Publié le 19 Octobre 2012

http://corinefertiti.blog.lemonde.fr/files/2011/03/02-gp-peinture-vers-cfcc-le-04-mars-2011.1299322325.JPG© Dessin : Corine Eugene dit Rochesson

 


Le temps est dictature    
 
Pour les murs d'une ville mouvementée...     

Qui sait se taire s'enterre.

À rebours des mots,
je déplie des paroles pour éplucher les douleurs d'antan.
D'une nation réduite à une peau de chagrin,
égarée dans la nuit des temps modernes,
admirateur irréductible du flamboyant,
je fais fi des mots sombres,
des langues de bois,
des catastrophes érigées en destin,
des politiques aux proportions apocalyptiques.

J'efface des ratures.

J'estompe la gourme d'une mémoire blessée.

J'emprunte les gants d'un matador superbe
pour entrer dans une histoire de sang,
où les blessures héritent des blessures,
où les morts refusent de mourir.

J'excommunie les formules buissonnières
de l'écolier sans ardoise ni cahier,
et la mégalomanie qui perce déjà
sous la carapace du dur-à-cuire
que l'on condamne avant même de l'entendre.

Juillet 1993 frappa à la porte de Turgeau,
au milieu des cris retenus,
des bottes kaki,
des regards baissés,
de la rue du Centre qui apprenait à respirer en silence.

Nous l'avons revu couler,
ce sang singulier
qui ne demandait qu'une seule chose :

justice.

Justice...

Et si ce mot n'était plus qu'un mirage
gravé dans les dictionnaires ?

Les balles à tête chercheuse
continuent de célébrer la mort
au rythme obscène d'une musique préfabriquée.

La mémoire est assez courte
pour oublier ce qu'elle prétend se rappeler.

Puisque cette histoire n'est pas encore ancienne,
je vous la livre sur la place publique,
sans rien réclamer,
afin d'exorciser les vents du naufrage national.

Je fais feu
de la chaleur de vos regards.

J'avais aiguisé ma langue
sur la pierre rugueuse du réel,
pendant que tous les chiens se taisaient.

Je reprenais ma position d'île,
plus ancienne que l'écume,
plus obstinée que les marées,

et je demeurais sourd
aux prudences,
aux demi-vérités,
aux indécentes invitations au silence,

sur les mers indomptées
du grand large.

Nous écrivons
un rêve mort-né
avec des stylos trempés dans les larmes.

Le temps est une dictature.

L'enfer
est son fidèle ministre.

Le rêve porte un nom :

regret.

La douleur,
elle,
n'a pas de visage.

Elle habite ma peau,
mon souffle,
mes os.

Ici.

Là.

Nulle part.

Partout.

Par tous les saints,

nous maudissons ce temps
qui tombe comme une massue
sur nos poitrines ouvertes.

Nous nous épuisons à souffler
sur une braise fragile
pour arracher à la nuit
une seule étincelle :

l'amour.

Mais le Temps,

cannibale patient,

dévore les rêves encore crus
avant même qu'ils n'apprennent
à brûler.

Alors nous noyons l'espérance
au fond des bouteilles,
nous buvons la folie
jusqu'à la lie,
en attendant
que le lit de la mort
devienne le dernier refuge.

Ô Temps...

Accorde-nous,
ne serait-ce qu'un instant de plus,

le temps d'aimer,

le temps de pardonner,

le temps d'ensevelir dignement nos rêves,

avant que tu ne les emportes,
une fois encore,
avec les cendres de nos vies.

Thélyson Orélien

blogueur, chroniqueur et poète

 


La vie est rose et blanc...    

   
La vie est rose et blanc
L’arme d’un travesti président de la république
Faux acrostiches sur ton torse
Révolution copernicienne du ventre d’une femme enceinte qui n’a plus faim
Amour, la vie n’est pas vraiment rose, suis-je daltonien ?
 
Prends-moi entre tes seins et fais-moi réfléchir
Hélices d’hélicoptères tes seins provoquant mon éjaculation précoce
Les couleurs ont changé de ciel
Et moi
Qui suis-je ?
Quel résultat puis-je tirer de cette expérience ?
6 7 1 Q 9
Poème mathématique
Equation bisexuelle d’une femme et de son enfant
La fin des tabous
 
Il y a-t-il eu un changement de couleur dans la lumière ?
Ou c’est Dieu qui a retourné sa veste ?
Ou c’est moi qui ne crois plus
Mais qui devrait croire ?
A quoi ?
A l’avenir d’un peuple
Présidé par une bande de dessins animés
 
Tu dis n’importe quoi
N’importe comment
Et si je te dis qu’il n’y a plus de langage
Que l’amour n’a pas été réinventé
L’espace est relatif
Pas même le temps
Et quand viendra la deuxième érection ?
Les armes pointées directement sur le peuple
Nous manifestons librement et pacifiquement

Peace Love and Revolution
 
Fabian Charles
 

 


Mémoire d'outre-monde
 

J’ai entendu dire que ce monde

N’est pas ce qu’il était auparavant

Que les enfants n'auraient point d’azur

Que la terre n’irait pas loin

Et d’ombre à d’eau

Le silence est un acronyme

De regard jumelé de mauvaises expressions


Depuis des siècles

Les hommes ont toujours migré sur le temps

De la Guinée au nouveau-monde

Du Zimbabwe à l’Alaska

Nous avions sculpté des vagues

Pour les musées des villes modernes


Le mal et le bien existent par nos mots

Qu’en est-il de la vérité

Est-elle devenue une entité

D’intérêt porté disparu


Le rouge et le noir

Saignent

Le noir et le noir

Sont éloignés

Par complexes de ressemblance

Et par évidence d’un vivre forcé

Nous avons mal

De toutes les couleurs


N’était-ce pas ce tronc d’âme

Pour dompter les champs

Pour manger la chaîne

Pour amortir les fouets

Que seraient les grandes architectures

Des destinations touristiques?


N’était-ce pas leurs sueurs

Pour rouiller leurs os

Leurs danses

Dans les siestes de l'autre

Leurs chaires au bon repas

Que seraient les grandes avenues d'aujourd'hui?


Ils étaient sans dimanche

Sans jour de fête

Sans congé maternel

Ils étaient nus dans le froid

Brûler par le soleil


Ils étaient des mangeurs de grêle

Des dompteurs d'acier

Et des faiseurs de liberté

Leurs veines ont cousu

Les chemins de fer

Leurs cris ont fait

La bonne musique

Et leurs pas ne chaussent pas

Les traversés historiques

 

Anderson Dovilas

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 17 Octobre 2012

Il est indéniable qu'après les deux grandes guerres qui ont traumatisé l'humanité dans la première moitié du xxe siècle, les hommes ont eu besoin de rêver d'un monde nouveau. Y avait-il mieux que la littérature pour traduire ce réveil douloureux et le désir subséquent de construire un autre monde ? Assurément pas. C'est pour cela qu'on a vu émerger, sur les ruines du réalisme, du naturalisme, qui continuaient à se focaliser sur le réel, une littérature fondée sur la quête de l'ailleurs, la recherche d'un idéal au-delà du réel. Dans un ouvrage collectif, 28 universitaires et intellectuels dressent le portrait de l’Afrique moderne, telle que rêvée par les écrivains contemporains.


9782296964358r-copie-1.jpg«Utopies littéraires et création d’un monde nouveau» (Editions l’Harmattan, 274 pages) est une publication qui se situe dans le sillage des recherches sur l’imaginaire et fondée sur la notion d’utopie dans son acception de subversion, élaborée par Karl Mannheim. En effet, conscients du rôle de projection des univers qui est celui de la littérature, les auteurs ont voulu montrer la part de la littérature dans l’entreprise de (re)construction, de réinvention, voire de (re)création du monde. De ce point de vue, il s’agit d’une contribution scientifique intéressante aux plans heuristique et analytique. Les 28 contributeurs scrutent les paradigmes des utopies traduites par des textes littéraires. Sous un angle structurel, l’ouvrage est constitué de trois parties. La lecture de ces trois composantes permet de concevoir deux principales matrices.

 

La première qui structure les différentes réflexions est la considération de l’Afrique comme un continent euphorique. De fait, «après les deux grandes guerres qui ont traumatisé [l’humanité] dans la première moitié du XXe siècle, les hommes ont eu besoin de rêver d’un monde nouveau, différent de celui qu’ils avaient jusque-là connu et qui s’écroulait comme un château de cartes en l’espace de quelques décennies» (p.5). Dans ces conditions, l’Afrique est ce monde rêvé, pourtant stigmatisé par la littérature antique qui présentait «une image monstrueuse de l’Afrique et le nègre comme un descendant de Cham, second fils de Noé, maudit par ce dernier pour lui avoir manqué de respect alors qu’il se trouvait ivre» (p.12).

 

La présentation de cet afro-pessimisme est aussi relayée par certains écrivains africains postcoloniaux. Si l’Afrique a été présentée par certains comme un continent «grillé au nord par le soleil été étouffé au sud par l’immense forêt et surtout comme une terre abandonnée des dieux» où vivent des hommes à «l’état brut» (p.13), contrairement au continent européen, perçu comme un espace caractérisé par des merveilles scientifiques, technologiques et composé d’hommes doués de raison, la littérature utopique propose aujourd’hui un renversement de l’histoire ; car les habitants de l’Occident en général et de l’Europe en particulier, victimes de nombreuses crises : économique, écologique, politique, etc., rêvent d’une terre d’accueil propice à leur épanouissement. Dans cette dynamique, certains écrivains de la littérature utopique retournent «contre l’occident tous les pires clichés qu’il applique à l’Afrique» (p.34).

 

Dès lors, l’Occident est dépeint comme un continent qui regorge de tous les maux de l’humanité, l’Afrique devenant un continent moins pollué des tares de toutes natures. La deuxième matrice qui ressort des différentes contributions est l’illusion d’un «monde nouveau». S’inspirant des corpus littéraires, les auteurs examinent les différents schémas imaginaires tracés par les écrivains d’obédience utopique, pour montrer comment se construisent, d’une part l’illusion d’un monde nouveau et d’autre part l’inexistence de ce monde idéal, tant rêvé. Le décryptage des textes montre que l’Afrique, en l’état actuel, est loin d’être un continent euphorique où le rêve des «miséreux euraméricains» (p.35) doit se réaliser. À ce sujet, le repérage des traces de l’utopie dans les discours romanesques, poétiques et théâtraux post coloniaux, ainsi que l’analyse des pratiques linguistiques liées à la langue française attestent que plusieurs catégories d’utopies sont évidentes en Afrique.

 

À titre illustratif, on a les utopies de la paix, de la justice, de l’égalité de sexe, de la joie de vivre, de l’émancipation de la femme, de l’harmonie écologique, d’une norme de référence de la langue française, etc. L’apport épistémologique de cet important ouvrage est que toutes les analyses concourent à démontrer que l’utopie littéraire est véritablement un idéal, dotée de trois principales fonctions : (1) proposer «une société alternative à celle dans laquelle on vit» (p.6) et partant, amener l’homme à sortir des carcans du réalisme; (2) réguler la société, car l’utopie est «un signe d’espoir» d’une vie euphorique; (3) prophétiser et faire des promesses de plusieurs ordres : avènement d’un monde globalisé, émergence du «francophonien» comme langue des locuteurs francophones.

 

Toutefois, pour que ce rêve se réalise, il faut au préalable une renaissance totale de l’Afrique. Elle ne sera plus le cinquième continent, mais un «sixième continent ayant: des terres gorgées d’or, de pierres précieuses, de magnésium, du limon qui les fertilise et évacue comme par enchantement et par anticipation des problèmes de pénurie» (p.33). Cette Afrique serait donc non pas un «nouveau monde» mais un «monde nouveau», recréé, doté de ses potentialités et de toutes ses valeurs perdues. On obtiendrait alors une «Cité solaire» (p.129), une île où vivraient des habitants dans un certain état de bonheur. «Utopies littéraires et création d’un monde nouveau» est un ouvrage à portée plurielle : littéraires, linguistiques, environnementalistes, sociologues, politologues, hommes de culture, etc. y trouveront sans doute leur intérêt.


 

Parole En Archipel

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 15 Octobre 2012

35659_410324386251_6212301_n.jpg © Photo Mariam Waly - Emmanuel Vilsaint jouant une de ses pièces à Paris
 
Le dramaturge, poète et comédien Emmanuel Vilsaint, figure parmi les invités d’honneur de la 17e édition du Salon du livre de Pointe-à-Pitre qui se déroule cette année, du mercredi 17 au samedi 20 octobre autour du thème «Mon livre…Mes lectures». Dans le cadre de ce Salon du livre, l’Association Textes En Paroles et Écritures d’îles en partenariat avec la Ville de Pointe-à-Pitre procéderont à la 1ère mise en espace de « Maudit cas de Jacques ou Le Journal d'une putain violée » (mention Spéciale du Concours des Auteurs Dramatiques Caraïbéens) pièce de théatre tant attendue d’Emmanuel Vilsaint, accompagné du saxophoniste Jocelyn Menard.
 
« Haïti, 6 mois après le meurtrier séisme survenu le 12 Janvier 2011, Jacques, un jeune étudiant haïtien pour survenir à ses besoins de base décide de se prostituer. Pour faire, il se travestit et se donne à des hommes. Sur les trottoirs de Port-au-Prince, les choses se compliquent, quand il se fera violer par son propre maquereau qui est un fervent allié du pouvoir en place. Pour se faire justice, il ne peut qu'écrire et laisser un journal derrière lui en guise de témoignage. Entre la raison du plus fort et les malheurs de ce métier vilain, arrivera-t-il à sauver sa vraie identité ? »
 
Tout au long du salon, lectures en dérive dans les rues de Pointe-à-Pitre et des Abymes : au détour des abris bus, pour découvrir des extraits au rabais. L'écrivaine Gisèle Pineau est la marraine de cette édition. Elle abordera un travail d’écriture en ce qui concerne des faits de société, autour de ses œuvres C’est la règle (édition Thierry Magnier), Case Mensonge (édition Bayard Jeunesse) et l’Odyssée d’Alizée (édition Thierry Magnier).
 
268372_10150227391289501_153443_n.jpgLes portes du Pavillon de la ville, du Centre Rémy Nainsouta, de la médiathèque Achille René Boisneuf en passant par « La bibliothèque idéale » du centre culturel Rémy Nainsouta et les rues de La Pwent seront librement ouvertes de 9h00 à 20h00. Au programme : rencontres avec des écrivains, expositions, séances de signatures, lectures de textes, mises en espace de pièces de théâtre inédites, causeries avec des écrivains, bar à écoute, happening, spectacles etc.        
 
Le salon sera aussi l’occasion pour les lecteurs de rencontrer de nombreux auteurs : Benzo, Max Jeanne, Alain Agat, Georges Brédent, Alain Mabiala, Bernard Joureau, Henri Maurinier, Gilbert Laumord, Marielle Plaisir, Sandrine Benjamin, Emmanuel Vilsaint, Christina Benjamin, M’Bitako, Djibril Succab, Jean-Max Gatibelza… Des extraits du roman Le soleil pleurait de l'écrivain Ernest Pépin (édition Vents d’ailleurs) seront lus par des comédiens. Timothy Williams, fera découvrir son roman policier Un Autre Soleil (édition Rivage/Noirs), thriller sociologique haletant qui plonge le lecteur dans la Guadeloupe des années 80.
 
Emmanuel Vilsaint est membre de la rédaction de la revue Parole En Archipel. Il est né à Port-au-Prince, en Haïti, et mène depuis 2003 un parcours autour de la poésie, du cinéma et du théâtre en tant que comédien, poète et acteur de cinéma. Après des études de langues, littératures et civilisations étrangères à l’Université Paris XIII, il a été admis au Conservatoire d’art dramatique Erik Satie du 7ème arrondissement de Paris. Il écrit en créole, espagnol et français. Emmanuel Vilsaint dit Veguy a créé en 2009, en collaboration avec David Mezy, la compagnie Comédiens & Plus qui propose une alliance entre les formes théâtrales traditionnelles et contemporaines. Aujourd’hui, il continue à écrire tout en restant fidèle aux planches. Son premier recueil de poèmes «Lonbray pou lanmò» publié en Octobre 2010 aux éditions Anibwe de Paris.
 
 
Thélyson Orélien.-
   

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 14 Octobre 2012

 

QUESTIONNER LES FAILLES DU PACTE AUTOBIOGRAPHIQUE

 

Robert Berrouët-OriolOn ne repasse pas impunément le pont-levis d’un roman, d’un récit ou d’une pièce de théâtre de Maryse Condé, écrivaine guadeloupéenne, l’une des plus grandes voix de la littérature francophone contemporaine. Et l’on émerge abasourdi de la lecture de « La vie sans fards », publié aux Éditions JCLattès en août 2012, qui nous enrichit tant par l’exemplaire quête de vérité et de sens de la romancière, le vouloir-dire son être-au-monde, que par un questionnement qui force la mesure sans pourtant dévitaliser la sonnette d’alarme de l’esprit critique.

 

« La vie sans fards » n’est ni un roman ni un manifeste féministe ni un traité ethnographique sur l’Afrique au temps béni de la décolonisation. Cet ample récit de vie  –courageux et éprouvant jusqu’en ses ultimes retranchements, risqué jusqu’à l’aveu d’un viol–, est l’une des plus troublantes autobiographies qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années. Dans la terminologie des études comparées en littérature, on dira que la saga de la mémoire, de la maternité ainsi que les séquences reconstituées de la découverte/appropriation de l’Afrique, sont les trois principaux ‘’personnages’’ déictiques de ce récit de vie. Une mémoire taraudée, tel un gisement veineux, et qui s’apparente au paratonnerre d’une nécessaire reconstruction de soi. Comment en découdre les plissures, en dé-filer la profonde quête du sens déjà-là ?

 

La critique autorisée comme la périphérique continuera sans doute d’arpenter les nombreux thèmes et anathèmes africains qui constituent l’essentiel de ce récit autobiographique dans lequel l’auteure narre sa rencontre avec plusieurs intellectuels et romanciers haïtiens exilés, notamment au Sénégal. Pour ma part j’ai choisi le décours critique de son rapport à Haïti : sous l’angle, essentiel aux yeux mêmes de la romancière, d’un intolérable délit/déni de paternité longtemps refoulé, qui aura déjanté sa vie entière et qui aujourd’hui est révélé au creux de la douleur du dire. Un rapport à Haïti, dense, à la fois affectif et traumatique, pistant la douloureuse entrée dans la vie adulte et matrimoniale d’une jeune Guadeloupéenne. Le lecteur sera frappé par l’abondance des références à Haïti. « La vie sans fards » se lit également tel un constant télescopage de ‘’moi’’,  ‘’mon amour’’, ‘’mes amours’’ et d’Haïti. Le phrasé du livre, qui se déploie sur le mode d’un récit  asphalté, est de surcroît attachant par la grande humanité qui s’en dégage. Et parce que terriblement humain, il est aussi porteur d’humaines contradictions. Éprouvante quête de vérité de la narratrice, cette vérité qui s’impose comme une suite d’images superposées auxquelles la narratrice accole un sens, son sens, reconstituant le scénario d’un film muet, noir et blanc, sachant qu’il y a forcément coupure au montage.  Il n’est pas fortuit que le livre s’ouvre sur cette terrifiante phrase : « Pourquoi  faut-il que toute tentative de se raconter aboutisse à un fatras de demi-vérités ? Pourquoi faut-il que les autobiographies ou les mémoires deviennent trop souvent des édifices de fantaisie d’où l’expression de la simple vérité s’estompe, puis disparaît ? » (p.11) Alors le récit, pris dans les filets du vouloir-dire-vrai et du pacte autobiographique, parvient-il à se démarquer de ces inadmissibles «  fatras de demi-vérités » ?

 

Le ‘’racialisme’’ dans le pacte autobiographique


Dans « La vie sans fards », il  y a d’abord la rencontre princeps avec l’Autre, moment fondateur de sa rencontre avec Haïti lorsque la future romancière arrive en France pour y effectuer ses études supérieures. « Mais depuis ces jours fastueux, l’Haïtien Jean Dominique, le futur héros de The Agronomist, le documentaire hagiographique de l’Américain Jonathan Demme était passé par là. Je ne me souviens plus dans quelles circonstances j’avais rencontré cet homme dont le comportement devait avoir de telles conséquences dans ma vie. Nous avions vécu un remarquable amour intellectuel.» (p. 21; le souligné en gras est de moi.)

 

Et la romancière configure en ces termes pareille rencontre princeps : « Sans nul doute, c’est lui qui a planté dans mon cœur cet attachement pour Haïti qui ne s’est jamais démenti. Le jour où prenant mon courage à deux mains je lui annonçai que j’étais enceinte, il sembla heureux, très heureux même et s’écria avec emportement : ‘’C’est un petit mulâtre que j’attends cette fois ! ’’ » (p. 22; le souligné en gras est de moi.)

 

En creux dans cet article, j’interpelle essentiellement, au périmètre du ‘’racialisme’’,  la signifiance de la maternité vécue comme réitération de douleurs et de drames originaires, au motif de la couleur de la peau. Le ‘’racialisme’’ recouvre une vision hiérarchisée du monde et des rapports entres les humains basée pour l’essentiel sur la survalorisation et la sous-valorisation de la couleur de la peau, et pareille vision est particulièrement prégnante dans les sociétés postcoloniales. Dans son pacte autobiographique Maryse Condé, née et élevée dans la Guadeloupe coloniale, n’y échappe pas pour expliquer son être-au-monde et son premier grand amour, « un remarquable amour intellectuel ». Il ne pouvait en être autrement lorsque l’on sait à quel point la vision racialisée des rapports sociaux s’est avéré d’une extrême virulence à cette époque aux Antilles, et l’Histoire moderne en a gardé des traces indélébiles.  Et sans verser dans un amalgame qui n’a pas lieu d’être convoqué, l’on ne doit pas perdre de vue le rôle de liant que les idéologies racialistes ont joué dans les horreurs et les crimes à grande échelle de la dictature des Duvalier et d’autres tyrans. Maryse Condé, à vouloir dire un drame originaire longtemps refoulé, n’a pas d’autre clef d’accès à la signifiance hormis l’interpellation d’une vision du monde commune à son époque, à notre époque également, le ‘’racialisme’’, pour tenter de se guérir des rudes blessures du passé, de son mal-être profond et poignant. Car se guérir des blessures de son passé par l’écriture-thérapie pourrait être, à lui seul, un vaste projet littéraire. Mais l’Autre est mort et ne peut mettre en mots son déni de paternité, son propre cri sinon ses failles et blessures, voire ses fautes. À travers le cri de souffrance de toute une vie harnachée à des calvaires multiples en France et en Afrique, la romancière, en réalité, s’adresse à la mémoire des vivants, à la société haïtienne toute entière à travers un aveu qui s’apparente à une seconde mise à mort tout aussi déictique de Jean Dominique. Un trop-plein de parole, longtemps barricadée, comme pour exorciser sa propre tragédie au travers de la voix pour toujours éteinte de l’Autre. Femme cultivée, romancière de talent, Maryse Condé connait bien Haïti et son histoire, et elle sait que la société haïtienne est taraudée par la persistance d’une peste racialiste, coloriste et mortifère, le noirisme constitué en réponse au mulâtrisme. Ces deux idéologies racistes, mutuellement exclusives, représentent la forme la plus délirante, la plus perverse des rapports sociaux en Haïti. Sur les terres de Dessalines et de Rigaud (suivez mon regard), l’on se réfère à cette racialisation des rapports sociaux –une racialisation historiquement instituée par la colonisation–, à des fins de néantisation de l’Autre. Et c’est justement ce en quoi l’aveu de Maryse Condé relatif au déni de paternité de Jean Dominique est extraordinairement révélateur d’une immense blessure, une parole refoulée et racialisée dans l’énoncé reconstitutif de sa première maternité, de sa solitaire souffrance, une souffrance insupportable et sans doute mythologisée dans les plissures du procès d’écriture. Ainsi, pour lier son premier rendez-vous avec la maternité et son aveu scriptuaire du déni de paternité, la romancière met en ces termes le drame originaire : « Jean Dominique s’envola et ne m’adressa pas même une carte postale. Je restai seule à Paris, ne parvenant pas à croire qu’un homme m’avait abandonnée avec un ventre. C’était impensable. Je refusais d’accepter la seule explication possible : ma couleur. Mulâtre, Jean Dominique m’avait traitée avec le mépris et l’inconscience de ceux qui stupidement s’érigeaient alors en caste privilégiée. Comment interpréter ses stances anti-duvaliéristes ? Quel crédit accorder à sa foi dans le peuple ? Il va sans dire que pour moi, ce n’était qu’hypocrisie. » (p.23) Je suis sortie de cette épreuve à jamais écorchée vive, ne possédant guère de confiance dans le sort, redoutant à chaque instant les coups sournois du destin. » (p.25)

 

La seconde mort de l’Autre est ainsi historiquement mise en mots, il doit par l’aveu apparaître tel qu’en lui-même sur le registre de l’intime et sa double faute trouvera voix dans l’extinction symbolique de son être-au-monde. La reconstitution mémorielle d’une maternité ‘’non planifiée’’ et d’une paternité-déni, au périmètre de la racialisation, est une terrifiante lecture de soi et sous la plume de la narratrice, elle s’étale, avec un exemplaire courage, sur le mode d’un murmure délié en décalage d’audibilité.

 

Je Marise Liliane Appoline Boucolon, alias Maryse Condén’ai pas vocation à être l’avocat de Jean Dominique, l’une des grandes figures du combat pour la liberté de la presse en Haïti et de la lutte contre la dictature des Duvalier. Ce n’est ni mon vœu ni ma démarche. Je n’ai pas non plus vocation à être le pourfendeur de Maryse Condé, qui demeure à mes yeux une romancière au talent immense et qui n’a pas cédé aux sirènes des modes éditoriales, la Créolité incluse. Néanmoins toute parole proférée par un écrivain sous forme écrite peut être en tout temps l’objet d’une réflexion dans le champ de l’analyse critique. C’est aussi sur cette instance que la parole de l’écrivain s’avère un risque pris pour lui-même, avec lui-même et avec ses lectorats. La littérature à l’instar de l’Histoire est truffée de personnages exemplaires dans leur vie publique tout en étant de parfaits salauds en privé. Jean Dominique –figure emblématique qui, à ma connaissance n’a jamais été canonisé avec rang de saint d’entre les saints–, a-t-il été un homme d’honneur en public à Paris, durant ses études, tandis qu’il se conduisait en crapule mulâtriste dans sa vie privée ? Le court extrait de la narratrice relatif à cette question ne fournit pas toutes les réponses. Mais cette question doit être posée à visière levée car l’Histoire continue d’enregistrer chaque jour les ravages que commet le mûlatrisme raciste en Haiti, ce mulâtrisme arrogant qui a connu ses jours ‘’fastes’’ sous Lescot et Magloire et qui sans aveu et sans états d’âme s’affiche en force ces derniers temps dans notre pays. L’aveu de la narratrice, qui assume avec courage et dans une extrême douleur ses mensonges passés et son vouloir traditionnel de devenir une ‘’Madame’’ la bague au doigt, y répond sur le registre de l’intime lorsqu’elle laisse couler l’encre combien amère d’une blessure de vie encore torrentielle, qu’elle attribue sans fards à Jean Dominique, et qui l’aura taraudée sa vie entière. En même temps, une femme, une narratrice née et élevée aux Antilles, qui ose s’adonner si tard dans sa vie et avec tant de courage au vouloir-dire sa vérité dans la sphère de la maternité pourrait-elle fréquenter les avenues saumâtres du mensonge ? Cela me semble invraisemblable.

 

« La race n’est pas le facteur essentiel » (Maryse Condé)

 

La déification de ‘’la race’’ sous la dictature de François Duvalier a servi de liant idéologique à son régime de terreur et de crimes à grande échelle. Mais à propos de la race, la narratrice aux multiples errances (p. 289) va-t-elle au bout de sa pensée ? « La vie sans fards » paraît en 2012 alors que, dans un éclairant entretien donné à Stockholm en octobre 2007 et qui est encore disponible sur le site 100%Culture.com, Maryse Condé déclarait en toutes lettres : «Ma première découverte importante en Afrique, c’est que je ne parlais pas la même langue que les Guinéens. Nous ne mangions pas les mêmes plats – cela peut vous paraître dérisoire, mais c’est important. Nous ne nous habillions pas de la même façon, nous n’aimions pas la même musique, nous ne partagions pas la même religion. Au bout de quelques mois, je me suis sentie terriblement isolée. Je ne pouvais même plus communiquer avec mon mari guinéen. De là est née ma deuxième découverte : la race n’est pas le facteur essentiel. La culture est primordiale. Comme je ne partageais pas la culture des Guinéens, des Africains, j’ai quitté l’Afrique. Cette décision a mis fin à mon mariage.» (Le souligné en gras est de moi.)

 

Il faut donc en prendre acte. L’essentiel étant la réalité des rapports humains, la charge d’amour/haine de la narratrice (p. 140) lorsqu’elle évoque Jean Dominique comporte par ailleurs un autre volet d’une grande acuité par son inscription réelle dans le corps social haïtien : l’abandon d’une femme enceinte et le déni de paternité. (Je rappellerai pour mémoire qu’il a fallu plus de douze ans de lutte au mouvement féministe haïtien pour faire adopter par un Parlement comprenant peu de femmes, « La Loi sur la paternité responsable et la filiation des enfants »; cette loi votée par le Sénat le 12 avril 2012 n’a pas encore été promulguée par l’Exécutif.) Cette traversée douloureuse de la mémoire de la narratrice forcera l’attention et l’adhésion des différents lectorats haïtiens d’autant plus que l’homme haïtien a la mâlefaisante réputation d’engrosser puis d’abandonner ses femmes et, par la suite, de nier sa responsabilité effective dans la sphère de la paternité (cf. les syntagmes ‘’pitit deyò’’ versus ‘’pitit kay’’). En clair, le mâle haïtien s’inscrit dans la violence du déni de grossesse et surtout dans l’accablante violence du déni de paternité au moyen de la fuite. Mais il va de soi que les pères haïtiens ne sont pas tous des engrosseurs abandonniques. Jean Dominique, soutient la narratrice, l’a engrossée et pris la fuite, au motif d’aller combattre l’arrivée en Haïti d’un Hitler tropical, François Duvalier. Voici donc l’imaginaire du lecteur haïtien frappé par le terrifiant aveu d’une grande dame de la littérature antillaise qui nous enjoint à conférer à sa seule parole le sacrement de la vérité, une vérité qu’il est difficile de contester puisqu’elle est une parole de maternité… Mais en débattre signifie-t-il contester sa parole ? Ma réponse est « non ». La narratrice nous livre son secret et en induit un autre. Et l’induction est d’une grande signification dans la vision du monde de la narratrice : en doutant de la sincérité de la parole du père de Denis Boucolon –l’on ne sait pas grand-chose de ce fils dans le récit–, un père abandonnique, la narratrice décrédibilise en même temps son combat contre la peste duvaliériste. Elle nous enjoint de la croire sur parole, la profération de sa seule parole instituant la vérité de ce qu’elle dit sur le mode de l’aveu, à charge contre l’Autre, le père-en-déni, le père abandonnique. Existe-t-il chez l’auteure d’autres charnières narratives privées de voix et de visages, enfermées dans les plissures de l’oubli, qui s’appuieraient sur la figuration du père absent/abandonnique et qu’elle ne nomme pas ? Dans ce champ miné, j’avoue être fort troublé par la « deuxième passion haïtienne » (p.73) qu’exprime Maryse Condé, passion vécue durant son mois de vacances statutaires en France. Mais curieusement, ou artifice littéraire, le sujet de cette « deuxième passion haïtienne » n’a pas de visage, il n’est qu’un prénom, il n’est pas nommé : « Ils étaient une demi-douzaine. Pourtant, un seul d’entre deux (sic) retint mon attention. Il s’appelait Jacques V… Pas très grand (…) la peau d’un noir brillant, la bouche lourde et sensuelle, (…) le regard mélancolique. Je fus très vite frappée du respect dont ses camarades l’entouraient, car il était le fils naturel de François Duvalier, devenu Président de la République malgré les efforts de Jean Dominique.» (p. 74; le souligné en gras est de moi.)

 

« Ce ne fut pas cette fois un noble amour intellectuel. Ce fut un vorace dialogue des corps. Pendant des semaines, nous restâmes littéralement enfermés dans sa chambre, sans nous parler, presque sans manger, à part d’occasionnelles tranches de pain tartiné au mamba. À faire l’amour. Nous ne mettions le nez dehors qu’à la nuit pour aller à ‘’L’Élysée Matignon’’ ou à ‘’La Cabane Cubaine’’.» (p. 75)


Après ses passionnantes vacances parisiennes, le jour même de son retour en Guinée auprès de son mari –le dénommé Condé, nous dit la narratrice, médiocre et obscur homme de théâtre épousé pour accéder au statut valorisé de ‘’Madame’’ aux Grandes et Petites Antilles–, Maryse Condé est saisie de troubles. Un médecin lui apprend alors qu’elle est enceinte. À bien comprendre cette séquence rapprochée du récit, il appert que la narratrice ne fournit pas d’autres pistes au lecteur qui s’arrogerait le droit d’établir un lien entre ses vacances idylliques et sa nouvelle grossesse non voulue. Je suis troublé par l’ablation volontaire du nom de famille de Jacques V., présumé « fils naturel de François Duvalier » : que signifie donc une telle ablation au regard de l’Histoire et dans le dire-vrai de la romancière ? Cette « deuxième passion haïtienne », bellement écrite, avec le présumé « fils naturel de François Duvalier », a-t-elle été une sorte d’exorcisme, un violent deuil érotique infligé à son corps morcelé par celui de l’Agronome, une sorte de rupture amniotique avec la parole de celui-ci ? L’aveu d’un « vorace dialogue des corps », l’appétence pour « la peau d’un noir brillant » semble le suggérer.

 

Cela étant dit, il faut souligner avec force, en toute objectivité, que Maryse Condé provoque une déflagration monumentale lorsqu’elle met le doigt sur une vieille et très ample perversion racialiste qui a cours en Haïti comme d’ailleurs dans les petites Antilles françaises : le préjugé de couleur, l’ostracisme entre Haïtiens sur la base de la couleur de la peau, l’exclusion sociale sous le régime de l’appartenance à des castes mulâtres arrogantes et prédatrices se posant en ayant-droits, l’assimilation de préjugés racialistes dans le corps social haïtien qui se traduit par des comportements discriminatoires et des codes hiérarchiques non-écrits, ainsi que par la perduration et le renouvellement des mécanismes systémiques du préjugé de couleur. C’est à bien lire cette réalité, qui se vit tous les jours en Haïti et sur tous les registres, que je soutiens que le noirisme et le mulâtrisme sont deux idéologies racistes et assassines. En Haïti, ces deux idéologies enrégimentent tous les jours de nouveaux acteurs, de nouvelles victimes, avec leurs cortèges de blessures dont ont guérit peu, mal ou pas du tout. Et ces blessures sont enfouies dans l’inconscient collectif comme dans l’histoire particulière des familles haïtiennes… Car en définitive, c’est du corps, le corps social comme du corps symbolique que nous entretient Maryse Condé dans « La vie sans fards », le corps comme en une lutte palimpseste entre le corps-femme et le corps maternel dans les plissures de son autobiographie.

 

Corps maternel corps palimpseste, une stratégie narrative?

 

http://cannibaleslecteurs.files.wordpress.com/2012/09/maryse.gifDans une conférence si fertile en enseignements multiples – « La maternité au carrefour de la biologie et du sens », XIe Colloque médecine et psychanalyse – « Le statut de la femme dans la médecine : entre corps et psyché », janvier 2010, Maison de la mutualité, Paris–, la linguiste et psychanalyste Julia Kristeva interroge plusieurs figures littéraires et philosophiques ayant traité de la maternité, notamment Simone de Beauvoir et Thérèse d’Avila. Fort à propos soutient-elle, « Pour toutes les civilisations et depuis la plus haute antiquité, le corps féminin n’est pas un corps comme les autres : rebelle à la pensée bien avant d’être rebelle à la médecine, le corps féminin fascine et fait peur. Il est l’objet de tous les tabous dont les humains – hommes et femmes – s’arment pour l’aborder ».

 

Interrogeant avec acuité le regard masculin/féminin et social sur le corps maternel, elle ajoute ceci : « Parce que, parmi toutes les expériences féminines spécifiques traversées au fil de l’existence, la maternité  expose une femme, avec une violence incomparable, à cette tension dont elle est l’enjeu constant (corps/psyché, biologie/sens), et parce que les diverses civilisations regorgent de mythes, croyances et connaissances en tous genres pour nous léguer des versions de la maternité (au pluriel), force est de constater que la sécularisation – la mondialisation – est la seule civilisation qui manque d’un discours sur la maternité. Ce manque n’embarrasse guère les techniques médicales, qui rivalisent d’inventions propres à « faciliter » la « procréation », et à favoriser le clivage dramatique entre corps et psyché, biologie et sens – en créant deux entités dont on peine actuellement à gérer la coexistence : la génitrice et la mère.» Qu’est-ce à dire ?

 

Les souffrances de vie d’une romancière transposées sous le scalpel d’une narration-aveu méritent notre strict respect, cela s’entend, et j’y souscris ouvertement même après avoir tancé sur le mode d’un coup de gueule iconoclaste, d’une provocation délibérée, les répétiteurs d’un propos coloriste décontextualisé sur Facebook. Mais je doute qu’il soit historiquement et analytiquement fondé que l’une de ces souffrances scriptées –et sans doute la plus ancrée, la plus douloureuse, la maternité non désirée assortie d’un déni de paternité, elle-même abandonnique–, puisse être réduite au rôle d’un fonds de commerce littéraire que recouvre et diffracte la racialisation du premier grand amour de la narratrice. Fonds de commerce littéraire dont la narratrice n’a nullement besoin –et c’est tout à son honneur et à sa dignité conquise de haute main–, et qui ciblerait les lectorats haïtiens, comme à la suite d’un certain tremblement de terre. Ainsi, à découdre l’aveu poignant de l’auteure, que savons-nous réellement de la nature de sa relation avec Jean Dominique ? Y a-t-il lieu de départager le temps fictionnel, construit, du temps réel ? Quels en étaient les mécanismes dans la vie de tous les jours : étaient-ils par exemple basés sur un pervers pacte racialiste, autour de la question de couleur, pacte éventuellement traficoté par les deux parties jusqu’au démembrement programmé de leur relation ? Puissance et prégnance du palimpseste dans la fabrique et la surimpression (au sens photographique) de l’aveu… Comment se fait-il que le préjugé de couleur, dans les termes mêmes de la romancière, n’ait joué entre les protagonistes qu’à la fin uniquement de leur relation ? Du reste, la narratrice a-t-elle choisi de ne pas tout révéler dans son aveu –à l’instar de l’ablation volontaire du nom de famille de Jacques V.–, la parole racialiste ayant suffi à propulser l’interpellation post-partum de Jean Dominique ? Au final, et malgré son exemplaire courage et sa forte volonté de s’en tenir au dire-vrai dans cette autobiographie, était-il humainement possible à Maryse Condé de tout révéler de ses maternités douloureuses aux fragments dits et aux non-dits reconstitués, ainsi que de toutes les souffrances de sa vie ? Rien n’est moins sûr…

 

La racialité, au cœur du préjugé de couleur, est un mal indompté qui ronge la société haïtienne jusqu’à l’os. Elle apparait dans le récit de vie de Maryse Condé tel un contre-destin dont les protagonistes en portent les traces et les stigmates, jusqu’à l’indicible, le dur désir de dire. En la confrontant dans les replis de sa vie, la romancière nous instruit que les ‘’théories’’ épidermistes sont toutes aussi faisandées et indéfendables que la dérive mulâtriste dont Jean Dominique, dans « La vie sans fards », aurait été l’actant mortifère.

 

Dans tous les cas de figure, je soutiens que le discours racialiste –en ses variantes interpellées, le noirisme et le mulâtrisme, deux idéologies racistes et assassines–, n’excuse et n’absout absolument rien. Il n’est pas facile d’en découdre le désastre ni même d’en parler sur le mode interrogatif. Dans nos sociétés postcoloniales, le discours racialiste est une puissante production sociale, symbolique et historique, il s’origine d’une réalité observable et que l’on touche du doigt. Sous cet ADN, il alimente les pires perversions sociales et politiques à l’œuvre dans la société haïtienne. Le mulâtrisme contribue à faire d’Haïti un pays inégalitaire et profondément marqué par un apartheid de fait, et le noirisme s’est révélé impuissant à apporter une réponse crédible à l’apartheid socio-économique à l’œuvre en Haiti. Le noirisme reproduit également les mêmes schémas d’exclusion que le mulâtrisme, ce en quoi ils sont tous deux destructeurs. En s’inscrivant malgré elle dans l’actualité politique haïtienne des derniers mois, qui a vu la perversion noiriste et mulâtriste parler la langue de l’arrogance et faire corps avec une toxique sous-culture de l’impunité ouvertement revendiquée et défendue par l’actuel Exécutif, Maryse Condé vient de nous le rappeler avec cet immense talent qui a la volupté de l’impertinence et la brûlante texture de sa vérité.

 

 

Robert Berrouët-Oriol 

Linguiste-terminologue

Montréal, le 9 octobre 2012

 

Crédit: Robert Berrouët-Oriol

 



Repère : Robert Berrouët Oriol, linguiste-terminologue, poète et critique littéraire, est l’auteur de la première étude théorique portant sur « Les écritures migrantes et métisses au Québec » (Quebec Studies, Ohio, 1992). Sa dernière œuvre littéraire, « Poème du décours » (Éditions Triptyque, Montréal 2010), a obtenu en France le Prix de poésie du Livre insulaire Ouessant 2010. Ancien enseignant à la Faculté de linguistique d’Haïti, il est également coordonnateur et coauteur du livre de référence « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions » -- Éditions du Cidihca, Montréal, février 2011, Éditions de l’Université d’État d’Haïti, Port-au-Prince, juin 2011. Œuvre de fiction poétique en cours de publication en 2012 : « DÉCOUDRE LE DÉSASTRE suivi de L’ÎLE ANAPHORE » 

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 11 Octobre 2012

http://static.guim.co.uk/sys-images/Guardian/Pix/pictures/2012/10/11/1349953741142/Mo-Yan-010.jpg© Le Prix Nobel de Littérature 2012 décerné à Mo Yan (Photographe : Ulf Andersen/Getty Images)
 

Mo Yan. Ce nom de plume signifie littéralement « celui qui ne parle pas ». Ironie de l'histoire : c'est sous ce pseudonyme qu'un écrivain chinois est venu marquer durablement la littérature mondiale en recevant le prix Nobel de littérature.

En décernant son prix à Mo Yan, alors âgé de 57 ans, l'Académie suédoise a salué une œuvre qui, « avec un réalisme hallucinatoire, mêle les contes populaires, l'histoire et le contemporain ». Cette distinction fait de lui le premier écrivain chinois vivant en Chine à recevoir le Nobel de littérature.

Cette précision est importante. En 2000, Gao Xingjian avait déjà obtenu cette récompense, mais il s'était installé en France et avait acquis la nationalité française. Quant à Pearl S. Buck, lauréate en 1938 pour ses fresques consacrées à la Chine rurale, elle était une écrivaine américaine. Le prix attribué à Mo Yan possède donc une portée symbolique particulière dans l'histoire de la littérature chinoise.

Créé selon la volonté d'Alfred Nobel, le prix récompense l'écrivain ayant produit, dans le domaine de la littérature, l'œuvre « la plus remarquable dans une direction idéale ». Au fil des décennies, il a consacré des auteurs majeurs tels que Samuel Beckett, Doris Lessing ou encore, l'année précédente, le poète suédois Tomas Tranströmer.

Derrière le pseudonyme de Mo Yan se cache Guan Moye. Son écriture plonge ses racines dans son enfance paysanne. Contraint de quitter l'école à douze ans, il travaille dans les champs avant de rejoindre l'armée, où il poursuit sa formation et commence à écrire. Son premier livre paraît en 1981, mais c'est Le Clan du sorgho qui le révèle au grand public. Ce roman, adapté au cinéma par le réalisateur Zhang Yimou sous le titre Le Sorgho rouge, connaît un retentissement international.

L'univers de Mo Yan est celui des campagnes chinoises. Il raconte la vie des paysans, leurs souffrances, leurs combats, leur dignité et leurs contradictions. Ses personnages luttent pour survivre dans un monde souvent hostile, où l'humour, la cruauté, la tendresse et la violence coexistent. Pour Peter Englund, alors secrétaire permanent de l'Académie suédoise, l'originalité de Mo Yan réside dans sa capacité à faire cohabiter le merveilleux et le quotidien.

« Il écrit sur la paysannerie, sur les gens qui se battent pour survivre et préserver leur dignité. Les fondements de son œuvre remontent aux contes qu'il entendait dans son enfance. On parle souvent de réalisme magique à son propos, mais ce n'est pas un simple héritage de Gabriel García Márquez. Cet univers lui appartient pleinement. Il traite le surnaturel comme une composante naturelle du réel. C'est un narrateur profondément original », soulignait Peter Englund.

Le sinologue et traducteur américain Howard Goldblatt, qui a largement contribué à faire connaître Mo Yan dans le monde anglophone, voyait dans son œuvre une puissance narrative exceptionnelle. Il décrivait une écriture ambitieuse, foisonnante, profondément morale, capable de déployer de vastes fresques historiques tout en dénonçant les abus du pouvoir. Goldblatt rapprochait même certains romans de Mo Yan de l'œuvre de William T. Vollmann, tant par leur ampleur historique que par leur regard sans concession sur la violence des sociétés.

Après l'annonce du Nobel, une visite au Centre d'études de l'Asie de l'Est de l'Université de Montréal permettait de mesurer l'importance de son œuvre. Le Clan du sorgho, composé de cinq récits entrelacés, traverse plusieurs décennies de l'histoire chinoise, depuis l'occupation japonaise jusqu'aux bouleversements du XXᵉ siècle, en mettant au premier plan le destin des populations rurales.

Mo Yan est également l'auteur de nombreux romans, nouvelles et essais, parmi lesquels Grenouilles, Beaux seins, belles fesses et Le Supplice du santal. Son œuvre, où se rencontrent humour populaire, violence, satire politique, mémoire historique et imagination débordante, offre un portrait singulier de la Chine moderne. Elle montre comment les grandes tragédies de l'Histoire traversent les existences ordinaires et façonnent les destins individuels.

Le pseudonyme de Mo Yan peut se traduire par « celui qui ne parle pas » ou « celui qui devrait se taire ». Pourtant, son parcours raconte exactement l'inverse. À force d'écriture, il a donné une voix à ceux que l'on entend rarement : les paysans, les oubliés, les vaincus de l'Histoire. Cette voix, partie d'un village du Shandong, a fini par être entendue jusqu'à Stockholm.

Son Nobel rappelle enfin une vérité essentielle de la littérature : la reconnaissance ne suit pas toujours les chemins de la célébrité immédiate. Un écrivain peut longtemps demeurer discret, publier loin des projecteurs, être traduit avec lenteur, avant que son œuvre ne s'impose par sa seule force. L'histoire de Mo Yan est ainsi un encouragement silencieux pour tous les auteurs qui continuent d'écrire sans bruit, convaincus que la littérature finit toujours par trouver son chemin vers ses lecteurs.

 

Thélyson Orélien

blogueur, chroniqueur et poète

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 10 Octobre 2012

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                                                                                                                                                          © vinyleMag
http://classiques.uqac.ca/inter/medias/2011_01_31_Camus/Le_magazine_litteraire.jpg
BRÈVE
 
Je me considère d’abord comme un poète, ensuite comme un musicien.
Je vis comme un poète et je mourrai comme un poète.- Bob Dylan
 
Bob Dylan est-il un poète ? La question mobilise et divise les fans du chanteur depuis ses premiers disques. Pour célébrer les soixante-dix ans du musicien, l’université de Bristol a convié plusieurs universitaires anglais à venir commenter les textes et la carrière de Bob Dylan.
 
En intitulant son colloque «Les sept âges de Bob Dylan», l’université de Bristol ne se réfère pas seulement aux 70 printemps du chanteur, mais reprend aussi l’idée développée par Todd Haynes dans son film I’m Not There. Dans cette biographie atypique sur la rock-star, six acteurs différents incarnaient Bob Dylan, en référence aux différentes étapes de sa carrière. En effet, Dylan n’a jamais été là où son public l’attend. Il continue de chanter sur des airs folks, mais déjà son quatrième album, paru en 1964, s’intitule Another Side of Bob Dylan littéralement : «un autre côté de Bob Dylan». Disque sur lequel il avoue son inquiétude de «devenir mon propre ennemi/Dans les moments où je prêche».
 
La capacité de Dylan – dont le nom de scène vient du poète gallois Dylan Thomas – à sans cesse se remettre en cause a grandement contribué à la reconnaissance artistique de ce chanteur animé par une quête de vérité personnelle plutôt que par le désir de plaire au plus grand nombre. Peut-on pour autant ériger en poète l’auteur de «Like A Rolling Stone» ou «Visions of Johanna» ? Danny Karlin, professeur de littérature à l’université de Bristol et grand spécialiste de l’œuvre de Robert Browning, a soutenu que non. Si les textes de Dylan avaient été publiés en recueil plutôt que chantés, «personne n’y aurait prêter la moindre attention», a-t-il avancé en rappelant que le chanteur était avant tout «un barde» et que ses créations étaient conçues pour être entendues plus que pour être lues. Une affirmation qui n’a pas empêché certains intervenants d’analyser les textes de Dylan comme s’il s’agissait d’authentiques poèmes.
 

''L'autobiographie de Bob Dylan nous permet de découvrir un auteur maîtrisant parfaitement son art d'écrire''.- L'Express, rentrée littéraire 2010

       

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 28 Septembre 2012

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                                                                                                       © Thélyson Orélien, par lui-même 

 

 

À nos actes manqués…

Je viens de regarder par-dessus mon épaule pour contempler près d’un quart de siècle — près d’un quart de siècle qu’il me faut désormais laisser derrière moi. Du moins est-ce ainsi que l’on aurait formulé la chose autrefois. Aujourd’hui, suivant le progrès des mœurs et des machines, nous regardons plutôt dans le rétroviseur.

Et dans ce miroir étroit, je vois s’éloigner ce qu’il est impossible de retenir : ma vie.

Jusqu’ici, pourtant, je n’avais presque jamais regardé derrière moi. Je regardais autour, attentif à ce qui m’entourait, et devant, vers ce qui venait, vers ce qui allait bientôt devenir mon présent. Comme tout être humain, j’ai voulu croire que l’avenir serait plus ouvert, plus libre et plus heureux.

Je le crois encore.

Mais il m’a fallu, cette fois, consulter le rétroviseur. Non par nostalgie, ni par regret, mais parce qu’une muraille s’est dressée sur ma route. Une muraille que j’aurais pu ne pas franchir. Une muraille derrière laquelle j’aurais pu disparaître, devenir fantôme, simple absence dans la mémoire de ceux qui m’aiment.

Alors je dis : bonjour, avenir. Adieu, passé.

Adieu veau, vache, cochon, couvée. Adieu aux promesses abandonnées, aux projets ajournés, aux chemins que je n’ai pas pris, à nos actes manqués.

Ces paroles ne sont pourtant ni amères ni désabusées. Elles coïncident simplement avec l’aboutissement provisoire d’une trajectoire soumise aux coordonnées ordinaires de l’existence. Car toute vie suit une loi qui la dépasse : elle apparaît, se déploie, se transforme, puis s’efface. Qu’il s’agisse de l’existence humaine ou de l’existence cosmique, la loi demeure la même.

Cela ne m’empêche pas de considérer la vie comme le plus étonnant et le plus réjouissant des prodiges. Plus étonnante encore est cette faculté que nous possédons de nous étonner d’exister et de nous réjouir d’être au monde.

Car enfin, si je n’existais pas…

Qui s’étonnerait à ma place ?

Je m’étonne et je me réjouis malgré l’extrême, l’inouïe absurdité du monde, malgré cette étrange continuité qui entraîne tout ce qui vit vers la transformation, l’usure et la disparition. Mais cette absurdité, qui l’a inventée, sinon nous-mêmes ? Nous avons fabriqué de toutes pièces l’idée d’une intelligence parfaite du monde, d’une raison supérieure, d’un ordre absolu dont nous ne trouvons pourtant nulle part la réalisation.

Sans ces idéaux élevés au rang de vérités, peut-être n’aurions-nous jamais eu à proclamer l’absurdité du monde. Car cette absurdité est aussi la nôtre : nous faisons partie de ce monde que nous accusons. Même lorsque nous nous dressons contre lui, même lorsque nous prétendons le corriger, le perfectionner ou le soumettre aux règles de notre intelligence, nous demeurons ses créatures.

Nous faisons partie de ce monde et, pourtant, nous sommes peut-être les seuls êtres à vouloir le modifier, le refaire, l’orienter vers le bien.

Mais qu’espérons-nous exactement ?

Comment pourrions-nous réparer l’absurdité du monde alors que nous sommes nous-mêmes périssables, contradictoires, vulnérables ? Comment prétendre imposer la perfection lorsque nous nous dégradons, lorsque nous vieillissons, lorsque nous mourons sur tous les plans et dans tous les domaines ?

Quelque chose ne tient pas dans notre prétention à la raison absolue. Le vice est peut-être en nous, sans que nous sachions vraiment le reconnaître. Il appartient à notre condition même, condamnée à vouloir sans cesse se dépasser.

Nous ne pouvons pas renoncer à ce dépassement. Nous devons inventer, chercher, créer, conquérir. Pourtant, en nous dépassant, nous préparons parfois notre propre disparition. En voulant abolir les lois qui nous gouvernent, nous finissons par leur obéir davantage.

Étrange chute. Étrange destin.

Nous mourons tous.

J’élargis ainsi le champ du miroir, alors que je voulais seulement examiner avec un peu de recul le bouillonnement de l’art, son renouvellement continuel, ses ruptures et ses métamorphoses. Mais l’art, lui aussi, appartient à la foule des phénomènes humains. Il naît, se transforme, se dégrade parfois, renaît ailleurs et sous une autre forme.

Je ne fais que le constater.

Je suis néanmoins heureux, parce que je sais encore conserver mes souvenirs. Je peux les déplacer, les réorganiser, les manipuler à ma manière, retrouver l’illusion qu’ils m’appartiennent et qu’ils peuvent encore me servir. Grâce à eux, je me reconnais.

Je suis ce que je dis que je suis.

Je n’ai pas à demander la permission d’exister, ni à me justifier devant quiconque.

Oui, monsieur, je suis encore un être jeune. Et je suis haïtien.

Et alors ?

Je suis haïtien parce que les personnes qui m’ont élevé l’étaient. Je le suis depuis mon enfance jusqu’à aujourd’hui. Je le suis dans mon sang, mais davantage encore dans mes souvenirs, mes valeurs, mes gestes, mes blessures, mes joies, ma langue et mes repères.

À ma connaissance, Michaëlle Jean n’a jamais eu besoin de cesser d’être haïtienne pour appartenir pleinement au Québec et au Canada. Une identité n’abolit pas nécessairement les autres. Elle peut être multiple sans être mensongère, mouvante sans être infidèle.

Je définis moi-même mon identité. Je n’ai besoin de l’approbation de personne pour savoir qui je suis.

Je demande seulement que l’on cesse de rire de la couleur de nos noms, de nos accents, de nos langues, de nos mémoires et de notre culture. C’est bien la moindre chose que nous puissions exiger.

Partout dans le monde, même dans les sociétés que la raison, le progrès et la perfection auraient prétendument conquises, nous, les hommes que l’on disait autrefois inférieurs, possédons encore des clés véritables. Nous savons ouvrir des portes que d’autres ne voient même plus.

Nous venons peut-être d’un monde blessé, d’un cycle historique dégradé, mais nos savoirs, nos imaginaires et nos mémoires n’en sont pas moins vivants. Ils contiennent encore des réponses, des rythmes, des visions et des forces capables d’éclairer le présent.

Un nouveau cycle s’est pourtant emparé du monde, faisant parfois table rase des merveilles anciennes. Plus nous nous éloignons de l’enfance, plus nous sentons la différence entre ce qui fut et ce qui vient.

Malgré les musées, les archives et les parcs nationaux, une part de ce monde disparaîtra. Les éléments seront domptés, les espèces modifiées, les paysages reconstitués, et l’homme finira peut-être par refaire l’homme à son image.

Mais la loi demeurera la même.

Et lorsque l’homme sera mort d’avoir voulu n’être plus simplement humain, le rétroviseur aura une bien étrange histoire à raconter.

En attendant, il reste les querelles intergénérationnelles de l’art, les anciennes clés égarées, les écoles qui s’affrontent, les maîtres qui refusent de quitter la scène et les nouveaux venus qui réclament une place.

Mais n’exagérons rien. La question de l’art, si immense qu’elle nous paraisse, n’est qu’une des multiples questions humaines. Elle a toujours trouvé ses maîtres, ses rebelles, ses héritiers et ses imposteurs, quel que soit le climat métaphysique, politique ou sociologique.

Inutile de chercher à savoir avec certitude ce qu’il en adviendra. Le jeu serait vain. Ceux qui dominent les scènes se croient souvent tout-puissants. Ils souhaitent que les ponts demeurent fermés, sauf lorsqu’ils décident eux-mêmes de les faire sauter.

Ainsi en est-il parfois de l’art comme de l’amour : chacun prétend en détenir les règles, alors que personne ne peut empêcher l’inattendu d’y faire irruption.

Mais il faut en finir.

Pour ma part, je ne dispose plus que d’un présent en location meublée. Je peux donc accueillir ce qui m’est offert avec un certain détachement, que certains qualifieront de pessimisme optimiste, à moins qu’il ne s’agisse d’un optimisme pessimiste.

Le monde actuel ne se construit plus pour l’éternité. On le fabrique à durée déterminée, au jour le jour, gratte-ciel après gratte-ciel, tableau après tableau, chanson après chanson. On change d’appartement à chaque saison, d’amour à chaque désillusion, de cœur à chaque blessure et parfois même de cervelle, à grand renfort de tranquillisants, de stimulants et de promesses pharmaceutiques.

La terre elle-même semble nouée de frissons, rétrécie comme une vieille orange dont on aurait extrait tout le jus.

Quant au temps…

Prudence.

On ne touche pas au temps qui passe comme on touche au reste.

Je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps — je dirais même autrefois — il existait de belles ruines à se mettre sous la dent.

Belles, belles, belles étaient les ruines.

Elles donnaient faim. Elles rajeunissaient celui qui les contemplait, comme si l’on pouvait se nourrir de leurs pierres, de leurs fissures et de leurs silences. Le temps avait alors le visage de Jacques Stephen Alexis. Il portait une langue, une mémoire, une promesse de recommencement.

En est-il encore ainsi aujourd’hui ?

Le ciment armé, les blocs de béton et de ferraille, les matières plastiques, les surfaces blanchies à l’eau de Javel et les objets fabriqués pour imiter d’autres objets vieillissent mal. Les fausses choses produisent de fausses ruines.

Et lorsque l’on se rappelle que tout cela vient de l’homme, il devient difficile d’être fier.

Il faudra pourtant nous y faire. Il faudra découvrir, au milieu même de ces matériaux sans mémoire, les sources d’une poésie nouvelle et d’un art nouveau.

Le champ est vaste.

J’ai parfois l’impression que, dans le monde de l’art tel qu’il se présente sous nos yeux — et tel que j’espère contribuer à le faire connaître —, tout n’est plus que dislocation, recyclage et déplacement. Un immense marché aux puces où rien ne permet plus de distinguer avec certitude le vrai du faux, l’ancien du neuf, l’original de la copie.

Mais tout y demeure à notre disposition pour des plaisirs encore inconnus.

Je peux donc confier au passeur de mémoires qu’après avoir trop longtemps marché avec des rêves dans les poches, je voudrais enfin me sentir chez moi.

Chez moi dans le monde.

Chez moi malgré les ruines authentiques, les poussières véritables, les souvenirs déformés et les vieilles nippes devenues objets de luxe.

Je peux m’assumer face au monde et faire preuve d’humanité, car, au marché aux puces de la sagesse, j’ai trouvé un trousseau de clés rouillées. Elles ont déjà servi, autrefois, à ouvrir un coffre dont j’ignore encore le contenu.

Et à près d’un quart de siècle, je me sens déjà assez vieux pour savoir ce que produit une clé lorsqu’elle parvient enfin à ouvrir un coffre rouillé :

c’est l’univers entier qui, soudain, devient possible.

Thélyson Orélien

blogueur, chroniqueur et poète 

 


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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 27 Septembre 2012

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Lettre à  un jeune poète anonyme

 

J’ai relu hier la lettre du voyant d’Arthur Rimbaud et bien sûr j’adhère complètement à cette affirmation, à cet idéal et à cette méthode. C’est un excellent point de départ pour quiconque. Je n’ai que peu de choses à ajouter.

 

Le renouveau littéraire ne peut pas se faire en dehors du moi. Pour vivre il doit s’ancrer dans le terroir et les failles de l’être. Il est donc spécifique à chacun d’entre nous et non universel. Dans le livre Anonymat, ce renouveau semble prendre le chemin du questionnement identitaire et certainement du questionnement de genre. Creuser cette question, la déconstruire et la déployer dans l’être sera générateur de nouveauté et de sens, j’en suis sûr, et je peux déjà juger de cette nouveauté à travers certaines pages. Cette nouveauté de fond, on la conjugue à des formes originales et à ce niveau, je pense que l’adéquation de la forme au fond est -et doit-être- organique et non artificielle ou décorative. Comme en architecture la fonction doit définir la forme, en poésie le fond doit conditionner la forme.

 

Cette entreprise, outre une implication totale de l’être qui s’avère exténuante voire dangereuse (mais qui ne risque rien n’a rien, c’est si vrai), requiert une honnêteté absolue pour avoir la moindre chance de succès. Et à mon avis, atteindre cette honnêteté nécessite qu’on devienne progressivement transparent pour soi-même et pour autrui également. Bien entendu cela fait partie du processus, quasi-alchimique ; on fouille l’identité avec ses écrits, ceux-ci aident à se révéler, on est un pas plus loin et on recommence, en avant sur le chemin de la connaissance.  Dans un processus de distillations et décantations multiples.  De maturation.  On avance dans un territoire où les autres ne peuvent que nous regarder nous enfoncer, cueillant les échos de notre quête dans nos écrits, avec plus ou moins de bonheur et de pertinence. Mais nous avançons. Très bien. Cependant je crois que le succès de l’opération exige également qu’on se découvre au monde, c’est à dire qu’on accepte que nos semblables nous voient, dans la mesure du possible, tel qu’on est, êtres paradoxaux.

 

La recherche et la définition d’un être humain supérieur, réunifié, semble être une clé privilégiée voire magique pour les civilisations de demain.  C’est la figure mythique de l’androgyne qui est mise ici en avant, et les philosophies et religions asiatiques nous confèrent des pistes sur le chemin d’une non-dualité à même de redéfinir le rapport à l’autre pour un mieux commun.  Cependant, malgré  sa conceptualisation et sa reconnaissance de l’importance de l’unification des contraires, rappelée par Christine Marsan, dans son article publié sur Parole en Archipel, «L’Androgyne : une figure archétypale de notre civilisation renaissante » [1], il faut reconnaitre que la pensée orientale n'a pas permis, plus qu’en occident, que ces sociétés résolvent leurs problèmes liés à la violence, à la peur de l’autre, au racisme, à la guerre, etc.  Même si le bannissement de la dualité et la refonte de la pensée dans un paradigme nouveau, unifiant l’homme et, partant, unificateur de la civilisation humaine, est théoriquement intéressante et porteuse, il faut donc bien reconnaître qu’une courroie de transmission vers la pratique dans la vie des individus et des sociétés manque encore.

 

Le problème est peut-être sans fond/sans issue car depuis le début des temps la nature se mange elle-même pour évoluer, ce qui implique cette absolue violence et tout ce qui s'ensuit, les espèces se dévorent et se détruisent pour assurer leur suprématie, leur survie, etc.  Ce qu'il faut surmonter est donc inscrit dans nos gènes : difficile de mettre cela de côté ! Bien sûr ce n'est plus nécessaire ou en tous cas plus de la même manière de s'entretuer, Barjavel [2] et d’autres en parlent.  Mircea Eliade analyse longuement l’inséparabilité de Dieu et du Diable dans un grand nombre de civilisations et de mythes fondateurs, non seulement la nécessité des contraires et l'idéal de leur fusion en un seul principe, mais aussi la fluidité de l'identité dieu/démon qui dans beaucoup de cas peuvent s'inter changer [3]. Et de la nécessité pour l’homme de comprendre cette condition pour franchir le cap de l’initiation, c.-à-d. pour devenir un véritable humain.  La fameuse coincidentia oppositorum.

 

En un mot, et par quelque moyen que ce soit, il nous faut surmonter la crainte et le jugement des autres et faire en sorte que l’ensemble des individus parvienne à ce niveau d’ « initiation ». Des progrès ont été accomplis en ces XXe et XXIe siècles, par exemple au plan du respect des minorités, sexuelles, ethniques ou autres.  En retour, je crois profondément que la mise en partage de ce qu’on est vraiment –pour peu que l’autre accepte et comprenne- a aussi valeur thérapeutique et multipliera ensuite nos perspectives à tous comme un prisme diffracte la lumière et produit la couleur. Et permettra à chacun de traiter avec les autres sur une base plus égalitaire et vraie, par exemple dans des projets artistiques communs. Les nouvelles routes que nous pressentons ne seront pas entièrement ouvertes tant que leur possibilité ne sera pas reconnue (validée ?) par autrui, par la société. L’homme est un animal social. Une des fonctions de l’autre est d’amplifier le plaisir et on atteint alors la volupté. En tous cas c’est mon sentiment et mon expérience.

 

Je pense que la seule manière de mettre un terme à ces limitations de l’individu c'est que l'autre devienne soi.  Que l'humanité devienne un organisme dont les parties communiquent vraiment, que les humains développent un mode de communication supérieur et exempt de dysfonctionnement, de mensonge, de malentendu qu'on sache en quelque sorte ce qui se passe dans la tête des autres; mais ça peut fait peur... Résoudre biologiquement ou intellectuellement la dichotomie homme/femme, par exemple, retrouver l’androgyne au sens restreint, ne résoudra aucun problème si les individus restent indivis/séparés, avec les mêmes carences/limitations qu'avant.  Bien sûr il faut plutôt voir dans les travaux mentionnés plus haut l'androgyne au sens conceptuel et général, j'en suis bien conscient, ce qui peut être ce dont je parle également, une réconciliation à tous les niveaux. Permise par une communication sans défaut.  Un retour au temps d’avant Babel, autre mythe magistral des écritures.  Mais comment alors parvenir à ce niveau de communication ?  La technologie tant décriée peut-elle nous y aider ?  On se heurte à nouveau à l’implémentation pratique d’un concept théorique généreux, mais utopique.

 

Le bouddhisme dit et redit que la raison -naturelle- de la compassion, du respect et de l’amour pour les autres doit provenir de la réalisation que nous sommes fondamentalement les mêmes, issus de la même essence, de la réalité fondamentale unique, du vide qui est cette réalité à la fois substantielle et non-substantielle, comme l’iceberg microscopique de la mécanique quantique caché sous ses parties émergées corpusculaire et ondulatoire.  Et qu’étant issus et participant de la même réalité nous prétendons donc tous également à l’état d’éveillé, sans distinction aucune.  L'hindouisme le prône aussi, dans une certaine mesure. Ainsi, c’est dire que nous sommes Dieu.  Et nous l’avons malheureusement oublié !  On continue dès lors à taper sur le voisin, et pas moins en Inde qu'ailleurs. C'est que cette évidence, on ne parvient viscéralement pas à l'accepter même si on nous la répète en continu; elle va contre la nature, en tous cas apparemment.

 

En tant qu’outil et méthodologie, je pense que l'exploration de la sexualité, de l’intersexualité et de la transidentité peut aussi nous permettre d’aller plus loin, en démontant certains mécanismes et construits (ou pas), on peut peut-être espérer ensuite obtenir de nouvelles clés pour transcender l'humain. Essayons un instant candidement: si on imagine qu'on est intéressé sexuellement par tout le monde, va-t-on encore se battre ? Regardons par exemple les Bonobos, qui copulent beaucoup, avec des individus des deux sexes, et se battent dès lors beaucoup moins que les autres singes. La paix passe peut-être par une nouvelle révolution sexuelle et amoureuse.  Un nouveau paradigme de la sexualité et de l’amour. On sait que certaines tentatives de ce sens ont été mises au banc d'essai à la fin des années 1960, avec des succès mitigés, mais ce fut l'œuvre d'un groupe limités d'initiés  vite rabroués par le pouvoir et le peuple inquiets.  Il faut aujourd'hui passer à la vitesse supérieure.  Atteindre une masse critique pour espérer la réussite du projet.

 

Enfin, pour revenir au propos initial, la poésie à mon sens surgit effectivement de l’amour, qu’il soit l’amour charnel, l’amour de deux personnes ou cet amour supérieur qu’on atteint ou espère atteindre un jour, souvent lorsqu’on est très vieux et sage.  Ou qu’on pourrait imaginer être le véritable amour dans  notre civilisation utopique de l’androgyne.  L’amour est à la fois le cœur et le médium. L’origine et la solution vers laquelle tendre, mais en chemin on acquiert la connaissance et la conscience. On peut aussi l’appeler « vide » mais ça manque un peu de chaleur. On est Dieu fait par l’homme à son image. Vide et amour.

 

« Je suis celui qui fait l’amour avant d’écrire

Quand d’autres

Je suis le Dieu d’un monde de pacotille

Quoi d’autre »

 

Arnaud Delcorte,    

Bruxelles, le 28-09-2012

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Références citées :

 

[1] Ch. Marsan, «L’Androgyne : une figure archétypale de notre civilisation renaissante », http://profr.deboeck.com/resource/extra/9782804150143/ArticleAndrogyneCahiersPsychologiePolitique.pdf

[2] R. Barjavel, « La faim du tigre », Denoël, 1966.

[3] M. Eliade, « Méphistophélès et l’androgyne », Gallimard, 1962.

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 26 Septembre 2012

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L’Androgyne : une figure archétypale de notre civilisation renaissante

 

Nous évoquons l’androgyne comme moyen de réconciliation des contraires, comme modalité symbolique de résolution de la violence et également comme illustration d’une étape du changement de paradigme de la société. Nous mettons l’accent dans notre démonstration sur la nécessité de puiser dans l’imaginaire collectif et ici par exemple dans la figure archétypale de l’Androgyne pour rendre compte de l’emergence du nouveau paradigme.

 

La réalité est binaire et modélise notre manière de penser

 

Françoise Héritier, de par ses recherches,1 nous a expliqué comment notre appréhension du monde est basée sur la différence des genres et la cyclicité des contraires et en quoi cela a conditionné notre mode de pensée. Ainsi, depuis l’origine du monde, lorsque l’homme observe son environnement, il est face à la dichotomie magistralement incarnée par la différence des sexes et renforcée par nombre d’autres dyades qui s’opposent telles que le jour et la nuit, le froid et le chaud, le cru et le cuit, etc. Ce qui l’amène à classifier ce qui l’entoure, éléments naturels, animaux et humains en deux grandes catégories, ce qui est différent de lui et ce qui est identique. Ceci conditionne alors sa manière de penser sous la forme du raisonnement binaire et c’est ce qui conduit alors à l’intolérance. Car le fait que tout ce qui est différent peut revêtir des dangers, apparaît comme menaçant et l’homme est alors amené à le rejeter.

 

La modalité du même ou du différent dichotomise, sépare et incite davantage à la lutte et à l’exclusion, à l’intolérance qu’à la capacité de concevoir l’unité des contraires. Ainsi Françoise Héritier, en mettant en avant ce premier invariant anthropologique fondamental, démontre que cette modalité de pensée binaire est ancrée dans notre patrimoine culturel depuis des milliers d’années et que les principes d’opposition, de combat et de lutte contre l’étranger envahisseur est une habitude, originellement liée à la survie, mais qui connaît des survivances aujourd’hui particulièrement néfastes au rapport à l’altérité.

 

Nous sommes loin, en Occident en tous cas, de nous situer dans un contexte de survie, en tous cas pour la majorité d’entre nous, et pourtant nous manifestons toujours la même aversion pour autrui. Nous remarquons d’ailleurs que plus les époques sont difficiles économiquement et socialement et plus l’intolérance à l’égard de « l’étranger » grandit. Ainsi, malgré l’amélioration significative des conditions de vie, éloignant les problématiques de survie, nos comportements agressifs subsistent faisant de l’autre, un étranger et un danger. Les radicalismes successifs qui ont conduit à toutes les barbaries de l’histoire ne semblent pas suffire à nous éclairer pour agir différemment.

 

C’est alors l’une des multiples causes qui explique que le paradigme moderne, reposant sur le progrès technique et avec lui l’avènement du confort, de la consommation et de la destruction massive des autres hommes, soit saturé. Car il n’a pas su répondre à sa promesse initiale, à savoir, apporter le bonheur à tous et ceci en respect des principes humanistes de ses inspirateurs des Lumières.

 

Le changement de paradigme annoncé

 

Aujourd’hui nombreux sont ceux (Baudrillard, Maffesoli, Morin. Jacquard, Serres…) qui constatent la réalité d’un changement majeur de paradigme pour nos sociétés occidentales et dont l’une des caractéristiques principales repose sur la capacité à concilier les paradoxes (Michel Cassé, Emmanuel Caron, Etienne Klein) et à embrasser une réalité toujours plus complexe et systémique. Que ce soit en physique, en sociologie ou en psychologie, toutes les sciences de la matière et les sciences humaines en apportent les preuves. Les évolutions de la science conduisent inexorablement la société à devoir modifier ses représentations, sa manière de penser, d’appréhender tant la réalité que l’altérité. En fait, l’apport d’Einstein a principalement consisté à reléguer encore davantage notre besoin viscéral d’ethnocentrisme. Ce qui a coûté réputation et vie à Galilée et Copernic lorsqu’ils ont pu « prétendre » que la terre n’était plus le centre du monde, Einstein avec sa théorie de la relativité, éloigne encore davantage la possibilité que nous puissions être importants dans l’univers. Nous sommes probablement une infime partie d’un minuscule morceau de galaxie noyé au centre d’un univers aux multiples espaces et dimensions temporelles.

 

Si donc sa théorie a eu un impact sur la position de la terre dans l’univers, qu’en est-il alors de celle de l’homme ? Notre finitude et notre relativité deviennent alors criantes et ont un impact direct sur la question de la place que nous occupons au centre de l’univers. Nous sommes de moins en moins le centre du monde et donc nous devons alors travailler à l’échelle de l’humanité toute entière au sens de notre existence. Il n’est alors pas étonnant que ce questionnement existentiel et fondamental ait un impact sur tous les pans de notre vie.

 

Ainsi, la pensée binaire ne permet plus de comprendre et de gérer la complexité de la réalité. Et l’on peut comprendre pourquoi notre société chancelle car ses principes structurants bougent et nous sommes démunis pour concevoir son évolution. Ce qui se traduit par toutes les crises des structures fondamentales que connaît notre société principalement depuis le milieu du siècle dernier. Les remises en cause portent sur le patriarcat, le masculin et l’autorité, la remise en cause des rôles sexuels et sociaux des hommes et des femmes, l’écroulement de la structure familiale classique avec les familles monoparentales ou recomposées, les mariages de couples homosexuels, les adoptions par des homosexuels d’enfant, la crise du mariage, etc. Il en est de même aussi pour l’Église catholique qui n’est plus un modèle structurant pour la société. Pour autant, nous ne rentrerons pas dans notre démonstration sur les causes, nombreuses, de la faillite de l’église, nous la citons simplement à titre d’exemple.

 

On peut alors mieux comprendre en quoi ce changement de paradigme est l’occasion d’inquiétudes et de frictions. Celles-ci se traduisent par toutes sortes de violences ébranlant le corps social dans son entier et reflètent la transition et l’incapacité de la société à donner structures et sens pour en sortir. Car l’ancien paradigme, celui de la modernité, résiste tant qu’il peut à sa propre décadence et le nouveau n’est aujourd’hui qu’en émergence. La post-modernité2 incarne alors cet entre-deux, par une consumation effervescente et fusionnelle où la vie est en train de se renouveler sur les cendres d’une société gémissante. Il n’est qu’à voir le nombre d’ouvrages qui rendent compte de « la mort de ceci », de « la fin de cela » ou encore « d’une France qui tombe » et d’une société qui part en lambeaux. Ceci créant un climat délétère de sinistrose et de morbidité propre à l’inertie, au désespoir et à la fatigue d’être soi. de l’orgie. Le livre de poche. Biblio. Essais. Librairie des Méridiens. Paris. 1985. OU La violence totalitaire. Desclée de Brouwer. Paris. 1979. Et encore La part du diable. Flammarion. Paris. 2002.

 

La violence comme symptôme de l’entre-deux paradigmatique

 

Pour l’instant notre civilisation moderne est aux prises avec des violences protéiformes parcourant tous les domaines de notre société. Celle-ci, si elle revêt une certaine complexité causale, pourrait aux plans sociologique et symbolique se comprendre comme l’illustration de ce temps chaotique de l’entre deux paradigmatique.3 Lorsqu’un modèle de civilisation se meurt et que l’autre est balbutiant alors la société dans son ensemble est tiraillée, aux prises avec des normes différentes, voire paradoxales. Ce que nous voyons s’illustrer par les multiples sous-cultures qui caractérisent notre pays, par exemple.

 

Cependant si la diversité se constate elle ne cherche pas à se « rencontrer ». Chaque communauté, au mieux s’ignore, au pire s’affronte, dans cette lutte pour la survie identitaire de chaque groupuscule pensant détenir les clés de la vie éternelle (physique et symbolique). Chacun revendique la légitimité à porter les couleurs du prochain paradigme et en fait la société entière crie surtout son incapacité à repenser un sens qui pourrait fédérer l’ensemble. Ainsi encore récemment, Pierre-André Taguieff dans la République menacée rendait-il compte du fait que l’esprit républicain n’est plus et qu’il ne constitue plus l’unité pour les français. La république ne permet plus d’être ce matériel commun dans les représentations et dans la construction identitaire qui conduit chacun à pouvoir se sentir à la fois singulier dans sa communauté et aussi rattaché à un principe d’unité, de valeurs partagées qui le fait se sentir français plutôt qu’allemand ou italien.

 

Ainsi cette pluralité culturelle qui illustre bien la richesse de notre société ayant accueilli différentes nationalités, cultures et pratiques sociales ne se traduit pourtant pas par un modus vivendi facilitant les compréhensions. A l’inverse la violence est partout et surgit au détour des rues comme à celui des bureaux. Cet « envahissement » de la violence pose alors question, comme un épiphénomène du malaise de la civilisation4 à ne pas pouvoir se repenser et se construire une nouvelle identité.

 

Vouloir éradiquer la violence, ce qui est le projet de la modernité (zéro défaut, risque zéro, etc), c’est ignorer une partie de nous-même, c’est nous leurrer sur notre humanité. C’est pourquoi, en suivant Françoise Héritier, il est important de penser la différence et de voir comment articuler les oppositions pour qu’elles ne se traduisent pas en radicalités et en violences. Du goût pour la science à la séparation à outrance des champs disciplinaires (et par là même la fragmentation des aspects pluriels de la vie)

 

Par ailleurs, notre société est tombée dans l’excès de classification et de séparation, tout est devenu hermétique, les champs disciplinaires comme les personnes. Ce sentiment de fragmentation correspond à la désintégration du corps social dont les sociologues disent qu’il est constitué de nombreuses tribus5 bien distinctes les unes des autres.

 

Cette réalité sociale s’illustre aussi au niveau symbolique et c’est ce qui va nourrir l’imaginaire collectif d’une époque et intensifier son inclinaison vers une tendance constructive ou plutôt destructive. Ce n’est alors pas un hasard si dans cette phase instable on voit resurgir sur le devant de la scène les figures archétypales telle que celle du diable (diabolos, diaballein: désunir, séparer) illustrant l’état de l’imaginaire de la société. Ce qui se retrouve par le goût avéré pour les pratiques morbides en tous genres (gothiques, etc.) qu’arborent les jeunes.

 

La société dans laquelle nous vivons connaît les stigmates d’une décadence avec ses cristallisations sécuritaires et le développement chronique de psychoses sur tous les sujets. Elle se crispe en quelque sorte, sans pour autant avoir en contre-poids d’élan de vie particulièrement identifié. C’est une phase délicate de trouble, de stagnation (la putrefactio des alchimistes), d’entre-deux, voire de mort à soi-même, que l’on se place au niveau de la société ou de l’individu. D’ailleurs cela fait plus de 20 ans que l’on parle de crise, à force cela devient un état permanent qui fait dire à certains (Ehrenberg) que notre société est dépressive par manque d’appétence de vie, par manque d’orientation, de direction, de sens.

 

Cette étape de mort d’une époque, ici d’un paradigme en l’occurrence, exige une désintégration plus ou moins forte de la conscience prométhéenne, moderne. Cette phase obscure de la pensée et de la réflexion (lorsque le modèle prégnant est en chute libre et lorsque le suivant n’est pas encore effectif et construit) est l’occasion de l’émergence mentale de contenus inconscients et l’activation d’archétypes pour raviver le processus vital de régénérescence social et individuel. L’inconscient collectif va alors produire les images qui vont nourrir l’imaginaire collectif et lui permettre, par l’intermédiaire de symboles redécouverts, de poser de nouvelles bases à notre civilisation.

 

Ainsi, selon l’orientation que prend la société soit nous sombrons dans le défaitisme chronique et nous courrons le risque d’une mort annoncée en restant enkystés dans l’archétype du diable ou alors nous nous emparons de ces sursauts éparpillés de vitalité pour redonner une forme à notre société et nous avons alors besoin d’un nouvel archétype pour en rendre compte.

 

La conceptualisation du changement de paradigme

 

Si la conception théorique de ce nouveau paradigme est bien en cours, notamment avec la célèbre dialogique d’Edgar Morin nous incitant à penser l’inclusion des contraires et non pas l’opposition binaire des dyades, il existe un réel gouffre entre l’élaboration intellectuelle et la mise en oeuvre au quotidien. La réalité de nos pratiques est bien encore ancrée dans la confrontation des opposés et non dans la synergie, l’intégration ou la convergence. C’est pourquoi nous nous retrouvons si bien dans cette part du diable et que le défaitisme l’emporte pour le moment sur notre capacité à concevoir une issue, d’autres modalités pratiques à la dialogique. A la décharge de ceux qui s’y emploient depuis plusieurs dizaines d’années, il semble manquer une pièce dans le puzzle afin de créer la reliance du sens au travers de la multiplicité observable. Et ce n’est alors pas un hasard si le « peuple » se dirige assez massivement vers de nouvelles croyances qui paraissent apporter la part manquante à l’édifice. L’intellectualisation de la conciliation des contraires ne semble pas suffire.

 

Succession des archétypes pour rendre compte de notre évolution

 

Ainsi les archétypes se succèdent pour rendre compte des étapes que traverse la société, celle du diable pour figurer les deux paradigmes qui s’opposent par la cohorte de pratiques consumatoires. Le grand intérêt de beaucoup de nos contemporains pour les croyances orientales, notamment bouddhistes et taoïstes, réside dans cette fascination pour l’intégration des contraires comme le yin et le yang dans le Tao, par exemple. Cette attirance transcendante exotique est le signe d’une nouvelle quête6 qui ouvre tout grand la voie à l’androgyne comme principe d’unification et de régénérescence. L’évoquer c’est rêver de cet Unus mundus médiéval, de l’Atman-Brahman védique, comme principe originel et fécond fertilisant les nouveaux possibles.

 

L’androgyne

 

Rappelons-nous que l’androgyne apparaît dans la mythologie comme l’instance originelle, l’Etre initial qui a engendré la vie sur terre et qui représente l’unité des principes opposés. Issu des eaux primordiales et du chaos, l’androgyne symbolise le principe de vie par excellence avant qu’il ne se sépare pour créer la matière, segmentant la réalité physique, la vie et l’esprit. Il est à la fois la représentation de l’Etre primordial comme celle de l’Etre réunifié vers lequel nous tendons comme pour envisager une issue paradisiaque et expiatoire à notre condition humaine souffrante et violente. C’est ainsi qu’à chaque époque particulièrement chaotique, lorsque le sens s’est perdu dans les méandres des violences guerrières, resurgit cet archétype de l’Androgyne comme une figure universelle permettant de repenser la vie là où elle semble perdue, caduque et nauséabonde. Ainsi à la sortie du Moyen-Age, dans les effervescences préfigurant la Renaissance, l’alchimie est-elle apparue comme liaison de la science balbutiante et de la pensée classique grecque et latine redécouvertes. Elle a sacralisé le mythe de l’Androgyne comme symbolisant, par excellence, la réunification, des contraires et la manière idéale de transmuter la matière brute (materia prima) en or physique et / ou symbolique. L’androgyne représentait alors la Pierre philosophale, le principe premier dont tout le reste est alors extrait, l’alpha et l’oméga en quelque sorte.

 

Illustration au travers de l’art

 

Nous pouvons puiser dans l’art, figuration à la fois contemporaine et visionnaire des temps à venir, pour trouver des traces de cette évolution paradigmatique. C’est bien à la fin du Moyen-âge que la peinture et la tapisserie représentent, pour la première fois, l’image de la mort aux côtés des notables du monde, comme dans la danse macabre (miniature du XV°siècle – Bibliothèque Nationale). Cette iconographie devient par la suite un genre et le thème de la mort s’imposa dans toute l’Europe. Ainsi intellectuels et artistes retraduisaient cet aspect morbide de leur temps laissant préfigurer l’ère suivante.

 

Aujourd’hui, nous observons combien la mort est à nouveau présente dans notre société, davantage dans l’art que dans le discours. Les personnes étant encore fort démunies à pouvoir parler de mort et de maladie dans notre société moderne, visant à l’aseptiser de tous les maux. Pourtant, en réaction à cette éradication d’une partie de notre réalité, la mort et le morbide se sont emparés de nos murs et de nos rues par la publicité, les pratiques juvéniles, les soirées tendances et les lieux branchés. L’imaginaire auparavant souterrain des tendanceurs underground s’affichent aujourd’hui en plein jour et a élu domicile partout.

Ainsi, les Halles, centre mythique de la nourriture, le ventre de Paris, est-il aujourd’hui, l’un des lieux privilégiés de rencontre des tribus gothiques. Dans la matrix generis, de la rue Montorgueil à la rue Berger, les étals de nourriture approvisionnent les restaurants avoisinants et côtoie l’imaginaire de la mort. Celui-ci s’illustre par ces bandes juvéniles arborant des tenues gothiques7 se mêlant aux restes des bandes punks et autres néo-porno chics mêlant allègrement les thèmes d’Eros et de Thanatos, jouant la provocation dans toutes les déclinaisons du noir.

 

Ce qui est alors à comprendre de cette tendance tribale urbaine ce n’est non pas que nous entrons dans une phase morbide, non nous en sortons plutôt. Car lorsqu’il y a surabondance de signes cela ne signifie pas que nous installons dans un état de la société mais plutôt que nous en illustrons la saturation. Par conséquent, il devient plus pertinent de chercher parmi les décombres de cette illustration mortifère les signes du Phénix. Cette expression de l’humus (cendres), sous sa version putride préfigure les nouveaux semis. Ces humeurs sociales cherchent à rappeler la primauté de la vie oubliée en faisant surgir le côté sombre des imaginaires et inconscients collectifs pour que de nouvelles vitalités s’expriment. Ainsi après le temps du diabolon vient celui de l’androgyne, Dyniosos ayant alors assuré la transition androgyne et orgiaque (post-moderne) de la fin d’un temps moderne qui se désagrège dans les amoncellements morbides pour faire la place au besoin d’une nouvelle vie, d’un nouveau paradigme, qui sait d’un nouvel humanisme ? C’est pourquoi, la figure de l’androgyne illustre, dans l’imaginaire, la possibilité d’exprimer l’intégration des contraires (coïncidentia oppositorum), de repenser la différence et la diversité car c’est ce qui peut couper court au cycle infernal de la violence.8 Bien entendu, il est question ici de penser la gestion de la violence. Car c’est bien contre cette intention moderne d’aseptiser le monde, d’ignorer la mort et cette part barbare de nous-mêmes que la jeunesse résiste en affichant les couleurs du morbide pour bien rappeler que la mort est à la vie ce que l’homme est à la femme, cet autre essentiel pour comprendre l’unité indissociable des contraires.

 

Nourrir l’imaginaire collectif pour raviver l’Eros de l’inconscient collectif

 

Il s’agit donc de gérer cette violence, en conscience, comprenant ce qu’elle exprime et cherchant par une restauration d’un projet qui ferait sens à l’ensemble, apporter les éléments de la sublimation de la pulsion de mort qui se traduit notamment par la violence contre soi et contre autrui. Et c’est bien d’un projet ample de société dont il s’agit. C’est pourquoi il nous semble important de nourrir l’imaginaire social d’autres représentations, davantage tournées du côté de la vie, qui permettront de pouvoir retrouver l’impulsion créatrice. Il devient « vital » de sortir de l’inertie, de l’impuissance ressenties par beaucoup de personnes qui conduisent parfois jusqu’aux violences par désespoir à devoir être face à cette complexité et à l’excellence exigée.9Et ceci ne peut se faire, selon nous, que si notre imaginaire individuel et collectif se nourrit à nouveau à d’autres sources afin de trouver un nouvel élan qu’il pourra alors traduire dans le champ du symbolique, de l’action et de la création.

 

Les sources d’inspiration d’une nouvelle société

 

Dans le parallèle que nous avons réalisé entre la fin du Moyen-Age et notre époque, nous pouvons remarquer comment une civilisation, occidentale en l’occurrence, est allée puiser dans la pensée classique, grecque essentiellement, pour s’alimenter par de nouveaux apports lui permettant de se repenser plutôt que de s’éteindre.10 Ce qui a donné alors toute la vitalité de la Renaissance et qui s’est aussi traduit par de nouvelles explorations, un art riche et l’accouchement in fine du siècle des Lumières. Ainsi même si aujourd’hui nous en contestons les effets pervers quelques siècles plus tard, par distorsion des principes premiers, il n’empêche que nous avons su faire preuve d’une extraordinaire créativité pour revivre à nous-mêmes. Notre civilisation possède en elle les ressorts du Phénix. Elle a aujourd’hui le choix de continuer en se reconstruisant où alors elle décide, finalement, de se diluer dans les valeurs et les principes d’autres civilisations en effervescence, faisant l’écho de leur vitalité juvénile ? Qu’en est-il aujourd’hui de notre civilisation contemporaine ? Il semble que notre civilisation ait cherché à trouver dans l’histoire de l’humanité un autre terreau propre à lui redonner une nouvelle vie.

 

Ne pouvant plus se ressourcer auprès des civilisations dites classiques, il semble que ce soit alors parmi les sociétés primitives que nous trouvons une nouvelle inspiration. Ce que l’on retrouve dans la production cinématographique mêlant les genres médiéval, technologie, ésotérisme et spiritualité comme récemment au cinéma Star Wars, Harry Potter, le Seigneur des Anneaux ou encore les séries télévisées avec l’an dernier le zodiaque sur TF1 et ensuite le miroir de l’eau sur France 2 et Dolmen cette année.

 

Les emprunts aux sociétés primitives

 

Car si la société aime ses emprunts faits au médiéval comme aux traditions primitives telles que l’animisme, le chamanisme, etc, c’est qu’elle a besoin de se reconstruire, à partir de nouveaux ingrédients. Ceci afin de retrouver son identité psychique et pouvoir alors produire une civilisation vivante et dynamique quelqu’en soient ses expressions.

Ainsi aujourd’hui c’est auprès des civilisations dites archaïques que notre civilisation cherche à puiser son limon et retrouver la source matricielle d’une nouvelle vie.

Par ailleurs, nous observons que la société a du mal avec la théorie, les concepts, l’abstraction en un mot avec la rationalité comme si elle exprimait par là-même son ras-le-bol face à la modernité. Car celle-ci a conduit, avec ses progrès technologiques, aux barbaries et aux violences en tous genres.

 

Les sociétés primitives privilégient le ressenti, la communion avec la nature par la voie de la perception. C’est alors le retour à la terre, à la Déesse Mère, à la pensée du ventre comme dirait Michel Maffesoli, qui conduit à une sorte d’incapacité de penser, comme en réaction au trop plein de rationalité. L’attirance pour ces sociétés repose aussi sur le besoin de retrouver une manière de vivre ensemble. L’individualisme forcené qu’a apporté la modernité conduit les individus à l’isolement, démunis et asséchés par le manque de lien. Ils cherchent alors, éperdument, d’autres modalités de vivre la communauté humaine. Les sociétés primitives semblent alors avoir des modèles intéressants pour répondre à ce besoin social fondamental.

 

L’exigence de vigilance et de discernement

 

La suite de la Révolution française a été marquée par un rejet massif et quasiment unanime de la religion au point de laisser notre pays dans l’assèchement spirituel. Aujourd’hui l’excès de rationalité conduisant à des abus, privilégiant la productivité et la performance a pour conséquence de pressuriser les individus, alors notre société à sa manière dit stop ! Elle oppose, par exemple, au temps cartésien de l’action moderne (kronos) le temps circulaire (illustré par l’Ouroboros), quelque peu suspendu des sociétés archaïques. Notre civilisation va donc pouvoir se réinventer en conciliant cette ultra modernité technologique avec les ressources qu’apportent les civilisations premières. Cependant c’est avec discernement que nous pourrons combiner ce que nous sommes et ce que les autres parties de l’humanité peuvent nous apporter. Ce sera alors une nouvelle étape pour notre civilisation.

 

Car aujourd’hui le risque réside, d’un côté, dans la possibilité de sombrer dans la situation du paradigme moderne, tout aux prises avec une consommation effrénée qui va nous perdre et asphyxier notre terre. De l’autre, le manque de lucidité sur notre évolution nous conduirait à embrasser les merveilleux aborigènes ou indiens guaranis oubliant la réalité de notre patrimoine culturel. Là aussi nous commettrions une erreur fatale et dans les deux cas nous serions à la merci de civilisation émergente et conquérante qui par des voies culturelles et démographiques pourraient bien faire basculer prochainement l’équilibre entre nos différentes civilisations. Et c’est ainsi que nous pourrions être absorbés et disparaître sans avoir trouver la voie qui nous permettrait de réagir plus justement. Nous sommes condamnés, d’une certaine manière, à trouver la voie du milieu. C’est pourquoi, pour survivre et continuer, notre civilisation cherche alors une nouvelle alternative.

 

On pourrait alors se satisfaire de l’archétype du Phénix qui ravive la société l’incitant à renaître de ses cendres. Cependant il n’est pas suffisant pour mobiliser notre imaginaire et permettre à notre société entière de tourner son énergie vers la vie d’abord, et ensuite, vers de nouveaux élans de création. Si nous choisissions l’androgyne c’est pour aller plus loin, dépasser les oppositions et envisager une ère où nous pourrions penser autrement nos différences pour une nouvelle société.

 

De l’opposition à une tentative de dépassement : le détour par le tiers

 

Celle-ci est actuellement en émergence, tantôt retombant dans les radicalités et les oppositions pour s’affirmer, tantôt parvenant à engager la dialogique de la conciliation. Ainsi dans les champs économique et social, la mondialisation et l’anti-mondialisation illustrent bien l’opposition féroce de deux tendances profondes de la civilisation. Et le récent terme d’alter-mondialiste illustre un soubresaut de dialogue et la volonté de restituer à cet Autre, différent, son altérité afin que le dialogue soit à nouveau possible et que l’opposition ne se termine pas en violence.

 

Il y a de réelles tentatives pour dépasser la pensée binaire et faire que l’intégration des contraires puisse modéliser le monde. Cependant, ces essais sont encore timides. Et c’est pourquoi, il semble important d’agir en conscience sur la « nourriture » que nous donnons à notre inconscient collectif afin que nos représentations changent et que nous trouvions de nouvelles ressources symboliques pour élaborer un mythe de société davantage fondé sur le respect et l’intégration des différences.

 

D’ailleurs la diminution très significative de l’accès au symbolique de très nombreux jeunes augmente la réalité de passages à l’acte. Cette tendance pose question. Ce qui nous caractérise c’est justement le langage et le symbole, c’est cela qui détermine la culture.

 

La recomposition du masculin et du féminin

 

Nous pouvons alors nous saisir de la problématique homme / femme comme la chance anthropologique d’un changement essentiel dans notre mode de pensée binaire. Ainsi les évolutions de la femme, de son statut, de son rôle, de ses prérogatives et de ses droits au siècle dernier a remis très fondamentalement en cause l’homme et sa représentation de la masculinité. Après avoir beaucoup disserté sur la faillite d’être père ou homme, sur le délabrement de l’autorité, etc, la réalité aujourd’hui c’est que chaque homme ou femme est amené à se recomposer à partir des principes masculins et féminins pluriels que la société véhicule. Si la diversité des modèles et des structures familiales a tout d’abord créé beaucoup de désordre, il apparaît que nous entrons dans le temps de la reconstruction identitaire à partir d’une pluralité de modèles. A titre d’illustration, nous reprenons à notre compte les propos recueillis par Valérie Colin-Simard dans son récent livre Nos hommes à nu dans lequel les hommes témoignent de leur rapport aux femmes et à la féminité. Ce qui ressort majoritairement de leur témoignage est bien que notre époque est celle de l’intégration de sa féminité pour l’homme et de sa masculinité pour la femme et ceci dans l’acceptation mutuelle de la différence. Chacun est pleinement habité de diverses nuances qui ont toutes le droit de s’exprimer sans pour autant porter atteinte à l’autre.

 

Pour autant, cette proposition de construction à la carte, en quelque sorte, pose, pour un certain nombre d’individus, de réels problèmes. L’exigence interne est forte.11 Il est, en effet, relativement plus facile de « choisir » les modalités de son identification sexuelle si la personne est psychologiquement forte et structurée (d’autant que les constructions psychologique et identitaire se font en parallèle et de manière combinée). Ceux qui se sentent faibles, risquent d’aller se radicaliser et rejoindre les propositions de civilisation qui sont suffisamment rigides pour répondre à leur fort besoin de structuration interne.

 

C’est pourquoi nous retrouvons dans la mode la variété de ces tendances comme pour illustrer la variété des évolutions de notre société. Une première tentative d’unification avec Calvin Klein qui a exagérément posé la marque de l’androgynie. Beaucoup s’y sont perdu et de ce fait la proposition reste marginale. Pour autant, au vu de notre discours sur l’archétype de l’androgyne, ce phénomène est très intéressant, comme l’expression de l’embryon d’une tendance de société. Puis récemment, c’est le retour des modes sexuelles très différenciées, posant à l’extrême le rôle de la femme dans celui d’objet sexuel. Ceci répondant alors à une frange de la population qui a besoin de segmenter les rôles sexuels et d’objectiver la femme car l’Autre fait encore peur.

 

Ainsi, nous voyons comme cette option de conciliation des opposés est encore fragile. Nous pourrions dire, pour rester dans notre cadre archétypal, que la figure du diable se bat contre celle de l’androgyne émergente. Comme si nous n’étions encore pas tout à fait prêts. L’ancien paradigme n’a pas dit son dernier mot et le nouveau prend du temps à trouver ses marques pour s’affirmer. Certains ont peut-être craint, dans l’apparition de l’androgyne dans la réalité sociétale, la dilution des différences, ne retrouvant plus le masculin, ni le féminin. Alors par réaction, par désespoir pour certains hommes, en quête d’identité, la société a cru bon de se laisser porter par une minorité qui pour d’autres raisons, a besoin de radicaliser la différence, et nous sommes alors retombés dans le piège de la ségrégation.

 

Conclusion : L’androgyne : de l’Un au tiers

 

Ainsi choisir la figure archétypale de l’androgyne pour illustrer l’étape de l’évolution de notre civilisation, c’est mettre délibérément l’accent sur la réconciliation des parties opposées de l’individu. L’anima et l’animus ont aujourd’hui à se repenser en chacun de nous que nous soyons un homme ou une femme. Cette nouvelle possibilité de construction identitaire, dépassant la réalité physiologique des sexes préfigure de la capacité à s’ouvrir à la tolérance, à intégrer les différences comme facteur de richesse et non plus comme une menace. Ce qui est alors possible à l’échelle de la psyché de l’individu pourrait être une tierce voie pour envisager de penser les différences à la taille des groupes ethniques représentés dans tous les pays du monde, ceci afin que de la diversité devienne une richesse et non plus une source d’opposition et de guerre. Si nous parvenons à réaliser cette mutation au niveau psychologique, nous pourrons alors l’envisager plus largement sur un plan anthropologique.

 

Ce nouveau paradigme de société pourra alors apparaître en quelque sorte comme une néo-renaissance rétablissant les prérogatives de l’Homme, en le plaçant au coeur d’une société qui saurait gérer les différences autrement que par la peur et la lutte mais davantage comme facteur d’enrichissement croisé. Il s’agit de modifier nos représentations de l’altérité comme de la différence et d’encourager la capacité à penser le tiers inclus, cette dimension dialogique dépassant les paradoxes. Chaque chose n’est pas ceci ou cela mais plutôt ceci et aussi cela.

 

Ainsi reparler de l’androgyne au sein d’une civilisation dont la société est en crise, prise entre deux paradigmes, c’est identifier un processus de Renaissance à l’oeuvre. C’est reconnaître qu’au milieu des cendres, refleurissent les germes de quelque chose de nouveau qui a besoin de repasser par les eaux primordiales pour reprendre de la vigueur et apporter le limon d’une nouvelle impulsion et d’un autre élan de société. L’androgyne marque alors ce moment d’unité encore non indifférenciée dont vont pouvoir jaillir alors tous les possibles. Cependant, lorsque l’on parle dans les tous premiers frémissements de cette phase émergente du nouveau paradigme, cela dérange car cela ne correspond pas à la tendance généralement observable.

 

Enfin pour y parvenir, il semble que nous sommes en quête de sagesse pour recréer notre monde, autrement. Quête annoncée par André Malraux lorsqu’il disait le XX°eme siècle sera religieux ou ne sera pas. Ce sera visiblement le XXI° siècle qui doit absolument se repenser s’il ne veut pas sombrer dans le chaos.

 

La recherche très généralisée de spiritualité pour les occidentaux illustre leur quête de sens. Le politique s’étant effondré sur les cendres des barbaries issues des plus grandes idéologies, il ne paraît plus répondre à la grande majorité car il ne permet plus de rêver et de porter la vision d’une société à venir. L’économique touche au paroxysme de son apogée en rendant chaque habitant de la planète un objet de consommation, éphémère, dépendant et jetable. Bien entendu ce modèle ne permet pas l’épanouissement de l’être, le culte de l’avoir ne suffit pas à nourrir un projet de civilisation.

 

La part spirituelle contenue dans les philosophies et religions orientales semble apporter le morceau manquant à la dyade intellectuel / imaginaire incarnant alors le tiers (et), illustrant la conciliation de l’esprit, de l’intelligence et de l’âme. Le spirituel apporterait alors, à son tour, cette dimension d’intégration des différents principes humains. Il jouerait le rôle de l’androgyne réunifiant et conciliant la concindia oppositorum. C’était d’ailleurs le propos premier de l’alchimie. Sa finalité résidait dans la transmutation des métaux vulgaires en or que ce soit au sens physique et surtout symbolique. C’est-à-dire qu’il s’agissait de parvenir à trouver en soi l’or de la sérénité intérieure. Et n’est-ce pas ce que beaucoup de gens essaient de faire aujourd’hui, retrouver un sens général à leur vie par la restauration du sens particulier de leur intériorité ?

 

 

Christine Marsan

 

________________________________________________

1HERITIER, F. Masculin/Féminin. Odile Jacob. 1996.

Christine Marsan – L’androgyne – Septembre 2004 - Revu janvier 2005.

2Voir à ce sujet les ouvrages de Michel Maffesoli qui est le fer de lance de cette tendance d’observation et d’explication sociologique. Notamment MAFFESOLI M. L’ombre de Dionysos. Contribution à une sociologie

Christine Marsan – L’androgyne – Septembre 2004 - Revu janvier 2005.

3C. Marsan. Les représentations sociales du diable à travers des éléments de la vie quotidienne. Colloque de sociologie. Ceaq. Juin 2002.

4En référence à Freud, S. Malaise dans la civilisation FREUD, S. PUF. Paris. 1971. et aussi à HUNTINGTON S. Le choc des civilisations. Editions Odile Jacob. Paris 1997.

Christine Marsan – L’androgyne – Septembre 2004 - Revu janvier 2005.

5Ce terme de « tribu » introduit par Michel Maffesoli rend compte de la diversité sociétale des différentes sous-cultures créant des groupes distincts et hermétiques.

Christine Marsan – L’androgyne – Septembre 2004 - Revu janvier 2005.

6Ce n’est d’ailleurs pas un hasard de parler de quête faisant évidemment penser à la quête du Graal, occupation majeure des hommes et de quelques femmes (les bonnes femmes) du Moyen-Age qu’ils soient cathares, templiers ou alchimistes. Nous allons revenir à ce parallèle avec le Moyen-Age.

Christine Marsan – L’androgyne – Septembre 2004 - Revu janvier 2005.

7Rappelons pour la petite histoire que le gothique flamboyant était le style architectural de cette même fin du Moyen-Age alternant l’excès de surabondance de détails sur ses façades avec le début du style morbide dans l’art.

8Nous entendons le mot violence dans le sens d’une négation de l’altérité et donc rendant très difficile la compatibilité des différences à la fois en soi et aussi à l’extérieur à supporter la variété des autres et notamment, dans certains cas le fait qu’ils incarnent exactement le contraire de ses propres valeurs.

Christine Marsan – L’androgyne – Septembre 2004 - Revu janvier 2005.

9En référence à l’ouvrage d’Ehrenberg sur la fatigue d’être soi. Odile Jacob. Expliquant comment l’exigence de la société moderne à augmenter toujours sa performance, conduit certains au désespoir et à ne plus avoir l’élan vital permettant de retrouver le ressort de la créativité de sa propre vie.

10Peut-être que l’inconscient collectif avait été traumatisé par ces grandes civilisations qui avaient disparu (Egypte, Grèce, Rome et toutes les autres civilisations méditerranéennes) et qu’il existait alors une nécessité incontournable à devoir éviter à tous prix la mort ? La question reste ouverte.

Christine Marsan – L’androgyne – Septembre 2004 - Revu janvier 2005.

11Constat qui rejoint la fatigue d’être soi. D’Ehrenberg.

Christine Marsan – L’androgyne – Septembre 2004 - Revu janvier 2005.

 

Bibliographie succincte :

 

Eliade, Mircéa. Méphistophélès et l’androgyne. Paris. Gallimard. 1962. Folio. Essais.

Collectif. L’Androgyne. Cahiers de l’Hermétisme. Dervy. Albin Michel. Paris. 1986.

Delcourt, Marie. Hermaphrodite. Paris. PUF. 1958.

Eliade, Mircéa. Mythes, rêves et mystères. Paris. Gallimard. Folio. Essais. 1957.

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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Publié le 25 Septembre 2012

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Lettre du voyant à Paul Demeny
Charleville, 15 mai 1871.
J’ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle. Je commence de suite par un psaume d’actualité :
 
CHANT DE GUERRE PARISIEN
 
Le Printemps est évident, car
 Du cœur des Propriétés vertes
 Le vol de Thiers et de Picard
Tient ses splendeurs grandes ouvertes.
 
O mai ! Quels délirants cul-nus !
 Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
Ecoutez donc les bienvenus
Semer les choses printanières !
Ils ont schako, sabre et tamtam
Non la vieille boîte à bougies
Et des yoles qui n’ont jam…jam…
Fendent le lac aux eaux rougies !…
 
Plus que jamais nous bambochons
Quand arrivent sur nos tanières[1]
Crouler les jaunes cabochons
Dans des aubes particulières.
 
Thiers et Picard sont des Eros
 Des enleveurs d’héliotropes
Au pétrole ils font des Corots.
 Voici hannetonner leurs tropes…
 
Ils sont familiers du grand truc !…
Et couché dans les glaïeuls, Favre,
Fait son cillement aqueduc
Et ses reniflements à poivre !
 
La Grand-Ville a le pavé chaud
Malgré vos douches de pétrole
Et décidément il nous faut
Nous secouer dans votre rôle…
 
Et les ruraux qui se prélassent
Dans de longs accroupissements
Entendront des rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements.
 
Quand viennent sur nos fourmilières (var. de lauteur)
 
A. R.
 
— Voici de la prose sur l’avenir de la poésie -Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque ; Vie harmonieuse. — De la Grèce au mouvement romantique, — moyen-âge, — il y a des lettrés, des versificateurs. D’Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d’innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand. — On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd’hui aussi ignoré que le premier venu auteur d’Origines. — Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans !
Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m’inspire plus de certitudes sur le sujet que n’aurait jamais eu de colères un jeune-France. Du reste, libre aux nouveaux ! D’exécrer les ancêtres : on est chez soi et l’on a le temps. On n’a jamais bien jugé le romantisme ; qui l’aurait jugé ? Les critiques !! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ? Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène.
Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs !
En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rhythment l’Action. . Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L’étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s’éjouissent à renouveler ces antiquités : — c’est pour eux. L’intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement ; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on agissait par, on en écrivait des livres : telle allait la marche, l’homme ne se travaillant pas, n’étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains : auteur, créateur, poète, cet homme n’a jamais existé !
La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver ; cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un développement naturel ; tant d’égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d’autres qui s’attribuent leur progrès intellectuel ! — Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse : à l’instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé !
— la suite à six minutes -
Ici j’intercale un second psaume, hors du texte : veuillez tendre une oreille complaisante, — et tout le monde sera charmé. — J’ai l’archet en main, je commence :
MES PETITES AMOUREUSES
 
Un hydrolat lacrymal lave
Les cieux vert-chou :
Sous l’arbre tendronnier qui bave,
 Vos caoutchoucs.
 
Blancs de lunes particulières
 Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères,
 Mes laiderons !
 
Nous nous aimions à cette époque,
 Bleu laideron :
On mangeait des œufs à la coque
 Et du mouron !
 
Un soir, tu me sacras poète,
 Blond laideron.
Descends ici que je te fouette
 En mon giron ;
 
J’ai dégueulé ta bandoline
 Noir laideron ;
Tu couperais ma mandoline
 Au fil du front.
 
Pouah ! mes salives desséchées
 Roux laideron,
Infectent encor les tranchées
 De ton sein rond !
 
O mes petites amoureuses,
 Que je vous haïs !
Plaquez de fouffes douloureuses,
 Vos tétons laids !
 
Piétinez mes vieilles terrines
 De sentiment ;
Hop donc soyez-moi ballerines
 Pour un moment !…
 
Vos omoplates se déboîtent,
 O mes amours !
Une étoile à vos reins qui boitent
 Tournez vos tours.
 
Et c’est pourtant pour ces éclanches
 Que j’ai rimé !
Je voudrais vous casser les hanches
 D’avoir aimé !
 
Fade amas d’étoiles ratées,
Comblez les coins
Vous creverez en Dieu, bâtées
 
 D’ignobles soins !
 
Sous les lunes particulières
 Aux pialats ronds
Entrechoquez vos genouillères,
 Mes laiderons !

A. R.
 
Voilà. Et remarquez bien que, si je ne craignais de vous faire débourser plus de 60 c. de port, — Moi pauvre effaré qui, depuis sept mois, n’ai pas tenu un seul rond de bronze ! — je vous livrerais encore mes Amants de Paris, cent hexamètres, Monsieur, et ma Mort de Paris, deux cents hexamètres ! — Je reprends :
 
Donc le poète est vraiment voleur de feu.
 
Il est chargé de l’humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c’est informe, il donne de l’informe. Trouver une langue ;
 
— Du reste, toute parole étant idée, le temps d’un langage universel viendra ! Il faut être académicien, — plus mort qu’un fossile, — pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l’alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie !-
Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d’inconnu s’éveillant en son temps dans l’âme universelle : il donnerait plus — (que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Enormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !
 
Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez ; — Toujours pleins du Nombre et de l’Harmonie ces poèmes seront faits pour rester. — Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque. L’art éternel aurait ses fonctions ; comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rhythmera plus l’action, elle sera en avant.

Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, jusqu’ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? — Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
 
En attendant, demandons aux poètes du nouveau, — idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande. — Ce n’est pas cela !
Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s’en rendre compte : la culture de leurs âmes s’est commencée aux accidents : locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails. — Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. — Hugo, trop cabochard, a bien du vu dans les derniers volumes : Les Misérables sont un vrai poème. J’ai Les Châtiments sous la main ; Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo. Trop de Belmontet et de Lamennais, de Jéhovahs et de colonnes, vieilles énormités crevées.
Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, — que sa paresse d’ange a insultées ! Ô ! les contes et les proverbes fadasses ! Ô les nuits ! Ô Rolla, Ô Namouna, Ô la Coupe ! Tout est français, c’est-à-dire haïssable au suprême degré ; français, pas parisien ! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, jean La Fontaine, ! commenté par M. Taine ! Printanier, l’esprit de Musset ! Charmant, son amour ! En voilà, de la peinture à l’émail, de la poésie solide ! On savourera longtemps la poésie française, mais en France. Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque, tout séminariste en porte les cinq cents rimes dans le secret d’un carnet. A quinze ans, ces élans de passion mettent les jeunes en rut ; à seize ans, ils se contentent déjà de les réciter avec cœur ; à dix-huit ans, à dix-sept même, tout collégien qui a le moyen, fait le Rolla, écrit un Rolla ! Quelques-uns en meurent peut-être encore. Musset n’a rien su faire : il y avait des visions derrière la gaze des rideaux : il a fermé les yeux. Français, panadif, traîné de l’estaminet au pupitre de collège, le beau mort est mort, et, désormais, ne nous donnons même plus la peine de le réveiller par nos abominations !
Les seconds romantiques sont très voyants : Th. Gautier, Lec. de Lisle, Th. de Banville. Mais inspecter l’invisible et entendre l’inouï étant autre chose que reprendre l’esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste ; et la forme si vantée en lui est mesquine — les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles.
Rompue aux formes vieilles, parmi les innocents, A. Renaud, — a fait son Rolla, — L. Grandet, — a fait son Rolla ; — les gaulois et les Musset, G. Lafenestre, Coran, CI. Popelin, Soulary, L. Salles ; les écoliers, Marc, Aicard, Theuriet ; les morts et les imbéciles, Autran, Barbier, L. Pichat, Lemoyne, les Deschamps, les Desessarts ; les journalistes, L. Cladel, Robert Luzarches, X. de Ricard ; les fantaisistes, C. Mendès ; les bohèmes ; les femmes ; les talents, Léon Dierx, Sully-Prudhomme, Coppée, — la nouvelle école, dite parnassienne, a deux voyants, Albert Mérat et Paul Verlaine, un vrai poète. — Voilà. — Ainsi je travaille à me rendre voyant. –
Et finissons par un chant pieux.
ACCROUPISSEMENTS
 
Bien tard, quand il se sent l’estomac écœuré,
Le frère Milotus un œil à la lucarne
D’où le soleil, clair comme un chaudron récuré,
Lui darde une migraine et fait son regard darne,
Déplace dans les draps son ventre de curé.
Il se démène sous sa couverture grise
Et descend ses genoux à son ventre tremblant,
Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise,
Car il lui faut, le poing à l’anse d’un pot blanc,
A ses reins largement retrousser sa chemise !
Or, il s’est accroupi frileux, les doigts de pied
Repliés grelottant au clair soleil qui plaque
Des jaunes de brioches aux vitres de papiers,
Et le nez du bonhomme où s’allume la laque
Renifle aux rayons, tel qu’un charnel polypier.
 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
 
Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe
Au ventre : il sent glisser ses cuisses dans le feu
Et ses chausses roussir et s’éteindre sa pipe ;
Quelque chose comme un oiseau remue un peu
A son ventre serein comme un monceau de tripe !
Autour, dort un fouillis de meubles abrutis
Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres,
Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis
Aux coins noirs : des buffets ont des gueules de chantres
Qu’entr’ouvre un sommeil plein d’horribles appétits.
L’écœurante chaleur gorge la chambre étroite,
Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons,
Il écoute les poils pousser dans sa peau moite
Et parfois en hoquets fort gravement bouffons
S’échappe, secouant son escabeau qui boite...
 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
 
Et le soir, aux rayons de lune qui lui font
Aux contours du cul des bavures de lumière,
Une ombre avec détails s’accroupit sur un fond
De neige rose ainsi qu’une rose trémière…
Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.
 
Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite car dans huit jours je serai à Paris, peut-être.
 
Au revoir,
 
A. Rimbaud.

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Rédigé par Parole en Archipel par Thélyson Orélien

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