jet de Lorenzaccio ou de la Chartreuse de Parme ne disposait pas de l'assise d'une problématique de la condition simiohumaine qui seule aurait donné un sens anthropologique à cette scission. Pourquoi le grand écrivain écoute-t-il une musique, pourquoi se met-il à l'école d'un rythme, pourquoi son pas sonorise-t-il le monde?

 

Malraux écrivait que le génie écoute les "voix du silence". Comprendre Homère, Cervantès, Molière, Balzac ou Kafka, c'est se laisser enseigner le tragique de la condition simiohumaine à l'école des explorateurs et des expérimentateurs de la scission originelle dont les fuyards de la mort se trouvent affligés et qui condamne cette espèce à s'évader inlassablement de sa tombe. C'est pourquoi les grands écrivains sont les artisans des rencontres spéculaires du cosmos avec la parole gnostique que les Grecs tardifs appelaient le logos. Les aéronefs de ce temps-là s'appelaient Icare ou Phaéton. Les ailes du premier étaient de cire, les rêves du second dirigeaient le char du soleil. Puis le christianisme a fait, pour un millénaire et demi, des écrits d'une divinité le joug et l'étoile de l'humanité. Mais les philosophes de la Renaissance ont commencé de désacraliser les textes descendus du ciel ; et ils ont osé se demander pour quelles raisons le simianthrope se fait apostropher en retour par les idoles nées de ses mains et pourquoi il les fait parler haut et fort dans le cosmos. Erasme , le premier, a osé traduire la parole masquée "Au commencement était le logos" par un rude "In principio erat sermo…", "Au commencement était le langage". Du coup, il est apparu que le bûcheron d'Isaïe ne se fabriquait plus son idole avec la moitié du bois qu'il avait apporté pour se chauffer, mais avec la moitié de la parole dont il se nourrit. Quel est donc le langage qui sert de bois de chauffage à l'écrivain de génie?

 

Les vers de Sully Prud'homme sont mieux troussés que la prose de Tolstoï, mais leur feu ne brûle pas. En revanche, quand Balzac écrit à Mme Hanska qu'il est un forçat de la plume et qu'il a réécrit "treize fois César Birotteau les pieds dans la moutarde", ce travail de galérien "arrache - dit-il - des idées à la nuit et des mots au silence" . Que se passe-t-il quand Proust découvre qu'il a peiné en vain sur Jean Santeuil, que se passe-t-il quand la torche de la parole habitée débarque en lui, que se passe-t-il quand le Kafka du Procès se situe soudain "avant Kafka", comme dira Max Brod ? Comment se fait-il que le génie littéraire ne se manifeste que le jour où une voix a rendu audible un monde qui attendait qu'on le dotât de ses cordes vocales? Que se passe-t-il quand une langue a rencontré sa chair et son sang? Que se passe-t-il quand le bûcheron d'Isaïe entend parler le bois de l'idole? Comment se fait-il que le bois prenne son vol?

 

L'humanité est la seule espèce que la nature a condamnée à vivre dans deux royaumes viscéralement incompatibles entre eux, l'un physique, l'autre symbolique, de sorte qu'elle s'échine et s'épuise à jeter des ponts de feu et de lave entre le rêve et le monde, l'imaginaire et le réel, l'invisible et le charnel. Certes, la parole enflammée n'est pas la seule médiatrice du singe enchanté - la musique ou la peinture sont de hautes messagères de cette dramaturgie. Mais seule la parole associe la pensée au chant des corps, la voix aux squelettes, la raison à son support dans l'éphémère d'une ossature.

 

Le retour d'Ulysse

 

Ici encore, Homère file la métaphore qui symbolise le génie propre à la grande littérature . L'écrivain s'enchaîne à sa plume comme Ulysse au mât de son navire. Les anneaux de cette chaîne sont suffisamment sûrs pour qu'il refuse la cire qui protègerait ses oreilles du chant dangereux des Sirènes. C'est pourquoi l'alliance que le monde scelle avec sa propre voix rend sonore la condition bipolaire d'une espèce condamnée à flotter entre ses songes et sa poussière, mais capable d'amarrer son radeau à la flûte enchantée d'Orphée. C'est cela que Balzac veut dire quand il arrache son soleil au funèbre. L'écrivain est un acteur du symbolique et le monde est sa prosopopée.

 

Décidément, il faut une anthropologie critique pour courir sur les traces d'Orphée . Ulysse habite le chant de vie et de mort des Sirènes, Ulysse a appris d'elles que la parole est le domicile ensorcelé de l'humanité et que le poète en est le vecteur. Mais pour que les membres de l'Académie suédoise se demandent en poètes ce qu'est le génie littéraire en sa demeure à lui, il faudrait que l'Occident accouchât d'un humanisme suffisamment abyssal pour que sa balance enseignât la pesée du chant des civilisations. L'Europe a jeté les dieux à la ferraille. Mais elle n'a pas trouvé le courage ulysséen de se demander pourquoi elle s'est armée de miroirs homériques, pourquoi elle se regarde dans sa parole incarnée, pourquoi les descendants d'un primate à fourrure s'agitent dans la cage de verre de leur espèce de raison.

 

Peut-être la planète ne produit-elle pas cent voix par siècle ; peut-être est-il possible de millésimer les chimistes, les physiciens, les économistes de grand cru, mais non une voix qui pense. Personne ne songerait à porter chaque année un philosophicule au Panthéon de la mémoire de l'humanité. Sans doute les sages de Stockholm se souviendront-ils un jour de ce que l'une de leurs reines avait attiré à sa cour un écrivain français qui soutenait que penser est une affaire de méthode, donc de chemin; sans doute les Descartes suédois rédigeront-ils un jour à leur usage un Discours de la méthode nécessaire à la connaissance de la route que le génie littéraire montre à l'humanité. Alors ils se diront que le fléau de leur balance ne marque que tous les cinq ou dix ans l'heure que Valéry appelait " midi le juste ".

  

 

Manuel de Diéguez

Écrivain et Philosophe 

 


Repère biographique de l'auteur :


On a confié à notre revue (Parole En Archipel) la publication du texte de Manuel de Diéguez : écrivain et philosophe occidental, contemporain d'origines latino-américaine et suisse, il descend, par son père, d'une famille de juristes, de poètes et de diplomates ; sa mère était une artiste lyrique. Il a étudié le droit, les lettres et les sciences politiques à l'UNIL (Université de Lausanne).http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/63/Manuel_de_Dieguez.gif/220px-Manuel_de_Dieguez.gif À l'âge de 26 ans, il publie la même année (1948) La Barbarie commence seulement et De l'absurde : essai sur l'avenir de l'Europe. Ces deux ouvrages constituent la première analyse sur le stalinisme comme système de gouvernement fondé sur l'alliance de la puissance d'État avec l'utopie politique. Satire de la neutralité helvétique : Le Paradis roman, (Plon 1953). En 1957, paraît une satire de l'hégémonie américaine, Dieu est-il américain ? L'Écrivain et son langage, (Gallimard 1960), Rabelais (Le Seuil 1960), libèrent la critique littéraire du marxisme en réhabilitant l'individualisme du génie et l'art de l'écriture. Chateaubriand ou Le poète face à l'histoire (Plon 1963), Essai sur l'avenir poétique de Dieu (Plon 1965), introduisent à une philosophie de l'écrivain de génie et à une analyse existentielle du style. La réflexion politique prend le chemin une démonstration de ce que la bombe atomique est une arme mythologique, donc psychologique, et non un gros canon (Esprit, nov. 1977, juin 1979, nov. 1980, Revue politique et parlementaire, janv. 1996). Retour à une philosophie des sciences avec une étude généalogique de la notion d'intelligibilité dans la physique : les « lois de la nature » n'expriment pas un prétendu statut « légal » et « juridique » de l'univers : Science et Nescience (Bibliothèque des Idées, Gallimard, 1970). Ces analyses conduisent à l'étude de l'imaginaire religieux : La Caverne (Bibliothèque des Idées, Gallimard, 1974). Étude sur l'imaginaire dans l'Histoire : Et l'homme créa son Dieu (Fayard, 1984), Jésus (Fayard, 1985), Une histoire de l'intelligence (Fayard 1986), L'Idole monothéiste (PUF, 1981), Le Mythe rationnel de l'Occident (PUF, 1980). Après Le Combat de la raison (Albin Michel, 1989), sélectionné comme le meilleur essai de l'année, et L'Essai sur l'universalité de la France (Albin Michel, 1991), l'auteur prépare une histoire de la philosophie qui prendra acte de la fin du messianisme politique et religieux. Théoricien de l’Encyclopædia Universalis (Philosophie des sciences, Identité du sujet, Sagesse, Rabelais, etc.). Publications dans la NRF, La Table ronde, Esprit, la Revue politique et parlementaire, Commentaire, Les Temps modernes (Retour à la réflexion sur la physique d'Einstein en juin 1994 et sur La Fin d'une illusion de Furet en septembre 1996 dans Les Temps modernes). Au total, plus de 75 articles. Il a été professeur invité à Middlebury College (Vermont, États-Unis), et à UCLA (Université de Californie à Los Angeles). La Monnaie de Paris a officiellement honoré l'ensemble de l'œuvre de Manuel de Diéguez en faisant graver une médaille à son effigie en décembre 1987.- 

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 15 Septembre 2012

''Trois histoires de rivières'' paru dans Le Passe-Muraille No 80, du jeune écrivain vaudois Daniel Vuataz, 25 ans, qui vient de décrocher à l’Université de Lausanne sa licence avec une étude consacrée à la légendaire Gazette littéraire de Franck Jotterand. Dirigeant d'un triple numéro de la revue lausannoise Le Persil, fondée par l'écrivain Marius Daniel Popescu.-

 http://media.paperblog.fr/i/260/2602512/trois-histoires-riviere-L-1.jpeg

 Le poète suisse, Daniel Vuataz

 

Les époux


Ils avaient quitté père, mère et les cloches battantes du Clos de la Chapelle pour s’enfoncer dans les bosquets, leurs nouvelles bagues à l’annulaire. La rivière coulait lente, charriait d’heureuses promesses. Lui, il ouvrait la marche, écartant pour elle les herbes les plus hautes, lui indiquant sur quelles pierres marcher. Elle, elle remettait de côté sa vaste chevelure rousse, retroussant ses jupes pour ne pas toucher les marécages. Ils trouvèrent du soleil à deux pas d’un pré jaune et posèrent leur en-cas sur un tronc bouturé. De la terrine de lapin. Elle le questionnait sur le cri du lapin, sur son nom, sur le fait que personne ne l’entende jamais, même quand on leur tord le cou.  Sans répondre il posa, sur sa bouche étonnée, son doigt gourd qu’il remplaça rapidement par ses lèvres. Elle trouva le goût musqué, salé, comme celui des grands cerfs, et avant qu’elle ne le remarque, il avait introduit sa langue. Elle lui demanda des yeux s’il l’aimait comme elle l’aimait, s’il ne la laisserait jamais tomber, mais il ne bougeait presque pas, ses paupières closes au soleil, sa langue contre la sienne. Elle se dit qu’il fallait bien s’abandonner à quelqu’un un jour ou l’autre, qu’il fallait bien essayer. Elle tira doucement sur les laçages de sa robe, sans qu’il ne bouge ou ne semble rien remarquer. Quand elle fut nue, elle voulut qu’il prenne un peu de recul pour qu’il la regarde en entier et la désire, mais des nuages passèrent sur la clairière, et quand elle parvint enfin à se décoller de ses lèvres séchée, il sentait déjà le mort. Elle le posa raide et pâle sur l’herbe noire et entama la terrine, vaguement attristée à l’idée qu’il lui faudrait encore attendre un peu pour trouver un mari qui convienne vraiment à sa nature.

 
L'autre


Le plus grand des trois portait le sac et ce qu’il contenait. Le plus petit des trois fermait la marche en jetant régulièrement des regards derrière lui. Celui du milieu effleurait la surface rapide de la rivière avec un grand jonc, ne faisant presque pas bouger l’eau. Le plus grand des trois changea d’épaule le sac et ce qu’il contenait. Le plus petit essaya de chanter une comptine, mais aucune ne lui vint. Celui du milieu trouva que le ciel était assez inhabituel. Les trois s’arrêtèrent en même temps au bord d’une mare sombre que faisait sur la rive la rivière trop rapide. Le plus grand déposa doucement le sac et ce qu’il contenait sur la berge sablonneuse. Le plus petit chercha des yeux celui du milieu, mais celui du milieu était déjà dans la mare, de l’eau noire jusqu’aux genoux, tremblant et suppliant. Le plus grand lui dit de ne pas tenter de discuter, que ça ne servirait à rien, qu’il n’était pas fait pour cela. Le plus petit répéta exactement les mêmes mots que le plus grands, dans un ordre  légèrement différent. Celui dans la mare commença à sangloter, répétant que ce n’était pas juste. Les deux autres prirent leurs yeux menaçants. Celui dans l’eau se calma, mit sa tête dans ses mains et recula jusqu’à ce que l’eau lui monte aux épaules. Le plus grand sorti le revolver du sac et le pointa sur la tête du garçon dans l’eau, lui disant tout bas qu’ils n’étaient pas du tout obligés d’en arriver là. Le plus petit vérifia que personne d’autre ne les avait suivis. Le plus grand appuya du pouce sur le chien du revolver. Le plus petit se boucha les oreilles mais garda les yeux grands ouverts. Celui dans l’eau plongea d’un coup et disparut sous la surface noire de la mare. Les deux autres observèrent un moment la créature palmée nager en cercles près de la surface de l’étang, sa crête ne faisant presque pas bouger l’eau. Le plus grand désamorça le revolver et dit au petit de le suivre sur le chemin du retour. Le plus petit jeta un dernier regard à la mare immobile. Plus jamais, c’est sûr, ils ne ramèneraient un de ces grands œufs que personne au village n’avait été capable de reconnaître.

 
Le roi du village


La troupe entière quitta l’église au petit matin, pain, sel et viande séchée répartis dans des sacs. Ils longèrent en cérémonie le Rio du Village en direction du fleuve, dans lequel se jettent toutes les rivières. Comme d’habitude, ils s’arrêtèrent dans un grand bois à chevreuil, là où se trouve la pierre debout. Un type se coiffa d’une couronne de bois mort et se mit debout sur la pierre debout.


-Vous savez ce qu’ils nous feront s’ils nous trouvent ? dit le type debout sur la pierre debout, tournant le dos à la rivière.

Les autres types ne répondirent pas.

-Vous avez une idée de la taille de leurs membres ? repris le même type, la voix de plus en plus sûre.

Les autres produirent des estimations avec leurs bras, hochant la tête apeurés, consultant du regard les idées alentours.

-Vous connaissez la vraie différence entre nous et ces autres types ? continua le type, debout sur sa pierre debout, écartant les mains, se voulant important.

-Nos coutumes ? osa un petit type au fond de la troupe.

-La civilisation ? ajouta un autre type un peu roux.

-La technique ? essaya un grand type tout défait.

-Notre église, nos trésor ? fit un type que le type principal ne put réussir à repérer dans la masse qui se resserrait lentement autour de lui.

-Vous n’y êtes pas ! lança le type principal. La différence, c’est que nous m’avons moi ! La différence, c’est qu’avec moi vous aurez un guide à suivre et à aimer ! Je suis le roi des types ! Choisissez-moi ! Et il gesticulait debout, sur sa pierre debout.


Les types de la troupe échangèrent quelques regards, et se penchèrent pour ramasser des pierres. Le roi des types tomba dans l’eau dès la troisième pierre, sans que personne ne sut jamais qui  avait lancé la première, et le courant fut rouge quelques instants. Quelques -uns des types fouillèrent la rive avec des grandes perches. D’autres eurent des jurons généalogiques. Tous les types reprirent les victuailles qu’ils n’avaient pas touchées, et rentrèrent au village en silence. Le jour suivant, encore une fois, il faudrait recommencer. Le danger était bien présent, on ne pouvait plus faire autrement. Les signes finiraient bien par se manifester en faveur de quelqu’un.

 

Daniel Vuataz

 




Repère : 
Daniel Vuataz est né en 1986 dans la région de Vevey. Il achève actuellement ses études à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne, avec un mémoire consacré à l’histoire de la Gazette littéraire. Ses débuts en poésie ont été marqués par l’influences de Gustave Roud et Philippe Jaccottet. Passionné par le genre du conte, il inscrit les trois textes ici publiés dans un projet d’ensemble qu’il situe dans la filiation des textes courts de Corinna Bille. Lauréat de plusieurs concours littéraires, dont le Prix Interregional des Jeunes Auteurs (PIJA), il a été publié dans l’anthologie Plumes bigarrées parue récemment chez Bernard Campiche, dans la collection Campoche.


J.-L.K

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 14 Septembre 2012

pROTEST.jpg

Alexis Denuy (auteur du livre Les Protestes). Naît à Paris où il vit actuellement, a habité à Barcelone et Montréal, a publié plusieurs livres: Prends ça! (1995), Les Protestes (2009), Existe (2010) ainsi que régulièrement dans des revues (Empreintes, Mortibus, Sik, Borborygmes, Hippocampe, A verse, 104 larevue, Sitaudis, D'ici là, le Zaporogue, Docks, Décharge). On peut l'entendre lire ses textes lors d'interventions en public.-

 


 

Mosaïque

 

Tel contient de sa bouche le dernier témoignage, il a goût de l’enfance - un roi doré de légende que je conserve pieusement - les injures du temps, crachats, glaviots, ne savent que grandir les souvenirs héroïques. On ne croit ni au droit ni à la justice des eunuques, pilules dorées des marchands de guimauve. Les majuscules éclatantes de leurs journaux, explosifs, confits de vie pleutre, sont ramassées dans un sac. On y attache pas plus de prix qu’aux vies des mouches qui dansent en rond sur le plafond. On s’incline deux trois fois courtoisement devant la divine courtoisie, la nature des choses révélée par - on est réveillé par l’histoire.

 

On se bat volontiers pour l’amour de la gloire, pour l’idéal inaccessible, échappons au projet mécanique, mégot grillé de la démence. Ils ont une collection d’images exotiques, d’insectes, accrochée sur leurs manteaux fameux - mon oncle était politisé, il cultivait cette folie douce, tapis de prière criblé de chiures, recouvert de mousses, fougères, sueurs, fards, cages à mouche.

 

On se tord, on se racle, on se torche au parfum de la brise, qu’on s’enivre ! La vie, l’avenir, appartiennent aux marchands, faites donner la flûte en mémoire des anciens poètes ravissants. Coups de bambou, sérénades persillées sur un plateau d’argent, dans un quadrilatère aux murailles de têtes hérissées de menaces et de piques, les centres culturels se dressent, fosses d'aisances autour du palais. Cambrés devant cette joyeuse cité, l’ennemi.

 

Mais on ignore la mythologie. Combat pour la cause, tonnerre, foudre, échos, on n’y voit pas grand chose, chapeau de paille sur la tête, on renverse les cartes, le poisson est éventré, les canons font une brèche dans le rempart, les flûtistes continuent leur air traînant, on est hissés sur les terrasses.

 

 


  

Jusqu’à nouvel ordre

 

Malgré les repères encadrant nos intérieurs décorés, au terme de nos grands voyages, devant la troupe réunie. Quoi qu’ils tendent des pièges, qu’ils mentent, une nuit, les gens font silence.

 

Les sons forts m'effraient moins que les sons qu’on entend à peine. Même les cris de bêtes ne m'effraient pas, celui-ci était plutôt chanté. Les gens font du sur-place, c’est pour ça qu’ils repensent à l’instinct. Il y une minute, nous étions encore par ici. Le futur est presque à portée, derrière la porte de la pièce, il attend en sommeillant, prêt à se réveiller d’un bond, quand il entendra l’ultrason.

 

On voulait partir en voyage. On a tout préparé pour venir vous retrouver. On se tourne avec facilité, le volume poussé à zéro. Se reculer pour sauter plus haut. Ils se divertissent en musique et puis craquent, j’utilise leurs pinceaux pour me maquiller et quand il n’y a plus besoin de masque, tout se déchire et j’apparais. Le gâteau ? Ils l’ont raté. Il n’a même pas le goût du chocolat. Fais moi chaud ! Feu, depuis les doigts. Je vais devoir te secouer. Il y a demain aussi mais on fera tout aujourd’hui. Oui, j'écris ceci, mais je pense vraiment à autre chose. J’espère que tu m’as bien entendu, normalement, oui - ça sonne.

 

Fais nous quelque chose. Refais-le. Non, pas le même, une autre chose arrivera. ça passera tellement vite, je donne du soleil, j’allais dire, moi, ça aurait pu me réveiller. Une pensée heurte, que j’ai pensé tout haut, on se serait forcément retourné dessus. ça repasse tellement vite, on surveille l’arrivée, on se serait forcément retourné. On serait retombé dessus.

 

ça se pense tout seul et personne ne peut l’arrêter, même si on ne peut pas tout faire entrer, autant de monde dans un si petit espace, ça peut-être une grande idée et personne ne peut la faire reculer.

 

C’était pour la ballade et pour voir de plus près les objets, en passant d’une idée à l’autre, par des ressentis partiels qu’on pourrait dire presque rien, y compris la matière de toute chose, ses dimensions dans la peinture, ils veulent que se soit une norme, officialiser tout, le moindre geste. Dans le dernier tableau, celui qui était en train, c’est sûrement une chance. ça doit être, c’est une chance. Des sages au milieu des hommes ? J’en avais tout autour de moi, c’est mon fantôme qui fait ça, je n’ai pas dit autre chose que.

 

C’est marqué dessus, si c’est le tournant d’une époque, c’est parce que ça devient vrai. Avec le printemps qui revient, il est nécessaire qu’il soit là, je voulais la gorgée plus haute, je me suis vu presque le faire, j’avais cru les touches assez grandes, on est tout ce qui se passe autour.



 

La deuxième fois

 

Ils nous ont appris qu’on était morts de fatigue. Leur vieille locomotive traîne des wagons pleins de sable, ce sont leurs idées épouvantables qui s’éloignent lentement. Au bout des bois, la fumée entraîne les feuilles avec le ciel. Est-ce qu’on ne va pas marcher sur la tête ? Mon rêve ira en prison, il m’accompagnera et me soignera. Dans les longues nuits sans sommeil.

 

Quel calme, c’est délicieux, maintenant qu’on a résolu d’aller mieux la joie se manifeste. Je tiendrai ma promesse, nous irons sûr et certain, les anciens et les nouveaux. Le grand air m’avait fait du bien, ouvert l’appétit et je m’enfuis en riant.

 

Je crois que j’ai trouvé un bon coin. Nous n’en chercherons pas d’autres. Repoussons la mort, c’est tout ce qu’il y a à tenter. Ici nous devons constater l’horrible emprise, nuage d’orage au dessus des moutons. On trouve à la mort, un abcès : c’est la mémoire qui n’a pas crevé. C’est elle qui sème et propage, chaque jour, d’anciennes erreurs et favorise leur progression.

 

J’ai foi en la validité universelle de l’espoir. Une leçon consacrée à la vie. On est maintenu à l’arrière plan. Quand on veut délivrer sa voix, on le fait.

 

Nous disions - un coup de coude : on nous impose un silence ! Une ombre tombe, quelqu’un nous a fait dans l’oeil. Qui tousse ? un autre le pousse. On fait le tour de la meule, un air pincé nous montre qu’il a entendu la musique. Flûte, flûte, trois fois flûte, au pire à l’aller. Au mieux au retour ? ça alors, je le ressens en riant, on est content d’être là. On ne peut pas souffrir puisqu’effectivement, il y a de la vie, essayez, je viens de la flairer partout,  je te demande pardon, je suis impossible, je sais, rien ne peut me consoler. Ne pas faire l’histoire, ce n’est pas très gai pour moi.

 

On sait rire et plaisanter. Je devine que rire est l'offense la plus cruelle qu’on puisse leur  infliger, je ne sais rien, je sais tout - je devine. J’ai déjà dit.

 


 

Gardien de la beauté

 

Pour dépasser la vie, prenez par ici. On mène le bal. Ils étaient tous contre nous. Il faut faire plus difficile que la dernière fois, se défendre à contre courant, obstacles venant du monde entier. En lisant à travers les lignes, si nous devions résumer en quelques mots - un code capable d’engager toute la vie.

 

Bref.

 

Accélérer le mouvement, vers la destruction des anciennes parenthèses. Pendant un temps très long la négativité, la passivité, ont été des comportements prédominants qui ont guidé toutes les conduites. Ils ont dicté tous les rapports. Quand on se sera séparé d’eux, on sera bien. Discrètement on aura été filmé parce qu’on sait qu’on n’a pas le droit.

 

J’ai vraiment hésité mais bon dieu, qu’est-ce que j’en aurais fait d’autre, moi, de ma liberté ? Je te donnerais une bonne poignée de main, une bonne chaleur, j’aime bien notre façon d’appliquer les couleurs. Oui, j’aime bien la technique. C’est ce que je pensais en regardant l’organisation de ce genre de choses, on se retrouve loin d’un endroit qu’on a fuit, on arrive à se savourer à nouveau, les jours passent dans l’ombre d’un soleil souriant.

 

C’était agréable, la promenade dans ce grand fracas d’oiseau, la lumière sur les grands espaces vides, les gazons ancestraux d’où surgissent les siècles crevés. Autrefois, on savait de bien jolies danses, mélodies délicieuses - on avait quelques beaux usages, les soirs de magie où le soleil descend quand les bouquets d’artifice essaient de fixer l’heure tendre, plus loin une robe, plus près un sourire. Plus près un sourire, toujours de loin on s’en rappelle, après le jour.

 

 

Alexis Denuy

auteur du livre Les Protestes

  

Vidéo présentant le livre Les Protestes d'Alexis Denuy sorti en mars 2009.

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 10 Septembre 2012

http://voir.ca/blogs/nouvelles_livres/Marche_chapiteau.jpg

  © Photo : Archives LaPresse - 10e Marché de la poésie de Montréal 

 

La poésie n’a pas disparu

De toutes parts, le même son de cloche me revient, et il m’est pénible de m’en faire ici l’écho. D’autant plus pénible que j’ai beaucoup aimé — et que j’aime encore — les plaisirs que cette cloche semble condamner. À chaque instant, j’entends autour de moi cette phrase : « Je ne lis plus de poésie. »

Répétée par des personnes dont on estime le jugement, une telle déclaration finit par impressionner fâcheusement les poètes de mon espèce, ceux qui ne cherchent pas seulement dans les mots une démonstration d’intelligence, mais aussi une musique, une émotion, un agrément.

Mon ami libraire de Côte-des-Neiges me le confirme à son tour, non sans amertume :

« Faut-il donc se résigner à ne vendre que quelques rares recueils de poésie ? Les gens n’en lisent presque plus. »

Je m’efforce de le rassurer. Car lorsque j’interroge davantage ceux qui prononcent cette condamnation, je découvre qu’ils n’ont pas réellement renoncé à la poésie. Ils n’ont renoncé ni à la beauté, ni aux images, ni au pouvoir d’incantation des mots. Ils continuent de chercher le voyage, l’émotion, l’imagination et le dépaysement. Seulement, ils vont désormais les chercher ailleurs.

J’ai souvent demandé aux lecteurs ce qu’ils attendaient de leurs livres. Je m’imaginais qu’ils allaient me parler de savoir, de réflexion, de sérieux ou d’élévation. J’ai plutôt découvert qu’ils aspiraient d’abord à être transportés, surpris, bouleversés. Ils veulent quitter pendant quelques heures les limites de leur existence, vivre d’autres vies, parcourir des territoires inconnus et éprouver des émotions qui leur sont refusées par la monotonie du quotidien.

Or la poésie véritable peut offrir tout cela.

La réalité est peut-être que nos contemporains cherchent séparément, dans plusieurs genres littéraires, ce que la poésie avait autrefois l’ambition de réunir dans un même ouvrage : le récit, le chant, la pensée, le voyage intérieur et l’émotion. Cette constatation ne m’a pas entièrement rassuré, je l’avoue. Il est toujours pénible de se croire du côté des exceptions. Elle m’a cependant apporté une certaine consolation : ce n’est peut-être pas la poésie que les lecteurs ont abandonnée, mais une certaine manière de l’écrire et de la présenter.

Il faut en effet reconnaître que, sous divers prétextes d’esthétique, de modernité ou de recherche formelle, une partie de la poésie est devenue la proie des discoureurs et des initiés. Elle donne parfois l’impression de ne plus vouloir parler qu’à ceux qui connaissent déjà ses codes.

Mais attention : il ne faut jamais confondre le jeune poète avec le simple néophyte. « On met longtemps à devenir jeune », disait Picasso. La jeunesse véritable n’est pas une question d’âge ou d’inexpérience. Elle est une faculté de renouvellement, d’étonnement et d’audace.

Le problème apparaît lorsque la forme cesse d’être une voie vers l’émotion pour devenir une fin en elle-même. Certains auteurs semblent vouloir tout ramener à une manière d’écrire qui leur est personnelle, sans se demander si le lecteur peut encore y entrer. On comprend alors que le public se détourne d’un jeu dont il ne possède ni les règles ni les clés. Il se dirige vers d’autres livres, parfois rangés sous d’autres étiquettes, mais qui parlent plus directement à son imagination et à son cœur.

La vie moderne est déjà pleine de discours. Nos journées en sont encombrées. Dans les ateliers, les bureaux, les boutiques, les salles de classe, les transports et les rues, chacun possède son explication de la crise, son plan de réforme et sa théorie définitive sur l’état du monde. Nous vivons au milieu des commentaires, des analyses, des prises de position et des raisonnements.

Que ceux qui ont choisi la poésie ne viennent donc pas nous accabler d’une rhétorique supplémentaire au moment même où nous leur demandons une émotion, une image, un trouble, une ouverture.

Au cours de l’une de mes conversations, toujours fécondes et approfondies, avec les lecteurs de La Parole en Îles-Monde, devenue Parole en Archipel, une lectrice nommée Amélie m’a confié :

« Je ne suis pas poète, mais je pense que, si je l’étais, la poésie aurait pour moi plusieurs fonctions. Comme toute forme d’art, elle permet de transmettre un message, qu’il soit engagé ou non, direct ou porté par une métaphore. Elle peut aussi être une invitation au voyage, nous entraîner vers un ailleurs encore inexploré. Mais je crois surtout que la poésie sert à transmettre des émotions au lecteur. »

Oui, Amélie, tu as raison : l’une des missions essentielles de la poésie est de transmettre des émotions.

C’est peut-être là que se trouvent à la fois la difficulté et le secret de ce que certains appellent la défaillance de la poésie moderne — si l’on peut réellement parler de défaillance sous prétexte que les recueils se vendent moins ou que les poètes gagnent peu d’argent.

On a parfois l’impression que la poésie est devenue une littérature écrite par des poètes pour d’autres poètes. À tel point que, lorsque je vois quelqu’un acheter un recueil dans la librairie de mon ami, je suis presque tenté de m’écrier : « Voici un poète ! »

Pourtant, le lecteur de poésie n’est pas nécessairement poète. Il est simplement quelqu’un qui accepte de ralentir, d’écouter autrement et de laisser les mots réveiller en lui des émotions enfouies.

Puisque j’ai beaucoup aimé les émotions fortes, et que je les aime encore, je demeure convaincu qu’il faut continuer de nous retrouver dans les cafés littéraires, les marchés de la poésie, les cabarets, les nuits de poésie et les marathons de lecture. Il faut ramener le chant parmi nous afin qu’il puisse couvrir, ou du moins défier, le son de cloche annonçant sans cesse la mort du poème.

Je garde le désir de voir surgir un autre Tomas Tranströmer, non pas un imitateur, mais une voix capable, comme lui, d’ouvrir dans le langage une fenêtre inattendue sur le monde.

Puisque j’existe, j’ai le droit de penser que la poésie n’a pas pour seule vocation d’enfiler des idées et des raisonnements afin de les assembler en un faisceau accessible aux seuls initiés. Elle répond aussi à des besoins personnels et collectifs. Elle nous aide à penser les grandes questions de l’existence : l’amour, la mort, la solitude, la mémoire, l’exil, l’injustice, la nature, le temps et l’espérance.

Elle est également un moyen de communication et de fraternisation entre les peuples. Elle traverse les frontières sans passeport. Elle peut devenir une forme de résistance contre la violence, la guerre et l’effacement des êtres.

Cocteau disait que la poésie dévoile les choses qui nous entourent et que nos sens, par habitude, ne percevaient plus vraiment. Elle les place sous une lumière assez forte pour secouer notre torpeur.

Pour ma part, je ne me fatigue pas de le répéter : la poésie demeure, malgré tout, une parole d’espoir.

De tous les avatars que nous traversons pendant notre passage terrestre, que restera-t-il, sinon quelques paroles mille fois enroulées et déroulées, quelques histoires, quelques gestes capables de nourrir les légendes ?

La poésie peut être ce coquillage dans lequel résonne la musique du monde. Elle est une épiphanie, une apparition soudaine de ce qui demeurait invisible. Elle est le lieu de l’incantation, du charme et du dévoilement. Elle permet aussi à l’intimité d’un être de rejoindre quelque chose de plus vaste que lui, jusqu’à devenir une charnière entre l’identité personnelle et la mémoire collective.

J’ai recueilli à ce sujet les confidences d’un ami poète, légèrement plus âgé que moi, qui passe aujourd’hui de la poésie au roman. Son talent de jeune romancier lui promet, selon toute vraisemblance, une belle réussite dans le genre romanesque. Je croise les doigts pour lui et lui souhaite sincèrement tout le succès possible.

J’ai eu la joie de le féliciter pour sa persévérance, car il avait compris, indépendamment de ceux qui l’accompagnaient, où se trouvait la véritable difficulté. Lorsqu’il a commencé à prendre goût à la fiction, il m’a avoué sa surprise devant la résistance des faits. Il découvrait combien il est difficile d’assembler des actions et des sentiments, de leur donner une forme crédible, une continuité et une nécessité.

Les idées se laissent parfois manier avec souplesse. Les personnages, eux, résistent. Ils réclament une histoire, une vérité, des gestes, des contradictions et des conséquences.

Son roman puise dans les actions d’une vie audacieuse, dans les sentiments d’une existence capable d’étonner les lecteurs, mais il est écrit par une plume qui n’a pas oublié la poésie. Il est souvent précieux d’avoir été poète avant de devenir romancier. Le poète apporte au roman le sens du rythme, de l’image, du silence et de la densité. Le romancier, en retour, apprend au poète la patience du réel, la construction et la durée.

Il reste naturellement beaucoup à apprendre à ce jeune homme. Il nous reste d’ailleurs toujours beaucoup à apprendre, quel que soit notre âge ou le genre littéraire que nous pratiquons.

Dans un ouvrage ancien intitulé Débats, animé par les plus nobles préoccupations artistiques, Henri Massis, figure importante de la vie intellectuelle française du début du XXᵉ siècle, s’interrogeait déjà sur la désaffection du public pour certaines formes de littérature.

Le lecteur, pourrait-on dire, continuera de s’éloigner aussi longtemps qu’il éprouvera devant l’œuvre une impression de désert ou d’effort stérile : le vide pour celui qui cherche une présence, l’artifice pour celui qui devine trop ostensiblement le procédé.

Massis, qui s’intéressait au pathétique des idées et à une certaine conception romanesque de l’histoire, rappelait l’exemple de Barrès ainsi que la nécessité des hautes préoccupations spirituelles et morales. Ces préoccupations ne semblent peut-être plus aussi visibles aujourd’hui, ou du moins ne s’expriment-elles plus de la même manière.

Cependant, le vrai, dans les plus grandes comme dans les plus petites choses, me paraît difficilement accessible autrement que par les détours de la création : par les jeux du poète, par les récits du romancier, par les images, les personnages, les rythmes et les silences.

Je dois avouer que j’ai trouvé dans la poésie, le roman et certains essais savants quelques-unes des plus grandes joies de mon existence. Celle-ci ne se nourrit pas seulement des images du passé ni de la nostalgie d’un temps où tout ce que nous aimions semblait encore avoir de l’importance, où les journées paraissaient moins bousculées et où nous disposions d’une paix suffisante pour goûter les divertissements de l’esprit.

Je ne crois donc pas que la poésie soit morte.

Je crois plutôt qu’elle a changé de demeure. Elle vit encore dans certains romans, dans les chansons, dans les lettres, dans les récits de voyage, dans les confidences, dans les conversations, dans les prières, dans les slogans parfois, et jusque dans la manière qu’ont certains êtres de raconter leur vie.

Le véritable défi n’est pas seulement de convaincre les lecteurs de revenir à la poésie. Il est aussi de leur offrir une poésie dans laquelle ils puissent entrer, respirer, voyager et se reconnaître.

Car les lecteurs n’ont pas cessé de chercher le poème.

Ils ont seulement cessé, parfois, de le chercher dans les recueils.

 

 

Thélyson Orélien

blogueur, chroniqueur et poète

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0

Publié le 6 Septembre 2012

 

EN RELISANT FRANKÉTIENNE

 

J'écris ces lignes au lendemain d’une journée pas comme les autres, une journée d’un grand poisson d'avril, une journée tête chargée dirait-on, en relisant Frankétienne (occasion du 76e anniversaire de sa naissance)Honnêtement, j’avoue que le côté superficiel, tapageur et la mégalomanie de l’homme me laisse froid. «Moi, je suis un génial mégalomane, le plus grand écrivain de tous les temps !» Qu'on l'exalte tout haut comme un prophète ou qu'on l'accable tout bas comme un fou - Toute cette mise en scène, qui prolonge de jour en jour et dilate par delà du temps l'aspect le plus vain de son génie, n'arrive pas à m'arracher autre chose qu'un sourire très voisin du bâillement.  

 

Il y a là l'immensité et la polyvalence de son génie, bien sûr, indépendamment du mensonge publicitaire et des propagandes qui se servent effrontément de lui. Dans l’une des entrevues que j’ai lues, le chef de fil du spiralisme a eu toutes les misères du monde à concrétiser et à définir pour les uns et pour les autres, son mouvement. Il n'est pas facile d'explorer un pays qui s'étend sous tant de climats ou d'alternance. Des montagnes, des déserts et des forêts vierges découragent sans cesse le voyageur : on se contente d'établir quelques comptoirs aux points les plus abordables de la côte.

 

Tout cela se croise et s'entrecroise, se mêle ou s'entremêle dans un étrange tissu dont l'absence d'unité défie tout essai de définition. Tour à tour - si ce n'est simultanément ! - superficiel et profond, grotesque et sublime, attardé dans le passé et happé par l'avenir, irréaliste jusqu'au gros bon sens et rêveur jusqu'au délire, romantique jusqu'à l'épanchement fluvial et classique jusqu'à la sécheresse lapidaire, il épouse toutes les formes de l'expression de la pensée, et le critique ne trouve aucun lien qui puisse embrasser cette Gerbe-Frankétienne. ‘’L'œuvre n'appartient à personne dit-il ; elle appartient à tout le monde. En somme, elle se présente comme un projet que tout un chacun exécutera, transformera, au cours des phases actives d'une lecture jamais la même. Le lecteur, investi autant que l'écrivain de la fonction créatrice, est désormais responsable du destin de l'écriture’’ peut-on lire dans Ultravocal pp. 11-12.

 

Mais en réalité : ‘’ce grimoire que le génie de Frankétienne fructifie est souvent trop abstrait et trop obscur pour le commun des mortels, il nous repousse. […] Voici pourquoi notre cher Frankétienne traîne autant dans la fange. Par esprit de révolte franche face à toute utilisation de gant pour modeler la littérature, elle doit être dite avec des mains non lavées in contrario d’un James Noël (Je suis celui qui se lave les mains avant d'écrire) qu'il a lui-même introduit.’’ Ici Je reprends mot pour mot le paragraphe d’un texte critique du poète Fabian Charles, paru dans la revue Parole en Archipel, intitulé Entre Le sphinx en feu d'énigme et Le testament des solitudes.

 

Narrations. Descriptions. Monologues. Rumeurs de voix. Personnages ballottés entre la vie et la mort avec textes éparpillés. Mais la formule c'est de les accueillir en vrac avec leurs épis plus ou moins bien venus, leurs fleurs et leurs ronces. C’est ce que veut la loi de la spirale. Et l'auteur n’a aucune considération pour ceux qui osent attaquer (par lucidité ou par méchanceté ?) à la gigantomachie des côtés illisibles de son esthétique du chaos : Il y a des apprentis critiques, des machòkèt littéraires, des journalistes complaisants et des lecteurs débiles, irréductiblement hostiles à toute forme de modernité, ils ne savent pas que la création est une démarche fondamentale d’innovation perpétuelle et de renouvellement incessant, un défi exaltant contre les stéréotypes du déjà-là, du déjà-vu, du déjà-entendu, un pari fécond ouvrant les champs de réflexion à travers la mise en forme des questions humaines essentielles. Mouvance du savoir, des livres qui dérangent. Certains intellectuels prisonniers d’un classicisme étroit me reprochent de ne pas être transparent et accessible au premier degré, je sais comment ils ont toujours eu peur de lire mes œuvres qui les dérangent énormément, mouvance du savoir, des livres qui dérangent, énormément.  

 

En ayant tout dit, la spirale n'a pas manqué de se contredire d’user et d’abuser du droit qu'ont tous les grands esprits d'accueillir les aspects les plus contrastés du réel. N’en tenons pas rigueur : l'ampleur de ses oscillations, voire de ses contradictions, nous donne la mesure de son génie. Il n'est pas de surabondance sans gaspillage. La spirale créatrice d'images et de rythmes, et c'est toute une cathédrale étrange dans la graisse des ténèbres. Dans la spirale tout est énorme y compris l’éclat et le mauvais goût. Mais ceux qui, dans cet univers, ne veulent connaître que le pays plats révèlent par là qu'ils manquent de souffle pour explorer les sommets et les abîmes. Pour moi qui ne revendique que l'humble privilège d'avoir médité une œuvre (ici le temps fait quelque chose à l'affaire... et la critique demeurera une césarienne de la littérature.) Mais comme il s'agit d'un homme dont la gloire éclate à tant d'autres titres, de rares personnes s'avisent de le commenter.

 

La Pensée-Frankétienne ressemble au jaillissement d'un geyser. Les insanités et les utopies y surabondent, c'est la part de fumée dont s'accompagne le bouillonnement  d'eau brûlante qui barbote dans l’horrible chaudière de la sorcellerie. On erre longtemps dans les vapeurs, mais, pour peu qu'on s'approche du centre, on se sent touché par un feu qui sort des entrailles de l'abîme. Telle ou telle Formule-Frankétienne rend un son d'éternité. Chez lui les mots s'inventent, se créer et ne se datent jamais parce qu'ils prennent leur source hors du temps. Ils touchent à cette limite suprême où le verbe humain se noue au silence des dieux. Allez comme moi, faites l’expérience de Lecture-Frankétienne. Lisez ! Une écriture en qui tout se fond, mais de qui tout se diffère.

 

Comme l’a si bien mentionné l'écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi dans une note pour L’oiseau schizophone, Ed. Jean-Michel Place : Enfin, la meilleure façon de faire sentir aux lecteurs toutes les qualités de roman peu ordinaire et surtout de sa langue chaotique, tour à tour lyrique, poétique, politique et scatologique, c'est de citer de longs extraits. Car il y a des pépites à toutes les pages. Des aphorismes à tout bout de champ. Des inventions à tire-larigot : "Elle dégoulottait de scandaleuses onomatopées, débobinait les interminables déblosailles quotidiennes, défilaunait toute la poésie de l'univers et les treize grands mystères de la vie dans une absolue totalité synchronique, passé présent futur confondus...". On ne comprend pas toujours les mots comme dans cette phrase, et je pourrais en citer des milliers :" Parlumier nuride chidillant la vadilure du québard, l'ilburie d'un asiboutou lordiné de quirame et d'alguibar" (p.218-219). Mais on peut se laisser emporter par le souffle. Car plaisir il y a, pour qui sait patienter, et pour les yeux et pour l'oreille. On l'aura compris, l'oeuvre de Frankétienne est un ovni littéraire.

 

J'ai écrit une oeuvre épique pour cinq siècles et pic à venir  

Et après ?  

Il n'y aura plus de littérature.  

Comment ?  

Le livre n'aura été qu'une fleur éphémère de la pensée dans l'aventure humaine

       

À propos de L'Oiseau schizophone. Il faut d'abord savoir gré aux courageuses éditions Jean-Michel Placed'avoir osé publier intégralement cet immense pavé de 812 pages en fac-similé (avec les dessins originaux de l'auteur) dans un Paris éditorial plutôt frileux et accoutumé aux romans-kleenex de 120 pages dépourvus de substantifique moelle épinière : nous dit Abdourahman A. Waberi. On se demande même si lesdites éditions n'ont pas voulu se compliquer encore la tâche en commençant la publication de l'oeuvre de Frankétienne […] fin de citation.

 

Le prophète prophétise dans les deux sens. Fâcheux pour l'honneur de l'espèce humaine que sa vision noire de l'avenir se soit révélée plus exacte que sa vision rose. Il ne s'agit pas de verser dans une apologie intemporelle qui est l'immense part verbale contenue dans son œuvre, de coup de gong qui résonnent sur du vide et n'emplissent en nous les oreilles et nos têtes enroulées dans la spirale. Lui seul a condensé et condamné le côté vain et outrecuidant de son génie. Mais je me demande si l'écrivain a compris jusqu'à quel point que ses mots peuvent trahir son verbe ? Je répondrai en répétant ce qu'Unamuno disait de Cervantès : Depuis quand l'auteur d'une oeuvre est-il le mieux qualifié pour la comprendre ? Ne suffit-il pas qu'il l’ait faite ? On espère quelquefois quand l’enfant a été compris par un étranger beaucoup mieux que par ses parents.  

 

Et ce qu’on retient de Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d'Argent c'est précisément cette idée du verbe intérieur, ce verbe trop souvent lapidé mais vivant encore, sous l'entassement sonore des mots, qu'on en a jamais compris ni cerné le vrai sens et la profondeur. Mais on a toujours tendance comme bien d'autres à préférer le Chevalier des Arts et des Lettres, le Nobélisable, L’Artiste UNESCO pour la paix qui a su trouver sans chercher à tant d'esprits aussi distingués que stériles qui passe leur vie à chercher et ne trouvent rien.-

 

 

Thélyson Orélien,

Blogueur, chroniqueur et poète

Rédacteur de Parole en Archipel

Anjou, le 07 Septembre 2012

Lire la suite

Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

Repost0